Planck ! 2

Au crépuscule de l’année 1492 l’Europe s’était remplie du nord comme au sud d’explorateurs de tous poils, tous aspirants Colomb, découvreurs de nouvelles terres. Au crépuscule de l’année 1492 on imaginait encore des pays qui n’existaient pas, Amérigo Vespucci n’avait pas encore longé le continent à qui il donnerait bientôt son prénom, on parlait de découvrir l’Atlantide, l’Eurasie, la Celtie… qu’on situait un peu partout au gré des théories des astronomes et des géographes. Et du nord comme au sud l’on rencontrait de riches bourgeois tous prêts à financer des expéditions au fin fond du monde et donner leur nom à de nouveaux pays.
Au crépuscule de l’année 1492 les cartes avaient encore des airs de fantaisie littéraire, il ne fallait pas donc s’étonner que tôt ou tard la fantaisie s’y installe pour de bon.
C’est ainsi qu’Oscar Marlow, citoyen écossais et marin de longue date, convainquit Alfonso Aranjuez, éleveur de taureaux et riche marchand de viande, d’investir dans son expédition vers… l’Euzkadie. En réalité Marlow rêvait de rejoindre le continent pas encore américain mais il n’avait trouvé aucun navire où se faire engager. Au huitième verre de xérès Aranjuez se voyait déjà à la tête d’un pays, d’un continent tout entier, au dixième, il lui cherchait un nom.
– L’Alfonsie… non l’Aranjuez ! Ou bien la Nouvelle Nouvelle Inde !… attendez, pourquoi pas Nouvelle, tout simplement ?
– Quoi ? De quoi vous parlez ? … allons, allons mon ami nous n’y sommes pas encore ! Une expédition d’une telle envergure exige…
Après quoi Marlow énuméra la liste énorme de ses besoins. Aranjuez manqua d’avaler son onzième verre de travers.
– Vous croyez vraiment que cela va rapporter tant que ça ?
– Un hold-up.
A l’aube de l’année 1493, une coque de noix du nom de l’Amertume, commandée par le commandant Marlow, quittait Lisbonne avec 11 marins. Tous irlandais. Au midi de la même année l’Amertume s’échouait, par hasard et au terme de multiples erreurs de navigation sur les rivages d’une virgule verte et rouge, tracée sur l’Atlantique.
Mais le hasard n’est-il pas qu’une vue de l’esprit, une aimable convenance pour expliquer ce que l’on peine à comprendre ? N’est-il pas, comme l’affirment certains, le destin qui marche incognito, Dieu avançant masqué, ou, plus précisément, le seul élément stable du chaos, sa roue dentée qui entraîne le mécanisme invraisemblable ? On est tenté de se le demander quand on sait que pour à peu près les mêmes raisons, rêve d’un monde meilleur et erreur de navigation, s’étaient déjà échoué là, une colonie de vikings et un radeau de polynésiens, donnant au fil des ans, une population de géants noirs aux yeux pervenches qui impressionnèrent beaucoup Marlow et ses 8 irlandais (on avait mangé les trois autres quand les biscuits salés avaient commencé à manquer. ) Or ce qui impressionne la nature humaine, hasard ou non, et plus particulièrement à une époque où l’on se tâte encore pour savoir si la terre est plate et au centre de tout, a de fortes chances de finir au bout d’un fusil.
L’équipage de Marlow s’empressa donc de massacrer tous ceux qu’ils trouvèrent sur leur chemin et réduire en esclavage quelques autres. Après quoi ils remirent en état leur coque de noix et tentèrent de rejoindre l’Europe, rapporter la bonne nouvelle. Ils finirent par atteindre ce qui n’était pas encore le Cap où à leur tour ils furent mis en pièces par une tribu xhosas. Tous à l’exception d’un irlandais, Finnémore Ghalendish, qui après deux années d’errance, fini par atteindre un comptoir portugais sur la côte occidentale de l’Afrique où il rencontra Simon Cristobal, navigateur, lui-même désespéré de n’avoir jamais rien découvert.
