Kilomètre zéro- Fuck you very much 2

Notre société, qui n’a jamais été aussi créative en matière de machine de mort, si prompte à massacrer au nom de principe naturellement sacré, s’est interdite le choix de tuer ce qui ne l’entrave pas et d’oublier ce qui la dérange. Et tant que nos patients sont inoffensifs, sous contrôle  elle ne s’en préoccupe pas. C’est exactement pareil avec elle. Son mariage est une dynamique dans laquelle elle entretient une seule et unique illusion. Elle ne divorcera pas parce que son mariage l’entretient dans cette illusion, elle viendra ici aussi longtemps que possible, tant que je lui permettrais de continuer à croire en sa chimère.

–       Euh… oui, je crois.

–       Vous croyez ?

–       Oui j’en ai besoin, je sais.

–       Bien…

80% d’une conversation, d’un échange entre deux individus, n’est pas verbal. C’est moins ce qui est dit que ce que nous percevons de l’autre. Sa gestuelle, la position de son corps, sa voix, son regard, son odeur, et tout ce que notre propre corps induira comme réponse. Sans ajouter l’infinie combinaison de processus chimiques que nous ignorons mais surtout sommes incapables de contrôler. Son corps disait bien entendu le contraire, et ses yeux venaient chercher l’approbation.

–       Ça me fait du bien vous savez, a-t-elle insisté.

Bon, voilà, maintenant c’était elle qui essayait de me convaincre.

–       Je suppose que si ce n’était pas le cas vous ne viendrez plus…

–       Non, c’est sûr.

–       Vous êtes donc capable de déterminer librement ce qui vous fait du mal ou non.

–       Euh, oui… je pense.

Croire, savoir, penser. Les trois verbes dans cet ordre. C’est magnifique. Sur le même sujet nous sommes passés de la superstition à la certitude, de la certitude au doute.

–       Et capable, parti de là, de choisir de ne pas vous en faire.

–       Euh… c’est-à-dire, je ne vous suis pas.

–       Par exemple de choisir votre psychologue, votre médecin. Choisir celui qui convient le mieux.

–       Oui.

–       Bien, quel est donc ce choix que vous faites de reproduire un modèle qui ne vous convient pas et vous fait souffrir, et à travers vos parents vous a déjà fait souffrir. Pourquoi si vous savez qu’il ne vous convient pas, choisir de persister.

–       La peur de trahir ?

–       Qui, vos parents, votre mari, ou vous-même ?

Une légère inflexion de la voix, un regard plus appuyé sur le « vous-même » elle n’était pas très subtile mais elle commençait à entrevoir autre chose.  Se trahir soi-même… Que pouvait-elle bien avoir à cacher d’elle-même pour accepter un mariage insipide, un mari ennuyeux, et une foultitude de prétendants épistolaires sur les forums sociaux ? Hein, dites-moi madame de Bovary ?

–       Me trahir moi-même ? Comment ça ?

–       Je ne sais pas, je vous pose la question.

Et bien entendu elle s’empresse de me répondre que non, elle ne voit pas.

–       Aimez-vous encore votre mari ?

Toujours pas l’ombre d’une hésitation, d’un arrêt pipi au rayon cerveau.

–       Oh oui, oui bien sûr !

–       Et pourtant, comme vous le constatez vous-même, vous persistez dans ce mariage par pur atavisme familial. Où est l’amour ici ?

Léger creusement du dos, crispation de la main droite.

–       On peut rater son mariage et aimer son mari vous savez.

Bien entendu… cette femme passe une fois par semaine en séance à me parler de son mari et de la quantité de reproches qu’elle lui fait. Mais si je remets en question le fait qu’elle l’aime, elle se défend.

–       J’imagine, mais le mot que vous avez exactement employé en début de séance est condamner. Que vous vous condamniez à répéter le schéma de vos parents en restant ainsi mariée. Votre mère aimait-elle votre père ?

–       Je crois qu’elle ne l’a jamais aimé…

–       Et lui ?

–       Oh vous savez à cette époque on ne se mariait pas par amour…

Fabuleux. Première réponse, constat d’une petite fille amoureuse de son père et jalouse, second constat, l’excuse probablement évoqué par le père pour expliquer lui-même son mariage. Cette femme a 43 ans et elle a le développement affectif d’une pré pubère. Elle n’a pas non plus tiqué sur mon « j’imagine » je pourrais la relancer sur son affirmation qu’elle aime son mari, elle répéterait la même chose avec d’autres mots.

 

Voilà, c’est tout, c’est ça mon travail, cinquante euros, merci à mercredi prochain.

 

S’il y a bien une vérité dans la profession de foi de mon métier c’est que personne ne peut vous obliger à vous soigner. Rien ne peut obliger cette femme à cesser de m’ennuyer avec sa psychologie de bazar pour éviter d’admettre qu’elle a le feu au cul mais qu’elle est trop coincée pour passer à l’acte… comme sa mère probablement avant elle. Peu importe ce qu’il en ressortira, quand bien même je parviendrais à lui faire admettre ce simple fait. Qu’elle se parfume à chacune de nos séances, qu’elle porte des bas aujourd’hui, qu’elle laisse toujours trainer sa main dans la mienne quand nous nous saluons. Elle irait chez un confrère répéter son numéro, à peine enrichi du fait qu’elle ne fait pas beaucoup illusion. Elle en tricoterait probablement un nouvel avis définitif sur elle-même, rempli de métaphores psycho truc servi bien chaud à ce confrère qui, soit finirait par perdre patience, soit jouerait le jeu.

Et ainsi va ma vie professionnelle.

 

Le terme clinicien je l’ai en quelque sorte usurpé en me penchant sur les troubles psychologiques dû aux longues maladies, et plus exactement chez les personnes du troisième âge, parce qu’il est plus difficile de déterminer qui de la vieillesse ou une maladie tenace provoque le plus de trouble du comportement. Avec le bon vocabulaire, la mise en corrélation des théories les plus courantes et admises, et une synthèse prudente écrite avec l’accent de l’urgence, on obtient une licence. Avec un bon relationnel, on obtient un poste où on a pris l’habitude de visiter les vieux.

Ça me donne une bonne perspective de ce qui m’attend.

 

Quinze ans…

 

Il est entendu que je me sens plus utile à moi-même qu’à mes patients. Et il est entendu que c’est très bien comme ça. Il est aussi entendu que j’ai, pour résumer, passé dix ans de ma vie à m’enterrer dans un mariage, et quinze autres années à vivoter en attendant l’asile. Qu’à ce compte j’ai donc vécu 25 ans à ne rien faire en particulier de ma vie, à la regarder passer, comme à vrai dire des millions de personnes, si j’en crois la plupart de mes patients. Et si on ajoute les 25 années qui ont précédé, celles d’une jeunesse mortellement ennuyeuse où je me posais une montagne de questions à mon sujet et au sujet de tout à dire vrai, je ne peux pas dire que mon existence soit pleinement satisfaisante. Ni passionnante, ni remarquable en quoi que ce soit. J’ai, comme une large majorité, scrupuleusement obéi aux conventions sociales, et chaque fois qu’il m’est arrivé de tenter de me rebeller contre le non rôle que je me suis moi-même attribué dans la vie, la société m’a rappelé qu’elle n’aimait pas qu’on revienne sur ses choix. Entrant dans la figure d’un profil moyen de lambdas pas moins moyens, il était hors de question de me laisser sortir de ce cadre, de cette fonction, celle de figurant.

