Tu me manques

Elle était assise sur ses talons, les cuisses écartées, le sexe entre-ouvert et épilé. Elle portait un piercing qui dansait à son clitoris comme une médaille. Son teeshirt blanc soulevé dévoilait des petits seins qu’on devinait durs. Elle était brune, un visage d’enfant sauvage, portait d’épaisses lunettes noires et avait la bouche grande ouverte. Lui allait et venait en rythme dans cette bouche avec grand bruit, Franck avait augmenté le son. Devina Lavora, il adorait cette actrice. Son côté enfantin et sauvage en même temps, son cul et sa bouche aussi. Sa bouche qui prenait si bien, qu’il sentait si bien dans sa main. Franck achetait de la vaseline exprès pour elle. Il avait visionné la plupart de ses films disponibles sur le net, une cinquantaine, plus tout ceux qu’il s’était procurés en contactant sa maison de production. Parfois il lui arrivait même de la regarder sans se toucher, juste parce qu’elle était belle quand elle suçait ce type sans tête. Il adorait l’angle de la caméra, qui accentuait le côté soumission, Devina faisait également de beaux efforts. Elle se donnait entièrement, sa bouche mieux qu’un sexe, abandonnée, attentive, sérieuse dans sa docilité. Là pour ça et rien d’autre, sucer, et vider les couilles de l’homme sans tête, et elle s’en fichait c’était son métier. Est-ce qu’elle aimait ça ? Comment savoir, il lisait dans son regard et ne voyait jamais de fausseté ou de gêne comme avec les autres filles, celle-là se donnait. Elle ne jouait même pas à la salope, elle n’avait simplement pas l’air de se considérer autrement. Une nature. Il était amoureux. Pour de vrai. Il avait parfaitement conscience de la nature étrange de cet amour, pour ne pas dire déplacé en la circonstance, puisque tout ce qu’il savait d’elle après tout, en dehors de son anatomie, c’était ce que voulait bien en dire les sites spécialisés. Son âge, son signe astrologique, ses préférences sexuelles, son origine ethnique, son lieu de naissance et tous les pseudos qu’elle avait utilisés depuis quatre ans qu’elle était dans ce business. Ça ne faisait pas lourd pour exprimer un sentiment aussi épuré que l’amour, mais il lui semblait déceler une vérité dans tout ça, une vérité inexpliquée. Des liens que son esprit faisait presque malgré lui, comme le schéma fantôme d’une personnalité qui lui semblait comprendre et adorer par avance. Oui, il était tout à fait certain de savoir ce qui se cachait derrière cette portoricaine de 24 ans, venue au porno après l’habituel circuit du striptease, comme quantité d’autres filles, et rapidement couronnée pour sa fraicheur comme teen de l’année 2011, prix de la meilleure scène de pipe 2013, une expérience qu’il avait regardée le ventre tendu comme jamais. C’était surtout les pseudos qui étaient signifiant selon lui. Elle avait commencé par prendre un prénom sans intérêt, Nicole, probablement celui qu’elle avait étant stripteaseuse, pour ensuite se servir de son nom de famille d’origine Lavora et y ajouter une couleur, Lavora Blue, Lavora Black, comme bien d’autres de ses consœurs. Des couleurs qui n’avaient de sens que dans le porno et dans lequel il ne voyait aucun symbole particulier. Blue comme Blue Movie, Black pour se distinguer de toutes les brunes de l’est et les biatch tatouées de Los Angeles. Finalement elle avait ajouté un prénom qui sonnait presque comme le sien d’origine (Denise) Devina qui en anglais jouait sur la sonorité de divine. Divine Lavora au lieu de Denise Lavora, l’affirmation de soi. Il n’y avait rien d’autre sur elle sur la toile. Paradoxalement les stars du porno cultivaient l’art de la discrétion, surtout celles qui n’en étaient encore qu’au stade de starlette. A quelques exceptions notables près, rares même étaient celles qu’on voyait dans le civil sur Youtube, répondre à des interviews, se montrer telles qu’en elles-mêmes, et certainement pas Devina. Après tout elle n’était qu’une latina parmi tant d’autres. Il voulait la rencontrer. Absolument.