Les Irlandais étant ce qu’ils sont, d’invraisemblables conteurs, les années de solitude aidant et la folie ayant depuis longtemps gagné, ce qui ne s’appelait pas encore le Zorzor mais l’île Marlow, devint non plus une péripétie de navigation, mais un vaste récit où les mots «or» et «argent» ponctuaient chaque ligne, où l’on trouvait des monstres abominables et des animaux fabuleux, comme le Castorus Ailus, croisement improbable entre un castor adulte et une poule d’eau.
Il ne fallut pas longtemps pour que le navigateur malchanceux soit convaincu de lancer une expédition, d’autant qu’il s’enorgueillissait de quelques cousins à la cour. Si peu, que quelques semaines plus tard une petite flotte battait pavillon vers l’inconnu, tout près à (re)découvrir le pays fabuleux et pour tout dire fabulé.
C’est ainsi qu’en l’an 1496, le capitaine Cristobal et un bataillon de jésuites, foulaient la même plage de sable volcanique où 500 ans plus tôt des géants à tresses blondes croisaient des polynésiennes égarées.
Ceux des autochtones qui avaient échappé au massacre, accueillirent les nouveaux arrivants avec un enthousiasme mitigé. En fait, à les regarder hurler et gesticuler comme ça, en brandissant ce qui s’apparentait à d’énormes haches à deux lames, on aurait même pu penser qu’ils étaient hostiles. Mais le capitaine Cristobal était de ces indécrottables optimistes qui croyait qu’en tout sauvage sommeillait un bon chrétien, et, en dépit des supplications du chef des jésuites, ne fit pas donner le canon, au contraire offrit quelques menues verroteries dont paraît-il les indigènes étaient si friands. Ceux-là y étaient parfaitement indifférents mais curieux de connaître le genre d’individus qui espérait se faire des amis en dispersant sur la plage des perles de couleurs, cessèrent de gesticuler et vinrent pacifiquement à la rencontre de l’expédition comme on s’approche de l’imbécile heureux. Rencontre qui se solda par une poignée de main, geste qui ne lassa pas d’intriguer jusqu’à la fin de ses jours Oiseau-Tonnerre, le chef de la tribu, puisque prendre la main de quelqu’un était pour les siens une invitation sexuelle explicite. Ainsi ce jour là il jeta un coup d’œil soupçonneux sur le navigateur tandis que ce dernier lui demandait dans un portugais d’élite comment se nommait cette terre. Oiseau-Tonnerre s’arracha à son étreinte avec un dégoût à peine dissimulé et lui répondit :
– Zorzor !
Ce qui pourrait se traduire par « va te faire foutre » si le sabir local, mélange de vieux danois et de polynésien érodé par des siècles d’autarcie n’avait pas été à la fois infiniment plus fleuri et plus concis. Ainsi « zorzor » désignait plus pratiquement un nombre de pratiques sexuelles désapprouvées par la morale locale, à base d’animaux morts, d’anus et de chauve souris.
Tout content d’avoir appris un nouveau mot Cristobal s’empressa de baptiser l’île ainsi, en dépit des protestations des jésuites qui auraient préféré un nom plus chrétien. Deux mois plus tard un comptoir était officiellement installé à l’ouest de l’île, et pendant quelques années il commerça tant bien que mal avec les navires qui s’aventuraient par-là. Mais l’on n’y trouva pas plus d’or que de Castorus Ailus et le navigateur dût, à son tour, fabuler bien des fois pour obtenir de ses cousins les moyens nécessaires pour installer une colonie, dotée d’une capitale à laquelle il donnerait son nom, et d’un système politique suffisamment représentatif pour qu’il ait les moyens d’y régner afin de transformer ce cailloux moussu en province portugaise. Hélas le Zorzor n’intéressa jamais vraiment personne et à la mort du capitaine les deux tiers de la virgule n’avaient pas été explorée.