Pour autant est-ce qu’à cinquante ans on a déjà renoncé à ses rêves de jeunesse ? On  les relativise, mais on les croit toujours possible. C’est à la fois le vice et la faveur de l’homme de se croire éternel en sachant parfaitement que ce n’est pas le cas. Ces rêves qui ne se réalisent toujours pas…

 

Ils ne se réalisent pas parce que depuis cinquante ans j’ai accepté de me cacher de moi-même pour le bien social. J’ai accepté, comme tant d’autres, la bêtise, la médiocrité, la mesquinerie, la mienne, et pire encore, celle des autres. Je n’ai jamais fait suffisamment cas de mes opinions, mes goûts, mes qualités pour les imposer, que ce soit à moi-même ou aux autres. Je me suis mollement relativisé en tout à seul fin d’adaptabilité sociale. Et pourtant je ne me sens pas beaucoup plus adapté hier qu’aujourd’hui. J’ai renoncé.

En apparence.

Si les années m’ont appris une chose c’est qu’il est important de maintenir les apparences, de se tenir à l’image qu’on toujours donné de soi. Quelque soit les changements qu’on veut opérer, il faut les garder par devers soi. Pour deux raisons. La première c’est que de les formuler peut nous y faire renoncer. La seconde c’est que s’ils n’entrent pas dans le schéma de pensée de vos interlocuteurs. S’ils vous sortent de l’étroit logement qu’ils vous ont accordé dans leur esprit encombré d’eux-mêmes, alors de manière consciente ou non, ils tenteront de vous empêcher d’opérer ces changements. C’est un phénomène qu’on observe par exemple chez les toxicomanes. Un phénomène pathologique qui veut que chaque fois que dans une communauté de toxicomanes l’un d’eux manifeste son envie d’entrer en cure, les autres font tout pour qu’il renonce. Tout naturellement une société de malades n’a pas la moindre appétence pour ceux qui veulent sinon guérir du moins procéder à une autre alternative qu’à une vie de misère morale et affective. Une vie de mépris de soi.

Une autre raison au maintien des apparences est naturellement d’ordre purement pratique. Il y a un certain nombre d’activités réprimées dans notre société, et/ou considérées comme moralement inacceptables, et si l’on veut s’y livrer quand même, et en jouir pleinement, il est prudent de ne rien laisser paraître.

J’ai vécu la moitié de ma vie en respectant ces lois, ces codes moraux et sociaux sans rien jamais en tirer. Leur respect ne m’a été d’aucune aide personnelle, ne m’ont apporté pas la moindre satisfaction durable. Tout au plus m’a-t-il permis de vivre ma semi-liberté de citoyen consommateur sans être inquiété par autre chose que mon propre persécuteur intime.

Il me semblait donc logique, nécessaire, sinon urgent, si je ne voulais pas répéter pour les 15 ans viables à venir les mêmes erreurs, le même enterrement vivant, de m’abstraire une bonne fois pour toute de ces règles et codes. De vivre enfin, et pour le restant de mes jours selon mes propres critères, mes propres lois. Et surtout, sans plus jamais tricher avec moi-même, ni laisser ignorer cette bête qui est en moi comme en vous, et à qui nous offrons à manger essentiellement que pour des motifs aberrants. Comme l’amour ou la haine, vain sentiment d’éternité, l’appât du gain, besoin morbide de combler cette éternité qui n’est pas, ou tout autre raison commune, ne réclamant ni effort de réflexion, ni qualité particulière. On tue et on vole pour rien. Et je trouve ça non seulement parfaitement immoral mais tout à fait inesthétique.

Enfreindre la loi n’a qu’une portée très relative et un intérêt très limité. Surtout quand on réalise à quel point c’est une activité tout à fait banale, que comme les dérèglements de la psyché, la partie saillante n’est pas la plus importante. Tout le monde triche avec la loi, les règles. Une telle activité ne peut avoir de portée réelle que si elle offre également d’enfreindre les lois morales. Cependant, les enfreindre comme un but en soi, vouloir les violer pour ce qu’elles sont, c’est admettre paradoxalement leur pouvoir, leur prédominance sur nos choix. En somme, en les rejetant on ne fait qu’admettre qu’on y est soumis. Ce qui compte réellement c’est de donner à ses actes sa propre dimension morale, sa propre notion, expression de ce que nous considérons nous comme une violation des règles morales. Il ne s’agit plus de démonter de son impuissance mais au contraire d’exprimer le pouvoir qu’on a sur nous-mêmes. D’exprimer au mieux notre affranchissement. Comme un artiste honnête tente d’être au plus juste de ce qu’il veut communiquer, d’être en harmonie tant avec la forme choisie qu’avec ce qu’il est.

Mais la comparaison entre un artiste et moi s’arrête ici. Dieu sait avec qui les peintres, les musiciens ou les écrivains essayent de communiquer, c’est bien une chose qu’ils ont en commun, ils communiquent, ils connectent. Or moi je n’ai rien à dire, rien à exprimer publiquement, rien. Ni message, ni forme de réflexion, et si j’exerce un art, c’est pour ma seule et unique jouissance. J’ai compris depuis longtemps que nous étions seuls, que quelque soient les rencontres que nous ferons nous le resterons, irrémédiablement. Et que la seule chose dont nous pouvons au moins essayé de nous prévaloir c’est de ne pas être seul pour nous-mêmes. Je l’ai compris depuis longtemps, mais j’ai mis cinquante ans à l’admettre. J’ai décidé donc d’arpenter seul ce chemin, d’en assumer la complète responsabilité, le choix tout entier, et de faire en sorte d’être le seul à le savoir. Ce qui ne me dispense pas d’y mettre une pointe d’exhibitionnisme, ni de fantaisie, ni d’en faire profiter les autres. Bien au contraire. C’est ce qui fait souvent son sel. Si j’ose dire.

 

Je ne suis pas un homme violent. De toute ma vie, et comme la grande moyenne, j’ai évité les conflits physiques, que ce soit en m’enfuyant ou en détournant l’agressivité produite à mon endroit. L’idée de tuer, si elle m’a parfois traversé l’esprit, n’a jamais  exercé sur moi la moindre fascination. Et je n’ai aucun goût particulier pour les  assassins ou leur œuvre. La violence  est un constat d’échec. La manifestation d’une impuissance,  d’une faiblesse insurmontable autrement. De ça j’ai parfaitement conscience. Je ne ressens pas le moindre plaisir dans son accomplissement, je trouve ça même assez dégoûtant, ce pourquoi  je  veille à être rapide, et je réalise totalement que cette  violence ne manifeste de moi rien de plus qu’une certaine  incapacité avec le  monde. La certitude sans doute que je ne peux le changer et que m’y adapter est tout fait impossible, et présentement hors de mes prérogatives.

Je veux simplement rendre mon monde plus beau, plus harmonieux, plus exactement en accord avec moi-même. Je veux juste exprimer, pour les années qui me restent à vivre ce que j’ai de plus vrai et important pour moi. Et il ne s’agit pas d’un loisir égoïste, d’un plaisir, mais ce que j’estime une nécessité. Je le fais autant pour moi que  pour autrui,  dans une même perspective de rendre ce monde un peu plus respirable. On pourra juger mes  décisions arbitraires,  elles le sont autant que celle d’un juge qui condamne un homme sur sa seule intime conviction. Mais on ne le fera pas, parce que je trouve plus élégant ici de rester en coulisse. Le monde va un peu mieux, nul ne sait pourquoi, mais c’est ainsi, je continue mon chemin.

