Cupidon Must Die

L’injection était insuffisante d’autant qu’elle était éphémère comme un mauvais poème. Il fallait une imagerie, quelques excitants, un stimulus prépondérant comme on disait dans le jargon. Un objet. L’ocytocine avait de nombreuses vertus mais elle ne stabilisait pas sans objet. Il fallait régler la question du manque également, comment gérer si l’objet choisi venait à disparaître pour une raison ou une autre. N’importe quoi pouvait faire l’affaire comme stimulus, selon le profil, on obtenait parfois même des résultats étonnants pour peu que le sujet cristallise. Après bien entendu il y avait le suivi psychologique, mais ça c’était obligatoire aujourd’hui dans les grandes entreprises, et on ne risquait pas grand chose à diriger le sujet, le secret ne risquait pas de se dévoiler de lui-même. Tout ça demandait un travail de précision et une sérieuse analyse, mais les résultats étaient parfaitement probants comme l’avait démontré toutes les études dans le domaine, un employé amoureux en valait deux. Plus productif, plus proactif parce qu’heureux. Pourtant ça n’avait pas commencé simplement, et l’histoire de l’amoremologie démontrait qu’un simple coup de doigt chimique était insuffisant. Etre heureux en termes neurologiques correspondait à quelques équations où l’endomorphine et le système limbique jouaient un grand rôle. En terme amoremologique cela impliquait des données essentielles, le hasard, la peur, le risque, l’action, l’aventure. Le hasard d’une rencontre, le choc qu’elle pouvait provoquer et sa résonnance, puis ses conséquences qui semblaient toujours aussi excitantes. De ce point de vue l’ocytocine naturelle était de meilleure qualité, mais on ne faisait pas toujours ce qu’on voulait.