Il fallut attendre près de vingt cinq ans pour qu’un événement sans précédent remette le Zorzor au goût du jour. En 1539 exactement. Attendre qu’une expédition s’en revenant d’Amérique du sud avec une cargaison d’esclaves indiens connaisse une violente mutinerie durant laquelle 207 marins espagnols furent massacrés et deux navires portés disparus. A cette nouvelle le sang bleu d’Espagne ne fit qu’un tour et une expédition punitive fut lancée la même année à la recherche des mutins. Le commandant de l’expédition étant lui-même un conquistador sur le retour et survivant du massacre, il avait quelques comptes à régler avec les indiens. Sa pugnacité à poursuivre les mutins l’entraîna jusqu’au cœur de l’île où il finit par découvrir de l’or, transformant aussitôt sa sauvagerie vengeresse en sauvagerie organisée. Son enthousiasme convainquit la couronne de racheter la virgule au cousin du Portugal, qui ne se fit d’autant peu prier que personne ne lui parla de l’or. Et le Zorzor connu une gloire aussi soudaine qu’éphémère. En trois petites années le filon fut éreinté, les mutins décimés jusqu’au dernier, les autochtones réduits en esclavage ou torturés à mort, il ne passa bientôt par ici que des expéditions de colons trop fatigués pour poursuivre ou des navires égarés. Et au 16ème siècle on s’égarait encore énormément en mer.
Au fil des ans la population du Zorzor se garnit de pasteurs allemands, d’esclaves mandingues, de marchands ottomans, de marins grecs, hollandais, anglais, suédois, de bandits écossais, de pirates chinois… et disparut des mémoires. Durant quatre siècles on continua de s’y perdre sans que pour autant quiconque croit à son existence. A force d’être fabulé le Zorzor avait fini par devenir dans l’esprit des hommes la définition même d’une fable. Il était ainsi de bon ton dans certains cercles choisis du Siècle des Lumières de qualifier les affabulations d’un mythomane de « zorzorie ». Mot rapidement tombé en désuétude, aussi rapidement qu’on avait depuis longtemps oublié son étymologie.
Ainsi le Zorzor connu ses révoltes et même ses révolutions, une famine, la petite vérole et une forme exotique de variole, la fièvre jaune et les doryphores, sans que nul royaume, nul homme de science ne s’en préoccupe, sans que rien, sinon le chaos naturel, ne régule ses mœurs et sa population, très loin de toutes les formes de progrès que connut le monde durant ces années, mais jamais de sa barbarie, puisqu’en dépit de toute sa science l’homme sait toujours apprécier un bon carnage quand l’occasion se présente.
Quand les premiers aviateurs remplacèrent les navigateurs dans leurs appétits de conquête, le Zorzor était un pays de 30.000 âmes, dirigé par un roi sino-espagnol converti à l’Islam par un marchand turc, et régi par un patchwork de lois à peu près aussi démocratiques et évolués qu’une hache sur un billot.
Après un atterrissage forcé, alors qu’il tentait de trouver une nouvelle route aérienne entre l’Afrique du Sud et l’Amérique, le pilote Hans Germund, s’enthousiasma à l’idée d’avoir découvert une civilisation perdue et s’empressa de faire venir à sa suite un collège d’hommes de science qui tentèrent d’apporter au royaume du Zorzor un semblant de modernité. On vit débarquer à Cristobal, la capitale historique, des machines à vapeur, des phonographes, un daguerréotype, des vélos et même une voiture qui impressionna grandement le roi Gonzalo Song, avant qu’il ne se tue avec. Après quoi ses héritiers déclarèrent la modernité dangereuse et chassèrent ou massacrèrent tous ceux qui prétendirent en faire profiter les zorzoriens. Attitude sans doute incivile pour qui a toujours cru dans les vertus du progrès, mais néanmoins plus constante que le progrès lui-même si l’on considère qu’une simple télévision rend totalement hystérique un taliban moyen. Ce pourquoi, en dépit des mêmes progrès, la société moderne s’empressa d’oublier le Zorzor de ses cartes pour rapidement diviser ces mêmes cartes en deux mondes, l’un libre, si on en avait les moyens, l’autre moins libre sauf si on avait des amis au politburo, et encore… Ce qui, incidemment, ramena bientôt le Zorzor dans les mémoires.
