Kilomètre zéro- Fuck you very much 2

Notre société, qui n’a jamais été aussi créative en matière de machine de mort, si prompte à massacrer au nom de principe naturellement sacré, s’est interdite le choix de tuer ce qui ne l’entrave pas et d’oublier ce qui la dérange. Et tant que nos patients sont inoffensifs, sous contrôle  elle ne s’en préoccupe pas. C’est exactement pareil avec elle. Son mariage est une dynamique dans laquelle elle entretient une seule et unique illusion. Elle ne divorcera pas parce que son mariage l’entretient dans cette illusion, elle viendra ici aussi longtemps que possible, tant que je lui permettrais de continuer à croire en sa chimère.

–       Euh… oui, je crois.

–       Vous croyez ?

–       Oui j’en ai besoin, je sais.

–       Bien…

80% d’une conversation, d’un échange entre deux individus, n’est pas verbal. C’est moins ce qui est dit que ce que nous percevons de l’autre. Sa gestuelle, la position de son corps, sa voix, son regard, son odeur, et tout ce que notre propre corps induira comme réponse. Sans ajouter l’infinie combinaison de processus chimiques que nous ignorons mais surtout sommes incapables de contrôler. Son corps disait bien entendu le contraire, et ses yeux venaient chercher l’approbation.

–       Ça me fait du bien vous savez, a-t-elle insisté.

Bon, voilà, maintenant c’était elle qui essayait de me convaincre.

–       Je suppose que si ce n’était pas le cas vous ne viendrez plus…

–       Non, c’est sûr.

–       Vous êtes donc capable de déterminer librement ce qui vous fait du mal ou non.

–       Euh, oui… je pense.

Croire, savoir, penser. Les trois verbes dans cet ordre. C’est magnifique. Sur le même sujet nous sommes passés de la superstition à la certitude, de la certitude au doute.

–       Et capable, parti de là, de choisir de ne pas vous en faire.

–       Euh… c’est-à-dire, je ne vous suis pas.

–       Par exemple de choisir votre psychologue, votre médecin. Choisir celui qui convient le mieux.

–       Oui.

–       Bien, quel est donc ce choix que vous faites de reproduire un modèle qui ne vous convient pas et vous fait souffrir, et à travers vos parents vous a déjà fait souffrir. Pourquoi si vous savez qu’il ne vous convient pas, choisir de persister.

–       La peur de trahir ?

–       Qui, vos parents, votre mari, ou vous-même ?

Une légère inflexion de la voix, un regard plus appuyé sur le « vous-même » elle n’était pas très subtile mais elle commençait à entrevoir autre chose.  Se trahir soi-même… Que pouvait-elle bien avoir à cacher d’elle-même pour accepter un mariage insipide, un mari ennuyeux, et une foultitude de prétendants épistolaires sur les forums sociaux ? Hein, dites-moi madame de Bovary ?

–       Me trahir moi-même ? Comment ça ?

–       Je ne sais pas, je vous pose la question.

Et bien entendu elle s’empresse de me répondre que non, elle ne voit pas.

–       Aimez-vous encore votre mari ?

Toujours pas l’ombre d’une hésitation, d’un arrêt pipi au rayon cerveau.

–       Oh oui, oui bien sûr !

–       Et pourtant, comme vous le constatez vous-même, vous persistez dans ce mariage par pur atavisme familial. Où est l’amour ici ?

Léger creusement du dos, crispation de la main droite.

–       On peut rater son mariage et aimer son mari vous savez.

Bien entendu… cette femme passe une fois par semaine en séance à me parler de son mari et de la quantité de reproches qu’elle lui fait. Mais si je remets en question le fait qu’elle l’aime, elle se défend.

–       J’imagine, mais le mot que vous avez exactement employé en début de séance est condamner. Que vous vous condamniez à répéter le schéma de vos parents en restant ainsi mariée. Votre mère aimait-elle votre père ?

–       Je crois qu’elle ne l’a jamais aimé…

–       Et lui ?

–       Oh vous savez à cette époque on ne se mariait pas par amour…

Fabuleux. Première réponse, constat d’une petite fille amoureuse de son père et jalouse, second constat, l’excuse probablement évoqué par le père pour expliquer lui-même son mariage. Cette femme a 43 ans et elle a le développement affectif d’une pré pubère. Elle n’a pas non plus tiqué sur mon « j’imagine » je pourrais la relancer sur son affirmation qu’elle aime son mari, elle répéterait la même chose avec d’autres mots.