Il en avait parlé à Paul, son meilleur et unique ami, Paul avait trouvé l’idée saugrenue et même assez triste si on prenait du recul, mais il savait que son ami avait un rapport différent aux femmes que lui qui les collectionnait. Franck voulait des histoires d’amour, aussi impossibles fussent-elles, aussi drogué à ça, l’amour, que les femmes elles-mêmes. Paul avait au contraire en aversion l’amour et tout particulièrement cette fièvre obligatoire auquel il fallait croire. Cette illusion que tous étaient censés rechercher dans une vie. Cette publicité pour des sentiments qu’il trouvait si inadaptés aux relations inter sexe et qui se glissait partout, des sites de rencontre aux enseignes. S’étalait dans les journaux entre dieux et déesses du reality show, du spectacle ou des royaumes fantoches qui survivaient en Europe. C’en était écœurant. Et de son point de vue Franck et tous les autres n‘étaient que des victimes de cette publicité obscène qu’on exerçait comme une pression sur chacun. De l’amour vécu comme seule ambition à une vie de travailleur, d’employé, de larbin.

Du point de vue de Franck il n’avait rien compris, une vie sans amour ne valait d’être vécue en somme et plus il était difficile, impossible, plus ça le rendait beau. Mais elle demandait du courage et une abnégation qu’en réalité son ami, selon lui, fuyait. Comme il fuyait tout risque là où il aimait vivre dangereusement.

Restait un problème, et de taille, rencontrer cette femme qui vivait de l’autre côté des Etats Unis, dans la Vallée des Poupées comme on appelait San Fernando, cœur de l’industrie du X américain, et cimetière des starlettes du monde entier. Franck n’était pas riche, même s’il n’avait pas beaucoup d’obligations, il était employé dans une épicerie, il ne pouvait pas disposer de son temps comme il l’entendait. Mais plus il y pensait, plus il avait envie de tenter le coup. « Mais tu ne sais même pas où elle vit. » plaida Paul, « je vais trouver » promit-il. Paul ne l’avait jamais vu aussi déterminé, ça l’inquiétait. D’un autre côté Franck était un garçon réfléchi, il n’avait aucun doute là-dessus. Impulsif sans doute mais qui réfléchissait beaucoup, parfois trop sans doute. Ce fut la convention qui décida tout et accessoirement fit basculer sa vie. Un salon du X, réuni à New York, situé à une dizaine de kilomètres de là où il vivait. Devina s’y trouvait, ainsi qu’une dizaine de starlettes sous contrat Red Porn, occupant la scène pour un striptease rythmé. Des centaines d’hommes, de femmes, de caméras, d’appareils photo, hypnotisés par ses courbes, ses petits seins, son air arrogant, sa peau dorée sous les couleurs enflammées des spots, dans le tintamarre de l’open space, saturé d’une odeur d’homme, de maquillage, d’air conditionné, de foutre et de plastique. Elle était exactement telle qu’il l’imaginait, petite, bien faite mais pas parfaite, avec un cul solide, autant que ses cuisses de danseuse. Mais il ne faisait pas vraiment attention à ces détails, il fixait son regard, l’observait et découvrait. Elle toisait son public avec arrogance, comme pour le défier de monter sur scène et la baiser, puis parfois ses yeux se faisaient observateurs cherchant l’excitation dans les regards, alors elle tendait sa cambrure, ouvrait la bouche, leur en donnait pour leur argent. Elle était présente, là tout entière, et c’est ce qui faisait sa différence avec les autres stripteaseuses à côté d’elle, les autres starlettes, le marché à la viande. Les autres souriaient mais leurs yeux étaient ailleurs, comme les hongroises quand elles suçaient. Leurs regards finirent par se croiser. Quand on fixe quelqu’un de la sorte qu’on cherche son regard ça arrive tôt ou tard. Et il se passa quelque chose. De bref, d’incertain encore mais ça ne l‘était plus pour lui. Cette femme allait l’aimer, elle était faite pour l’aimer. Puis elle détourna le regard et retourna en coulisse. Franck fit le tour du chapiteau et tomba sur un mur de muscles. Les filles savaient très bien se défendre elles-mêmes, mais au cas où… Il la chercha, elle s’essuyait avec une serviette éponge bleu, sérieuse, concentrée, il se tourna vers le mur et lui demanda s’il pouvait demander un autographe. Le mur lui fit signe d’y aller, ça n’avait même pas l’air de l’intéresser. Il s’approcha et prononça son prénom. doucement en jouant sur le divine, elle se retourna et le toisa.

