Kilomètre zéro-Fuck you very much 3

Oui, parmi les quelques métiers que j’ai exercé dans mes efforts pour ne pas dépendre de l’aide publique quinze ans durant, j’ai été cuisinier professionnel. La cuisine a ceci de magique et particulier, au sens alchimique du terme magique, qu’elle offre de transformer. Selon le talent, le produit et la connaissance du produit, plus ou moins bien. Considérant qu’avant tout c’est, comme lors d’un premier rendez-vous, la première impression qui compte, la vue, le parfum, la présentation. Même avec l’aide d’internet, je n’avais pas la moindre idée d’à quoi ressemblait cette chair. J’ai trouvé que ça ressemblait plus à l’agneau qu’au porc. Il fallait bien que je goûte si je voulais accommoder… Mais peut-être était-ce à cause de l’excès de gras. Ai-je été dégoûté à un moment ou à un autre ? Non. J’ai cette faculté particulière de pouvoir switcher. Une fois l’effroi consommé, le moment de stress qu’on ressent obligatoirement au moment de tuer, et les minutes qui suivent. Passé ce cap, et que j’ai appris à regarder le cadavre comme rien d’autre qu’un problème à résoudre, je ne me préoccupe plus du reste. Je l’ai dépecé le plus précisément possible, en me référant à mes cours, comme à une planche anatomique, ça a pris du temps. Mais je dois confesser qu’en tant que cuisinier j’ai toujours aimé travailler la viande. J’en ai fabriqué plusieurs plats. Un curry, des saucisses, de la terrine, du pâté de tête, un splendide tajine aux morceaux de viande confits dans le miel. Une blanquette et deux rôtis persillés et farcis d’une duxelle de ma composition, et bien sûr, des quenelles de « veau ». Bien entendu il y avait des restes. J’en avais fait pour un régiment, trois jours plein de travail, mais je n’avais pas tout utilisé, et nulle part où conserver les restes. Je n’aimais pas beaucoup l’idée d’abandonner ça dans la nature. Moins par peur de la police que je répugnais à gâcher, je trouvais que ce n’était paradoxalement pas très respectueux. J’ai fini par m’y résoudre en les faisant couler dans la Seine, dispersés par petits sacs lestés. J’en ai quand même donné à Nostromo, mon chat, il a beaucoup apprécié.

Restait maintenant plus qu’à en faire cadeau.

 

L’avantage des personnes publiques c’est qu’elles sont faciles à trouver. Sur leur lieu de travail, à l’adresse de la société qui gère leur image ou leur éditeur. On assure l’expédition soi-même, à l’aide d’un deuxième véhicule de location, en veillant un garder son casque sur la tête. La Mercedes et le scooter ont été loués par la même société fictive, après plusieurs coups de téléphone pour voir comment je pouvais m’arranger pour faire payer et livrer par un tiers. Le tiers étant moi-même muni d’un chéquier… volé dans un restaurant.

Oui, j’avoue ce nouveau péché. Je ne suis pas un voleur très enhardi mais les gens sont si peu attentifs que ce serait parfois vraiment un manque de politesse vis-à-vis de la vie elle-même que de refuser le cadeau. Le portefeuille alourdissait une veste sur un porte-manteau, apparemment il appartenait à ce chauve là-bas avec sa chemise à carreau et son cou de poulet. Il engueulait une de ses fils devant sa grasse épouse fière de sa caisse, c’était parfait.

Olivier Gaillard, quel nom…. Ça sentait le bon français contant de son petit ventre. Paye ta location mon couillon.

Et les papiers me direz-vous ? Et bien j’avais les siens, j’ai déclaré mon permis volé, avec une photocopie dudit permis, en échange de quoi le commissariat du quartier m’a produit un titre provisoire, que j’ai scanné, trafiqué et réimprimer. Le loueur n’y a vu que du feu, j’avais appelé également pour préparer le terrain.