En effet, durant les années 50, forts de leur vérité, Union Soviétique et Etats-Unis d’Amérique lancèrent tout autour de la planète des cortèges de satellites parfaitement approximatifs, chargés de photographier le monde, après quoi on espérait qu’ils aient le bon goût de s’échouer dans l’atmosphère. Durant ces mêmes années des quantités de sous-marins des deux bords sillonnèrent donc les mers à la recherche de bouts de satellites et de leur précieuse boîte de pellicule. Quel ne fut pas la surprise du lieutenant-colonel Dimitri Rochenko de découvrir à trois milles nautiques d’une épave américaine, un pays neuf, tout entier figé dans le XIXème siècle. Un pays, où en plus du dialecte local on parlait à peu près toutes les langues les plus courantes de la terre, dirigé par un roi et une église d’inspiration à la fois païenne, bouddhiste, chrétienne et musulmane, que le camarade Rochenko s’empressa de balayer pour installer une base militaire et sa version socialiste du paradis.
Rentré par hasard dans la Guerre Froide, le Zorzor prit cette fois la place qui lui revenait dans les livres d’histoire et les atlas, celle d’une virgule perdue dans le récit tumultueux du vingtième siècle, une respiration au milieu d’une interminable énumération de péripéties politiques, sociales et militaires. Certes ce n’est pas grand chose qu’une virgule mais cela eu au moins comme effet pour le Zorzor d’être enfin en phase avec le reste du monde, puisque à l’instar de nombreux autres pays, il entra à son tour dans la longue liste des nations se trouvant fort démunies lorsque le marxisme-léninisme soviétique eut vécu.
Ils atterrirent à Cristobal par une chaude après-midi, sur le tarmac approximatif d’un aérodrome invraisemblablement grand. Aussitôt Berthier se laissa happer par la chaleur tropicale, l’humidité poisseuse, l’impalpable parfum d’humus, de sel et de fleurs pourrissantes qui baignaient la petite île. Montcorget au contraire observait suspicieux l’état des murs du monstrueux bâtiment qui dominait l’unique et non moins gigantesque piste d’atterrissage, les vieux Migs et l’hélicoptère Tupolev vert-de-gris qui pourrissaient devant l’aérodrome, les soldats somnolents dans leur treillis, l’épaule alourdie d’AK47 d’une autre époque, tout en pestant intérieurement contre ces climats de bougnoules où un homme comme lui n’avait rien à faire sinon attraper un cancer de la peau, voir pire, une maladie exotique.
Ainsi dissemblablement disposés, les deux voyageurs contemplèrent la gigantesque fresque qui les accueillit à l’entrée de l’aérodrome avec la même curiosité mais pas pour les mêmes raisons.
C’était un bas relief en bronze comme en avaient le secret les artistes du réalisme socialiste, avec de vigoureux personnages bâtis comme des bûcherons. L’idéal ouvrier dans une reconstitution d’époque de la célèbre poignée de main entre Cristobal, découvreur officiel du Zorzor, et le bon sauvage Oiseau-Tonnerre.
– Vous croyez vraiment qu’ils avaient des bras comme ça à l’époque ? déclara Berthier tout en admiration.
Montcorget jeta un coup d’œil morne au portrait léninifié d’Oiseau-Tonnerre et, quoiqu’il n’ait pas le moindre intérêt pour l’art, propagandiste ou non, se demanda une fraction de seconde si Berthier était vraiment con à ce point ou s’il le faisait exprès. La seconde suivante il se dit que c’était une question pas moins idiote, 11 heures de vol avec un ahuri qui trouvait tout formidable – les trous d’air, les troupeaux de nègre à l’escale de Bamako, le film dans l’avion, l’ineffable chaleur, la classe économique où l’on avait plus la moindre place pour étendre ses jambes… etc. – l’en avait déjà convaincu, Berthier était un abruti de compétition. Il ne se donna donc pas la peine de répondre et s’en fut vers la douane, sa petite valise à la main, tandis que son collègue sortait un petit appareil jetable et mitraillait l’œuvre d’art. L’autre n’en attendait pas moins, un long voyage passé en compagnie d’un type qui regardait tout d’un œil méfiant et ne parlait que pour grogner contre tout – les trous d’air, la foule à l’escale de Bamako, le film dans l’avion, la merveilleuse chaleur, la classe économique où l’on avait plus la moindre place pour étendre ses jambes… etc. – l’avait convaincu que Montcorget était plus qu’un vieux con, un fossile de vieux con, une référence, un maître étalon, bon pour Sèvre.