 

Voilà, c’est tout, c’est ça mon travail, cinquante euros, merci à mercredi prochain.

 

S’il y a bien une vérité dans la profession de foi de mon métier c’est que personne ne peut vous obliger à vous soigner. Rien ne peut obliger cette femme à cesser de m’ennuyer avec sa psychologie de bazar pour éviter d’admettre qu’elle a le feu au cul mais qu’elle est trop coincée pour passer à l’acte… comme sa mère probablement avant elle. Peu importe ce qu’il en ressortira, quand bien même je parviendrais à lui faire admettre ce simple fait. Qu’elle se parfume à chacune de nos séances, qu’elle porte des bas aujourd’hui, qu’elle laisse toujours trainer sa main dans la mienne quand nous nous saluons. Elle irait chez un confrère répéter son numéro, à peine enrichi du fait qu’elle ne fait pas beaucoup illusion. Elle en tricoterait probablement un nouvel avis définitif sur elle-même, rempli de métaphores psycho truc servi bien chaud à ce confrère qui, soit finirait par perdre patience, soit jouerait le jeu.

Et ainsi va ma vie professionnelle.

 

Le terme clinicien je l’ai en quelque sorte usurpé en me penchant sur les troubles psychologiques dû aux longues maladies, et plus exactement chez les personnes du troisième âge, parce qu’il est plus difficile de déterminer qui de la vieillesse ou une maladie tenace provoque le plus de trouble du comportement. Avec le bon vocabulaire, la mise en corrélation des théories les plus courantes et admises, et une synthèse prudente écrite avec l’accent de l’urgence, on obtient une licence. Avec un bon relationnel, on obtient un poste où on a pris l’habitude de visiter les vieux.

Ça me donne une bonne perspective de ce qui m’attend.

 

Quinze ans…

 

Il est entendu que je me sens plus utile à moi-même qu’à mes patients. Et il est entendu que c’est très bien comme ça. Il est aussi entendu que j’ai, pour résumer, passé dix ans de ma vie à m’enterrer dans un mariage, et quinze autres années à vivoter en attendant l’asile. Qu’à ce compte j’ai donc vécu 25 ans à ne rien faire en particulier de ma vie, à la regarder passer, comme à vrai dire des millions de personnes, si j’en crois la plupart de mes patients. Et si on ajoute les 25 années qui ont précédé, celles d’une jeunesse mortellement ennuyeuse où je me posais une montagne de questions à mon sujet et au sujet de tout à dire vrai, je ne peux pas dire que mon existence soit pleinement satisfaisante. Ni passionnante, ni remarquable en quoi que ce soit. J’ai, comme une large majorité, scrupuleusement obéi aux conventions sociales, et chaque fois qu’il m’est arrivé de tenter de me rebeller contre le non rôle que je me suis moi-même attribué dans la vie, la société m’a rappelé qu’elle n’aimait pas qu’on revienne sur ses choix. Entrant dans la figure d’un profil moyen de lambdas pas moins moyens, il était hors de question de me laisser sortir de ce cadre, de cette fonction, celle de figurant.

Pour autant est-ce qu’à cinquante ans on a déjà renoncé à ses rêves de jeunesse ? On  les relativise, mais on les croit toujours possible. C’est à la fois le vice et la faveur de l’homme de se croire éternel en sachant parfaitement que ce n’est pas le cas. Ces rêves qui ne se réalisent toujours pas…

 

Ils ne se réalisent pas parce que depuis cinquante ans j’ai accepté de me cacher de moi-même pour le bien social. J’ai accepté, comme tant d’autres, la bêtise, la médiocrité, la mesquinerie, la mienne, et pire encore, celle des autres. Je n’ai jamais fait suffisamment cas de mes opinions, mes goûts, mes qualités pour les imposer, que ce soit à moi-même ou aux autres. Je me suis mollement relativisé en tout à seul fin d’adaptabilité sociale. Et pourtant je ne me sens pas beaucoup plus adapté hier qu’aujourd’hui. J’ai renoncé.

En apparence.

