Kilomètre zéro-Plein Ciel

Il grommelait. Vrombissait au-dessus de la terre, incessant murmure comme une avalanche lointaine, nuit et jour. Poussé par ses 18 turbines nucléaires, à la limite du ciel et de l’espace. Presque invisible, sauf par temps clair. Qui clignotait parfois aux extrémités, bleu, rouge. Il l’apercevait à travers ses jumelles électriques, la fumée de la ville, qui passait lentement, majestueux.

–       Putain d’enculés de fils de leur mère pourris !

–       On va passer t’inquiète.

–       C’est pas moi qui m’inquiète, c’est eux qu’on intérêt à s’inquiéter, quand on sera là-haut je niquerais toutes les plus belles !

–       Ah, ah, ah !

Terrible bilan en Indonésie après le passage du typhon Karl, on parle déjà de plus de 25.000 morts et de plusieurs centaines de milliers de blessés…

 

Il bourdonnait,  au-dessus de la catastrophe. On apercevait sa silhouette dans les strates de poussières et de brûlés qui flottaient dans l’atmosphère. Et quand la nuit tombait, dans la clarté des brasiers allumés, les gens criaient et faisaient des signes dans l’espoir vain qu’il les voit. Le Dieu Cargo.

–       Allez, allez, on traine plus là, départ dans dix minutes !

Il laissa tomber ses jumelles sur sa poitrine et attrapa le sac cabas  plein à ses pieds. Il y avait toute sa vie là-dedans, ou presque. Trois pantalons en synthétique, deux chemises, trois tee-shirts, deux paires de chaussures solides, une photo de ses parents, un grigris pour protéger ses biens, une carte ancienne et touristique d’Europa One, une lettre de sa grand-mère, un vieil ours en peluche aplati de ses jeunes années auquel il manquait les deux yeux depuis longtemps, une photo de lui à Paphos, posant fièrement dans sa tenue de travail jaune avec son copain Jorge, une casquette de chantier estampillée Coca Peps. L’homme le poussa par le bras vers l’entrée de l’avion, un vieux C17 vert-de-gris déjà plein de femmes, d’enfants, de vieux, entassés dans le ventre de l’appareil.

Des scènes de désolation comme on n’en avait jamais vu jusqu’ici dans cette région du monde, la Transnationale parle d’Apocalypse, les Quatre

se sont réunis ce matin, des convois humanitaires sous le mandat des Quatre sont déjà en route.

 

Vidéodrome. Le truc était posé au sommet de la colline comme un cube de sucre rose électrique, un totem dominant le bidonville. Les lettres de l’enseigne apparaissaient et disparaissaient au rythme cardiaque des joueurs. Excitation garantie, visible sur un rayon de deux kilomètres.

–       Merde ! Merde ! Et remerde j’en ai marre !

Il avait surgi du cube, un diable sur ressort, les cheveux en pétard, obèse. Il était furieux. Il remonta sa braguette, et sous le coup de l’émotion, attrapa l’embout du tube translucide qu’il avait collé à sa joue, tèta un peu. Le tube courait tout le long de son flanc droit, planté dans une vieille poche médicale récupérée d’un centre de secours. La poche était à demi pleine de Coca Slurp.

–       J’en ai trop marre merde !

Il leva la tête et regarda vers la baie au loin. Très lointain, au ras de l’horizon on devinait comme une étoile. Une étoile qui parfois clignotait, bleu, rouge. Sirota encore un peu et se mit en route en maugréant dans sa barbe, suant sous l’effort.

–       Merde, merde, et remerde !

Des milliers de victimes, Djakarta est ravagée, le médecin chef de la mission des Quatre me disait ce matin qu’il n’avait pas vu ça depuis l’attentat de Moscou, une femme est venue il y a à peine une heure, cela faisait deux jours qu’elle cherchait son fils, elle a fini par le retrouver, empalé au sommet d’un toit, un bébé d’à peine deux ans, elle portait son cadavre.