Ma première lettre à Soral était étudiée pour qu’il n’y résiste pas. Plein de superlatifs à son endroit, j’y répétais que j’avais lu son ouvrage trois fois, un des plus grands penseurs du 21ème siècle, une icône, je ne ratais aucune de ses vidéos, et que Jésus-Christ notre Sauveur Révolutionnaire l’accompagne. J’avais ajouté que ça serait un honneur pour moi si en plus il portait le pull GIGN que je lui avais envoyé (acheté dans un surplus) tout en dégustant à l’antenne mon panier gourmand. Et bien entendu le paon n’y résista pas. Un peu plus de 400.000 vues sur Youtube, une moyenne pour la vedette des panthéistes et autres illuminés des Illuminatis. Ça lui sembla si bon apparemment qu’il picora de la saucisse et du rôti froid juif pendant toute la vidéo…

C’est la dernière partie de ma farce qui a été la plus compliquée à mettre au point. J’avais longuement réfléchi à la question sur le comment de la révélation, je savais que si je la rendais publique sur le net je ferais trois choses, me mettre en danger, faire exploser les parts de marché de Youtube et rendre fous les médias. C’est l’inconvénient de l’informatique, elle est autrement plus facilement traçable qu’un colis sous pli anonyme, livré au magazine Détective. Je savais que ledit magazine, aussi effroyable cela puisse paraître, ne bidonnait pas ses unes. Ils exagéraient sur le choix des mots, mais ils relataient dans la plupart des cas des affaires réelles, et de manière beaucoup plus pointue que la plupart de leur confrère. Méprisés par la profession ils étaient pourtant d’excellents charognards, beaucoup plus rigoureux, et nettement moins enclins à interpréter les faits, voir les inventer de toute pièce. J’avais lu l’interview de son directeur, il m’avait fait l’effet d’un personnage haut en couleurs, grossier et fort en gueule, il était impossible qu’il résiste si je lui apportais des preuves du forfait, vérifiable par la police. J’avais filmé une partie de la préparation, avec une GoPro pour que ça soit parfait et pratique. L’engin posé sur le front ou un bras, filmant mes mains gantées. Des gants d’abattoirs, noirs, avec des manches longues, achetées ans un magasin professionnel, un lot entier. Je lui ai donc envoyé un montage du film, accompagné de la Chaïm que j’avais trouvé autour de son cou. Le film se concluait par le message suivant : « Cher Alain, comme j’ai pu voir tu as apprécié ma modeste contribution à ta gloire. Puisque tu aimes casser du juif, j’ai pensé que tu aimerais en manger. Celui-là était bien gras et sioniste comme tu les aimes. Pardonne-moi si je ne t’ai envoyé que les saucisses, le rôti et la blanquette, j’ai pensé que tes amis aimeraient partager cette dégustation avec toi. J’ai réservé les quenelles pour Dieudo, bien entendu, je ne sais pas si Marine apprécie autant le tajine que son père, on m’a dit que Jean Marie était très amateur. Quand à Monsieur Faurisson, je sais qu’il raffole de curry. En vous souhaitant un bon appétit à tous, votre dévoué H ».

 

J’avoue j’ai un peu péché par cabotinage sur ce H. Considérant le procédé, et mon métier H ne pouvait signifier qu’Hannibal… du reste le lien a été immédiatement fait quand Détective a lancé sa une…. et sur cette affaire, le patron de ce journal m’a proprement épaté. Il aurait voulu m’aider à brouiller les pistes et tenté de m’encourager qu’il ne s’y aurait pas pris autrement. La première une se terminait par un point d’interrogation : Alain Soral mange-t-il un juif ? Et l’article relatait l’enquête que menait lui-même le journal à propos de l’envoi qu’il avait reçu, promettant de nouvelles révélations à venir. Comme de juste, et avec un sens tout à fait prévisible de la dérision et de la provocation, les compères Soral et Dieudonné s’exhibèrent quasiment dans la foulée, qui avec ma blanquette, qui avec ses quenelles… qu’ils dégustèrent face caméra avec moult quolibets à l’égard de Détective et de la presse en général. Soral nous gratifia même d‘un préchi-précha sur le magazine, journal satanique, assommant les masses en leur vendant de la peur à travers des mensonges grossiers et qu’il allait s’empresser de démontrer durant les deux heures qui suivraient. Après quoi il passerait à autre chose, on avait mieux à faire. Je n’ose même pas imaginer le plaisir qu’a dû ressentir mon publicitaire N°1 quand il a sorti sa seconde une. Ça se sentait jusque dans le titre : Affaire Soral, la quenelle d’Hannibal. Et la quenelle c’était quelques extraits photo du film de mon forfait, accompagnés du résultat d’analyse du laboratoire. J’avais expédié une de mes saucisses avec. Plutôt que d’alerter immédiatement la police, le magazine était passé par un véritable cabinet de détective, comme il l’expliquait eux-mêmes avec une franchise rafraichissante.