 

Je dois l’admettre, pas plus que l’idée d’exercer mon  nouveau  métier m’est venu seule,  celle de commettre des actes  délictueux, moralement inacceptables  pour le commun, ne m’a pas été inspiré par mes fantasmes. Cette notion n’a même jamais fait partie de ma vie,  et sans doute si j’avais été moins exigeant  aujourd’hui, si les années précédentes avaient présenté un quelconque enrichissement,  il est probable que  ça ne m’aurait jamais effleuré. Je suis bien trop honnête et soucieux de mon prochain, paradoxalement, pour commettre  ce genre d’acte.  C’est un homme, lors d’une soirée qui m’a interpellé sur ce sujet. Nous avions bu l’un et l’autre, devisions sur la nécessité d’évacuer la pression  provoquée par nos métiers respectifs. Un membre éminent de la presse écrite, inconnu du grand public, mais tout à fait bien placé dans la hiérarchie d’un grand journal national. Légion d’honneur, irréprochable, comment imaginer qu’il allait m’avouer qu’il était un tueur en série. D’après ce qu’il m’a dit ça le prenait comme ça. Une envie irrépressible de tuer, un besoin. Alors il se rendait dans un pays européen de son choix, trouvait un couteau et allait éventrer un SDF. Pourquoi un SDF, hé bien évidemment parce qu’ils n’intéressent personne. C’était sa thérapie, et j’ai trouvé ça abominable. Instrumentaliser un individu pour en faire un objet de défoulement. Avoir un tel mépris, une telle absence d’empathie pour un homme au simple fait de sa condition sociale. Il n’y avait aucun doute à ce sujet,  il ne choisissait pas ses victimes au seul fait qu’elles n’intéressaient personne  mais également qu’elles le dégoûtaient.  Oh pas un dégoût public, franc et ouvert, pas un mépris appuyé sur un égotisme affiché. Pas comme cette femme par exemple, également rencontrée dans une soirée, qui déclarait à qui voulait l’entendre que ces gens-là, comme elle disait, était seuls  responsables de leur condition. Non un mépris enfoui, secret, interdit même par sa propre image d’intellectuel républicain, comme il aimait se définir. Quand je pense  aux papiers  que j’avais lus de lui. A tout cet humanisme dont il bardait ses lignes. Toutes ces grandes leçons de morale, d’éthique, qu’il dispensait dans ses éditoriaux à l’adresse des animaux qui nous gouvernent. A l’adresse de tous même, puisqu’il  n’hésitait jamais à décider ce qui était bon ou non  pour ce pays.

Je lui ai demandé s’il ne trouvait pas ça paradoxal, et j’ai compris à sa réponse que c’était précisément là où il jouissait deux fois de ses crimes. Savoir qu’en lui sommeillait un être qui haïssait fondamentalement cette humanité qu’il défendait tant. Dans le secret de tous et à la barbe du monde. Que pendant qu’on l’imaginait à la poursuite de la vérité et des causes justes, il massacrait, avait sur lui la puissance d’une extase. Et j’avoue que ça a piqué ma curiosité.

Quel effet cela faisait de passer pour un bon citoyen aux yeux du monde,  tout en ayant la preuve  qu’on est capable du pire. Quel effet cela faisait de parler par exemple d’un crime à la une, tout en sachant soit qu’on en était le seul responsable, soit qu’on en avait commis de bien pire ? Oui, assurément il y a une certaine jouissance dans ce genre de secret là. Je m’en suis rapidement rendu compte. Un sentiment d’omnipotence et d’omniscience tellement enivrant en fait qu’il peut rapidement vous pousser à commettre des erreurs. Il faut dire que si au début on a peur, on est même terrifié à l’idée de ce qu’on vient de faire, l’impunité et l’expérience viennent rapidement compenser cette peur par un sentiment de toute puissance, de pouvoir. Pouvoir sur soi-même autant que  sur les autres, et même la société tout entière. Et il n’y a rien de plus redoutable que de penser le pouvoir autrement que comme éphémère.

 

C’est comme ça que je me suis occupé de mon premier « client » comme disent les voyous. Mais j’aimerais, avant de m’étendre sur le sujet, faire une mise au point immédiate. Je n’ai pas commis ces actes, et ne les commet pas à titre gratuit. Il ne  s’agit pas pour moi, comme cet « humaniste » de défouler quelque chose, de laisser libre cours à je ne sais quel vision perverse, voir sexuelle du meurtre.  Si comme tout le monde j’ai pu trouver la mort et la violence glamour au cinéma, la réalité m’a vite ramené sur terre. Donner la mort en soi est un acte abominable, généralement assez sale ne serait-ce que parce que  les victimes  ont rarement les intestins vides. Sentir la vie disparaître entre ses mains est, la première fois  surtout, d’une tristesse infinie, comme un phénoménal constat d’échec, un gâchis mystique. Mais, et le mais est primordial, j’estime que c’est parfois nécessaire.