L’engin reposait sur un coussin de coton.  Pas beaucoup plus gros qu’un moustique, son corps en polymère métallisé qui brillait sous la lampe froide, l’abdomen évidé dans lequel il glissa une fine tige pleine d’un liquide transparent. L’aiguillon à la base se rétracta pour l’injection future, il retourna à son tableau de commande. Huit écrans tridi surgis d’un boîtier disposé sur la table, gain de place dans son placard de 12 mètres carrés plus cuisine. Le bout des doigts recouvert d’une couche de silicone intelligent lui permettait de manipuler librement le drone d’une main tandis que de l’autre il compulsait les cours des RH par compagnies. Ressources Humaines, fallait bien faire avec la viande puisqu’elle existait. La viande, c’est comme ça qu’appelait les employés les formateurs d’Holytech… dégraissage, viande, on en était revenu au basique dans l’entre soi. Ils n’avaient même plus de pudeur. Il s’en foutait, c’était pas son problème, il était juste payé pour. Les gens… les gens étaient intoxiqués à ça, l’adoration. Un peu plus un peu moins… il souffla sur le drone d’un coup de doigt, la foule du dehors apparut sur l’écran 6, un bloc entier, intérieur extérieur, pas de trace de sujet, employé-cible, il continua sa recherche dans les arrondissements suivants, Paris était bien organisé de ce point de vu là. Classe moyenne, classe moyenne plus, etc…Il en repéra un dans le VIIème, un quartier justement romantique. Son visage se distingua d’en une zone verte autour du visage, Alstom, baisse de 2.1 de productivité, niveau cadre sup, estimation RH : coeff 3 dans les prochains mois. Tandis que le drone poursuivait le sujet, il compulsait ses archives. Orientation sexuelle, dernière relation connue, etc… et faisait des déductions. Tout son boulot était là, dans son talent pour les déductions. Restait à trouver le stimulus, la situation exacte, tout ce qui devait avoir l’apparence d’une réalité. Il apparaissait en complémentaire jaune, un genre de halo fabriqué par la machine pour faciliter la reconnaissance, dossier croisé, calcul intrinsèque, vitesse lumière… merde personne dans le secteur et la zone estimé à 20%. 20% de chance de trouver un complémentaire. Il éloigna le drone vers le sud. Un coeff 4 à six heures, limite de se faire virer, limite s’il ne sauvait pas des jobs avec le sien, se dit-il. Le complémentaire se dirigeait justement droit vers lui. Il coordonna le drone et l’engagea en position de tir. Il éclipsa un écran pour  l’autre, le dossier du potentiel, qui engager en premier, qui était le plus susceptible d’aborder l’autre. Vitesse lumière, pilule bleu, pilule jaune, 96h de travail d’affilé et ça serait pire pour les fêtes. Les fêtes faisaient des dépressifs, les dépressifs faisaient de mauvais résultats. Il se roula un joint tout en lâchant le drone sur le sujet B. B s’immobilisa au passage de A. C’était le moment qu’il préférait, quand ils étaient comme des insectes pris dans sa nasse, à se débattre avec la violence de l’émotion, des sentiments. L’instant magique, de grâce. Est-ce que B allait le gâcher ? Non il engageait la conversation et A souriait. Il se roula un joint et lâcha deux nouveaux drones. Plus rien à faire sur celui-ci avant la prochaine heure, parce qu’il y avait le suivi, et ça prenait parfois du temps. Chimie opérative, transfère frontal, système limbique, béta bloquant, Transgène en injection, les mots dansaient sous son front, les dossiers qui revenait par vagues de nuit et de jour. Il portait des lunettes de soleil pour ne pas se brûler les yeux à force de scruter ses écrans. Il alluma son joint. Dehors filtrait la lumière de l’aube. Il avait besoin de se dégourdir les jambes mais il savait qu’il ne le ferait pas. Il gagnait bien trop à fabriquer des couples. Il se leva et alla se faire un café dans une vieille machine à café acheté sur place du genre increvable. Puis il retourna à son travail pendant qu’elle gargouillait son élixir. 96h putain… des fois il se demandait pourquoi il s’infligeait ça. Le fric ? Pas seulement, il le savait. Sa propre misère affective sans doute. Un comble. Il jeta un coup d’œil à l’horloge, 5h58, Une heure d’avance sur le cas Gray, un client allergique à l’ocytocine. Il avait fait produire une synthèse rien que pour lui, des micros injections, bombardement hormonal, guerre biologique à distance et moustique interposé, le futur merveilleux. Le possible, et puisque ça l’était, pourquoi se gêner. Le contrôle absolu, même sur l’amour. Et quand ça s’arrêtait ? Eh bien ce n’était plus son problème, il avait offert un beau voyage, ce que les gens en faisaient…Il se contentait d’injecter de temps à autre jusqu’à extinction de la commande. En général une commande annulée signifiait un licenciement. Ça arrivait évidemment souvent, mais il y avait un tel nombre à gérer… et puis un sou est un sou n’est-ce pas ? Les compagnies ne plaisantaient plus avec les bénéfices de nos jours. Il tira sur son joint et se retourna vers les écrans. Gray dormait chez lui, il lâcha les deux drones, piqué dans son sommeil, inodore, indolore, incolore, et ça le transformait peu à peu. Il repoussa son image d’un coup de doigt et fit monter son dossier relationnel. Un nuage d’individus apparut mais aucun potentiel. Il approfondit la recherche une couche en dessous, les relations indirectes et découvrit ce qu’il cherchait. Restait à organiser une rencontre. Gray t’es fait, se dit-il. Un des écrans se mit à vibrer, une alerte de type 2, Il ouvrit la fenêtre sur un dossier de cadre supérieur en pleine négociation, la négociation se passait mal et l’entreprise estimait que son champion avait besoin d’un boost d’urgence. En général trois injections et une call girl à 500 dollars ça suffisait, la folle aventure coûtait un peu cher si ça durait mais ça valait le coup dans les cas d’alerte 2. Le type 3 était réservé pour ce qu’on appelait les séparations inadéquates dans le langage des RH, autrement dit le patron qui fait des conneries parce que sa femme se barre, ou pire, qui la trompe en tombant amoureux sans l’aide de personne. Dans ce dernier cas en général il ne s’occupait que de l’épouse délaissée, on n’inversait pas des processus utiles à l’entreprise, et une épouse délaissée pouvait compromettre une situation amoureuse prometteuse. Il analysa la situation d’un coup d’œil global, méthode de lecture rapide. Il fixait un point au centre de la page et son cerveau saturé de drogue faisait le reste. Vitesse de la lumière. Ce type se contenterait pas d’une pute à 500 dollars, c’était un romantique. Il détestait les romantiques, ils aimaient les complications. Ils voulaient des explications à tout. Il n’y avait pas toujours d’explication à un coup de cœur, même réciproque, parfois il ou elle s’en allait comme l’impression chimique. La mémoire, la trace et la nostalgie qui en restait c’était l’amputation, le membre fantôme en quelque sorte, l’absence, les romantiques n’acceptaient jamais ça. Compliqué, comme ils disaient sur leurs réseaux sociaux. Il laissa faire le hasard alors. Un coup de doigt et il libérait le drone, il irait où il voulait selon son autonomie de 72h avec pour cible le code 2. Ça ne prit pas vingt secondes en fait. Le type marchait le long d’un parc, le drone le piqua, il s’arrêta net et fixa le parc. Qu’est-ce qu’il faisait ? Il ne bougeait plus, ses codes couleurs indiquaient qu’il était en état d’amour maximum, mais de quoi ? Aucun humain à l’horizon, juste des fleurs et des arbres. Il le vit qui tendait la main vers un buisson de rose, hésita quelques secondes, comme s’il voulait en arracher une, et puis recula, le regard fixe. Bordel, c’était pas censé arriver ça. Mais pourquoi pas après tout, seul le résultat comptait non, se dit-il en reculant sur son fauteuil et en tirant sur son joint. Il songea à un haïku qu’il avait lu une fois.