Si les années m’ont appris une chose c’est qu’il est important de maintenir les apparences, de se tenir à l’image qu’on toujours donné de soi. Quelque soit les changements qu’on veut opérer, il faut les garder par devers soi. Pour deux raisons. La première c’est que de les formuler peut nous y faire renoncer. La seconde c’est que s’ils n’entrent pas dans le schéma de pensée de vos interlocuteurs. S’ils vous sortent de l’étroit logement qu’ils vous ont accordé dans leur esprit encombré d’eux-mêmes, alors de manière consciente ou non, ils tenteront de vous empêcher d’opérer ces changements. C’est un phénomène qu’on observe par exemple chez les toxicomanes. Un phénomène pathologique qui veut que chaque fois que dans une communauté de toxicomanes l’un d’eux manifeste son envie d’entrer en cure, les autres font tout pour qu’il renonce. Tout naturellement une société de malades n’a pas la moindre appétence pour ceux qui veulent sinon guérir du moins procéder à une autre alternative qu’à une vie de misère morale et affective. Une vie de mépris de soi.

Une autre raison au maintien des apparences est naturellement d’ordre purement pratique. Il y a un certain nombre d’activités réprimées dans notre société, et/ou considérées comme moralement inacceptables, et si l’on veut s’y livrer quand même, et en jouir pleinement, il est prudent de ne rien laisser paraître.

J’ai vécu la moitié de ma vie en respectant ces lois, ces codes moraux et sociaux sans rien jamais en tirer. Leur respect ne m’a été d’aucune aide personnelle, ne m’ont apporté pas la moindre satisfaction durable. Tout au plus m’a-t-il permis de vivre ma semi-liberté de citoyen consommateur sans être inquiété par autre chose que mon propre persécuteur intime.

Il me semblait donc logique, nécessaire, sinon urgent, si je ne voulais pas répéter pour les 15 ans viables à venir les mêmes erreurs, le même enterrement vivant, de m’abstraire une bonne fois pour toute de ces règles et codes. De vivre enfin, et pour le restant de mes jours selon mes propres critères, mes propres lois. Et surtout, sans plus jamais tricher avec moi-même, ni laisser ignorer cette bête qui est en moi comme en vous, et à qui nous offrons à manger essentiellement que pour des motifs aberrants. Comme l’amour ou la haine, vain sentiment d’éternité, l’appât du gain, besoin morbide de combler cette éternité qui n’est pas, ou tout autre raison commune, ne réclamant ni effort de réflexion, ni qualité particulière. On tue et on vole pour rien. Et je trouve ça non seulement parfaitement immoral mais tout à fait inesthétique.

Enfreindre la loi n’a qu’une portée très relative et un intérêt très limité. Surtout quand on réalise à quel point c’est une activité tout à fait banale, que comme les dérèglements de la psyché, la partie saillante n’est pas la plus importante. Tout le monde triche avec la loi, les règles. Une telle activité ne peut avoir de portée réelle que si elle offre également d’enfreindre les lois morales. Cependant, les enfreindre comme un but en soi, vouloir les violer pour ce qu’elles sont, c’est admettre paradoxalement leur pouvoir, leur prédominance sur nos choix. En somme, en les rejetant on ne fait qu’admettre qu’on y est soumis. Ce qui compte réellement c’est de donner à ses actes sa propre dimension morale, sa propre notion, expression de ce que nous considérons nous comme une violation des règles morales. Il ne s’agit plus de démonter de son impuissance mais au contraire d’exprimer le pouvoir qu’on a sur nous-mêmes. D’exprimer au mieux notre affranchissement. Comme un artiste honnête tente d’être au plus juste de ce qu’il veut communiquer, d’être en harmonie tant avec la forme choisie qu’avec ce qu’il est.

Mais la comparaison entre un artiste et moi s’arrête ici. Dieu sait avec qui les peintres, les musiciens ou les écrivains essayent de communiquer, c’est bien une chose qu’ils ont en commun, ils communiquent, ils connectent. Or moi je n’ai rien à dire, rien à exprimer publiquement, rien. Ni message, ni forme de réflexion, et si j’exerce un art, c’est pour ma seule et unique jouissance. J’ai compris depuis longtemps que nous étions seuls, que quelque soient les rencontres que nous ferons nous le resterons, irrémédiablement. Et que la seule chose dont nous pouvons au moins essayé de nous prévaloir c’est de ne pas être seul pour nous-mêmes. Je l’ai compris depuis longtemps, mais j’ai mis cinquante ans à l’admettre. J’ai décidé donc d’arpenter seul ce chemin, d’en assumer la complète responsabilité, le choix tout entier, et de faire en sorte d’être le seul à le savoir. Ce qui ne me dispense pas d’y mettre une pointe d’exhibitionnisme, ni de fantaisie, ni d’en faire profiter les autres. Bien au contraire. C’est ce qui fait souvent son sel. Si j’ose dire.