D’un autre côté ni l’un ni l’autre ne faisaient là une bien grande découverte, mais comme chacun sait, il y a une marge entre avoir des convictions et faire l’expérience de ses convictions. Si chez certains l’expérience peut ébranler les certitudes, chez d’autres, comme ici, elle ne fit que les renforcer. Ce fut donc dans un état d’hostilité sourde que les deux hommes passèrent la frontière et furent accueillis par un petit bonhomme rondouillard, avec un visage doux et un sourire d’enfant, répondant au nom de Radji Vordoolimbadjanni, chauffeur de son état pour la D-Mart. Nom, prénom et titre qu’il leur débita sans respirer, ni quitter son sourire, dans un français colonisé tamoul, parfaitement incompréhensible. Après quoi il les invita à grimper dans une lourde Mercedes 500 SL noire, aux vitres teintées, rutilante comme les chaussures d’un banquier zurichois, où patientait un géant à la peau sombre et aux yeux pervenches, coincé dans un costume en Nylon et orné d’une superbe Sten plaquée or.
– Dumba, garde du corps, présenta fièrement Radji.
Berthier jeta tout d’abord un coup d’œil inquiet à l’intéressé puis curieux vers la mitraillette.
– C’est de l’or ? Lui demanda t-il avec un sourire de vacancier.
Dumba le dévisagea quelques instants avant de détourner la tête, impérial.
– Cadeau D-Mart, brailla Radji en démarrant sur les chapeaux de roue.
Il fallut quelques secondes pour que le cerveau de Berthier n’intègre complètement l’information. Et quand ce fut fait, il naquit sur son visage un vaste sourire. Mazette ! Il travaillait avec une compagnie aux largesses saoudiennes ! Tous frais payés, son séjour ici risquait d’être idyllique. Quant à Montcorget, bien entendu, il ne vit qu’une chose, le nègre avait une arme, comme à peu près tous les nègres à la télé à l’exception peut-être des sportifs et quelques chanteurs, ce qui, à n’en pas douter, annonçait une guerre. Certes ça ne l’étonnait pas beaucoup plus que ça d’un pays de nègres, mais une nouvelle fois il y a un pas entre avoir des certitudes et en faire l’expérience. Cependant il n’eut guère le temps d’y penser ou d’en paniquer, très rapidement distrait qu’il fut par la conduite inorthodoxe du sri lankais au cœur de la circulation zorzorienne qui en terme d’anxiogène violent valait largement une guerre civile équatoriale.
Comment décrire le plus justement l’inextricable chaos dans lequel la Mercedes plongea au terme d’une longue route poussiéreuse, où ils croisèrent pour l’essentiel des bétaillères et des camions militaires… Comment traduire au mieux la folie pure ? Faut-il un début, une fin, un milieu ? La folie par essence n’a pas d’ordonnance ou du moins, si elle en a un, il lui est propre, abscon, cloisonné du raisonnement commun. Faut-il même décrire, énoncer l’un après l’autre, les dizaines de véhicules approximatifs qui se croisaient dans la capitale du Zorzor au seul respect des lois de la nature, comme l’apesanteur, la sélection naturelle, la loi de Murphy et bien entendu la théorie de la relativité ? Ou au contraire est-il plus juste de laisser à chacun le loisir d’imaginer ce que réservait un minuscule pays du quart monde ayant passé quasiment 1900 ans en complète autarcie de la modernité, et de sa technologie, et qui en 50 ans y avait été propulsé, craché tel un noyau d’olive, en son milieu autant par les lois de l’économie que les desiderata de l’idéologie de masse ? Mais est-il seulement possible d’imaginer si l’on n’a jamais été au Caire, à Bangkok ou Mexico ? Est-il envisageable de concevoir que le surréalisme s’invite tous les jours dans le quotidien des trois quarts des citadins de la planète si soi-même l’on n’a jamais vécu ailleurs qu’en Europe et guère dépassé les limites de Maubeuge ? Certes, l’œil magique de la lucarne offre un spectacle instructif des rues du tiers-monde, mais au fond il n’y a que dans sa chair, quand celle-ci tremble à chaque frôlement, grincement de pneu, froissement de métal et de plastique, à chaque queue de poisson, dépassement périlleux, accélération hasardeuse, que l’on peut ressentir l’impalpable vérité de cette énergie particulière qui habite à peu près partout le chaos automobile.