Le fleuve Shishui du Hunan

Bleu comme le ciel

Au milieu un oiseau aquatique blanc comme neige,

J’aspire à devenir comme lui.

Voilà à quoi il lui faisait penser ce type devant ses roses, un oiseau posé sur un fleuve. C’était étrange cette sensation de perfection, ils se demandaient si tous les amoureux ressentaient ça à un moment donné ou non. Il ne savait pas, ça ne lui était jamais arrivé. Le truc interdit pour lui par contrat. D’ailleurs il s’était piqué tellement de fois avec ces aiguillons que ça ne lui faisait plus rien. Il les regardait se débattre comme des mouches et il se demandait ce qu’ils avaient exactement, ce qu’ils ressentaient. Il aurait bien aimé savoir, rien qu’une fois.

Il y avait pensé souvent. Comment atteindre ce nirvana qu’ils avaient l’air de vivre parfois. Comment contourner le contrat, la biochimie. Faire jouer le hasard. Mais en partant de quel principe de hasard, car il devait bien en avoir plusieurs. C’est le hasard justement, tout peux arriver. Ou rien… La théorie de Murphy qui voulait que les choses ne pouvaient aller que de mal en pis rejoignait celle des peurs, se dont on avait peur se produisait. Avait-il peur de transgresser son contrat, de tomber amoureux à son tour ? Perdre ce qu’il avait, un emploi, un salaire suffisant pour se payer cet appartement minuscule, une place dans la société. Cupidon professionnel. Il détestait ce surnom qu’on leur avait donné, il trouvait ça cheap par rapport au compétence. Il était amoremologue, médecin du cœur si on voulait, mais il ne faisait pas de miracle. Ou bien était-il amerologue ? Ne ressentait-on pas de l’amertume quand ça se terminait ? Ou quand ça ne marchait pas, après tout il y avait une marge d’erreur de 12% ce n’était pas rien. 12% d’exclus. Est-ce qu’il avait peur de ça ? De l’échec ? Non pas lui, il connaissait trop son dossier, sa chimie. Il jeta un coup d’œil à l’écran, le type était parti, il avait laissé sa serviette sur le trottoir. Il ordonna au drone de le chercher, il retrouva courant dans la rue à en perdre haleine. Il était devenu fou peut-être… L’explication vint à la 99ème heure de veille et au 37ème joint. Le type avait quitté son boulot, démission spontanée, en pleine négociation, le client avait l’intention de porter plainte contre sa boîte, meeeerde…Il se leva, il avait les jambes qui tremblaient, se demanda ce qu’il allait faire. Il regarda les écrans désemparés, avant de décider d’aller enfin se reposer un peu dans le tube de sommeil. Un lit vertical en suspension, son corps hors du champ de gravité, il tomba dans le sommeil comme on meurt. Il ne se souvenait jamais de ses rêves. Il savait scientifiquement qu’il en faisait mais le THC les effaçait. A la place il tournoyait parfois des bribes de documentation, des dossiers, des scènes qu’il avait vues, comme cet homme et son rosier. Mais c’était trop bref et confus pour qu’il s’en souvienne beaucoup plus. Il se réveilla avec le sentiment de ne pas avoir assez dormi, il consulta sa montre, merde, il avait été absent du jeu 10h. C’est qu’il n’était pas le seul spécialiste, le seul contractant, une profession d’avenir même. Tueur de cœur, médecin, allez savoir. Qu’est-ce qu’il était le plus approprié comme terme, des fois il se le demandait. A les voir comme ça, ça n’était pas forcément évident. Ses écrans étaient en mode veille, il les secoua d’un coup de doigt. Il remarqua qu’il avait perdu dix contrats depuis l’affaire du rosier. Bordel…. Qu’est-ce qui avait bien pu se passer de si merveilleux dans la poitrine de ce type ? Il voulait savoir. Il voulait absolument. Il pensa aux conséquences. Son contrat n’était pas seulement signé au bas d’une page, il figurait au bas de son compte en banque, sa fiche de location, toute sa vie matérielle, autant dire sa vie tout entière. Tomber amoureux donnait des ailes paraît-il, ce type avait bien quitté son boulot… alors pourquoi pas. Il se prépara un mélange disons frabieux d’ocytocine concentré et de quelques dopants supplémentaires, éphédrine, endornorphine, nitrate d’amyle. Il se l’injecta directement dans le cœur. Le temps de trouver un objet maintenant un sujet, ça montrait doucement. Il connecta son fichier avec celles qu’il appelait sa réserve. Des cas intéressants de femmes, qui lui plaisait et auquel il avait renoncé par contrat. Il fixa son attention sur une série de photos, puis un texte se mit à dérouler, vitesse lumière. Ce fut soudain comme un sentiment de libération si violent qu’il en pleura et puis il en rit. Des soleils se mirent à danser devant ses yeux, il entendait le cri de ses enfants comme des clochettes merveilleuses, il pleura de rire en voyant sa femme dans les rayons qui brassaient à travers les feuilles de l’oranger, des roses rouge explosaient en mille papillons, de subtiles vertèbres d’un chant diagonal, le serpent à plume duveteuse du cœur dans ses boyaux qui montait, battait comme le gnawa, le djinn amghazit, ça tambourinait ça chagrinait, enfin la jouissance, enfin le monde qui s’équilibrait, enfin… enfin il touchait du doigt la vérité, et le monde, tout, lui semblait plus beau, il n’était plus seul. Il fixa son attention sur le nom du sujet, Illiana, il allait l’aimer et elle ne le connaissait même pas, il l’aimait…. Et le dossier indiquait qu’elle était déjà amoureuse, dossier traité le 6 juin 2085. Cela fit comme un silence en lui. Soudain il se sentit abandonné, maudit, tué de l‘intérieur. Fébrilement il recomposa un dossier programmant les candidates potentielles, son cœur s’enflamma à nouveau, elle s’appelait Elizabeth, parlait trois langues avec un accent distingué, prodigieusement intelligente et subtile, il visionna des vidéos, des photos, des fragments de dialogues sur ses réseaux, son cerveau totalement accaparé, son cœur obsédé, brûlé, comme si c’était pire à chaque fois. Il explosa en sanglots et se mit à chanter à tue-tête. « Je t’aime, je t’aiiiime ! » C’était trop violent, trop fort, il fallait qu’il la rejoigne. Il se leva d’un bond de son fauteuil et fonça droit vers sa porte, le cœur à cent à l’heure. Il n’était pas sorti d’ici depuis il ne savait combien de temps, mais ça n’avait aucune importance, il se sentait des ailes.

