Kilomètre zéro-Fuck you very much 4

Comme si la vie, cette cruelle machine, me donnait raison, ou mieux, me remerciait. Pourquoi pas. Je ne saurais pas le premier salaud, monstre même à me la couler douce, ni le dernier. Même si je ne me vois pas vraiment comme ça. J’ai conscience de mes actes autant que j’ai conscience qu’on les juge à tort. Je me suis payé le double luxe d’éliminer une faute de goût et de me moquer d’un pays tout entier qui est lui-même une faute de goût. Je ne vois là rien qui soit monstrueux. Quant à l’acte en lui-même, il a été bien plus barbare pour moi que pour quiconque, victime y comprise. Il est mort vite, moi j’ai pataugé dans la viande et la bouffe pendant trois jours et trois nuits. Et pour tout dire je ne sais qui est le plus incivilisé de tous. Moi, l’assassin cannibal, un pitre plaisantant sur les chambres à gaz, ou une bombe de 500 kilos balancée sur un village pakistanais par un robot télécommandé.

–       Vous faites quoi dans la vie ?

–       Pour le moment, rien du tout, je me tâte.

–       Vous vous tâtez ?

–       Oui et vous ? Vous vous tâtez aussi ?

–       Euh…

Elle me dit ça avec un tel sérieux… On a éclaté de rire ensemble.

–       Stéphane.

–       Tina.

–       J’avoue je me tâte aussi depuis peu de temps.

–       Peu de temps ?

–       Oui, environ 22h depuis que j’ai atterri ici.

–       Et avant ?

–       Avant j’étais un gentil petit psychologue clinicien…

–       S’il vous plaît…

–       Je ne vous le fait pas dire…

–       Et depuis vous avez des doutes.

–       En quelque sorte.

–       C’est beau ici hein ?

–       C’est magique.

–       Vous êtes allé au temple ?

–       Pas encore, et vous ?

–       Non, j’ai voulu faire durer le plaisir. J’attends de ne plus en pouvoir.

–       Moi ça fait cinquante ans que j’en peux plus, mais je comprends… je fais pareil, j’ai peur de pleurer.

Elle m’a payé un Margarita, j’ai pas eu exactement le choix, rien que la couleur de sa carte de crédit faisait peur. Qui était cette fille ? Visage ovale, yeux légèrement bridés et noirs, cheveux courts, auburn, avec des seins moyens, un ventre légèrement bombé de gamine, des jambes interminables et un cul insensé. Légèrement bronzée virant à l’ambre, les traits fins, la bouche bien dessinée, presque graphique sur un cou de cygne, le dos et la nuque bien droite qui trahissait quelques années de danse classique. Et l’habitude d’être regardée. Vingt-cinq, vingt-sept ans tout au plus, dans un maillot deux pièces noir qui lui allait parfaitement, mais bon c’est pas difficile avec ce genre de corps là.

–       Tina baby ! i thought you were still asleep !

Elle a fait un large sourire, et j’ai vu mon petit château en Espagne s’effondrer d’un coup. Elle était un peu plus petite et ronde que Tina, et dégageait une autorité et une énergie beaucoup plus masculine. Elle était également métissée, un mélange dans lequel je devinais du noir, de l’arabe, du blanc et peut-être un soupçon d’Asie, totalement à côté de plaque. Lydie est cambodgienne, son père noir américain, elle avait le teint clair et les yeux allongés. Les cheveux épais et bouclés et la bouche négroïde presque noire. Elle portait un pantalon de treillis, un débardeur vert kaki sans soutien-gorge, elle avait l’air de revenir de la brousse. Suante et couverte d’un léger filet de cette poussière orange qu’ils ont ici. C’était bien le cas. Lydie travaille comme guide sur le site. Elle et Tina se connaissent du lycée, et comme je le comprends très vite, amoureuses l’une de l’autre. Je ne saurais dire si sur le moment ça m’a brisé le cœur ou excité. Un peu des deux je suppose. Ce n’était pas ma première expérience de ce genre, d’intervenir dans un couple de lesbiennes. Ma première expérience est concomitante à ma première expérience des ectasies. Et probablement sa raison. La raison pour laquelle une jeune femme à mimer l’amour pour moi et que je me suis cru éperdument amoureux. La descente a été douloureuse, croyez bien. Mais cette fois c’était différent. Je n’étais pas sous l’emprise d’aucune toxine, et indépendamment de leur relation elles me plurent dès que je les ai vues.