 

Je ne suis pas un homme violent. De toute ma vie, et comme la grande moyenne, j’ai évité les conflits physiques, que ce soit en m’enfuyant ou en détournant l’agressivité produite à mon endroit. L’idée de tuer, si elle m’a parfois traversé l’esprit, n’a jamais  exercé sur moi la moindre fascination. Et je n’ai aucun goût particulier pour les  assassins ou leur œuvre. La violence  est un constat d’échec. La manifestation d’une impuissance,  d’une faiblesse insurmontable autrement. De ça j’ai parfaitement conscience. Je ne ressens pas le moindre plaisir dans son accomplissement, je trouve ça même assez dégoûtant, ce pourquoi  je  veille à être rapide, et je réalise totalement que cette  violence ne manifeste de moi rien de plus qu’une certaine  incapacité avec le  monde. La certitude sans doute que je ne peux le changer et que m’y adapter est tout fait impossible, et présentement hors de mes prérogatives.

Je veux simplement rendre mon monde plus beau, plus harmonieux, plus exactement en accord avec moi-même. Je veux juste exprimer, pour les années qui me restent à vivre ce que j’ai de plus vrai et important pour moi. Et il ne s’agit pas d’un loisir égoïste, d’un plaisir, mais ce que j’estime une nécessité. Je le fais autant pour moi que  pour autrui,  dans une même perspective de rendre ce monde un peu plus respirable. On pourra juger mes  décisions arbitraires,  elles le sont autant que celle d’un juge qui condamne un homme sur sa seule intime conviction. Mais on ne le fera pas, parce que je trouve plus élégant ici de rester en coulisse. Le monde va un peu mieux, nul ne sait pourquoi, mais c’est ainsi, je continue mon chemin.

 

Je dois l’admettre, pas plus que l’idée d’exercer mon  nouveau  métier m’est venu seule,  celle de commettre des actes  délictueux, moralement inacceptables  pour le commun, ne m’a pas été inspiré par mes fantasmes. Cette notion n’a même jamais fait partie de ma vie,  et sans doute si j’avais été moins exigeant  aujourd’hui, si les années précédentes avaient présenté un quelconque enrichissement,  il est probable que  ça ne m’aurait jamais effleuré. Je suis bien trop honnête et soucieux de mon prochain, paradoxalement, pour commettre  ce genre d’acte.  C’est un homme, lors d’une soirée qui m’a interpellé sur ce sujet. Nous avions bu l’un et l’autre, devisions sur la nécessité d’évacuer la pression  provoquée par nos métiers respectifs. Un membre éminent de la presse écrite, inconnu du grand public, mais tout à fait bien placé dans la hiérarchie d’un grand journal national. Légion d’honneur, irréprochable, comment imaginer qu’il allait m’avouer qu’il était un tueur en série. D’après ce qu’il m’a dit ça le prenait comme ça. Une envie irrépressible de tuer, un besoin. Alors il se rendait dans un pays européen de son choix, trouvait un couteau et allait éventrer un SDF. Pourquoi un SDF, hé bien évidemment parce qu’ils n’intéressent personne. C’était sa thérapie, et j’ai trouvé ça abominable. Instrumentaliser un individu pour en faire un objet de défoulement. Avoir un tel mépris, une telle absence d’empathie pour un homme au simple fait de sa condition sociale. Il n’y avait aucun doute à ce sujet,  il ne choisissait pas ses victimes au seul fait qu’elles n’intéressaient personne  mais également qu’elles le dégoûtaient.  Oh pas un dégoût public, franc et ouvert, pas un mépris appuyé sur un égotisme affiché. Pas comme cette femme par exemple, également rencontrée dans une soirée, qui déclarait à qui voulait l’entendre que ces gens-là, comme elle disait, était seuls  responsables de leur condition. Non un mépris enfoui, secret, interdit même par sa propre image d’intellectuel républicain, comme il aimait se définir. Quand je pense  aux papiers  que j’avais lus de lui. A tout cet humanisme dont il bardait ses lignes. Toutes ces grandes leçons de morale, d’éthique, qu’il dispensait dans ses éditoriaux à l’adresse des animaux qui nous gouvernent. A l’adresse de tous même, puisqu’il  n’hésitait jamais à décider ce qui était bon ou non  pour ce pays.