–       Later, dit-elle simplement avant de s’attaquer à ses cheveux et de l’oublier.

Il sentit que ce n’était pas la peine d’insister et recula. Il l’attendrait près du stand du site porno. Elle apparut un quart d’heure plus tard, en tenue civile, entièrement habillée et démaquillée, et à nouveau son regard se fit farouche, il comprit pourquoi. Il avait le cœur qui battait à tout rompre mais il lui dit.

–       Je suis seulement un de vos fans, je vous trouve belle, je trouve ce qui est dans votre regard est beau. Je me fiche de l’autographe en réalité, Je trouve qu’il brille en vous quelque chose de magnifique, pardonnez-moi de vous déranger, c’est un peu trop personnel…

Et il lui tourna le dos.

–       Hey ! fit-elle en lui touchant l’épaule.

Elle souriait.

–       Merci.

Elle l’embrassa sur la joue, il rougit, elle adora ça.

–       Je ne sais plus quoi dire du coup, fit-il en souriant.

–       Vous avez déjà vachement bien parlé je trouve.

–       Je peux vous offrir un jus d’orange, j’ai vu qu’ils en distribuaient là-bas.

–       Tu préfères pas plutôt du champagne ? sourit-elle en montrant les coupes derrière elle.

–       Euh… si pourquoi pas.

Il n’en revenait pas que ça se passait.

Devina était une fille facile au sens du contact. Souriante, aimable, polie et chaleureuse surtout. Il suffisait de la connaître un peu pour qu’elle s’ouvre et laisse tomber le vernis de la performeuse. On avait envie de passer du temps avec elle. Ils parlèrent de la Californie et de New York, de musique et de restaurant, il finit par l’inviter à dîner avant qu’elle reparte, elle accepta avec enthousiasme. Et avec le même enthousiasme elle lui donna sa carte professionnelle, sur laquelle il y avait son numéro de téléphone. Il l’appela le lendemain, mais elle ne pouvait pas se libérer. Ils papotèrent longuement et le surlendemain c’est elle qui rappelait. Le dîner fut merveilleux. Elle n’était pas seulement facile à vivre, elle était drôle, et ils s’aperçurent qu’ils avaient le même humour absurde et désenchanté. Ils finirent par s’embrasser longuement sur le trottoir, après quoi il la raccompagna jusqu’à son hôtel. Il ne voulait pas coucher avec elle le premier soir, et elle non plus. Ils sentaient en eux quelque chose de naissant et de plus singulier qui plaçait le sexe sur un autre point de vue. Le lendemain il la raccompagnait à l’aéroport, elle le rappelait dès son arrivée, ils papotèrent à nouveau pendant une heure puis elle l’inscrivit comme ami sur sa page Facebook personnelle, celle où elle était Lavora tout simplement. Ils chataient tous les jours, dans la mesure du possible. Quand elle ne tournait pas Devina travaillait dans une boîte de production, ambitionnant de réaliser ses propres films, elle apprenait le métier de la prod tout en s’assurant un petit pécule régulier. Il y avait aussi les shows, les stripteases, les salons, les photos pour les magazines et bien entendu les tournages eux-mêmes. Résultat elle travaillait finalement beaucoup même si, tout comme lui, elle se montrait très disponible. Quant à lui son travail de magasinier ne l’occupait pas assez pour qu’il ne puisse écrire aussi souvent qu’il voulait. Et plus il la connaissait, plus il voulait. Et plus il voulait, plus elle voulait. Sans doute parce qu’avant tout il l’aimait pour ce qu’elle était, une personne tout entière, et qu’il l’aimait bien. Il l’aimait en fait comme s’il connaissait presque tout d’elle presque intime et s’en était troublant. Elle ne savait pas encore si elle aimait ce trouble mais il la charmait, elle pensait de plus en plus à lui. Accessoirement ça ne la gênait pas dans son travail particulier. Elle pensait à lui et elle devenait plus joyeuse, plus offerte, plus belle, et ça c’était bon pour la caméra. Un jour elle lui raconta qu’elle avait failli jouir en pensant à lui et à ce mot qu’il avait utilisé une fois, qu’ils étaient tous les deux des « buccales ». Ce mot magnifique et si vrai. Elle l’avait senti à sa façon d’embrasser, il l’avait vu dès la première fois à sa façon de sucer. Est-ce qu’elle aimait ça, le faire devant les caméras, le porno en général, elle lui avoua que non, mais c’était bien payé et moins épuisant que le strip.