Il habitait un immeuble tordu avec des couloirs obliques orange et vert comme dans les hôpitaux, quelque part dans un appartement une chatte était en chaleur mais il ne fit pas attention à ses cris, il courait. Il courait à en perdre haleine jusqu’à la sortie.

Des flamboyances vaporeuses de tes charmes guitares

Ton sourire charmeur d’incendiaire tromperie

Ta lumière chaude et douce sous le miel de ta peau.

J’men fout des rimes mon Elisa bête.

Il s’arrêta brusquement à la porte pris d’une peur panique. Peur de se tromper, peur de la rencontrer, peur de l’aimer et pas d’être aimé en retour. Il faudrait, il faudrait pourtant, c’était une question de vie ou de mort, de vie ou de mort… Il resta un moment assis par terre, recroquevillé sur lui-même, avec cette question, cette balance qui oscillait en lui, la vie ou la mort, la réponse à toutes ses questions, ou rien. L’un dans l’autre il pourrait passer à autre chose, une autre page de sa vie, il connaîtrait autre chose que ses quatre murs et ses huit écrans, l’aventure. Enfin. Le grand large. Enfin. L’ailleurs, enfin… en faim….

Je t’inviterais à mon bal, mon astroport

Je te montrerais mes trésors

Je n’inventerais rien ni n’inviterais personne

Nu et délicat, attentif et passionné, je serais comme la soie sur du velours

Puis je m’évaporerais sous ton soleil ou nous pousserons le soyeux dans les vierges pédoncules de nos jouissances.

Alors enfin, enfin seulement, à l’ombre ou dans ta clarté, je serais délivré, Amen, ta fraise.

Il se leva, décidé, ouvrit la porte, mortellement décidé, la franchit et prit la direction du sud. Il était si occupé, si totalement ailleurs qu’il ne remarqua pas le véhicule qui venait à sa rencontre. Une Alpha jet dernière génération, 100 km/h en huit secondes, une tonne et demi de polymère déformable, son corps ne laissa qu’une légère bosse, avant de s’écraser sur la chaussée, comme percuté par un obus. L’amour est déraisonnable et la vie injuste, il mourut sans un mot de fin, ses yeux troubles fixant un point dans le ciel, vitesse de la lumière.

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