Le monde est rempli d’imbéciles, de grossiers personnages, d’êtres se prétendant adultes  et ayant tout au plus la maturité de leurs 15 ans. Dans de nombreux cas, ils  nuisent surtout à eux-mêmes, mais il existe également une somme colossale d’exceptions que notre apathie accepte parce que nous avons été conditionnés à adopter un comportement civilisé en toute circonstance,  quand bien même nous avons à faire à des individus qui échappent à toute notion de civilisation. J’en veux pour preuve ma première victime, un garçon des quartiers comme on dit. Nous nous sommes croisés dans le bus,  comme souvent avec cette engeance,  il était accompagné, naturellement saoul, et tout à fait décomplexé. J’ignore  ce qui avait motivé l’incident, mais quand j’arrivais, il hurlait qu’il avait vécu les  pires galères dans sa vie, que personne n’était à la hauteur de ça, et qu’il nous enculait tous. Après quoi, comme une femme lui répliquait,  il se mit à la gifler et à lui cracher dessus  à plusieurs reprises,  et  naturellement moins dans l’indifférence que dans la lâcheté générale.  Le bus était bien entendu bondé, et en dehors d’un homme,  visiblement aussi paumé  et galérien qu’eux, qui tenta de calmer le jeune homme, tout le monde faisait comme s’ils vivaient dans une autre dimension. Les mêmes qui passaient leur journée à se scandaliser de ce genre de comportement,  toujours pressés à donner leur avis sur tout  et sur le sujet de la sécurité en particulier. Les mêmes qui  devaient débattre  à longueur d’heures de bureau sur les forums en braillant des évidences,  regardaient ailleurs  en priant sans doute que cette femme soit  la seule victime  du marmot. Oui, car en dépit d’un gabarit imposant, il ne devait pas avoir plus de 17 ou 19 ans. Le galérien parvint à leur conseiller de sortir, avant sans doute que le chauffeur sorte lui aussi de sa lâcheté et se décide enfin à faire un  signalement, voir à arrêter le bus. Ils sont partis en hurlant de rire, fier de leur puissance,  j’ai presque cru entendre le soupir de soulagement des passagers. J’étais sorti avec un couteau justement.  L’idée  me travaillait, je me posais beaucoup de questions sur le sujet,  et pour me conditionner,  j’avais décidé d’emporter toujours un couteau avec moi. Un canif à cran d’arrêt pour être exact,  11 centimètres de bonne  lame  tranchante comme un rasoir. Et je n’attendais en réalité qu’une bonne occasion, une bonne raison. Je suis  donc descendu à l’arrêt suivant et j’ai rebroussé chemin.  Les deux garçons n’avaient pas bougé. Ils  étaient assis sur un banc, buvaient une de leurs petites bouteilles de soda saturées de vodka cheap en se racontant dieu sait quel exploit mythifié. Ne pouvant agir devant tout le monde, je me suis posté dans un café et j’ai attendu.  Ces garçons avaient une vie  passionnante apparemment. Sitôt leur bouteille terminée, deux pétards passés, et une douzaine de  coups de téléphone plus loin où toute la rue apprit qu’ils allaient enculer leur mère à un certain fils de pute, ils zigzaguèrent vers une épicerie s’acheter à nouveau soda et alcool. Après quoi ils réclamèrent des cigarettes à droite à gauche, pour économiser je suppose sur les paquets que je les avais vus sortir, et se postèrent enfin dans un square où ils répétèrent exactement ce qu’ils venaient de faire précédemment. Tellement pleins, arrogants, qu’ils ne remarquèrent pas le « from » qui les observait de loin et attendait son moment. Il  eut lieu alors que le plus gros se décidait à aller vider sa vessie. Comme les  buissons devaient lui sembler trop civilisés, il eut l’excellente idée de se rendre dans l’accès garage de l’immeuble en  face.  Où précisément je  me trouvais, masqué  par l’obscurité. Sur le moment mon coeur s’est mis à battre très fort, les mains moites, la respiration courte, mais pour je ne sais quelle raison,  sitôt qu’il s’est mis à uriner, trop saoul  pour même réaliser qu’il n’était pas seul, je me suis senti redevenir aussi calme que de la glace. Les gestes me sont venus d’eux-mêmes, sans que j’ai besoin d’y réfléchir j’ai su exactement comment agir. J’ai plaqué une main ferme sur son front, poser la pointe du couteau à la base du crâne, et j’ai appuyé de toutes mes forces. C’est surprenant comment s’est rentré tout seul. Et comment sa mort a été quasi instantanée. J’avais vu la méthode dans un film, confirmé par plusieurs vidéos sur Youtube au sujet des commandos et autre rêve de petit garçon, mais jamais je n’aurais imaginé ça soit aussi rapide. Tellement qu’il s’est effondré avant que j’ai pu retirer le couteau, et que j’ai eu un instant de panique en essayant de l’extraire. Mais son copain était occupé à baratiner une fille au téléphone, et la rue déserte. Pendant que je fouraillais dans son crâne pour sortir la lame, il  a commencé à se vider de ce qui lui restait dans le ventre, et je dois avouer que ce seul passage m’a rendu malade rétrospectivement pendant au moins une semaine.

Mais en réalité je ne trouvais pas ça très élégant, ni réellement satisfaisant. D’une part ça faisait de moi un genre de vengeur de basse extraction, un mimile même pas assez courageux pour faire ça en public. A la limite une gifle dans le bus aurait été plus efficace et bien plus humiliante pour cet âne. D’autre part, pour autant que le crime fut connu dans ses circonstances et ses motivations, il me faisait entrer de facto, et sans mon consentement, dans un conflit de société entre générations qui ne m’intéressait non seulement pas, mais pire, qui vengeait d’un coup toutes les petites humiliations que ce peuple de suiveur subissait. Je n’ai aucune aspiration à devenir la voix des lâches. D’autre part, dans le crime lui-même il y avait quelque chose de parfaitement inutile et gratuit. A part être essentiellement une nuisance pour lui-même, cet individu n’était qu’un détail dans un paysage déjà fort encombré de ce genre de détails. Et qui plus est un détail auquel je ne faisais jamais vraiment attention. Comme en réalité la plupart des gens. D’ailleurs le meurtre ne fit pas la moindre ligne dans le journal, et à ce jour je n’ai jamais été inquiété.

Non, il fallait que mon crime est presque une dimension artistique pour me plaire, artistique tout étant utile bien entendu. Il fallait aussi qu’il réponde à cet aspiration particulière que j’avais désormais, celle d’être au plus près de moi, me rendre justice, considérant que c’était la seule justice que je trouvais finalement morale. Non pas que je me pense supérieur, mais la justice divine n’existe pas et celle des hommes dépend des aspirations des gouvernants, particulièrement ici, en France, où elle est totalement assujettie à l’état.

C’est donc presque naturellement que mon second choix s’est porté sur l’administrateur financier de la clinique où je travaillais à mi-temps.

 

Comme la plupart des établissements privés de ce type, nous dépendons d’un groupe financier, ou plus exactement d’un fond de pension. Contrairement à ce qu’on peut penser les fonds de pension ne sont pas constitués d’affreux capitalistes prêts à bondir, mais plus généralement de messieurs et mesdames tout le monde utilisant leur petite épargne pour faire un pécule pour les vieux jours, voir les petits enfants. Je le sais car certains tiennent à visiter les établissements qu’ils financent. En revanche, monsieur l’administrateur est exactement le portrait qu’on peut se faire d’un salaud de profiteur. S’en est presque caricatural à vrai dire. Ce qui je l’admets est une litote de déclarer cela, la réalité dépassant souvent de loin la fiction.

 

Lui il la dépassait dans des proportions vertigineuses. Il était petit, de cette ventripotence adipeuse qui n’était pas sans rappeler une holothurie, ou concombre des mers. Si j’en crois la définition de mon encyclopédie, animal marin au corps mou et oblong, à symétrie bilatérale. En gros une limace des profondeurs. Si son corps était effectivement mou et cylindrique, ses yeux bien écartés, c’était dans l’attitude qu’il tenait de la limace, et dans les méthodes qu’il rappelait le fond de l’océan. Pour le reste, la façon de tenir les finances et de considérer les demandes, de penser même, il tenait du rongeur. En gros il était la synthèse idéale pour tenir ce poste. Autre nuisance, ses tenues. Il portait vieux beau, excessivement parfumé, foulard noué de yachtman en éternelle croisière, les cheveux teints et frisés à la permanente. On aurait presque pu le penser inverti s’il n’avait pas eu l’indélicatesse de commenter le postérieur des infirmières et de juger leurs compétences sur leur complaisance à son égard. Enfin, il était juif.

Pardonnez-moi cette outrecuidance aux pensées bien cohérentes et rangées. Que les âmes sensibles excusent mon écart de réflexion. Et les plus philosémites que le roi me pardonnent en particulier, d’autant que je ne suis plus juif depuis deux générations. Mon grand-père en revanche est une blague juive, ou antisémite, faut voir.

Mais peu importe, celui-là, nonobstant qu’il en avait la figure des affiches des années 30, les inclinaisons pas si mythifiées que ça pour l’argent avec les mains adéquates, et la vulgarité d’un vendeur du Sentier, était d’un racisme venimeux, tout particulièrement à l’égard des arabes. En fait même exclusivement à leur égard, ayant pour les négresses la complaisance du colonial en pleine brousse. Combien de fois j’ai pu l’entendre tenir les pires propos sur les Mouloud et les Jamina, nous tisser des théories islamoraciales comme on pond des œufs, nous gratifier de considérations sur la Palestine dans la foulée. Le dindon d’un Alain Bonnet de Soral, farce comprise.