–       And who is your new friend ?

–       Stéphane, Lydie, Lydie, Stéphane.

–       Stéphane ? French ?

–       Yep, j’ai répondu. Sorry for that lack of taste, j’ai ajouté avec mon plus bel accent anglais.

–       No offense, at least you’re not swiss.

Je vous avoue que sur le moment je suis resté deux ou trois bonnes secondes comme une fraise sur un bord d’assiette. Posé, fruitier, et totalement dénué de la moindre molécule de matière cérébrale. J’avais tellement envie de rire et de lui sauter au cou en même temps que je me suis contenté d’avaler d’une traite mon verre. Puis j’ai fait signe au gars derrière le comptoir de nous remettre ça. Lydie m’a jeté un coup d’œil oblique, puis avec ce même air pince sans rire qu’affichait sa petite amie, elle a fait :

–       I think your friend is having an hard on.

Cette fois j’ai pas pu me retenir. J’ai explosé.

–       Are sure you’re american ?

C’est l’accent de Sidney, limite californien qui m’a trompé. Tina est australienne, sa camarade a vécu la moitié de sa vie là-bas, et l’autre moitié aux Etats-Unis. On s’est expliqué tout ça dans leur lodge, quand la pluie est tombée. Au Cambodge, la pluie c’est pas une rigolade. Quand ça tombe t’es sous ta douche. Mais pour peu que ça cyclone dans le secteur, là ça devient carrément terrain miné de sortir. C’est plus de l’eau qui te tombe dessus c’est des coups de poing. Quand Tina m’a demandé si je fumais, en faisant apparaître assez d’herbe pour tenir un mois, j’ai su que je n’allais pas seulement passer d’excellentes et très sexuelles vacances. Mais que ma vie tout entière allait changer.

Finalement quand j’y repense, je ne vois pas comment ça aurait pu être autrement. Il semble qu’il arrive toujours à un moment, plus ou moins tôt ou tard dans notre existence, pour un temps plus ou moins long, où les choses s’enchaînent et ne ressemblent à rien de ce que nous avons connu ou connaîtrons dans le futur. Des âges d’or, des moments de grâce où tout nous sourit ou presque. J’ai connu deux périodes similaires dans ma vie. L’année de mes 16 ans qui fut une succession de vacances extraordinaires et de succès féminins jusqu’à perdre mon pucelage une bonne fois pour toute. Chaque rencontre allant de plus en plus loin. De vacances et de fêtes, d’excès de tout genre, et d’émotions violentes et variées. La seconde période fut durant cette fastidieuse époque où je vivais en ménage. J’enchaînais les postes à responsabilité, je gagnais bien ma vie, et je m’ennuyais considérablement comme tout bon parisien trentenaire et repu, avec une femme qui, en plus, ne me satisfaisait sexuellement pas plus que je ne la satisfaisais. J’entrais semble-t-il dans un nouvel âge de ce genre, il avait juste pris une ampleur inattendue, effet sans doute corolaire des décisions drastiques que j’avais entreprise au lendemain de mes cinquante ans. Ce serait le dernier, je me doute bien, autant me laisser aller, foncer, et oublier tout le reste.

Tina est la fille et la petite fille d’une famille de richissime dont le nom m’est parfaitement inconnu. Le français elle l’a appris au lycée et lors d’un séjour à Bruxelles… et oui elle imite parfaitement bien l’accent belge. Mieux que moi, je suis jaloux. Elle et Lydie se sont retrouvées quand la seconde est retournée à Sidney vendre ses compétences comme guide de voyage. Lydie n’avait pas seulement les diplômes de tourisme, elle parlait chinois et cambodgien, et surtout, chose essentielle, son arrière-grand-père vivait à une vingtaine de minutes de Siem Reap. A la différence de nombreuses métisses née de cette guerre non déclarée que les américains ont fait au Cambodge, Lydie est le produit d’une véritable histoire d’amour, entre son père et ce pays, cette culture, sa mère et toute sa famille. Officier de l’armée de terre tombé amoureux d’une prostituée c’est classique. L’inverse déjà moins. Mais des fois… les circonstances, la guerre, le danger… Ils se sont mariés deux fois, c’est dire. Une première fois à Honolulu immédiatement après l’évacuation de l’ambassade, une autre fois, selon les rites cambodgiens, à Phnom Penh, des années plus tard. C’est Tina qui m’a raconté son histoire. Et elle raconte drôlement bien. Il y a une fin triste à cette histoire, sa mère est décédée deux ans après sa naissance et son père ne s’en est toujours pas remis.