Je lui ai demandé s’il ne trouvait pas ça paradoxal, et j’ai compris à sa réponse que c’était précisément là où il jouissait deux fois de ses crimes. Savoir qu’en lui sommeillait un être qui haïssait fondamentalement cette humanité qu’il défendait tant. Dans le secret de tous et à la barbe du monde. Que pendant qu’on l’imaginait à la poursuite de la vérité et des causes justes, il massacrait, avait sur lui la puissance d’une extase. Et j’avoue que ça a piqué ma curiosité.

Quel effet cela faisait de passer pour un bon citoyen aux yeux du monde,  tout en ayant la preuve  qu’on est capable du pire. Quel effet cela faisait de parler par exemple d’un crime à la une, tout en sachant soit qu’on en était le seul responsable, soit qu’on en avait commis de bien pire ? Oui, assurément il y a une certaine jouissance dans ce genre de secret là. Je m’en suis rapidement rendu compte. Un sentiment d’omnipotence et d’omniscience tellement enivrant en fait qu’il peut rapidement vous pousser à commettre des erreurs. Il faut dire que si au début on a peur, on est même terrifié à l’idée de ce qu’on vient de faire, l’impunité et l’expérience viennent rapidement compenser cette peur par un sentiment de toute puissance, de pouvoir. Pouvoir sur soi-même autant que  sur les autres, et même la société tout entière. Et il n’y a rien de plus redoutable que de penser le pouvoir autrement que comme éphémère.

 

C’est comme ça que je me suis occupé de mon premier « client » comme disent les voyous. Mais j’aimerais, avant de m’étendre sur le sujet, faire une mise au point immédiate. Je n’ai pas commis ces actes, et ne les commet pas à titre gratuit. Il ne  s’agit pas pour moi, comme cet « humaniste » de défouler quelque chose, de laisser libre cours à je ne sais quel vision perverse, voir sexuelle du meurtre.  Si comme tout le monde j’ai pu trouver la mort et la violence glamour au cinéma, la réalité m’a vite ramené sur terre. Donner la mort en soi est un acte abominable, généralement assez sale ne serait-ce que parce que  les victimes  ont rarement les intestins vides. Sentir la vie disparaître entre ses mains est, la première fois  surtout, d’une tristesse infinie, comme un phénoménal constat d’échec, un gâchis mystique. Mais, et le mais est primordial, j’estime que c’est parfois nécessaire.