L’auteur se proposerait bien d’avoir une pensée pour ceux qui ne connurent jamais cette expérience, mais puisque c’est en fait bien impossible et tout à fait exhaustif de tenter d’approcher de ce réel là, il aura le bon goût de prendre le problème à l’envers et plutôt que de décrire le vivier, de plonger son lecteur dans la réalité de son contraire ; par exemple d’un village suisse, au hasard, Gruyère.
Gruyère est une cité perchée en haut d’une colline boisée, au cœur d’une vallée parfaitement ordonnée qui respire le frais et la quiétude paysanne comme elle n’existe plus nulle part sinon dans l’Angélus de Millet et les allégories terriennes des peintres hollandais et flamands. La cité elle-même date d’un moyen âge de livre, un conte, parfaitement conservé dans son passé, avec ses grosses maisons comme des horloges à coucou, ses pavés alignés et ronds, ses tuiles vernies, et sa population, pour autant bien dévouée au tourisme, stratifiée dans une longue histoire, une tradition d’airain, où tout n’est qu’ordre et beauté, calme, mais jamais au grand jamais volupté ni vraiment luxe. Ou alors un luxe caché, confiné aux salons protestants de ses maisons ventrues, à la tiédeur monotone de ses salles à manger bourgeoises où l’on parle bas mais l’on regarde de haut.
Il y a cependant, au milieu de Gruyère, à deux pas de son splendide château, comme une mouche sur un verre de lait. Une extraction de la folie suisse, une incongruité extraordinaire comme seuls les protestants semblent savoir en produire. Comme seul un esprit, une culture, une civilisation toute comprimée dans son puritanisme, sa suffocation de la chair et du cœur, est capable de traduire, telle une unique mais extraordinaire étincelle de folie, la larme solitaire d’un jus étrange, à savoir le musée Giger.
Ainsi au milieu de ce village de poupée sont plantés au frontispice d’acier moiré d’un bâtiment discret, des bébés morts et des pénis fabuleux, des aliens féroces et des vestales aux seins aérodynamiques. Maintenant il est possible qu’on se demande le rapport qu’il y a entre Gruyère et la capitale du Zorzor. Et bien disons qu’il faut imaginer que soudain, sans raison ni explication, le musée Giger explose et envahisse littéralement le doux village. Que plus une fondue ne soit habitée par des croûtons de pain en forme de bite radioactive et des fourchettes dessinées dans des colonnes vertébrales de ptérodactyle. Que pas un mètre ne soit occupé par des bébés avec des masques à gaz fonçant dans des locomotives bestiales. Bref que la folie jaillisse avec violence dans l’ordre absolu d’une existence mise en conserve.