 

Tout le monde est au courant aujourd’hui. Hannibal a fait la une non-stop pendant quasiment deux mois.  Et comme vous pouvez le constater ça a rendu tout le monde complètement cinglé. Valls en est à sa 142ème apparition-déclaration visage méchant on-va-l’avoir. Notre bien aimé président est allé déposer une gerbe au monument dédié à la Shoah, comme de juste, les yeux tout rond, sévère et indigné dans son petit costume mal ajusté. Marine a fait sa pleureuse à la Licra et au CRIF, son père a même porté la kipa. Et Israël a envoyé très officiellement une poignée de paras protéger les écoles, au cas où il me prendrait de vouloir faire bouffer un gosse à quelqu’un.

Fa-bu-leux !

 

Mais c’est pas le plus beau. La police n’a strictement aucune piste. Le médaillon ? Il a été acheté en Israël dans une boutique souvenir, et je le sais parce que les journalistes sont indiscrets et les sources innombrables. Il est intraçable. L’analyse de la viande n’a rien donné, et ne peut d’autant rien donner que justement elle a été transformée avec soin. L’alchimie de la cuisine… si vous ne comprenez toujours pas, demandez un Mc Nuggets…Les paquets ? Papier banal, carton commun, carte de visite en machine et trafiquée à l’ordinateur. Le film ? Comme vous le savez si vous vous êtes procurés la vidéo qui a fini sur le net, le montage ne montre que mes mains, quelques outils, et une partie de la préparation des recettes. On ne voit jamais le cadavre en entier, à la limite on pourrait croire que c’est faux. C’est d’ailleurs ce qui a alimenté la polémique jusqu’à ce que ce cas de cannibalisme involontaire soit confirmé. Et la disparition de monsieur l’administrateur me direz-vous ?

Ça c’est la cerise sur le gâteau.

 

Comme c’était prévisible elle a été signalée assez rapidement. Non pas par sa famille mais par la clinique elle-même. Et avant que l’affaire d’Hannibal n‘éclate. La voiture, retrouvée à la fourrière trois jours après le signalement, a été saisie par la police et passé au peigne fin. Et j’ai même été interrogé figurez-vous. Mais absolument pas sur ma relation avec lui, ou bien si j’avais un genre d’alibi, non. La clinique avait signalé sa disparition pour la simple raison qu’on avait remarqué un gros détournement d’argent dans les comptes. Plus de 150.000 euros le bougre !

Sans le savoir j’avais tué un escroc qui avait toutes les raisons de prendre la fuite. D’après ce que m’a raconté le directeur, il y a même un mandat d’amener international contre lui. J’hésite… Je suis allé chez lui, j’ai trouvé quelques vidéos dans son ordinateur. Instructives on va dire. Et terriblement prévisibles finalement si l’on tient compte de l’ensemble du personnage, tel que je l’ai connu, tué, et redécouvert depuis. En gros il aimait bien aller en Thaïlande et en Espagne. En changeant la date sur la vidéo, quelque part dans une chambre sordide de Pataya….

 

Non. Je ne le ferais pas. J’ai déjà eu un bol phénoménal à son seul sujet. Les limiers de France et d’Israël courent dans tous les sens depuis deux mois à la recherche d’un Hannibal Lecter crypto nazi, et rien que ça aussi, cette référence est tout à fait inappropriée si quelqu’un relie les deux affaires. Je me suis organisé une farce, et les meilleurs plaisanteries doivent avoir une fin. Le spectacle me suffit.

Quand je regarde la télé et internet en ce moment, j’ai l’impression d’être à un balcon observant un feu d’artifice. Heureusement qu’il y a l’opération en Centre Afrique, j’en aurais presque la grosse tête sinon. Ça donne des idées, des envies. Ça fait pousser des ailes en tout cas.

 

–       Vous êtes ici pour les vacances ?

–       Oui, je trouve qu’il n’y a rien de mieux que le hors saison. C’est moins cher, il y a moins de touristes, et on découvre les lieux comme les gens d’ici les vivent, pas comme une seule carte postale.