–       That’s life, a fait philosophiquement l’intéressée en me passant un joint gros comme un pouce.

–       You don’t hate him for that ? je lui ai demandé avec mes vieux réflexes rodés de psy à la con mais clinicien.

–       Why ? It’s his dick.

Décidément… Cinq minutes à cracher mes poumons. Et c’était pas juste l’herbe, la bonne ambiance où cette impression d’avoir totalement décollé de la planète terre. On a tous rigolé, on s’est tous follement amusé, on a tous ressenti cette même synergie mutuelle, et naturellement tous eu envie de bouffer la vie par tous ses possibles.

La bisexualité est beaucoup plus courante chez les filles que chez les garçons. Les filles ne ressentent généralement pas cette gêne de nous autre de se toucher, se câliner, se tenir l’une et l’autre dans les bras. C’est une première approche et ce n’était pas la première fois que je croisais des filles avec une ou plusieurs expériences de ce genre. Le fait que ça soit un de mes fantasmes absolus, je dois dire (et tout à fait banalement j’en conviens) rendit le moment mémorable sur l’instant. Mais rétrospectivement pas tant que ça en fait. C’est venu naturellement, simplement, parce que c’est ce qu’il semblait le mieux à faire. Vu ce qu’on était tous en train de ressentir les uns pour les autres. Oui, c’est certain, l’herbe est un aphrodisiaque, mais avouez tout de même que l’humour, l’esprit, lié à la beauté vaut toute les drogues de la terre.

Même sans ça, même coincé dans un studio avec un paquet de nouilles et une télé branchée sur un sketch de télé-réalité, il se serait passé sans doute la même exacte chose. On était basiquement, et pour autant que ça nous semble même vraisemblable à nous-mêmes, tombés mutuellement amoureux.

Le rire c’est la vérité ivre, disait Stanislaw Lec, nous en avons eu la démonstration cette nuit-là.

Vous me direz, c’est quoi la vérité ? Partouzer avec deux gonzesses dans un palace, totalement défoncés pendant que dehors ça pète sévère. Ou bien donner un imbécile à manger à des idiots ? Je ne saurais dire, mais c’était désormais la mienne, et elle me semble encore bien supérieure à toutes celles qu’on vous assène.

C’est à ce moment-là, alors que je pénétrais Tina et Lydie l’une après l’autre, que j’ai compris que je n’appartenais plus à ce monde. Le vôtre, le mien jusqu’à cet instant. Que plus rien n’avait plus la moindre importance sur cette planète sinon l’instant présent, immédiat, celui-ci et tous ceux que je saurais goûter, apprécier, sentir, dans toute leur horreur ou dans toute leur splendeur. Peu importe demain, peu importe hier, ce qui comptait c’était tout de suite, le présent, et son nectar. Sans doute il y a-t-il du climat dans cette révélation, le parfum de vert, de mangue pourrie, des corps. La chaleur. Mais il y avait aussi cette idée finalement très romantique que je me fais de la vie, qu’elle sourit quand elle est amoureuse de vous.

Je ne crois pas que la vie, si tant est qu’on puisse personnifier un phénomène, soit tombée amoureuse d’un meurtrier cannibal, parce que l’existence justement n’a jamais montré la moindre forme de jugement moral. Ses accointances avec la morale ne sont que des constructions de ladite morale. Des accidents, heureux ou non. Et j’en ai eu confirmation un peu plus tard. Car au Cambodge, je ne suis pas le seul meurtrier cannibal… à vivre en liberté. Je ne crois d’ailleurs pas que la vie m’a souri tout spécialement, mais je crois que c’est bien le cas de Tina. Elle a la légèreté suffisante j’imagine, et cette chance inimaginable d’être assez intelligente pour être tout à fait consciente du monde, même si son argent l’en a presque totalement épargnée. Comme elle dit, elle se tâte. Elle a le choix, elle est jeune, jolie, elle a ses entrées en Australie absolument partout, et elle ne dépend même pas financièrement de ses parents.