Cependant leur volonté de communiquer, leur plaisir, presque exclusif qu’ils ressentaient quand ils étaient branchés ensemble, était marqué par l’impossibilité de se rejoindre. Elle, obligée par son travail, lui par l’économie. Un billet d’avion coûtait trop cher et le train ou le bus prendrait trop de temps par rapport à son travail. Cette question commençait à revenir plus souvent à mesure des attaches.

Et puis soudain, sans raison apparente elle disparut de ses écrans. Plus aucune nouvelle, plus un mot pendant deux jours. Deux jours d’enfer où il se posa mille et une question et s’accusa de tout. Mais elle revint. S’excusant platement, et c’est là qu’il sentit à son tour son trouble, dans cette poignée de mots ce qu’en réalité leur relation lui faisait. Ce n’est pas anodin d’être au bord de l’orgasme quand on contrôle suffisamment son corps pour se l’interdire, pas plus que ça ne l’est de se laisser envahir par le sentiment amoureux, par la parole d’un homme, de se faire cambrioler de la sorte. Rien de prévisible, d’attendu, rien même de ce qui semblait possible, et d’un coup ça lui était apparu alors qu’elle travaillait sur une pré-production. Soudain elle pensait à lui plus qu’à tout le reste, soudain il était là dans sa tête et sa poitrine et plus rien n‘avait d’importance. Comme si elle était amoureuse… Mais non c’était impossible, elle ne pouvait pas l’être, ou alors pas comme ça, pas hors de son contrôle. Elle savait ce qui se passait quand elle perdait le contrôle, elle commettait des choses qu’elle regrettait ensuite, faisait des folies, aimait trop et finissait par perdre l’être aimé. De son côté le trouble était identique, au point où il n’arrivait plus à regarder un porno sans penser à elle, ce qui lui coupait tous ses effets. Il n’arrivait plus d’ailleurs à utiliser son téléphone ou internet sans penser à elle, mais au lieu de le freiner et de l’effrayer, ça lui donnait des ailes. Et ces ailes qu’il déployait pour elle, se libérant de plus en plus de sa parole devenait comme une douce invasion, mais une invasion quand même. En réalité c’était plus comme un affreux cauchemar. L’amour, ce sentiment si rare et si précieux, devenait quelque chose qu’elle commençait à sérieusement redouter. Et à nouveau, un jour, elle disparut de sa vie. Mais cette fois il savait, cette fois il comprenait ce qui lui arrivait, et il était hors de question pour lui de la laisser s’en aller. Il l’appela dix fois, lui laissa vingt messages ce fut sans doute ce qu’elle espérait morbidement, qu’il cesse d’être aimable. Elle lui renvoya un message, un seul, qui signifiait basta, que tout était terminé.

Quand il lu ce dernier message, Franck pleura comme un gosse. Ce n’était pas seulement le fait qu’elle le jette, la dureté de ses propos, ou bien encore que ça le renvoyait autant à sa solitude qu’à ses échecs passés. Mais plus encore que son attitude l’avait ramené à un état de mendiant. Ce n’était pas consciemment volontaire de la part de Devina, il en était certain, mais dans le jeu trouble de la séduction ça le rendait moins attractif, et de facto il avait l’impression d’avoir laissé voir de lui une faiblesse rédhibitoire pour une femme. Il se sentait presque humilié. Les jours passèrent sans plus aucun message entre eux. Il s’en ouvra à Paul qui l’invita à laisser tomber, mais chaque fois qu’il pensait à elle, les sentiments à nouveau le taraudaient. Un jour, n’y pouvant plus il lui envoya un SMS, un court message qui à nouveau troubla la jeune femme.