 

C’est comme ça que j’ai eu cette idée fabuleuse. En associant les deux pitres, ça ferait un jolie épître, si je puis ajouter à cet enterrement une messe.

 

Tuer l’administrateur présentait certes quelques complications, mais finalement pas tant que ça. Le gentleman allant régulièrement aux putes, de préférence le modèle véhiculé des contre allées de l’avenue Foch, il fut facile à piéger. Je dois avouer que j’ai un certain don pour me maquiller, me mettre en valeur si nécessaire. Je connais mon visage, j’ai observé ma façon de marcher, de parler, même si je n’en fait strictement aucun cas au quotidien, je sais parfaitement en jouer, l’utiliser si besoin. D’ailleurs il ne fallait pas beaucoup d’imagination pour comprendre ce qui lui plaisait. Bien en chair, vulgaire, maquillé comme une voiture volée une demi-douzaine de fois, et le léopard n’était même pas de trop. Pour l’occasion j’avais loué une Mercedes avec des verres fumés, équipé la banquette arrière d’un revêtement en plastique et le siège avant d’une housse dont je me débarrassais par la suite. Pour maquiller ma voix grave j’ai mimé un accent britannique tout à fait délicieux en m’entrainant sur des enregistrements de Jane Birkin. Comme j’allais me contenter de rester assis, j’ai arrangé mon buste avec un modèle de sex-shop pour travesti, forcé sur le rouge à lèvres, posé une perruque incendiaire rose vif et des lunettes noires pour le mystère et mettre cette bouche en valeur. Et bien entendu le léopard et le bustier, rose également. Pour éviter de me faire emmerder par les mauvais clients, je me suis contenté de le suivre depuis chez lui, puis de m’arrêter à sa hauteur pour l’aguicher. Les gens n’ont pas besoin de voir vos yeux pour connaître vos attentions, il suffit de se brancher sur ce que vous dégagez, ce que nous faisons tous par instinct. Il m’a suivi comme un bon chien, je me suis mis sur un bateau et on a conversé une ou deux minutes.

–       Combien ?

–       Qu’est-ce que tu cherches mon chéri.

–       Tu suces bien ?

–       Je suis la meilleure.

–       Mouais… vous dites toutes ça. Combien la pipe ?

–       50 mon amour.

–       Putain c’est cher ! A Saint Denis c’est le prix de la passe !

–       Je ne veux pas t’empêcher mon cœur, tu es libre tu sais ?

Il a hésité, pointé son doigt potelé vers moi et m’a demandé si je jurais que je suçais bien. Je lui ai promis sur la tête de mon fils, qu’il me pardonne si jamais j’en ai un. Il m’a fait signe de le suivre dans le parking au bout de l’avenue, je lui ai dit que je n’allais pas dans le parking. Bé pourquoi ? Parce que ce n’était pas dans mes coutumes avec les clients, il y a des caméras dans les parkings, et pute c’est pas plus fort populaire que client, avenue Foch ou pas. Bon, bon qu’il a dit, il devait les avoir bien pleines, je ne l’avais jamais connu aussi docile. Il est allé se garer plus loin, à cheval sur le trottoir, j’ai pensé que la fourrière viendrait rapidement chercher sa voiture le lendemain, mais ça n’avait pas d’importance. Monsieur machin est porté disparu, le temps d’ouvrir une enquête on en serait déjà arrivé à sa conclusion. J’ai attendu qu’il soit dans la voiture pour le maitriser. J’ai utilisé un Taser pour se faire, un modèle justement conçu pour les femmes sans défense… Pendant la tétanie, j’ai enfilé un sac en plastique sur sa tête que j’ai refermé avec un anneau coulissant comme les flics en utilisent aujourd’hui comme menotte. Pendant qu’il s’étouffait, j’ai continué à le taser jusqu’à ce que mort s’ensuive, j’ai baissé le siège et j’ai renversé le corps sur la banquette arrière. Je suppose qu’il a souffert mais il est mort en deux minutes environ, probablement d’un arrêt cardiaque. J’ai fait de mon mieux, la prochaine fois j’essayerai d’être plus rapide. S’il y a une prochaine fois, pensais-je alors.

J’ai ensuite conduit le corps dans la banlieue parisienne. La semi-campagne qui se perd à l’ouest comme au sud. Rongé par les zones commerciales, pavillonnaires, citées sinistres et autres suavités de ladite banlieue. J’avais installé un petit atelier dans une grange abandonnée ou quasi. Le modèle métallique qui servait pour les foins et l’hiver plus à rien sinon la moissonneuse-batteuse sous une bâche. Le cadenas était facile à casser, d’un modèle courant, le coin isolé, c’est là que je l’ai découpé. Découpé et cuisiné.

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Kilomètre zéro-Fuck you very much 1

Cela fera donc un demi-siècle cette année que je me tiens sur cette planète fabuleuse. Cinquante ans. Une éternité à l’échelle humaine si l’on considère que l’âge de la mortalité moyenne d’un français est de 75 ans. Et, considérant les progrès conjoints de la société et de la médecine, il me reste environ quinze ans avant d’entamer l’ère de l’irréversible. C’est pas grand-chose quinze ans. Il y a quinze ans j’avais trente-cinq ans, j’étais considérablement marié à une vie dans laquelle je me fourvoyais considérablement. Individu métabolisé en appendice d’un tyran rébarbatif, le couple, et plus précisément le couple de ma femme, je n’existais qu’à travers lui, pour lui. Comme beaucoup d’hommes et de femmes mariés, conditionné par l’exemple de nos parents, j’étais ainsi persuadé de n’avoir aucune valeur suffisante pour exister par moi-même. Programmé à penser qu’hors du mariage, de la vie de famille, je n’étais pas supportable, acceptable, aimable, nu et idiot. Pour autant qu’il fut s’agit réellement d’une famille. Ma femme ne voulait pas d’enfant. Elle n’avait absolument pas cette fameuse fibre maternelle censément partagée par toutes les femmes. Elle n’avait pas le temps, trop de choses importantes à penser, à écrire, à dire pour s’encombrer le ventre d’un parasite, comme elle lançait si gracieusement à mon cœur de père frustré. Je veux un enfant depuis mon adolescence, que je suis majeur. Pour une raison ou une autre, un jour j’ai eu le déclic. Je me suis mis à aimer les gosses, et réciproquement. En tout état de cause, et crise de la quarantaine aidant, de cette union stérile, cette vie en parenthèse, de cette suspension du moi qu’est le couple, ne pouvait naître comme seule progéniture une maîtresse, ou un amant. Ou les deux. Je savais qu’elle m’avait déjà trompé plus d’une fois dans la tête, que la fidélité pour elle était plus une convenance sociale, un genre de confort intellectuel, une paresse qu’elle s’autorisait. Elle avait si peu de doute quant à notre union, notre couple, que pour elle un coup de canif dans le contrat, une autre chatte ou une autre bite, dérisoires appendices, ne pouvaient motiver une séparation. Et bien entendu elle se trompait. Le couple n‘est jamais rien de plus que l’alibi le plus courant jamais utilisé pour baiser son prochain. Qu’il s’y forme une harmonie est parfaitement fortuit, qu’elle demeure au fil des ans également, et le fruit de ses entrailles n’est au départ qu’un détail dans une libido. Souvent un alibi, parfois un accident, jamais une raison d’être ou alors on monte un chenil.