 

Il avait des épaules fabriquées pour dénouer des nœuds gordiens avec un seul doigt, une petite tête carrée blonde ras, rougie par la chaleur et l’effort, avec de petits yeux porcins, ronds, bleu faïence, obtus. Il balançait les sacs de riz du camion au rythme d’une machine. Cintré dans son survêtement jaune Bruce Lee, ses gourmettes en or qui bringuebalaient à ses poignets épais, sans un mot, teigneux. Il sauta du camion, et toisa les ouvriers qu’on avait assemblés pour l’occasion, ses hommes derrière, l’arme pointée vers leur dos parce qu’on savait jamais, que fallait faire confiance à personne dans ces moments là.

–       C’est comme ça qui faut faire ! Vous m’avez pigé !? Alors au boulot ! On n’a pas toute la journée nous !

Un jeune homme s’approcha, il portait un costume noir, cravate assortie, l’uniforme des novices, lui tendit une serviette éponge estampillée du clan Orsof. Il s’empara de la serviette, s’essuya le visage avec et la jeta par-dessus l’épaule. Les journalistes attendaient sagement à l’écart, les caméras braquées sur lui et le camion, la jeune femme s’avança, un sourire convenu plaqué sur le visage. On distinguait dans son œil droit un léger reflet doré iridescent qui faisait comme une griffe sur la rétine, signe indistinct d’une lentille intelligente. L’oreillette était invisible, à peine un point blanc luminescent sur le l’anthélix quand elle était branchée. Et il y avait les gammas bloquants aussi, l’indispensable outil chimique qui lui permettait d’isoler un des lobes frontal de son cerveau. Concentré uniquement sur la vidéo conférence qu’elle avait avec sa fille à des milliers de kilomètre de là.

–       Ouais c’est nous la Transnationale qu’est chargée du ravitaillement, mais comme voyez faut pas chômer ! ah, ah, ah !

Ça lui faisait comme une bulle dans l’esprit au-dessus du regard. Une bulle floue sur laquelle elle dirigeait son attention comme d’un curseur invisible. Une commande mentale avec laquelle elle pouvait élargir la bulle, augmenter le son, de telle manière que tout son esprit était comme transporté des centaines de kilomètres de là. Et avec les options Androïde et Geoloc elle pouvait même s’y plonger en trois dimensions, suivre sa fille dans la pièce où elle se trouvait. Et mieux encore, s’ils avaient possédé un projecteur holographique à la maison, elle lui serait apparue elle aurait pu virtuellement la tenir dans ses bras, et avec l’option RealSens la sentir sur sa propre peau. Mais il fallait des moyens pour ça, des moyens qu’elle n‘avait plus depuis son divorce.

–       Non mon bébé, je ne rentrerais pas avant la semaine prochaine.

–       Mais tu avais promis !

–       Je sais mon cœur mais tu sais il faut que maman travaille si elle veut que sa petite fille aille à l’école.

INDONESIE. Avec vos points S AIDEZ les victimes de la CATASTROPHE

 Le C17 décolla en premier, suivi du Cesna et du Falcon également plein à ras bord de famille. Les pilotes avaient des milliers d’heures de vol derrière eux. Mis au chômage par leur compagnie pendant la crise de 77, ils s’étaient installés près des anciens aéroports internationaux, les gangs les engageaient ponctuellement pour le transport. Cette fois ils avaient tous été payés double, une chance sur cent d’en revenir mais ça valait le coup à ce qu’il paraît. Derrière la toile de tente sur le bord de piste, les passeurs avaient installé leurs ordinateurs de récup, des hackers de 8 ans plantés derrière les écrans, un masque sur le visage pour se protéger des émanations d’or irradié et de mercure qui s’échappaient des écrans fendus et des cartes mères polarisées. Des téraoctets de bombes virales fonçaient droit dans les algorithmes des programmes de sécurité d’Europa One. La plupart ne passaient pas les pare-feu, éclataient dans les zones de quarantaine, inutiles, les clés de cryptage changeaient toutes les six secondes, passaient sur une fréquence basse, parfois une bombe mieux fabriquée que d’autres franchissait les lignes et se dispersait sur le réseau à la faveur d’un mail, remontait le courant jusqu’aux centre nerveux physique du géant et éclatait au milieu d’une procédure de sécurité. Les écrans du contrôle aérien se mettaient à bégayer, les données chiffrées viraient pixels, des tâches de couleur sur un paysage neigeux.