Le monde est rempli d’imbéciles, de grossiers personnages, d’êtres se prétendant adultes  et ayant tout au plus la maturité de leurs 15 ans. Dans de nombreux cas, ils  nuisent surtout à eux-mêmes, mais il existe également une somme colossale d’exceptions que notre apathie accepte parce que nous avons été conditionnés à adopter un comportement civilisé en toute circonstance,  quand bien même nous avons à faire à des individus qui échappent à toute notion de civilisation. J’en veux pour preuve ma première victime, un garçon des quartiers comme on dit. Nous nous sommes croisés dans le bus,  comme souvent avec cette engeance,  il était accompagné, naturellement saoul, et tout à fait décomplexé. J’ignore  ce qui avait motivé l’incident, mais quand j’arrivais, il hurlait qu’il avait vécu les  pires galères dans sa vie, que personne n’était à la hauteur de ça, et qu’il nous enculait tous. Après quoi, comme une femme lui répliquait,  il se mit à la gifler et à lui cracher dessus  à plusieurs reprises,  et  naturellement moins dans l’indifférence que dans la lâcheté générale.  Le bus était bien entendu bondé, et en dehors d’un homme,  visiblement aussi paumé  et galérien qu’eux, qui tenta de calmer le jeune homme, tout le monde faisait comme s’ils vivaient dans une autre dimension. Les mêmes qui passaient leur journée à se scandaliser de ce genre de comportement,  toujours pressés à donner leur avis sur tout  et sur le sujet de la sécurité en particulier. Les mêmes qui  devaient débattre  à longueur d’heures de bureau sur les forums en braillant des évidences,  regardaient ailleurs  en priant sans doute que cette femme soit  la seule victime  du marmot. Oui, car en dépit d’un gabarit imposant, il ne devait pas avoir plus de 17 ou 19 ans. Le galérien parvint à leur conseiller de sortir, avant sans doute que le chauffeur sorte lui aussi de sa lâcheté et se décide enfin à faire un  signalement, voir à arrêter le bus. Ils sont partis en hurlant de rire, fier de leur puissance,  j’ai presque cru entendre le soupir de soulagement des passagers. J’étais sorti avec un couteau justement.  L’idée  me travaillait, je me posais beaucoup de questions sur le sujet,  et pour me conditionner,  j’avais décidé d’emporter toujours un couteau avec moi. Un canif à cran d’arrêt pour être exact,  11 centimètres de bonne  lame  tranchante comme un rasoir. Et je n’attendais en réalité qu’une bonne occasion, une bonne raison. Je suis  donc descendu à l’arrêt suivant et j’ai rebroussé chemin.  Les deux garçons n’avaient pas bougé. Ils  étaient assis sur un banc, buvaient une de leurs petites bouteilles de soda saturées de vodka cheap en se racontant dieu sait quel exploit mythifié. Ne pouvant agir devant tout le monde, je me suis posté dans un café et j’ai attendu.  Ces garçons avaient une vie  passionnante apparemment. Sitôt leur bouteille terminée, deux pétards passés, et une douzaine de  coups de téléphone plus loin où toute la rue apprit qu’ils allaient enculer leur mère à un certain fils de pute, ils zigzaguèrent vers une épicerie s’acheter à nouveau soda et alcool. Après quoi ils réclamèrent des cigarettes à droite à gauche, pour économiser je suppose sur les paquets que je les avais vus sortir, et se postèrent enfin dans un square où ils répétèrent exactement ce qu’ils venaient de faire précédemment. Tellement pleins, arrogants, qu’ils ne remarquèrent pas le « from » qui les observait de loin et attendait son moment. Il  eut lieu alors que le plus gros se décidait à aller vider sa vessie. Comme les  buissons devaient lui sembler trop civilisés, il eut l’excellente idée de se rendre dans l’accès garage de l’immeuble en  face.  Où précisément je  me trouvais, masqué  par l’obscurité. Sur le moment mon coeur s’est mis à battre très fort, les mains moites, la respiration courte, mais pour je ne sais quelle raison,  sitôt qu’il s’est mis à uriner, trop saoul  pour même réaliser qu’il n’était pas seul, je me suis senti redevenir aussi calme que de la glace. Les gestes me sont venus d’eux-mêmes, sans que j’ai besoin d’y réfléchir j’ai su exactement comment agir. J’ai plaqué une main ferme sur son front, poser la pointe du couteau à la base du crâne, et j’ai appuyé de toutes mes forces. C’est surprenant comment s’est rentré tout seul. Et comment sa mort a été quasi instantanée. J’avais vu la méthode dans un film, confirmé par plusieurs vidéos sur Youtube au sujet des commandos et autre rêve de petit garçon, mais jamais je n’aurais imaginé ça soit aussi rapide. Tellement qu’il s’est effondré avant que j’ai pu retirer le couteau, et que j’ai eu un instant de panique en essayant de l’extraire. Mais son copain était occupé à baratiner une fille au téléphone, et la rue déserte. Pendant que je fouraillais dans son crâne pour sortir la lame, il  a commencé à se vider de ce qui lui restait dans le ventre, et je dois avouer que ce seul passage m’a rendu malade rétrospectivement pendant au moins une semaine.

Mais en réalité je ne trouvais pas ça très élégant, ni réellement satisfaisant. D’une part ça faisait de moi un genre de vengeur de basse extraction, un mimile même pas assez courageux pour faire ça en public. A la limite une gifle dans le bus aurait été plus efficace et bien plus humiliante pour cet âne. D’autre part, pour autant que le crime fut connu dans ses circonstances et ses motivations, il me faisait entrer de facto, et sans mon consentement, dans un conflit de société entre générations qui ne m’intéressait non seulement pas, mais pire, qui vengeait d’un coup toutes les petites humiliations que ce peuple de suiveur subissait. Je n’ai aucune aspiration à devenir la voix des lâches. D’autre part, dans le crime lui-même il y avait quelque chose de parfaitement inutile et gratuit. A part être essentiellement une nuisance pour lui-même, cet individu n’était qu’un détail dans un paysage déjà fort encombré de ce genre de détails. Et qui plus est un détail auquel je ne faisais jamais vraiment attention. Comme en réalité la plupart des gens. D’ailleurs le meurtre ne fit pas la moindre ligne dans le journal, et à ce jour je n’ai jamais été inquiété.