L’amour ? L’amour est un parfum plus ou moins entêtant, rien de plus. L’infini mis à la portée des caniches, comme disait Louis-Ferdinand. Nous sommes, pour la plupart bien trop préoccupés par nous-mêmes pour pouvoir aimer réellement quelqu’un d’autre. L’un dans l’autre le ciment du couple est dans le sexe, et de ce point de vue mon mariage était soudé avec du plâtre. Inondé du désir d’une autre il n’avait pas la moindre chance de tenir. 22 ans, blonde comme les blés, vive, intelligente, femme-enfant bien entendu, souriante, passionnée, spontanée, et tout à fait fascinée, comme de juste par l’inaccessible accessit que je représentais alors, tant comme mari que comme homme de pouvoir.

Petit pouvoir, celui qu’un cadre peut occuper dans le cerveau d’une stagiaire. Fabriqué de convention sociale et économique. Quel cliché tout de même…J’avais trente-cinq ans donc et prenais de l’avance sur cette invariable envie d’acheter une Porsche qu’on a vers quarante. Ce dernier sursaut d’agonie de l’adolescence, la dernière saccade de jus juste avant de se rouler dans les draps et de dormir.

L’affaire de ma vie à l’époque. Une révolution. Et quinze ans plus tard il restait à peine le souvenir de quelques belles soirées passées avec une fille que je n’ai jamais osé sauter.

 

Eh oui… même pas.

 

J’ai toujours été affreusement respectueux des conventions induites par l’existence d’un couple. Du moins la convention généralement admise en occident, bercé par les illusions des religions que s’il y a couple il y a, même un peu, ou aura de l’amour. Et que l’amour, dès lors qu’il est déclaré est une chose sacrée, universelle, et uniforme. Plus que jamais d’ailleurs, il est devenu l’obligation. La norme, la dictature. L’amour nécessaire et obligatoire en tout. Il faut aimer son prochain, sous peine d’être traité de misanthrope, de raciste, d’égoïste. Il faut aimer ses enfants, sa femme, même s’ils sont ou finissent par devenir tout ce que vous haïssez. Il faut aimer les animaux ou les paysages bucoliques. Il faut aimer ou l’être sous peine d’être effacé des tablettes de Facebook. Aimer comme manifestation d’une existence, comme si la haine n’était pas autrement plus manifeste, plus courante, plus expressive aussi.

Entre elle et moi, comme pour le reste, l’amour n’était qu’une convention, mais je ne pouvais me résoudre à violer ce que j’étais conditionné à considérer comme sacré.

Là où elle pensait qu’un coup de bite ne saurait vaincre la flèche en caoutchouc de Cupidon, je savais que mes couilles insatisfaites pèseraient lourd sur le serment. Et je n’ai pas voulu céder. Pire, je lui ai même avoué que je me croyais amoureux d’une autre. Mes couilles frémissaient. En vain. Elles ne voulaient pas choisir et pas plus moi, après tout c’était une manière comme une autre de la pousser à la séparation sans m’impliquer. Sans rien m’avouer de ce phénoménal et interminable échec qu’était en réalité mon couple.

De ce point de vue, la seule réussite de cette union fut sa séparation. Elle me quitta en silence, sans scandale, et comme j’étais soudain libre, disponible, célibataire, accessible, la seconde s’empressa de faire la même chose….

 

Pathétique.

 

Alors bien entendu, comme dans un mauvais scénario, tout s’est enchaîné avec une précision quasi horlogère. Après avoir perdu ma femme, ma presque maîtresse, je me suis mis à boire et j’ai perdu mon travail. Et comme je n’en retrouvais pas, je perdais également mon logement. Je vécu dans plus petit, puis dans plus rien du tout, ou chez les autres. J’avais cumulé des dettes avec le fisc, préférais boire mon loyer, n’arrivais plus à garder un travail plus d’un mois. Nu et idiot. Comme je l’avais toujours pensé.

 

Voilà, quinze ans ont passé, envolé, volés par nul autre que moi-même, et les quinze années futures ne s’annonçaient guère plus efficientes. Considérables conséquences d’une vie sans préretraite, livret A, petites épargnes, sans descendance non plus, je me préparais à flotter mollement sur la pente, seul avec mon chat, sans lutter, ou de moins en moins. Le fil de mes derniers espoirs s’effritant à mesure des ans, des petites douleurs et des pannes diverses et variées. L’avantage, me disais-je c’est que je ne les verrais pas plus passer que je n’avais vu les précédentes. Ça glisserait comme un anxiolytique dans les connexions de mon système limbique. Avec  un peu de bol les douleurs physiques remplaceraient les douleurs psychologiques.

Cette atroce combinaison d’évidences, que j’étais fauché, seul, sans boulot à nouveau, à 50 ans. Que je ne représentais déjà même plus la moitié d’un mâle alpha de base et que les années finiraient de faire disparaître la partie encore vaillante, m’apparut le soir même de mon anniversaire. Quand je me retrouvais en compagnie de ma nièce et d’un de ses amies, à souffler les bougies. Pour une raison ou une autre cette gamine m’apprécie beaucoup plus que sa mère, et sans doute le premier motif est précisément que ma sœur ne m’aime pas. Mais au moins sa manière de me manifester sa sympathie et son intérêt est-elle aussi spontanée que généreuse. Je les emmenais en boîte, nous dansâmes sous les regards envieux et concupiscents de quelques morts de faim esseulés. Je repoussais aimablement leurs prétendants sans préciser qui j’étais pour elles. Deux vierges au milieu d’un préambule au rut, qui ne pensaient qu’à danser et rire avec tonton, allons ! Et c’est là, en sortant de cette discothèque, poursuivi par deux rascals en embuscade que m’est apparue cette évidence. Je n’avais rien, ni présent ni avenir, ces filles n’étaient pas mes petites amies, à peine de quoi payer le taxi du retour, et devant moi se tenaient deux couillons qui essayaient de me convaincre de macroter ma nièce et sa camarade, assez persuadés apparemment que je les sautais toutes les deux ou l’une ou l’autre, naturellement à mes frais, comme un pacha.

C’est comme ça que j’ai décidé de repasser mon bac…

Je sais, cela peut sembler curieux comme cheminement mais pas tant que ça finalement. Position sociale et libido se rassurant souvent mutuellement, ne pas avoir l’une contrariait l’autre. Mais au-delà, puisque apparemment, je n’étais pas l’homme à femmes que tous les hommes se plaisent à croire ou espérer qu’ils sont, la perspective de répéter pour les prochaines années ce que j’avais vécu les quinze années précédentes, et la certitude que ça ne pourrait qu’aller en empirant, me convainquit de trouver très vite un travail rémunérateur.

 

On a coutume de croire, de penser que les traders, les opérateurs de la bourse, les banquiers, comme les trafiquants de drogue et les escrocs sont les seuls qui peuvent gagner rapidement des fortunes. Encore faut-il avoir le goût des chiffres et des statistiques, la carte de crédit bestiale, le billet chevillé, un goût cannibale pour les sommes stratosphériques. L’argent est aride, impersonnel. Sa jouissance est sensuelle mais son acquisition, sa cooptation dans ce contexte est mortellement ennuyeuse. Je le sais, certains de mes patients sont dans la finance.