–       Oh, oh les mecs on dirait bien qu’on a une attaque soviétique sur le dos.

–       Attaca Sovietica ! Hihaaa !

Au troisième niveau d’un bunker souterrain, dans un open space lumineux, plein de plantes vertes hors sol, suspendues dans des paniers à écrevisse, au-dessus des bureaux, des informaticiens en chemise Hawaï pianotaient dans le vide, les mains devant leur visage extatique, les yeux fendus d’un trait doré, le regard vide, absorbés par les figurations virtuelles des espaces de calcul. Des combinaisons de clé de cryptages, des anti viraux, des pare-feu courant, lourdement armés dans des paysages de rêve sur détaillés et mitraillant, détruisant, pulvérisant avec des combinaisons d’armes savantes et exotiques au rythme pulsé d’un beat électro.

Statut : J’ai une pensée aujourd’hui pour mes amis indonésiens.145 J’aime. Commentaires 17. Oui moi aussi. Il faut que l’Europe envoie des secours. Ah ! Comme si on avait déjà pas assez à faire nous-mêmes, pourquoi toujours pleurnicher sur les catastrophes étrangères quand il y a tant à faire ici. C’est vraiment dégueulasse ce que tu dis JC. Je suis d’accord mais cela ne doit pas nous empêcher d’aider ceux qui en ont aussi besoin, nos moyens sont supérieurs à ceux des indonésiens, ne l’oublions pas. Perdamaïan à l’Indonésie, mes frères !

 

Les rangées de turbines ronflaient comme des nids de frelons, cités dans les nuages, suspendues entre les étoiles et l’océan. Indistincte derrière les nuages blanchis par la lune, on entendait leur ronflement qui courait sur la surface des vagues. Un écho permanent auquel s’étaient habitués les marins qui passaient par là. De temps à autre la cité clignotait, signaux aériens, zone interdite, rouge et bleu. Puis on apercevait un trait léger de carburant et d’air chaud mélangé, un chasseur ou deux qui disparaissaient dans le lointain. Juste avant que n’éclate le mur du son. Chasseur bombardier furtif Malcom traversant le ciel de New York, Bogota, les crépuscules majestueux de Rio, dispersant au hasard des bombes à drone. Ogive de cellulose qui éclatait au-dessus des toits dans une nappe brève de chaleur, libérant un essaim d’engins pas plus gros qu’une mouche, 0,11 grammes d’intelligence et d’explosif C6 High Power. Un pédoncule informatisé sur un écran de commande ventilé par les courants d’air, une flèche invisible au service de la sécurité de tous.

–       Comme vous pouvez le voir sur ces images Michel c’est surtout le sud de la péninsule indonésienne qui a été touché, c’est là que devront se concentrer essentiellement les secours.

–       Franck sait-on si le Secrétaire d’Etat d’Unasie compte se rendre sur place finalement ?

–       Il y a des rumeurs en effet, des rumeurs qui disent qu’il pourrait venir ici à Sumatra. On aurait vu des unités secrètes de la police indonésienne dans la région. Mais vous savez, pour le moment, ce qui est préoccupe tout le monde ici c’est survivre.

 

–       Merde, merde et remerde.

Il avait du mal à passer une porte en une seule fois, donnait toujours l’impression de vivre dans une maison de poupée avec un géant. Il aurait été bien mieux dans un appartement plus grand, moins encombré aussi. Un loft comme dans Cocaïne Cop sa série préférée avec Paolo Wung, le beau gosse international. Enfin c’est ce qu’elle se disait parfois quand il entrait, poussant devant lui son odeur acide de graisse saturée.