Pourtant, tous les paradis ont leur pomme pourrie.

Il est difficile d’expliquer comment la violence des sentiments, leur soudaineté, leur apparence totalement nouvelle, improbable et extraordinaire peut tétaniser ce que nous sommes tous à la base, des primates. Il faut l’avoir vécu je suppose. C’est comme d’ouvrir un colis mystérieux et qu’il vous pète à la gueule. Comme si l’existence tout entière vous montrait son cul en ricanant. Ou pour certains comme de revivre un épisode primordial de leur vie.

Ce n’était pas le cas de Tina, mais de Lydie. Je lui rappelais quelqu’un. J’en étais à la fois le portrait à peu près ressemblant et l’antithèse. Trois ans d’amour orageux et très sexuel. De jalousie, de soumission et de domination alternative qui s’était conclue par une séparation en feu d’artifice.

Tina et moi on était juste totalement incrédules, remplis de doute et en même temps totalement euphoriques. Pas de cette euphorie qui vous fait tomber dans les bras, ah non, évidemment pas. Hurlement, engueulade, trois jours à devenir fous sans se parler, réconciliation aérodynamique, atomique, baba au rhum, et etc…

Les gens intelligents ont ceci de particulier qu’ils examinent rapidement leurs émotions, et celle des autres avec le souci de l’entomologiste. C’est pas une autopsie mais presque. Et quelque soit la conclusion, elle donnera généralement lieu à une décision nette, tranchée, rationnelle, ou pas du tout, mais toujours complètement prise en compte. Les gens intelligents ayant ce privilège que l’improbable fait souvent partie de leur vie, et l’irrationnel est un frein très relatif quand on trouve toujours un moyen de retomber sur ses pattes, changer de point de vue, penser autrement, s’adapter, et qu’en plus on y prend plaisir. La vie reprit rapidement un cours normal. Si tant est qu’on puisse appeler normal ce qui suivit.

Comme je l’ai dit Lydie est guide sur le site. Enfin, une des parties. C’est si incroyablement grand, si fabuleux. Et c’est là depuis des centaines d’années, peut-être des milliers. Ce n’est même pas une ville mais plusieurs, plusieurs temples-montagnes, des centaines à vrai dire, et des couches et des couches des luttes d’influence religieuse au sein même de la cité, hindouisme contre bouddhisme, Bouddha contre Ganesh. A l’infini semble-t-il, cathédrale de pierre et d’arbres fabriquée pour les dieux et les rois qui s’abîme dans la jungle et échoue jusqu’à l’âge de bronze dans des replis insoupçonnés. Encore à ce jour on ne l’a pas entièrement découvert, et pendant des années il avait été abandonné à la forêt comme un secret. Sans compter les ravages combinés de la guerre et du pillage. Et aujourd’hui du tourisme.

Je ne sais pas comment ce genre de chose peut venir à un esprit. Je n’ai jamais imaginé la médiocrité comme quelque chose pouvant prendre de l’ampleur, avoir une emphase telle qu’elle puisse effacer jusqu’à la plus petite molécule de doute et d’émerveillement. Mais grâce à mes deux nouvelles amoureuses, je découvre que ce particularisme de la médiocrité est de tous les âges. Il y a les graffitis en khmer, gravés dans la pierre, parfois à demi effacés, parfois visibles à trente mètres. Parfois des mots d’ordre de l’ère Pol Pot ou des insultes, ou le nom d’un soldat paumé par ici. Et puis il y a tous les autres. Gravés, peints, faits au marqueur. Américain, italien, espagnol et bien entendu français. Des coloniaux du Tonkin en passant par Kevin du neuf quatre. C’est indescriptible l’effet que ça peut faire, sur le visage endormi d’un bouddha vieux de huit cent ans, de voir écrit « Viva la Squadra, Forza Italia ! » Un trou noir au cœur du paradis. Un supermarché dans le jardin d’Eden avec les kakemonos néons. Une balle dans la tête de Dieu. Une moustache hitlérienne sous le nez de Madiba. Après ça on a envie de s’enfoncer dans la jungle, grimper en haut d’un temple-montagne et ne plus jamais revenir. Mais c’est pas ce qui se passe. Il se passe qu’on efface cette vision de son esprit, on réduit l’étroit au même mépris, et on se laisse absorber par l’émerveillement. On se pose dans un coin, presque instinctivement, un coup d’œil à droite, à gauche. On cherche du regard son juge intérieur. Des dizaines d’années de préjugés sur soi et sur le monde. Et puis on ferme les yeux, en position du Bouddha, mains ouvertes vers le ciel et on s’en va. Les temples vibrent à l’intérieur de vous. Vous les visualisez dans votre esprit. Vous sentez la présence des jeunes femmes à vos côtés, et vous sentez ce qu’elles ressentent. Vous êtes en rythme, vous commencez à vous élever, à disparaître complètement dans un océan qui ne dit pas son nom, et soudain…. Ça braille.

