Kilomètre zéro-Fuck you very much 1

Cela fera donc un demi-siècle cette année que je me tiens sur cette planète fabuleuse. Cinquante ans. Une éternité à l’échelle humaine si l’on considère que l’âge de la mortalité moyenne d’un français est de 75 ans. Et, considérant les progrès conjoints de la société et de la médecine, il me reste environ quinze ans avant d’entamer l’ère de l’irréversible. C’est pas grand-chose quinze ans. Il y a quinze ans j’avais trente-cinq ans, j’étais considérablement marié à une vie dans laquelle je me fourvoyais considérablement. Individu métabolisé en appendice d’un tyran rébarbatif, le couple, et plus précisément le couple de ma femme, je n’existais qu’à travers lui, pour lui. Comme beaucoup d’hommes et de femmes mariés, conditionné par l’exemple de nos parents, j’étais ainsi persuadé de n’avoir aucune valeur suffisante pour exister par moi-même. Programmé à penser qu’hors du mariage, de la vie de famille, je n’étais pas supportable, acceptable, aimable, nu et idiot. Pour autant qu’il fut s’agit réellement d’une famille. Ma femme ne voulait pas d’enfant. Elle n’avait absolument pas cette fameuse fibre maternelle censément partagée par toutes les femmes. Elle n’avait pas le temps, trop de choses importantes à penser, à écrire, à dire pour s’encombrer le ventre d’un parasite, comme elle lançait si gracieusement à mon cœur de père frustré. Je veux un enfant depuis mon adolescence, que je suis majeur. Pour une raison ou une autre, un jour j’ai eu le déclic. Je me suis mis à aimer les gosses, et réciproquement. En tout état de cause, et crise de la quarantaine aidant, de cette union stérile, cette vie en parenthèse, de cette suspension du moi qu’est le couple, ne pouvait naître comme seule progéniture une maîtresse, ou un amant. Ou les deux. Je savais qu’elle m’avait déjà trompé plus d’une fois dans la tête, que la fidélité pour elle était plus une convenance sociale, un genre de confort intellectuel, une paresse qu’elle s’autorisait. Elle avait si peu de doute quant à notre union, notre couple, que pour elle un coup de canif dans le contrat, une autre chatte ou une autre bite, dérisoires appendices, ne pouvaient motiver une séparation. Et bien entendu elle se trompait. Le couple n‘est jamais rien de plus que l’alibi le plus courant jamais utilisé pour baiser son prochain. Qu’il s’y forme une harmonie est parfaitement fortuit, qu’elle demeure au fil des ans également, et le fruit de ses entrailles n’est au départ qu’un détail dans une libido. Souvent un alibi, parfois un accident, jamais une raison d’être ou alors on monte un chenil.

L’amour ? L’amour est un parfum plus ou moins entêtant, rien de plus. L’infini mis à la portée des caniches, comme disait Louis-Ferdinand. Nous sommes, pour la plupart bien trop préoccupés par nous-mêmes pour pouvoir aimer réellement quelqu’un d’autre. L’un dans l’autre le ciment du couple est dans le sexe, et de ce point de vue mon mariage était soudé avec du plâtre. Inondé du désir d’une autre il n’avait pas la moindre chance de tenir. 22 ans, blonde comme les blés, vive, intelligente, femme-enfant bien entendu, souriante, passionnée, spontanée, et tout à fait fascinée, comme de juste par l’inaccessible accessit que je représentais alors, tant comme mari que comme homme de pouvoir.

Petit pouvoir, celui qu’un cadre peut occuper dans le cerveau d’une stagiaire. Fabriqué de convention sociale et économique. Quel cliché tout de même…J’avais trente-cinq ans donc et prenais de l’avance sur cette invariable envie d’acheter une Porsche qu’on a vers quarante. Ce dernier sursaut d’agonie de l’adolescence, la dernière saccade de jus juste avant de se rouler dans les draps et de dormir.

L’affaire de ma vie à l’époque. Une révolution. Et quinze ans plus tard il restait à peine le souvenir de quelques belles soirées passées avec une fille que je n’ai jamais osé sauter.

 

Eh oui… même pas.

 

J’ai toujours été affreusement respectueux des conventions induites par l’existence d’un couple. Du moins la convention généralement admise en occident, bercé par les illusions des religions que s’il y a couple il y a, même un peu, ou aura de l’amour. Et que l’amour, dès lors qu’il est déclaré est une chose sacrée, universelle, et uniforme. Plus que jamais d’ailleurs, il est devenu l’obligation. La norme, la dictature. L’amour nécessaire et obligatoire en tout. Il faut aimer son prochain, sous peine d’être traité de misanthrope, de raciste, d’égoïste. Il faut aimer ses enfants, sa femme, même s’ils sont ou finissent par devenir tout ce que vous haïssez. Il faut aimer les animaux ou les paysages bucoliques. Il faut aimer ou l’être sous peine d’être effacé des tablettes de Facebook. Aimer comme manifestation d’une existence, comme si la haine n’était pas autrement plus manifeste, plus courante, plus expressive aussi.