Non, il fallait que mon crime est presque une dimension artistique pour me plaire, artistique tout étant utile bien entendu. Il fallait aussi qu’il réponde à cet aspiration particulière que j’avais désormais, celle d’être au plus près de moi, me rendre justice, considérant que c’était la seule justice que je trouvais finalement morale. Non pas que je me pense supérieur, mais la justice divine n’existe pas et celle des hommes dépend des aspirations des gouvernants, particulièrement ici, en France, où elle est totalement assujettie à l’état.

C’est donc presque naturellement que mon second choix s’est porté sur l’administrateur financier de la clinique où je travaillais à mi-temps.

 

Comme la plupart des établissements privés de ce type, nous dépendons d’un groupe financier, ou plus exactement d’un fond de pension. Contrairement à ce qu’on peut penser les fonds de pension ne sont pas constitués d’affreux capitalistes prêts à bondir, mais plus généralement de messieurs et mesdames tout le monde utilisant leur petite épargne pour faire un pécule pour les vieux jours, voir les petits enfants. Je le sais car certains tiennent à visiter les établissements qu’ils financent. En revanche, monsieur l’administrateur est exactement le portrait qu’on peut se faire d’un salaud de profiteur. S’en est presque caricatural à vrai dire. Ce qui je l’admets est une litote de déclarer cela, la réalité dépassant souvent de loin la fiction.

 

Lui il la dépassait dans des proportions vertigineuses. Il était petit, de cette ventripotence adipeuse qui n’était pas sans rappeler une holothurie, ou concombre des mers. Si j’en crois la définition de mon encyclopédie, animal marin au corps mou et oblong, à symétrie bilatérale. En gros une limace des profondeurs. Si son corps était effectivement mou et cylindrique, ses yeux bien écartés, c’était dans l’attitude qu’il tenait de la limace, et dans les méthodes qu’il rappelait le fond de l’océan. Pour le reste, la façon de tenir les finances et de considérer les demandes, de penser même, il tenait du rongeur. En gros il était la synthèse idéale pour tenir ce poste. Autre nuisance, ses tenues. Il portait vieux beau, excessivement parfumé, foulard noué de yachtman en éternelle croisière, les cheveux teints et frisés à la permanente. On aurait presque pu le penser inverti s’il n’avait pas eu l’indélicatesse de commenter le postérieur des infirmières et de juger leurs compétences sur leur complaisance à son égard. Enfin, il était juif.

Pardonnez-moi cette outrecuidance aux pensées bien cohérentes et rangées. Que les âmes sensibles excusent mon écart de réflexion. Et les plus philosémites que le roi me pardonnent en particulier, d’autant que je ne suis plus juif depuis deux générations. Mon grand-père en revanche est une blague juive, ou antisémite, faut voir.

Mais peu importe, celui-là, nonobstant qu’il en avait la figure des affiches des années 30, les inclinaisons pas si mythifiées que ça pour l’argent avec les mains adéquates, et la vulgarité d’un vendeur du Sentier, était d’un racisme venimeux, tout particulièrement à l’égard des arabes. En fait même exclusivement à leur égard, ayant pour les négresses la complaisance du colonial en pleine brousse. Combien de fois j’ai pu l’entendre tenir les pires propos sur les Mouloud et les Jamina, nous tisser des théories islamoraciales comme on pond des œufs, nous gratifier de considérations sur la Palestine dans la foulée. Le dindon d’un Alain Bonnet de Soral, farce comprise.

 

C’est comme ça que j’ai eu cette idée fabuleuse. En associant les deux pitres, ça ferait un jolie épître, si je puis ajouter à cet enterrement une messe.