Cependant l’auteur doit reconnaître que la folie zorzorienne n’appartenait pas à l’univers gigerien, et quand bien même, il doit aussi reconnaître que cette tentative de description par l’envers est un bel échec. Car pour tout dire, il n’y a bien qu’un suisse pour comprendre l’horreur, l’ahurissement que cela provoquerait dans sa vie si jamais cela se produisait. Il faut en effet être issu d’une civilisation de confinement et de vache bien gardée pour comprendre, partager, la stupéfaction puis la révolte totale du corps quand surgissent l’imprévisible et le terrifiant. Ailleurs, on en a sans doute une idée, chez les Flamands par exemple, les Anglais, les Allemands, les lecteurs de Kafka, mais rien de comparable à la vérité de l’Helvète. Il n’y aura donc peut-être qu’un suisse pour savoir exactement ce que vit et ressentit ce jour là Honoré Moncorget, quand bien même il n’était pas suisse mais comptable. Comprendre, accepter même, le hurlement discontinu qu’il poussa tout le long du chemin, un hurlement fait d’insultes plus outrées les unes que les autres, nouées ensembles bien serrées, et qui donna à peu près ceci :
« BORDELD’EMPAILLEURDEMESCOUILLESASSASSIND’ENFANTPEDOPHILENEGRETRISOMIQUEARRETEZTOUTDESUITECETTENOMDEDIEUDEBORDELDEMERDEDEBIDULEDEMINISTREDEMERDE ! ! !»
Après quoi, au terme du voyage, alors que Radji lui ouvrait la portière il concluait son cri par une non moins formidable gerbe qu’il déversa généreusement sur le pantalon d’un portier déguisé comme un général d’opérette, au pied d’un gigantesque bloc de béton dans lequel on aurait volontiers imaginé un Ministère de la Vérité, le Welcome Palace Hôtel.
Et Berthier ?
Berthier rien, comme d’habitude.
Berthier vivait dans une image arrachée au catalogue du Club Méditerranée. Il était soudain passé de l’autre côté de la belle image mais il continuait à voir le monde comme s’il ne s’agissait rien de plus qu’un chromo. Berthier était en vacance. Certes il l’était toute l’année, mais pour cette fois ce n’était plus devant la machine à café ou au karaoké. Pour lui c’était comme un petit goût de paradis, une vieille pub Bounty.
– Oh une suite ! Mais nous sommes gâtés ! s’exclama t-il en pénétrant dans un salon rugueux, orné selon la vision socialiste du luxe et de l’exotisme. Et en plus il y a une piscine ! continua t-il sur le même ton en apercevant à travers la fenêtre la pastille verte quinze étages plus bas.
Un hôtel avec piscine et une suite, pour ce banlieusard sans ambition c’était sans aucun doute ce qui se rapprochait le plus d’une existence dans la jet set. Autant dire que dans son cas on frôlait l’extase. Tandis que Montcorget avait parfaitement échappé à cette découverte, tombé évanoui au terme de l’éructation.
– Nous venir chercher vous ce soir pour rencontrer Monsieur D-Mart et Président Docteur, 19h00, soyez prêts, lâcha Radji après que le garde du corps ait déposé le comptable dans sa chambre.
Le visage de Berthier se fendit d’un sourire ravi.
– Qui donc ?
Mais les deux hommes avaient déjà claqué la porte et sa question resta suspendue dans l’air avant de mollement s’évaporer dans l’indifférence. Tout à sa nouvelle béatitude, Berthier oublia aussi vite la question qu’il explora le minibar, alluma la télé, découvrit avec joie qu’on y recevait le câble et s’installa confortablement avec un whisky. Au troisième verre, alors qu’il était en train de songer à se faire monter un seau de glace, il fut interrompu par un cri arraché de la chambre de son collègue.
Montcorget venait de se réveiller dans la semi-obscurité d’un lieu qu’il ignorait, persuadé un instant qu’il était chez lui, à Bondy, mais chez lui il n’y avait aucune tête de gnou accroché face au lit. Berthier surgit, et trouva son collègue assis dans le lit, les mèches de sa calvitie en bataille, l’œil effrayé et fou qui fixait la tête.
– ça va pas mon vieux ? demanda t-il naïvement.
– Non ça va pas imbécile ! hurla aussi tôt Montcorget. Comment ça pourrait aller ! ? Où suis-je ?
– Bah dans votre chambre ! répondit platement le commercial.
– Ma chambre ? Non ce n’est pas ma chambre ! Foutez le camp !
Berthier ressortit en maudissant le jour où on lui avait confié ce travail, et quitta la suite avec la certitude récurrente que le plaisir de ce séjour allait être fortement compromis par un comptable.

 

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