Entre elle et moi, comme pour le reste, l’amour n’était qu’une convention, mais je ne pouvais me résoudre à violer ce que j’étais conditionné à considérer comme sacré.

Là où elle pensait qu’un coup de bite ne saurait vaincre la flèche en caoutchouc de Cupidon, je savais que mes couilles insatisfaites pèseraient lourd sur le serment. Et je n’ai pas voulu céder. Pire, je lui ai même avoué que je me croyais amoureux d’une autre. Mes couilles frémissaient. En vain. Elles ne voulaient pas choisir et pas plus moi, après tout c’était une manière comme une autre de la pousser à la séparation sans m’impliquer. Sans rien m’avouer de ce phénoménal et interminable échec qu’était en réalité mon couple.

De ce point de vue, la seule réussite de cette union fut sa séparation. Elle me quitta en silence, sans scandale, et comme j’étais soudain libre, disponible, célibataire, accessible, la seconde s’empressa de faire la même chose….

 

Pathétique.

 

Alors bien entendu, comme dans un mauvais scénario, tout s’est enchaîné avec une précision quasi horlogère. Après avoir perdu ma femme, ma presque maîtresse, je me suis mis à boire et j’ai perdu mon travail. Et comme je n’en retrouvais pas, je perdais également mon logement. Je vécu dans plus petit, puis dans plus rien du tout, ou chez les autres. J’avais cumulé des dettes avec le fisc, préférais boire mon loyer, n’arrivais plus à garder un travail plus d’un mois. Nu et idiot. Comme je l’avais toujours pensé.

 

Voilà, quinze ans ont passé, envolé, volés par nul autre que moi-même, et les quinze années futures ne s’annonçaient guère plus efficientes. Considérables conséquences d’une vie sans préretraite, livret A, petites épargnes, sans descendance non plus, je me préparais à flotter mollement sur la pente, seul avec mon chat, sans lutter, ou de moins en moins. Le fil de mes derniers espoirs s’effritant à mesure des ans, des petites douleurs et des pannes diverses et variées. L’avantage, me disais-je c’est que je ne les verrais pas plus passer que je n’avais vu les précédentes. Ça glisserait comme un anxiolytique dans les connexions de mon système limbique. Avec  un peu de bol les douleurs physiques remplaceraient les douleurs psychologiques.

Cette atroce combinaison d’évidences, que j’étais fauché, seul, sans boulot à nouveau, à 50 ans. Que je ne représentais déjà même plus la moitié d’un mâle alpha de base et que les années finiraient de faire disparaître la partie encore vaillante, m’apparut le soir même de mon anniversaire. Quand je me retrouvais en compagnie de ma nièce et d’un de ses amies, à souffler les bougies. Pour une raison ou une autre cette gamine m’apprécie beaucoup plus que sa mère, et sans doute le premier motif est précisément que ma sœur ne m’aime pas. Mais au moins sa manière de me manifester sa sympathie et son intérêt est-elle aussi spontanée que généreuse. Je les emmenais en boîte, nous dansâmes sous les regards envieux et concupiscents de quelques morts de faim esseulés. Je repoussais aimablement leurs prétendants sans préciser qui j’étais pour elles. Deux vierges au milieu d’un préambule au rut, qui ne pensaient qu’à danser et rire avec tonton, allons ! Et c’est là, en sortant de cette discothèque, poursuivi par deux rascals en embuscade que m’est apparue cette évidence. Je n’avais rien, ni présent ni avenir, ces filles n’étaient pas mes petites amies, à peine de quoi payer le taxi du retour, et devant moi se tenaient deux couillons qui essayaient de me convaincre de macroter ma nièce et sa camarade, assez persuadés apparemment que je les sautais toutes les deux ou l’une ou l’autre, naturellement à mes frais, comme un pacha.

C’est comme ça que j’ai décidé de repasser mon bac…

Je sais, cela peut sembler curieux comme cheminement mais pas tant que ça finalement. Position sociale et libido se rassurant souvent mutuellement, ne pas avoir l’une contrariait l’autre. Mais au-delà, puisque apparemment, je n’étais pas l’homme à femmes que tous les hommes se plaisent à croire ou espérer qu’ils sont, la perspective de répéter pour les prochaines années ce que j’avais vécu les quinze années précédentes, et la certitude que ça ne pourrait qu’aller en empirant, me convainquit de trouver très vite un travail rémunérateur.

 

On a coutume de croire, de penser que les traders, les opérateurs de la bourse, les banquiers, comme les trafiquants de drogue et les escrocs sont les seuls qui peuvent gagner rapidement des fortunes. Encore faut-il avoir le goût des chiffres et des statistiques, la carte de crédit bestiale, le billet chevillé, un goût cannibale pour les sommes stratosphériques. L’argent est aride, impersonnel. Sa jouissance est sensuelle mais son acquisition, sa cooptation dans ce contexte est mortellement ennuyeuse. Je le sais, certains de mes patients sont dans la finance.