–       Qu’est-ce qu’il y a encore ?

–       Merde, maman, merde ! souffla t-il en attirant un tabouret vers lui.

Les chaises lui étaient interdites, les fauteuils et les canapés des zones piégées d’où parfois on était obligé de le sauver à plusieurs. Sur un tabouret il ressemblait à un chawarma tout neuf attendant la clientèle.

–       Dis-moi, qu’est-ce qu’il y a !?

–       Merde, merde, et reremerde, je veux partir !

–       Et tu veux aller où ?

–       En Californie !

–       En Californie ? Mais tu veux faire quoi là-bas ?

Il fixa sa mère pendant un instant, les mots au bord de ses petites lèvres roses marquées d’un trait de duvet noir. Non c’était impossible… les mots refluèrent vers sa langue, rebondissant en grommèlement. Il faisait souvent ça. Quand il mentait, quand il essayait de cacher quelque chose. Ce bruit lui en rappelait un autre, celui que de la station America First au large. Ou encore cette rumeur dans le ciel quand Europa One passait. Le bruit du pouvoir. Comment un être aussi faible pouvait aussi bien imiter aussi parfaitement un tel son. Etait-il si bien glissé dans le creux de son inconscient à force d’être entendu que cette sonorité lui venait naturellement. Comme feu son père qui imitait à la perfection le claquement des bombardements et des armes légères.

–       Merde, merde je veux partir !

–       Mais pourquoi faire bon dieu ! Il n’y a plus rien là-bas !

–       Aaaah mais si tu les écoutes il n’y a plus rien nulle part ! On existe bien nous non !?

Parfois elle en doutait. Ou était-ce qu’elle espérait que ce ne soit pas le cas. Plus… Ça ne serait pas très compliqué à régler, il lui suffirait, par exemple de brûler le vidéodrome en haut de la colline, prendre une arme et tirer sur tout ce qui en sort. Son cas serait très vite examiné…

–       Mais on n’est pas en Californie fit-elle remarquer.

–       Nan mais même que la semaine dernière Fayollo Crims a affirmé que la Floride était déserte et que tout le monde était remonté vers le Nord !

Elle secoua la tête. Des bribes de mémoire qui lui remontait des synapses, comme des pans de tissus déchirés qui flottaient soudain en couleur dans le courant d’air de son esprit. Des extraits de vieux discours, de livres, de chose qu’elle avait peut-être dites, ou écrites, elle n’en savait plus trop rien.

–       Fayollo Crims est un programme informatique, un tas de pixels alimenté par une routine informatique de nouvelles préprogrammées qui passe en boucle selon un cycle de vingt jours. Les événements sont les mêmes, les lieux changent ! Ne comprends-tu pas dans quel monde nous vivons aujourd’hui !

Il regarda sa mère stupéfait. Fayollo Crims était son animateur préféré, elle ne ratait pas un seul de ses shows ! Qu’est-ce qu’elle racontait ?

–       Merde, merde et remerde.

Il laissa reposer ses jambes sur le lino crasseux, le tabouret dérapa sous son poids et claqua contre le sol. S’en était trop. Si sa mère se mettait à délirer maintenant, il n’y avait plus rien à espérer de rien ici. Fallait partir ! Il bloblota jusqu’à sa chambre de travers, le toit en aluminium s’était partiellement effondré, pliant le mur dans un angle bizarre. Le mur était argenté et gondolé, couvert de poster de femmes tatouées et pornographiques magnant des mandrins phénoménaux, fixant l’appareil la bouche bée, jaune, blanche rousse, toutes les couleurs sauf les négresses parce qu’elles ne lui inspiraient rien.

–       Merde, merde et reremerde.