–       Je déteste les touristes.

–       On devrait les donner à manger aux gens.

Je ne saurais dire si je suis tombé amoureux d’elle à ce moment-là, ou quand je l’ai vu assise, là, toute seule avec son portable et son cocktail, à demi plongée dans la piscine. C’est étrange d’ailleurs, d’habitude, les très jolies filles me paralysent. Je perds totalement mes moyens, subjugué que je suis. Mais je suppose que c’est l’effet « vacances ». Ou alors c’est le sentiment d’accomplissement. Je ne sais pas. J’ai l’impression d’avoir refermé une porte je suppose. C’est généralement l’effet que ça me fait de partir en voyage. Sans doute parce que c’est toujours comme ça que j’ai agit dans ma vie pour mettre fin à des chapitres. Et en débuter d’autre. Voyager pour moi c’est comme de faire peau neuve. Si je pouvais, je ne reviendrais jamais. Et vous savez depuis combien de temps je ne suis pas parti ? Depuis cinq ans ! Et le dernier avant ça il remontait à 2003 ! Et encore, c’était pas un voyage, c’était la Suisse. Probablement le pire endroit au monde après la France. Même si c’est quand même beaucoup plus joli, reconnaissons-le. Bref, j’ai posé mes vacances, j’ai bien entendu dit où je séjournerais à la clinique, on peut me biper si besoin. Je suis un homme qui n’a rien à se reprocher, pas de mystère. J’ai économisé environs trois mille euros depuis que je suis psychologue clinicien (s’il vous plaît) revendu plusieurs des outils que j’ai utilisés, dans les brocantes, et sur internet, rayon pro, sans préciser l’usage bien entendu. Je ne toucherais aucun droit, et le spectacle gracieusement offert m’avait valu des frais. Tout cumulé ça m’a rapporté environ deux milles de plus, non déclarés bien entendu, cinq mille au total, de quoi m’offrir un voyage d’une semaine dans un paradis, le Sala Lodges à Siem Reap, Cambodge.

 

Depuis que je suis tout petit je suis très intéressé par l’Asie, mais par un coup du sort, je n’ai jamais jusqu’ici réussi à y aller. J’ai visité trois continents, deux Amériques, et même un pays qui n’existe plus, l’Union Soviétique, mais pour une raison ou une autre, la seule destination qui m’a jamais réellement fasciné m’a toujours été interdite par le sort. Et pour être plus précis au sujet de cette destination-là, le temple d’Angkor git dans mes rêves depuis l’enfance. Au même titre que les aurores boréales, le bush Australien, Hong Kong, l’Indonésie, ou le delta du Mékong. J’avais l’impression qu’une partie de moi se trouvait là-bas depuis toujours. Je réalise sans surprise que c’est vrai.

Si je devais faire une rapide auto analyse de bazar, je dirais que la raison en est mon père. Il était toujours en Asie, en Inde plus exactement, qui ne me tente pas du tout. Grand voyageur, qui nous laissait moi et ma sœur en compagnie d’une mère névrosée. On ne s’aurait lui en vouloir totalement. Et dans l’acceptation où je tenais auprès de ma pauvre mère, déjà, le rôle de « psychologue », de confident, de petit fiancé, et parfois de fils, je peux penser que je me suis tenu jusqu’ici fidèle. M’interdisant inconsciemment l’Asie pour ne pas faire comme le pater, et trahir la mère, implicitement.

C’est possible.

Ou bien qu’il y a une part en moi de purement mystique, une poésie particulière jusque dans l’air et la lumière qui me parle et que je me suis interdit comme je  me suis interdit quantité de chose depuis un demi siècle, je ne sais pas, je découvre et je m’émerveille chaque jour un peu plus.

Et voilà maintenant qu’elle débarque…

 

La vie est amusante, et pleine de mystère dit-on. Même si en réfléchissant le mystère était éventé. Il y avait tout de même des chances que de provoquer de tels bouleversements en entraineraient d’autres pas moins bouleversants. Il était moins probable en revanche qu’ils fussent aussi positifs. Pas que je m’attendais à finir en prison, même si j’avais envisagé la question, je n’aurais jamais pensé que ça se dénouerais aussi magnifiquement pour une affaire finalement si parfaitement abjecte.

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