 

Tuer l’administrateur présentait certes quelques complications, mais finalement pas tant que ça. Le gentleman allant régulièrement aux putes, de préférence le modèle véhiculé des contre allées de l’avenue Foch, il fut facile à piéger. Je dois avouer que j’ai un certain don pour me maquiller, me mettre en valeur si nécessaire. Je connais mon visage, j’ai observé ma façon de marcher, de parler, même si je n’en fait strictement aucun cas au quotidien, je sais parfaitement en jouer, l’utiliser si besoin. D’ailleurs il ne fallait pas beaucoup d’imagination pour comprendre ce qui lui plaisait. Bien en chair, vulgaire, maquillé comme une voiture volée une demi-douzaine de fois, et le léopard n’était même pas de trop. Pour l’occasion j’avais loué une Mercedes avec des verres fumés, équipé la banquette arrière d’un revêtement en plastique et le siège avant d’une housse dont je me débarrassais par la suite. Pour maquiller ma voix grave j’ai mimé un accent britannique tout à fait délicieux en m’entrainant sur des enregistrements de Jane Birkin. Comme j’allais me contenter de rester assis, j’ai arrangé mon buste avec un modèle de sex-shop pour travesti, forcé sur le rouge à lèvres, posé une perruque incendiaire rose vif et des lunettes noires pour le mystère et mettre cette bouche en valeur. Et bien entendu le léopard et le bustier, rose également. Pour éviter de me faire emmerder par les mauvais clients, je me suis contenté de le suivre depuis chez lui, puis de m’arrêter à sa hauteur pour l’aguicher. Les gens n’ont pas besoin de voir vos yeux pour connaître vos attentions, il suffit de se brancher sur ce que vous dégagez, ce que nous faisons tous par instinct. Il m’a suivi comme un bon chien, je me suis mis sur un bateau et on a conversé une ou deux minutes.

–       Combien ?

–       Qu’est-ce que tu cherches mon chéri.

–       Tu suces bien ?

–       Je suis la meilleure.

–       Mouais… vous dites toutes ça. Combien la pipe ?

–       50 mon amour.

–       Putain c’est cher ! A Saint Denis c’est le prix de la passe !

–       Je ne veux pas t’empêcher mon cœur, tu es libre tu sais ?

Il a hésité, pointé son doigt potelé vers moi et m’a demandé si je jurais que je suçais bien. Je lui ai promis sur la tête de mon fils, qu’il me pardonne si jamais j’en ai un. Il m’a fait signe de le suivre dans le parking au bout de l’avenue, je lui ai dit que je n’allais pas dans le parking. Bé pourquoi ? Parce que ce n’était pas dans mes coutumes avec les clients, il y a des caméras dans les parkings, et pute c’est pas plus fort populaire que client, avenue Foch ou pas. Bon, bon qu’il a dit, il devait les avoir bien pleines, je ne l’avais jamais connu aussi docile. Il est allé se garer plus loin, à cheval sur le trottoir, j’ai pensé que la fourrière viendrait rapidement chercher sa voiture le lendemain, mais ça n’avait pas d’importance. Monsieur machin est porté disparu, le temps d’ouvrir une enquête on en serait déjà arrivé à sa conclusion. J’ai attendu qu’il soit dans la voiture pour le maitriser. J’ai utilisé un Taser pour se faire, un modèle justement conçu pour les femmes sans défense… Pendant la tétanie, j’ai enfilé un sac en plastique sur sa tête que j’ai refermé avec un anneau coulissant comme les flics en utilisent aujourd’hui comme menotte. Pendant qu’il s’étouffait, j’ai continué à le taser jusqu’à ce que mort s’ensuive, j’ai baissé le siège et j’ai renversé le corps sur la banquette arrière. Je suppose qu’il a souffert mais il est mort en deux minutes environ, probablement d’un arrêt cardiaque. J’ai fait de mon mieux, la prochaine fois j’essayerai d’être plus rapide. S’il y a une prochaine fois, pensais-je alors.

J’ai ensuite conduit le corps dans la banlieue parisienne. La semi-campagne qui se perd à l’ouest comme au sud. Rongé par les zones commerciales, pavillonnaires, citées sinistres et autres suavités de ladite banlieue. J’avais installé un petit atelier dans une grange abandonnée ou quasi. Le modèle métallique qui servait pour les foins et l’hiver plus à rien sinon la moissonneuse-batteuse sous une bâche. Le cadenas était facile à casser, d’un modèle courant, le coin isolé, c’est là que je l’ai découpé. Découpé et cuisiné.

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