Franck avait à ses yeux décidément plus que les autres hommes qu’elle avait croisés dans sa vie, ce qui n’était pas difficile considérant qu’elle avait été violée dès son plus jeune âge, et que son expérience de l’amour se résumait à une relation passionnelle avec un homme plus âgé qu’elle, marié de surcroit qui l’avait laissée sur le carreau. Tous les autres n’avaient été que des amuse-gueules, des distractions, et c’était sans compter tous les hommes sans tête, comme disait Franck avec humour, qu’elle avait sucés ou qui l’avaient baisée. Ceux-là d’ailleurs ne comptaient simplement pas. Si tu savais qu’elle tête ils ont dans la vraie vie, lui avait-elle confié un jour, s’ils n’avaient pas des bites aussi grosses pour la caméra (qui grossissait déjà tout) pas la moindre chance que leur tête les aide à se reproduire. Or Franck était mignon selon ses critères mais il avait surtout quelque chose en plus, il avait l’air de comprendre d’elle des choses qu’elle ne disait pas, jamais. Comme sa théorie des pseudos par exemple. Ça l’avait frappée cette façon qu’il avait eu de deviner sa propre acceptation de ce métier, cette affirmation d’elle-même, et surtout qu’en effet c’était lié à son père, puisque c’était lui qui l’avait touchée la première fois. Il disait qu’il se sentait intime avec elle, elle réalisait à quel point à nouveau et n’arrivait pas à y résister.

Pour Franck le retour de leur idylle lui fit l’effet d’un printemps au milieu de cet hiver que constituait sa vie. Car il fallait bien le dire, sorti d’elle et de cette rencontre qu’il avait fini par qualifier de magique, il n’y avait pas grand-chose. Sans enfant, avec une vie amoureuse en berne depuis si longtemps qu’il avait oublié le sens qu’on pouvait donner à ce mot, endetté et confiné dans une vie plus petite que lui – du moins est-ce le sentiment qu’il avait et qu’il partageait avec nombre de rêveur- Devina et leur relation donnait au reste, à ce reste qui l’occupait pourtant chaque jour, une relativité bien plus que rafraichissante. Il avait le sentiment qu’elle était son ticket gagnant, qu’avec elle toute sa vie allait changer dès lors qu’ils seraient ensemble, et déjà il fantasmait mariage, enfant, sans une seconde douter ou même mettre en perspective cette idée que celle qu’il aimait se donnait absolument à qui on la désignait par contrat. Or cette seule question interrogeait beaucoup Paul. Comment pouvait-il croire à la sincérité de cette femme si elle continuait le porno ? Franck n’en n’avait cure, il savait qu’en réalité elle ne se donnait jamais, qu’elle prêtait juste son corps et que tout cela n’avait rien à voir avec le sexe ou l’amour mais avec l’exercice physique. D’ailleurs il s’en fichait. Au départ, avant même de la connaître, il l’aimait, il la devinait, il refusait de porter de jugement sur elle plus qu’il n’en portait sur ses consœurs. De son point de vue elles faisaient un métier courageux et triste à la fois. Courageux parce qu’elles s’exposaient avec ce que la société américaine avait de plus complexé, le sexe, et pour la plupart devait assumer cette exposition au vue de leur famille, leurs amis d’enfance. Et triste et bien parce que la finalité de tout ce courage personnel, de tous ces risques pris avec leur santé, se terminaient dans un mouchoir. Finissaient glauques, devant un écran et un être esseulé, exposé à une pornographie agressive et formatée, totalement détachée du réel et à forcerie de toute référence personnelle. De l’orgasme vécu comme une simple fonction biologique, dénaturé de toute forme de sensualité, taylorisé. En fait si les femmes étaient aux yeux de Franck des héroïnes de roman, et qui expliquait sans doute en partie sa solitude, les putes, les actrices pornos ou les stripteaseuse en était le dessus du panier.