Il se jette sur son sac d’écolier et le remplit d’un pull, d’un pantalon et ses économies au complet. Un petit lingot d’argent, des cartes mères, des puces, des dollars locaux, trois paquets de cigarettes de l’ancien temps, un dés hexagonal et translucide, irisé d’un arc-en-ciel pour les jeux de rôle..

 

Assurément la catastrophe en Indonésie risque de coûter cher à la communauté internationale. Et je ne parle pas seulement du prix des secours ou des pertes humaines, hélas trop nombreuses, mais n’oublions surtout pas que la bourse de Djakarta était un des premiers acteurs du marché. Il faudra aux Quatre le courage d’imposer des mesures d’austérité dans toute la partie orientale du marché qui ne seront pas sans conséquences pour les emplois.

 

Le C17 avait une plus grande autonomie que le Cesna et le Falcon qui partageait avec lui sa capacité à l’altitude. Le Cesna n’avait quand à lui aucune chance sinon celui d’un éventuel miracle qui n’arriva pas. Il fut touché par un missile MOAM pour Mother Of All Missile, tiré depuis Europa One à 0428 heure locale, environ 16 minutes après que les premières défenses radars soit brièvement mises informatiquement hors circuit. Puis les chasseurs Mistral V entrèrent en action. Trois ailes noires en graphite d’époxyde, véloces comme des chauves-souris qui contournèrent la gigantesque carlingue de la super structure d’Europa One pour attaquer le C17 à coups de canon de 40 mm ultra léger. Le bombardier réformé ne résista pas longtemps malgré les mitrailleuses qu’avaient installé les passeurs sur les côté. L’avion s’écrasa sur la surface de la bulle qui courait tout le long de la super structure, sans y laisser une égratignure. La dernière chose que vit le pilote fut, dans un bref éclat de lumière, la vision de jardins immenses et de piscines de luxe, haricots de turquoise et serres tropicales. Zoos et palais de marbre. Profitant de la confusion, le Falcon piqua à l’opposé vers l’immense appareil et tenta d’atteindre le premier pont ouvert, sur lequel il s’écrasa, fauché par une ogive intelligente de 57 mm tirée depuis la super structure et d’un canon suédois. Le crash n’est pourtant pas une complète catastrophe. Quatre rescapés, trois blessés intransportables et un seul, sous le choc, mais encore capable de compter ses dix doigts, capable de marcher, il entre à l’intérieur de l’avion comme on entre dans une église.

–       Mesdames, messieurs, c’est un miracle, oui il n’y a pas d’autres mots. 70 enfants qui avaient trouvé refuge dans une église ont été sauvés et l’église n’a pas été détruite en dépit de la violence des vents. Nous retrouvons immédiatement Charles qui est sur place.

–       Oui Bob c’est le mot du jour ici à Sumatra, un miracle. L’église Pentecôtiste de Jean Baptiste le Sauveur a contre toute attente résisté à Karl.

–       Les enfants vont bien ?

–       Les enfants sont choqués mais tous en parfaite santé.

–       C’est merveilleux, et maintenant une page de publicité.

 

Le téléviseur parlait tout seul, il était dans un autre monde. Ses oreilles bourdonnaient ou elles faisaient semblant, il n‘en savait rien non plus. L’esprit comme dans un bocal. Autour de lui, des étalages de victuailles industrielles, des piles de soda Slurp, Coca Slurp, bières Bunz, énergisant Flash Orange et Flash Citron, des présentoirs remplis de cartes postales jaunies d’un temps oublié, de CD de musique que plus personne n’écoutait, de porte-clefs USB et de peluche guerrière, le dernier cri en matière de nounours. Dans son bocal, le cerveau entièrement branché sur une autre dimension, il avait le sentiment de briller comme un soleil. Il était un soleil, un chevalier de soleil, son corps ondoyait comme une flamme, un buisson ardent, et ceux qui le voyait devait être comme aveuglé par sa majesté. Leurs yeux intérieurs brûlés. Il se pencha sur le corps et déposa délicatement un éclat de verre sur l’œil mort. Puis il leva la tête et fixa songeur le cube rose au sommet de la colline, le vidéodrome local, où il passait le plus clair de sa vie, le temple comme il l’appelait. Le temple vers le cosmos. Le retour aux sources. Un type passa. Un jeune obèse, fagoté n’importe comment, un autre habitué du vidéodrome, un gros cochon bien gras. Il essuya son couteau et replia la lame.