Soudain un car, un troupeau, des appareils photos numériques cheap, des tee-shirt et des k-way aux couleurs criardes. Des écouteurs sur les oreilles, des casquettes Vintimille, Carrefour à domicile… Soudain une sortie scolaire pour banlieusards privilégiés en pleine montée de sève, des parents, des responsables, proviseurs, professeurs, le tout en néerlandais.. Les touristes ont ceci de particulier que leur simple description est global, mondialisé, uniforme. Ils ont inventé l’homme mondialisé avant son avènement. Déjà avant la chute du Mur, je peux témoigner. Et pas d’erreur ce métissage n’est pas celui des peuples, ou des cultures, c’est le métissage des supermarchés et des agences de voyage mutualiste. Des compagnies low cost et des séminaires d’entreprises. Le néant sans complexe. L’horreur.

J’ai ouvert les yeux et c’est ce que j’ai dit, en imitant Brando à la fin d’Apocalypse Now.

–       Horror…the horror…

Ce à quoi Lydie a répondu.

–       Fuck me…

Et ce n’était pas une proposition.

Puis on est restés là, perchés sur notre caillou, à les observer comme les trois sorcières dans Macbeth. Comme trois tapirs observant une colonie de fourmis, devrais-je dire plutôt. Jusqu’à ce qu’un couillon remarque Tina, avec son short jean et son tee-shirt informe, et lui sourit à la façon d’un idiot découvrant l’usage de l’ouvre-boîte. Deux secondes plus tard bobonne arrive, je me dis que c’est le moment de faire son show d’Altesse Royale. Je me lève, invite les filles une par une à descendre du perchoir, et sans un mot nous allons vers le parking, main dans la main. Sans un mot et surtout sans un regard. Puis, comme de juste, alors qu’elle est bien certaine que nous avons conquis Angkor dans l’esprit de ces petites têtes, que son cul a totalement anéanti les efforts des rois Khmers, Tina m’embrasse à pleine bouche, immédiatement suivie de Lydie.

Pouf, pouf…

Les réactions sont parfaites. On nous lance même en anglais qu’on pourrait aller faire ça ailleurs. N’importe où ailleurs dans le monde, sur les Champs Elysées ou devant le Capitole on aurait joué les punks et on en aurait rajouté dans l’exhib. On était dans notre période fusionnelle, le bras de l’un était l’oreille de l’une, nous n’aurions même pas eu à nous concerter. Mais pas ici. Angkor est sans doute l’endroit le plus mystico-érotique au monde, la pornographie touristique s’y invite en masse, on était pas obligé de s’y plier, aucune envie même. On est rentré, cette fois dans ma lodge. Et le reste ne vous regarde pas.

Cette nuit-là je suis passé aux aveux. Je leur ai tout raconté. Le meurtre, le pourquoi et le comment. Je n’avais pas réalisé que cette histoire avait fait le tour du monde. Totalement occupé par ce qui se passait autour de moi, me forger alibis et figures, m’organiser et observer le merdocosmos, les canards barboter dans leur marigot d’hypocrisie et de culpabilité frelaté, que j’avais mis le monde en parenthèse, dans une dynamique, je dois bien l’admettre, très française. S’il est possible de tomber deux fois dans les mêmes bras en quelques jours d’intervalle, je suppose que l’aube et la matinée qui ont suivi devait être logiquement aussi fou que les nuits précédentes. Hannibal était une star pour certaine personne, et bien entendu pas du tout pour les bonnes raisons. Un acte antisémite pour la défense de la Palestine, l’acte d’un fou génial, ou tout son contraire. Je faisais débat jusque dans les salons chics de la bourgeoisie australienne. Un musicien avait même baptisé une de ses chansons Hannibal Soral… j’avais hâte de l’entendre. Mais avant ça, Lydie tenait absolument à ce que je rencontre Chhay, son arrière-grand-père.