 

Devina adorait sa façon de voir. Bien sûr de son point de vue les choses étaient différentes. Elle savait que bien souvent c’était moins le courage que l’inconscience qui jetait des filles comme elle dans l’industrie, et cette même inconscience qui finissait par les broyer. Elle savait que l’argent était un moteur sans équivalent quand on se redressait le visage inondé de sperme et personne pour ne serait-ce que vous tendre une serviette. D’ailleurs elle se donnait encore deux ans et elle quitterait ce boulot pour les coulisses. Car elle adorait l’ambiance des tournages, les différents aspects de l’industrie, et l’idée même qu’il s’agissait d’un spectacle, il n’y avait rien de plus enrichissant que d’organiser des spectacles à ses yeux. Mais la façon que Franck avait d’observer son monde tenait à la fois d’un point de vue féministe, et en même temps idéalisé qui la rendait belle, et rendait à vrai dire tout beau. Avec lui, elle ne se sentait plus petite, ou médiocre, ou même simplement Denise la petite portoricaine à l’enfance tordue venu au X par appât du gain, et par vengeance, mais femme à part entière, héroïne d’un roman qui n’était pas le sien certes mais c’était toujours mieux que la fille qu’elle regardait dans la glace et qui lui disait si souvent, tu ne vaux rien.

Ainsi la relation reprit entre eux. De plus en plus fusionnelle et passionnelle. Cette fois ce fut Devina qui commença à parler mariage, à lui faire rencontrer sa famille, ce qui, en soi, et considérant l’importance qu’on mettait chez les portoricains dans ce genre de chose, n’était pas une déclaration à prendre totalement à la légère. Et Franck à vrai dire s’y voyait déjà. Entouré d’une belle famille qu’il aimait par avance, fier, au bras de sa nouvelle femme. Il s’y voyait tellement qu’il l’annonça même à Paul en lui demandant d’être son témoin, ce qu’il accepta sans y croire une seconde. Un jour il lui demanda s’il comptait faire arrêter le porno à sa future femme, et Franck eu cette phrase que son ami trouva si naïve qu’elle en était touchante : je veux que ma femme soit libre de faire ce qu’elle veut de sa vie, ce n’est pas ma propriété. Paul avait une vision plus cynique du mariage et plus encore de ce que Franck appelait liberté. Il savait que ça ne tiendrait jamais dans ces conditions, que tout le monde dans un couple avait besoin de ce sentiment d’appartenance et que le sexe était une des soudures de ce couple, une manière d’appartenir. A ce rythme il la perdrait, Paul en avait la certitude, d’ailleurs quand une nouvelle fois, Franck vint le voir bouleversé, il en fut désolé mais guère surpris.

Ça c’était passé la veille d’un voyage en Californie. Devina avait tout organisé, réservé le billet d’avion pour lui, préparé même sa maison pour l’accueillir et soudain, aussi brutalement que la première fois et sans explication, elle avait tout annulé.

–       Mais merde j’ai fait quoi tu peux me dire ? demanda Franck à Paul.

–       Rien, t’es pas tombé amoureux de la bonne personne, c’est tout.

–       J’y crois pas.

–       De quoi ?

–       Que c’est la mauvaise personne. Je l’aime.

–       C’est pas une condition obligatoire, aimer et aimer celle qu’il faut c’est pas pareil.

–       Je la connais !

–       Pas tant que ça apparemment.

–       Elle m’aime aussi, je le sais, on a parlé mariage bordel ! Et c’est elle qui a commencé !

–       Parce que tu la charme Franck, alors elle veut y croire…. Et puis elle se réveille et elle a peur.

–       Mais peur de quoi bordel !?

–       Qu’est-ce que j’en sais Franck, de toi, d’elle, de votre relation, ça fait combien de temps que tu la connais après tout, trois mois, et tout ce que tu sais d’elle c’est ce qu’elle t’en a dit. Faut que tu t’y fasses, elle t’aime moins que tu ne l’aimes.

–       T’as sans doute raison, admit-il tristement.