Le drone n‘était pas plus gros qu’un moucheron et le crime prohibé, un point noir au milieu de la vitre de la station-service. A peine un bourdonnement de moustique, et il traversait la vitre avec un petit bruit de cristal qui casse, ting ! Le drone continua sa course, 0,11 mg d’explosif High Power injecté, sa tête éclata comme une pastèque.

–       Merde, merde, et remerde.

Indonésie, vers un possible désaccord ?

Une nouvelle polémique a éclaté ce matin au sein des Quatre au sujet du réchauffement planétaire dont Karl serait la conséquence. Le président Jan Hao accuse Europa One et American First de ne pas respecter les conventions internationales à ce sujet. Inversion savoureuse des choses puisqu’il y a encore 30 ans, la Chine, qui ne faisait pas encore partie de l’Unasie, était un des plus gros pollueurs de la planète. En attendant les accusations du président de l’Unasie risque-t-elle de brouiller les pistes et déclencher des cafouillages dans l’acheminement des secours, c’est une possibilité. Vassili Iotev, chef du clan Orlov a déclaré récemment que la Transnationale n’agirait que sous le mandat complet des Quatre. Or comme on l’a déjà vu par le passé, le président de l’union la plus puissante du monde avec Russia Prima n’a pas l’habitude de laisser une accusation sans la faire suivre de mesure.

Les pavillons s’alignaient sur la colline, par rangées de six comme des légumes dans un potager. Un potager fermé par un grillage, filmé, aux entrées filtrées, gardé par un roulement de gardes armés. Rigoureusement identiques, les pavillons possédaient tous un jardin et une piscine de la même forme. La taille de la pelouse était réglementée par arrêté résidentiel, les barbecues entre voisins vivement conseillés, plus une zone pavillonnaire ses membres devaient s’envisager comme une communauté. Les plus chanceux, le premier rang avait une vue sur la mer, et parfois il pouvait apercevoir le méga tanker croiser à l’horizon. Unasie, c’était rassurant comme de se dire que tout n’était pas foutu, qu’ils avaient un logement, un travail, tous dans l’industrie des loisirs, que les gangs ne régnaient pas dans cette partie de la ville. Rassurant comme un barbecue entre voisins un dimanche après-midi. Le monde était donc toujours gouverné et le pouvoir était visible dans le ciel et  au large qui passait bourdonnant. Mega structure, méga gouvernement et tout ce que comprenaient encore comme élite culturelle et médiatique les nations représentées. Telle la méga star Steve Hawkins et sa femme Lola, parmi les rares qui venaient encore sur la terre ferme ou le philosophe milliardaire Bernard Barnard connu pour son opposition au système. Une présence dont certains savaient si peu se passer qu’ils connaissaient une phase de dépression quand les méga structures disparaissaient de l’horizon pour continuer leur tour du monde. Comme s’ils se sentaient violemment orphelins et livrés à eux-mêmes face au désordre du monde. Le chaos en bas de la colline était insupportable. Le cœur de la cité une zone de guerre, même ceux chargés de la sécurité, les rares brigades de police, les milices, étaient divisés en gang, servant leurs propres intérêts ou ceux de telle ou telle communauté. La plupart des membres de la résidence travaillaient depuis chez eux, mais ceux qui devaient se rendre sur place y allaient sous escorte. Blindage et arme automatique, Bagdad à domicile comme disait un vétéran, une des rares personnes âgées ayant survécu à la nouvelle ère. Plus personne ne voulait être vieux de nos jours, et encore moins le paraître. Vieux c’était être vulnérable et vulnérable c’était un signe, un mauvais, pour les prédateurs dans la vallée. Dans leur garage ou dans leur salon couleur fraise des quinquas bronzés poussaient de la fonte sur des appareils de télé achat, des ménagères faisaient leur footing dans les allées entre les maisons comme de petits soldats en survêtement rose ou jaune pâle. Parfois l’une d’elles s’arrêtait pour chercher des yeux les lumières rouges et bleues. L’Unasie disparaissait à l’horizon, direction le Pacifique est.