Je commerce très volontiers avec mon prochain, mais je n’ai pas ce goût de l’abstrait qu’est l’argent pour l’argent. En gagner est un plaisir éphémère qui ne peut pas être une fin.en soi. Il ne masquera jamais l’immense ennui, la vacuité objective de sa nature réelle. Sans rien y investir d’autre que l’achat d’une nouvelle voiture, il nous renvoie à cette incapacité que nous avons à nous dépouiller du superficiel. Et je ne parle pas de retour aux sources, ou alors les nôtres propres. Ce qui nous constitue, tout ce qui nous constitue. Ce que nous aimons et chérissons, de nous ou du monde, ce que nous mettons en valeur, ou ce que nous cachons, haïssons, faute de le comprendre et l‘accepter. L’essentiel, c’est-à-dire nous-mêmes, sans rien en rejeter. Ni n’en concéder à la société. Libre.

Il y a bien d’autres professions qui permettent sans doute de gagner rapidement et beaucoup, j’en envisageais plusieurs, comme la publicité. Mas ce sont des métiers de carrière, de rencontres, d’opportunités et d’opportunisme. Je n’avais plus le temps, ni même l’envie. Non, à ma connaissance, il n’y a pas plus rapides moyens de gagner de l’argent régulièrement qu’en ouvrant un cabinet de psychologue-psychanalyste, clinicien (s’il vous plaît).

Cinquante euros la séance à raison de disons quatre séances par jour, cinq jours sur sept, mille euros par semaine, quatre par mois, plus le demi salaire de la clinique privée qui m’emploie, mille six cent soixante-sept euros parce que j’ai un diplôme et une thèse publiée, que personne n’a lue du reste. J’avoue que c’est mon ex femme qui m’a donné l’idée. Ce titre, ce métier. Bien involontairement du reste. Je n’ai plus aucun contact avec elle. Mais c’était la spécialisation qu’elle avait choisie d’exercer quand on s’est rencontré. Ce que j’ai fini par trouver amusant à force de la connaître. Elle qui avait un intérêt si superficiel des autres, si plein de préjugés. Elle dont l’empathie ne pouvait s’exercer qu’avec ceux qu’elle jugeait au rang des victimes bien entendu innocentes. Sa vision si judéo-chrétienne du monde qui épousait pourtant si mal ses conceptions athéistes. Comme c’était savoureux de se dire finalement qu’on lui confiait des peines, des drames, des personnalités qu’elle ne comprendrait jamais. Qu’elle était même parfaitement incapable d’atteindre. Et qui ainsi, pour autant qu’ils fussent réellement malades, ne guériraient jamais.

 

La philosophie de la médecine moderne n’est pas de guérir mais de soigner. La nuance se mesure au nombre de consultations pour un même patient. Selon le principe cher au bien aimé Docteur Knock. Et sur ce sujet Freud a inventé la quintessence de cette philosophie. Une manne fabuleuse dont les mécanismes même sous entendent qu’on ne guérit pas, jamais, que ce n’est même pas la question, la question est d’aller mieux….

Mais ne préjugez pas de mon avis au sujet de mes confrères, ou même des intentions portées par Freud, Charcot, ou les autres. L’aspect financier est secondaire pour la plupart et fortuit dans l’histoire de la profession.  Nombre de mes collègues pensent réellement être utiles sinon indispensables. Souvent ils s’investissent tellement, mettent tant d’énergie à soulager les peines qu’ils finissent par s’oublier, ressembler à leurs patients. Quand leur égo n’explose pas en sentiment d’omniscience. L’argent est secondaire, dans l’église lacanienne il s’agit même seulement d’un levier psychologique. Une façon de sacrifice finalement au Dieu du « je vais mieux ».

Mais quoiqu’il en soit, les faits sont là, il est convenu que je ne suis pas obligé au moindre résultat. Mieux, qu’en dépit de mon diplôme, de la certification de mes confrères, de ma réputation, de mon excellence, l’état de mon patient puisse empirer jusqu’à commettre l’irréparable ou bien terminer en pavillon. Qui puis-je après tout, les psychiatres prescrivent bien des ordonnances pleines de posologies prévenant de possibles envies de suicide. L’industrie pharmaceutique nous bombarde de métaux lourds. Et les hôpitaux sont des foyers naturels d’infection. De facto, et en dépit du fait qu’un individu paye pour me confier son intimité, pour que j’écoute ses secrets les plus verrouillés, je suis dégagé de toute responsabilité sur ce qu’il en résultera. Mieux qu’un chef d’état, un banquier ou un flic, puisqu’à moins de sortir franchement des lignes, ma méthodologie, mon travail ne sera jamais remis en question. Tout au plus accusera-t-on la profession dans son ensemble. Les psychiatres, les psychologues se trompent, ne réussissent jamais rien, combien de fois entend-on cette affirmation ? A chaque fait divers, récidiviste en cavale, tueur en série improprement libéré par un collège de doctes confrères. Pourquoi aller contre le sens commun ? Il est d’une bêtise si confondante.

 

Je suis toujours épaté quand je lis les rapports de mes confrères, que j’écoute leur analyse d’un patient, d’un comportement, quand je les observe dans leur interprétation d’une psyché. Aussi épaté de voir ce que le grand public en fait, tout ce verbiage entendu, admis, jamais fondamentalement remis en question, le complexe d’Œdipe, le narcissisme, le rapport anal, les traumas enfantin, le moi, le ça, le subconscient et l’inconscient…. Que sais-je. Toutes ces choses qui passionnent tant les magazines féminins, et à heures dites les journalistes tentant de cerner une personnalité qui en réalité ne les intéresse pas. Ces mots pour un autre. Cette construction intellectuelle fabriquée autour de la médiocrité, de la faiblesse, de la stupidité, de nos lâchetés et nos peurs chimériques. De notre irréparable séparation, de notre fondamentale solitude. Mes patients en sont les premières victimes. Leur ignorance du sens exact de ces termes les fourvoient le plus souvent dans une observation complaisante d’eux-mêmes, les persuade, sans que je n’ai rien à suggérer, de leur incurabilité intrinsèque. Et ils se sentent si soulagés quand je pointe du doigt pour eux ce qu’ils espéraient que je nomme, qu’ils voudraient me faire croire qu’ils sont réellement venus pour se soigner, voir guérir quand bien même il est socialement convenu que c’est impossible. Et surtout qu’il est entendu qu’ils ne le veulent pas. Ils veulent qu’on engage leur enfance dans la balance, leur éducation, leurs parents. Ces phobies courantes qu’ils ont appris à cultiver sans vraiment se demander s’ils avaient réellement peur de vieillir, de perdre, d’être rejeté, ou de réussir, s’ils pensaient réellement que leur existence valait le coup qu’on la sauve. Eux, qui pour la majorité ont épousé, fait des enfants, rempli leur vie de choses, d’objets, d’ambitions, de rêves pour mieux se cacher de tout à commencer du tribunal de nos intimités. Le fabuleux mensonge de la médiocrité humaine répété, marchandé, détaillé par un lexique savant et contradictoire. Après tout Freud cherchait moins à guérir l’hystérie qu’à la comprendre. Comprendre son cheminement comme d’une affaire inéluctable, aussi logique et quantifiable qu’un procédé chimique. La comprendre comme on essaye de saisir le mal et les intentions de Dieu dans cette invention.