Mais c’est une chose d’admettre pour un ami et une autre de l’admettre pour soi. Il n’arrivait pas à accepter qu’elle l’aimait moins que lui, c’était impossible, il devait y avoir une autre raison. Seulement dans ces cas-là la raison ne conduit plus rien, il se sentait non seulement frustré mais trompé dans ses élans et de fait il lui en voulut. En quatre petites phrases balancées sur son ordinateur, il devint juge, et bien vite un genre de bourreau. Quatre phrases suivies de coups de fil obsessionnels auxquels elle ne répondit jamais. Après tout ce qu’ils s’étaient dit, après toutes les émotions qu’ils avaient partagé ensemble, et sans avoir la moindre relation physique autre qu’un vieux baisé, elle le traitait comme l’amant chiant, le fâcheux, le lourdingue. Et plus elle le traitait de la sorte, plus bien entendu il s’épaississait. Ce n’était d’ailleurs pas qu’une métaphore. La déprime le faisait grossir, lui donnait une peau luisante, les cheveux ternes, il suffoquait littéralement et n’arrivait même plus à ne pas le lui dire. Bien entendu Franck était parfaitement lucide sur ce qui lui arrivait, même sans l’aide de Paul qui s’inquiétait, excepté qu’il ne réalisait pas qu’il vivait en concentré ce que d’autres vivaient sur de longs mois, voir de longues années, et généralement après une relation torride. Franck n’avait même pas eu cette chance et cette position était intenable. Son silence finirait par le détruire, et un soir, n’y tenant plus, il fini par se mettre en colère. L’aimait-elle moins ou moins bien que cela n’avait plus d’importance, il faisait les comptes et comprit qu’à chaque disparition elle emportait un bout de lui. Un minuscule bout, mais encore bien trop pour ce qu’elle lui offrait en échange, de belles paroles, des mots doux, rien de plus. Alors faute de pouvoir la contacter en direct, et même débarrassé de l’envie de partir en Californie, il lui écrivit un message d’adieu. Franck s’était trainé à ses pieds mais il faisait également un garçon tranchant. Sa lettre sentait la colère, le chagrin, l’incompréhension, mais surtout un rejet en bloc. Elle le sentit, comme elle sentit qu’il ne jouait pas la comédie, c’était fini, quoiqu’elle ait voulu ou non. Cette fois-là, saoulée par ses appels, et ses jérémiades, elle ne ressentit rien sinon un certain soulagement mêlé d’un peu de chagrin. Elle n’était pas certaine d’être réellement amoureuse de lui, ou bien si, comme elle l’avait dit à une amie, elle en était dingue. Toujours est-il que ce dernier message dans ce contexte ne pouvait qu’être blessant même s’il annonçait pour elle la fin d’un certain cauchemar. Terminé de rêver en couleurs et de se réveiller assaillie par le doute. Finie cette passion fusionnelle qui lui occupait la poitrine et l’esprit au-delà du raisonnable. Adieu la perte de liberté qu’impliquent ce genre de relation et toutes les questions afférentes. Elle retrouva cette quiétude qu’elle avait perdue dans l’exercice de son métier, se vit redevenir la femme raisonnable qu’elle était, celle qui contrôlait son corps, cessa de penser à l’angoissante question d’un bouleversement complet de sa vie, et accueillit même avec bienveillance les avances que lui fit une autre actrice en dehors des plateaux. Devina n’en était pas pour autant heureuse, mais ce bonheur là lui semblait plus à sa portée. D’ailleurs, si elle y réfléchissait, Franck avait fini par se montrer à l’égal de tous les hommes, possessif, égoïste à sa manière et en réalité, terriblement prévisible. Avec un peu de chance il irait se vanter de l’avoir séduite sur un forum ou un autre, elle chercha sur les sites spécialisés mais ne trouva rien.

–       C’est vrai ? lui demanda un jour cette amie à qui elle avait confié sa relation. T’as vraiment cherché voir s’il parlait de toi quelque part.

–       Tu sais comment ils sont quand ils n’ont pas ce qu’ils veulent….

–       J’avoue que j’ai du mal à comprendre Denise, tu n’as pas vu que ce garçon était sincèrement amoureux de toi ? Pourquoi il irait faire une chose pareille ?

–       Par déception.

Son amie éclata de rire.

–       On est vraiment tous des handicapés de l’amour hein…

–       Pourquoi tu dis ça ?

–       Parce que c’est vrai. Regarde toi, t’es folle amoureuse et tu en parles comme si…

–       Je ne suis pas folle de lui, j’ai été amoureuse je ne le….

–       Tais-toi  tu veux, tu peux lui faire croire ce que tu veux Denise, il ne te voit pas vivre mais moi si. Tu peux aussi te faire croire ce que tu veux mais tu ne te vois pas, et moi si. Comment ça se passe avec ta nouvelle copine ?