Chhay signifie personne intelligente, bien élevée, charmante, et il porte son nom à merveille. Il est petit et frêle comme beaucoup de Cambodgien, il a l’air d’un caillou avec trois dents en or et une autre percée d’un jade, il est borgne et le blanc laiteux de son œil crevé vous poursuit partout. Il marche lentement, aidé d’une canne d’usage courant, et parle dans un français absolument exquis. Il vit dans une maison traditionnel khmer en bois, au bord d’un grand jardin ponctué d’un potager et gardé par un ombrageux manguier au tronc massif. Ça sent le vert, l’humidité, l’encens et l’herbe à l’intérieur. Les murs du salon sont couverts de photos et de médailles encadrées. Il y en a même une dédicacée de Pol Pot lui-même. Ça me surprend. Je croyais que c’était un sujet tabou aujourd’hui, un interdit absolu même. Surtout ici. Et limite ça me choque. Imaginez que vous vous retrouviez chez un mec qui aurait le portrait d’Hitler chez lui… J’avoue j’ai quelque chose de très protecteur. Quand je commence à tomber amoureux, même platoniquement, de quelqu’un ou de quelque chose je deviens, comme tout le monde j’imagine à divers degrés, plus royaliste que le roi. Les ennemis de mes amis sont mes pires ennemis. Mais ce sentiment d’indignation n’a plus beaucoup de place quand vous franchissez un Rubicon. Que ce soit en tuant, en aimant deux femmes, les deux, ou tout autrement. Certaines lignes franchies dans l’existence n’offrent aucun retour en arrière. On a vu des choses, on a regardé dans des endroits interdits, et le monde et ses contingences ne sont plus du tout les mêmes pour soi. On ne juge plus, on vit le moment parce qu’on le sent, on le sait exceptionnel.

Qu’ils aillent tous se faire foutre. Fuck the world, comme disait Rambo. Fuck you very much (for the fish) and goodbye.

Chhay ne sait pas exactement quel âge il a. Cent trois, cent quatre ans, peut-être plus. Il est né au début du siècle dernier, environ soixante ans après l’arrivée des français. Il a été francisé par les jésuites, passé son Bac à Saïgon parce qu’il n’y avait encore rien ici, et a même enseigné. Il était déjà un vieil homme quand les Khmers Rouges ont rendu ce pays fou.  Mais pas n’importe lequel, un des profs de Khieu Samphân. Ça l’a mis à l’abri du besoin.

–       Alors c’est vous Hannibal, il me fait au bout d’un moment.

Je hausse les épaules. C’est embarrassant la célébrité, mais celle-là, quand même…

–       Oui enfin… je suis pas fou vous savez ?

–       Ah, ah ! Mais non voyons ! Attendez, je vais vous montrer quelque chose.

Il se lève, clopine jusqu’à un buffet, l’ouvre et sort un crâne parfaitement blanc, humain bien évidemment. Et le pose devant moi. Là-bas, j’entends les filles glousser sur le porche, Eros et Thanatos… Sur le crâne je distingue une signature gribouillée, encore une dédicace ?

–       Exactement. Je l’ai cuisiné pour Saloth Sâr.

–       Saloth Sâr ?

–       Celui que vous appelez Pol Pot.

Je suis resté à regarder le crâne songeur et puis je lui ai fait.

–       Ils ont en mangé beaucoup ?

–       Tout le monde mangeait tout le monde à l’époque. Autant de charniers que d’estomacs. L’Angkar condamnait bien entendu. Pratique du fonds des âges… barbarie, arriéré. Mais que voulez-vous…  Les cochons mangent leurs petits comme on dit ici. Les cochons mangent n’importe quoi quand ils deviennent fous.

–       Vous avez essayez ?

–       Comme vous je suppose, il fallait bien goûter si je voulais les cuisiner correctement.

–       Oui.. vous trouvez que ça a un goût de porc vous ? Moi j’ai trouvé que ça ressemblait à l’agneau…

–       Ça dépend ce qu’on leur donne à manger. Comme avec toutes les viandes.