 

Etrange procession d’ailleurs à laquelle nous invitent ici les religions, le libre-arbitre. Le mal n’existant que comme un choix qui n’en est pas. Le libre-arbitre, ce chantage affectif d’une divinité jalouse de son pouvoir, craintive même. Quel besoin y a-t-il à la tentation sinon celui d’une preuve d’amour ? Et implicitement la peur de le perdre, la peur de l’échec. Quel est donc ce besoin pathologique d’adoration qui propose à sa créature la soumission ou le bannissement ? La perte de contrôle. Voilà tout le secret.

Les hommes ont créé leur dieu à leur image après tout, et c’est bien ça qui les terrifie la plupart du temps. De perdre le contrôle. De leur propre vie mais surtout de leur raison. Ou ce que le monde interprète comme tel. Et ils viennent me voir pour que je les rassure, que je les conforte dans leur mensonge.  Les aide à croire que ce sont bien leurs parents, leur éducation, ou leur rapport à la solitude, au couple, à la maternité que sais-je qui les fait souffrir ainsi. Non pas le carcan de leur lâcheté, de leur médiocrité qui les empêche d’exprimer la nature réellement malveillante de leur âme. La pureté, la crudité magnifique de la bestialité qui sommeille en tous.

 

Elle s’exprime souvent par bribe, intermittence, le temps d’une fulgurance de notre esprit, d’un rut. Invité dans la sexualité comme un animal tenu en laisse, autorisé. Nous échappe à l’heure du lynchage, physique ou moral d’une victime choisie. Et bien entendu est le corolaire des comportements asociaux, du crime, de la guerre, et de tous ces motifs que nous trouvons pour laisser notre réelle nature s’exprimer. Qu’est-ce qui me séparait dans l’absolu de franchir les frontières de mon couple sinon la peur, la reconnaissance en moi de ma propre bestialité ? Aurais-je montré tant de complaisance, de patience, et finalement de lâcheté si le crime avait été légal ? Si le meurtre avait été moralement accepté. Je n’avais pas de raison me direz-vous. On ne massacre pas son prochain parce que l’on ne sait s’en séparer, il ne s’agissait pas d’infanticide, je n’étais forcé en rien sinon par mes propres turpitudes. Je le concède, si toutefois l’on omet le fait que ce genre de prison se fait à deux. Que ma lâcheté n’était que le reflet de la sienne propre, sa symétrie. Je n’étais pas plus un époux satisfaisant qu’elle n’était pour moi autre chose qu’un refuge. Je n’ai à ce sujet pas la moindre illusion. J’assurais simplement le verni cosmétique d’une figure rassurante. L’image du mari aimant, couvrant sa femme de fleurs et d’attentions, bandant avec générosité, les couilles toujours prêtes à satisfaire ce qu’elle prenait pour une fonction inhérente à notre statut, et non comme un plaisir, une liberté, le fruit réel du désir. Pour le reste je n’étais pas là. Je faisais semblant, je vivais ailleurs, dans ma tête, et non seulement elle le savait parfaitement, mais elle s’en satisfaisait. Au moins je ne venais pas la déranger dans la sienne. Implicitement son comportement était vis-à-vis de ma vie, ma vie propre, celle que je refusais de vivre, aussi criminel que le mien. Elle participait, s’invitait même à ce lent suicide. Mais après tout elle n’était pas assez intelligente pour espérer autre chose d’une union. On tue bien souvent pour moins que ça. Pour des affaires encore plus médiocres, encore plus vulgaires. Et dans notre bestialité, si nous n’osons jamais nous en réjouir, ou l’envier, nous l’acceptons.

 

C’est un phénomène qui m’a toujours semblé curieux pourtant. On accepte qu’un homme puisse en tuer un autre pour le tarif d’une montre, que des nations entières s’entre massacrent au nom d’une idée qu’on aura tôt fait de relativiser le conflit oublié. On admet l’indicible pour des motifs insignifiants, grossiers, asymétriques, sans l’ombre d’un début d’harmonie ou de goût, mais tuer au fait qu’une personne soit mal élevée, grossière ou simplement assommante de platitude nous semble… comment dire ? Dément.

–       Je crois que je me condamne.

–       Condamne pourquoi ?

–       Le mariage de mes parents a été un échec, je répète le modèle je suppose.

–       Vous considérez-vous comme un échec ?

–       Je ne me considérais pas comme une réussite, je ne serais pas là sinon nan ?

Vous voyez ce que je veux dire ?

–       Ressentir le besoin de parler avec une personne neutre, d’être entendu sans être jugé n’est pas la manifestation d’un échec mais d’une difficulté. Les difficultés nous en avons tous.

–       Oui, mais tout le monde n’a pas besoin d’aller voir un psy.

–       Qu’en pensez-vous ?

–       De quoi ?

–       De votre besoin. Est-il réel ou est-il induit par cette impasse que vous vivez avec votre mari et n’arrivez pas à dépasser ? Pensez-vous réellement avoir besoin de quelqu’un d’autre que vous à ce sujet ?

–       Je suppose, sinon je viendrais pas non ?

–       Je ne sais pas, je vous pose la question.

Pour la toute première fois de sa séance elle a prit le temps de réfléchir avant de répondre. Et a fini par pouffer.

–       En tout cas vous serez bien le premier psy à me dire que je n’ai pas besoin de lui.

Merveilleux, elle avait presque compris ce que je venais de lui dire.

–       Je n’ai pas dit que vous n’aviez pas besoin de ces séances. J’ai demandé si vous, vous pensiez en avoir réellement besoin.

 

Une des premières vérités de mon métier, un des piliers de son église est d’admettre que le patient n’est pas curable tant qu’il ne reconnait pas lui-même sa maladie. Tout mon travail consiste finalement donc à faire accepter à mes malades qu’ils le sont bien. Si je me contentais d’un cynisme à la portée d’un humoriste cathodique, je dirais que c’est un bon moyen pour se faire une clientèle rapidement. Certes… ou bien une manière d’accumuler les fâcheux, les obsédés du contrôle, les maris terrorisés par des femmes abonnées à Psycho Magazine, et les authentiques malades s’essayant à un nouveau cabinet comme on teste un restaurant. Le monde est rempli de malades imaginaires ou non qui ne demandent qu’à se trouver un médecin complaisant. Peu importe d’ailleurs si le terme « clinicien » les induit en erreur. Je n’ai aucun titre médical réel, aucune compétence certifiée par des données scientifiques tangibles. Je ne suis d’ailleurs donc même pas payé pour guérir, comme est supposé le faire un médecin, mais pour écouter, aider, assister, comprendre….

Etait-ce l’intuition des hospitaliers du début du XXème siècle ? Que l’ère de l’industrie, l’épanouissement de la classe bourgeoise, comme prolétaire, et des idéologies matérialistes nous rendrait sourd à l’esprit des autres ? Que la folie, traitée par le passé comme une manifestation du diable, une tentative tellurique de contrarier le plan divin, serait désormais délibérément ignorée. Abandonnée à d’autres préjugés, moins portée sur le bûcher que sur l’eugénisme ? Etait-ce leur façon de vouloir croire encore en l’homme ? De penser que tout le monde était réformable aux normes admises ? Que peut-on faire d’un schizophrène avéré, d’un autiste lourd, d’un individu atteint du syndrome de Picca ? Quel espoir pour un être qui se barbouille de merde chaque fois qu’il est laissé seul ? Il n’y en n’a aucun. Il n’y a que les balbutiements d’une médecine moins vouée à guérir qu’à soulager. L’industrie chimique et les expérimentations alternatives. Il n’y a en somme qu’une prison à vie, entouré de matons en blanc.