« Aujourd’hui l’Indonésie demain quelle nation devra souffrir de la désorganisation de l’aide internationale. L’idée originale de se reposer sur les groupes criminels plutôt que les laisser parasiter l’aide, de faire garder le trésor par des voleurs en somme, était sans doute originale et nécessaire au premier temps de la Grande Crise. Mais force est de constater que la Transnationale, une fois de plus, n’a pas assuré correctement son travail. Toute l’aide étant allée à ce jour, pour l’essentiel à Djakarta où la Transnationale a des intérêts. Ce n’est pas un des seules remarques pertinentes qu’a fait à ce sujet le président Jun Hao. La récente déclaration sur le réchauffement jette un nouveau pavé dans la mare d’America First et Europa One, l’élite de nos nations ramenée à leurs responsabilités sur le peuple. L’isolement physique et géographique préserve les élites du chaos du monde, et c’est ainsi, à cette seule condition, qu’elles peuvent continuer à le diriger sereinement. Mais elles ne doivent pas perdre justement de vue leur mission première qui est la défense de tous les peuples. »

Bernard Barnard 

Le survivant pénétra à l’intérieur de l’avion géant, sonné, le front ensanglanté, mais assez alerte et vivant pour craindre des gardes armés, et se cacher derrière des caisses de champagnes. Quelqu’un les avait oubliées là, et l’étage était désert. Il y avait bien des caméras qui filmaient, mais au bout d’un moment le rescapé comprit que personne ne viendrait. Au loin on entendait une musique, un opéra, il décida de prendre la direction de la musique. Et en chemin il admirait, alors c’était ça la cité radieuse, l’Olympe des administrateurs, des dirigeants et des vedettes. Des jardins en terrasse et des terrains de golf à perte de vue, des piscines géantes, de petits palais construits à flanc de colline artificielle, des buildings de verre et d’acier dressés vers la bulle qui dominait toute la carlingue. Il s’était attendu à ce qu’elle soit grouillante de monde, les rues étaient presque désertes. A ce que les services de sécurité soit en alerte mais personne n’avait semble-t-il rien remarqué du crash. Ou bien c’est qu’il leur semblait si impossible qu’il y ait des survivants qu’ils avaient négligé d’aller vérifier. Le miraculé se dit qu’il avait trop de la chance quand il croisa une vieille dame. Elle portait des lunettes ventouses à gros carreaux épais, elle ne devait pas y voir grand chose ou bien elle était folle parce qu’elle lui demanda où était Pablo.

–       Pablo, je ne sais pas qui est Pablo madame.

–       Mon poisson rouge voyons ! fit la dame avant de déguerpir.

Il la regarda partir et continua son chemin. Soudain d’un building surgit un groupe d’autres personnes âgées se poursuivant l’un l’autre en gloussant comme des enfants. Ils ne lui prêtèrent pas la moindre attention. C’était donc que ça Europa One, des petits vieux à moitié séniles dans un paradis volant ? Il s’était toujours fait une autre idée mais pourquoi pas après tout, et puisque personne ne le remarquait, il allait pouvoir s’installer. Il repensa aux autres, s’ils avaient su, si tous savaient…. Est-ce que ça changerait grand-chose finalement ? Sans doute pas. Il avait faim, il parti à la recherche d’un frigo plein.

Plus de trois mille morts c’est le bilan du tremblement de terre qui a frappé ce matin Mexico…

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