–       Ça va.

–       C’est tout ? « Ça va » ?

–       Bah oui, tu veux que je dise quoi d’autre, elle est cool, jolie, et elle baise bien, ça va.

–       Et tu penses à elle quand elle n‘est pas avec toi ?

–       Parfois, mais c’est rare, et non si c’est ça la question je ne suis pas amoureuse d’elle non plus.

–       Mais à lui tu y penses, et il ne t’a jamais touchée.

–       C’est pas pareil….

–       Ah oui ? Et pourquoi donc ?

A cette question elle ne sut quoi répondre.

 

Franck avait tranché. La colère, le chagrin, et surtout le sentiment d’avoir été pris pour ce qu’il n’était pas, d’avoir été trompé dans ses sentiments. Il n’en ressentait aucune haine, ni même le moindre esprit de revanche, c’était pire, elle n’en valait simplement plus la peine. Quand il annonça à Paul qu’il laissait tomber son ami le félicita, cette histoire n’en valait effectivement pas la peine. Trois mois de dialogues enflammés pour en arriver là, des ruptures cybernétiques et téléphoniques, pas même de relation physique entre les deux, c’était ridicule, digne des enfants. Cette fille était seulement paumée, comme toutes les filles qui devaient faire ce boulot. Mais bien entendu rien n’est simple. Paul avait raison sur ce point, Devina était perdue autant que Franck mais sans doute pas dans le sens qu’il le comprenait. Et l’expérience à ce sujet ne pouvait que lui donner raison, Franck avait bien fait, et cette fille ne reviendrait jamais parce que tout ça était finalement totalement superficiel, ils s’étaient simplement laissés hypnotiser l’un par l’autre, chose à laquelle lui-même s’était laissé prendre dans sa jeunesse, aussi il voulait bien comprendre. Tu verras, lui affirma t-il un jour, dans deux semaines tu passeras à autre chose, et si ça se trouve c’est juste l’annonce que la bonne fille va se pointer. Franck voulu bien le croire, pourquoi pas après tout, c’était souvent comme ça dans les films, le grand chagrin précède la vraie histoire. Et tant pis s’il ne ressentait en réalité rien de tel. Tant pis si dans son esprit rien en réalité n’était terminé. Oui Paul avait parfaitement raison, son expérience parlait pour lui, cette histoire n’avait au départ aucune chance, et l’attitude de cette fille témoignait de cette absence d’avenir. Excepté que l’expérience ne valait en réalité rien. Face à l’amour, le sien propre ou celui des autres, il fallait bien admettre que l’expérience n’avait aucun poids. Excepté qu’il ignorait que ces deux là étaient comme deux enfants tristes se racontant des histoires dans le noir, et que si Franck avait ce tranchant des gosses, elle ne l’avait pas.

Devina se battit vaillamment contre le doute. Elle repoussa le souvenir de Franck chaque fois qu’elle put, et se battit bien, mais chaque chose de sa vie, chaque moment qu’il avait un jour rempli de ses mots, de sa passion, faisait aujourd’hui comme le petit trou dans un bas. Une déchirure lente, insidieuse, aussi certaine qu’un deux plus deux, aussi inexorable qu’une chute. Il était partout sans jamais y être, c’était encore pire qu’avant, pire que lorsqu’il l’envahissait. Alors elle agit avec sa logique froide de performeuse, elle agit comme le garçon qu’elle était également à l’intérieur d’elle-même, elle lui envoya ce simple message « tu me manques. ».

Ils eurent deux enfants, et se marièrent autant de fois qu’ils divorcèrent. Un jeu entre eux. Paul accepta d’être le témoin du premier mariage mais bientôt l’insolence de leur bonheur le tint à distance. Il n’était pas un enfant, sa tristesse d’adulte ne s’accordait pas avec la leur. Devina quitta la scène et reprit son prénom, Franck trouva lui-même du travail dans l’industrie comme assistant à la production, comme il l’avait pensé sa vie changea à 180° dès lors qu’ils furent ensemble. Quant à Paul, bien qu’il ne connut jamais ce bonheur-là, il comprit que parfois l’amour pouvait faire de nos vies des contes et son absence une cruelle déception toujours renouvelée

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