–       Ah oui ?

–       Oui, les miens avaient souvent un petit goût de mangue, ou de patate douce.

–       Ça devait être pas mal.

–       Oui, hélas il y avait peu de viande. Quand la famine touche le bétail…

–       Oui.

Et c’est juste là, juste alors qu’on en était aux considérations culinaires entre cannibales qu’ils se sont pointés. Si, si, incroyable ce sens du timing.

–       EXCUSEZ MOI S’IL VOUS PLAÎT !

–       Oh c’est un spliff ? Dites les filles vous en auriez pas un peu à vendre.

–       Putain trop cool la baraque !

–       T’as la caméra ?

Vous avez déjà entendu un chat en colère quand il grogne parce que l’autre matou du quartier est venu faire son numéro ? Et bien c’est exactement le bruit qui est sorti de la gorge de Tina. Le temps que j’arrive, fonçant dans un connard en mode trekking, elles s’étaient carrément barrées en courant. J’ai juste eu le temps de capter le regard de Lydie. Ça ressemblait au génocide arménien.

Pourquoi j’arrive pas à me faire à l‘idée que cette fille n’a pas l’ombre de sang arabe, perse, syrien ou je ne sais quoi dans le sang ? Enfin bref… Le connard donc. Les connards même. Vingt-cinq piges à tout casser, tout juste sortis de leur probable tournée à Bali, Goa, Pataya et autre lieu de rave extra super techno moon party sur la plage. Trois garçons, deux filles, pas trop vilaines, tous bien roses, bien décorés de clous ethniques, de tatouages à base de symboles bouddhistes, Koi japonais, phrases en sanscrit, idéogrammes chinois… bordel de merde. Un barbu s’approche, carte à la main. Enfin quand je dis s’approche, il est déjà sur le pas de porte, c’est lui qui vient de gueuler et maintenant que je suis dehors, il me touche pour que je le regarde en passant devant moi. Sa main est amicale, il fraternise, il sourit. A part la barbe, il porte un tee-shirt Nirvana, la totale.

–       Pardon hein, tu parles français hein ?

–       No i don’t.

–       Ah, oh euh…

–       Go away this is a private property.

–       Ah, oh, euh…

–       Go now please !

–       Eh oh mais oh ça va l’english t’es pas chez toi ici !

–       Excuse me ?

Là son cerveau s’est rebranché avec son instinct de survie. Je n’avais aucunement l’intention de faire quoi que ce soit mais je sais que mes yeux disaient le contraire. Je sais très bien joué cette comédie-là. Sans doute parce que je sais mieux que tout le monde que ça peut très bien ne plus en être une du tout si on me pousse.

–       Ça va laisse tomber c’est un connard… a fait une fille, juste avant que Chhaye ne sorte.

Si j’avais plus ou moins compris l’effet que je pouvais faire depuis que je me savais capable de tuer, j’ai senti que ce n’était rien par rapport à la nocivité qu’il pouvait dégager d’un seul œil crevé. C’était comme si trois millions de morts vous tombaient dessus d’un coup, un tiers de la population du Cambodge en 1975… Ils se sont barré, n’ont même pas rajouté un truc, hop, évaporés dans la chaleur trouble du midi.

–       Dites-moi Stéphane, m’a-t-il lancé au bout d’un moment…. Vous n’auriez pas envie de faire faire du tourisme à Hannibal des fois ?

–       Ma foi…

J’ai cinquante deux ans et trois mois aujourd’hui. Je n’ai même pas pris la peine de donner ma démission, la fermeture du cabinet a été réglé par un avocat à la famille de Tina. Lydie s’est occupée de me trouver un boulot de cuistot à temps partiels. Le reste du temps je m’occupe des mômes handicapés. Vu le nombre de mines qu’ils ont balancées depuis 53 jusqu’au années 90, il y a de quoi faire. Je fais ça deux mois sur trois. La fin du trimestre je la passe en Australie. Tina se tâte de moins en moins, elle a des projets. Elle est enceinte. Lydie et elle n’arrêtent pas de se prendre la tête, et la mienne je ne vous raconte pas. Elles ne sont pas d’accord sur où élever son enfant. Celui de Lydie, pas de Tina…

Et Hannibal ? Oh bah vous savez que ce c’est… ça fait tellement plaisir aux touristes de manger local…

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