Je commerce très volontiers avec mon prochain, mais je n’ai pas ce goût de l’abstrait qu’est l’argent pour l’argent. En gagner est un plaisir éphémère qui ne peut pas être une fin.en soi. Il ne masquera jamais l’immense ennui, la vacuité objective de sa nature réelle. Sans rien y investir d’autre que l’achat d’une nouvelle voiture, il nous renvoie à cette incapacité que nous avons à nous dépouiller du superficiel. Et je ne parle pas de retour aux sources, ou alors les nôtres propres. Ce qui nous constitue, tout ce qui nous constitue. Ce que nous aimons et chérissons, de nous ou du monde, ce que nous mettons en valeur, ou ce que nous cachons, haïssons, faute de le comprendre et l‘accepter. L’essentiel, c’est-à-dire nous-mêmes, sans rien en rejeter. Ni n’en concéder à la société. Libre.

Il y a bien d’autres professions qui permettent sans doute de gagner rapidement et beaucoup, j’en envisageais plusieurs, comme la publicité. Mas ce sont des métiers de carrière, de rencontres, d’opportunités et d’opportunisme. Je n’avais plus le temps, ni même l’envie. Non, à ma connaissance, il n’y a pas plus rapides moyens de gagner de l’argent régulièrement qu’en ouvrant un cabinet de psychologue-psychanalyste, clinicien (s’il vous plaît).

Cinquante euros la séance à raison de disons quatre séances par jour, cinq jours sur sept, mille euros par semaine, quatre par mois, plus le demi salaire de la clinique privée qui m’emploie, mille six cent soixante-sept euros parce que j’ai un diplôme et une thèse publiée, que personne n’a lue du reste. J’avoue que c’est mon ex femme qui m’a donné l’idée. Ce titre, ce métier. Bien involontairement du reste. Je n’ai plus aucun contact avec elle. Mais c’était la spécialisation qu’elle avait choisie d’exercer quand on s’est rencontré. Ce que j’ai fini par trouver amusant à force de la connaître. Elle qui avait un intérêt si superficiel des autres, si plein de préjugés. Elle dont l’empathie ne pouvait s’exercer qu’avec ceux qu’elle jugeait au rang des victimes bien entendu innocentes. Sa vision si judéo-chrétienne du monde qui épousait pourtant si mal ses conceptions athéistes. Comme c’était savoureux de se dire finalement qu’on lui confiait des peines, des drames, des personnalités qu’elle ne comprendrait jamais. Qu’elle était même parfaitement incapable d’atteindre. Et qui ainsi, pour autant qu’ils fussent réellement malades, ne guériraient jamais.

 

La philosophie de la médecine moderne n’est pas de guérir mais de soigner. La nuance se mesure au nombre de consultations pour un même patient. Selon le principe cher au bien aimé Docteur Knock. Et sur ce sujet Freud a inventé la quintessence de cette philosophie. Une manne fabuleuse dont les mécanismes même sous entendent qu’on ne guérit pas, jamais, que ce n’est même pas la question, la question est d’aller mieux….

Mais ne préjugez pas de mon avis au sujet de mes confrères, ou même des intentions portées par Freud, Charcot, ou les autres. L’aspect financier est secondaire pour la plupart et fortuit dans l’histoire de la profession.  Nombre de mes collègues pensent réellement être utiles sinon indispensables. Souvent ils s’investissent tellement, mettent tant d’énergie à soulager les peines qu’ils finissent par s’oublier, ressembler à leurs patients. Quand leur égo n’explose pas en sentiment d’omniscience. L’argent est secondaire, dans l’église lacanienne il s’agit même seulement d’un levier psychologique. Une façon de sacrifice finalement au Dieu du « je vais mieux ».

Mais quoiqu’il en soit, les faits sont là, il est convenu que je ne suis pas obligé au moindre résultat. Mieux, qu’en dépit de mon diplôme, de la certification de mes confrères, de ma réputation, de mon excellence, l’état de mon patient puisse empirer jusqu’à commettre l’irréparable ou bien terminer en pavillon. Qui puis-je après tout, les psychiatres prescrivent bien des ordonnances pleines de posologies prévenant de possibles envies de suicide. L’industrie pharmaceutique nous bombarde de métaux lourds. Et les hôpitaux sont des foyers naturels d’infection. De facto, et en dépit du fait qu’un individu paye pour me confier son intimité, pour que j’écoute ses secrets les plus verrouillés, je suis dégagé de toute responsabilité sur ce qu’il en résultera. Mieux qu’un chef d’état, un banquier ou un flic, puisqu’à moins de sortir franchement des lignes, ma méthodologie, mon travail ne sera jamais remis en question. Tout au plus accusera-t-on la profession dans son ensemble. Les psychiatres, les psychologues se trompent, ne réussissent jamais rien, combien de fois entend-on cette affirmation ? A chaque fait divers, récidiviste en cavale, tueur en série improprement libéré par un collège de doctes confrères. Pourquoi aller contre le sens commun ? Il est d’une bêtise si confondante.

 

Je suis toujours épaté quand je lis les rapports de mes confrères, que j’écoute leur analyse d’un patient, d’un comportement, quand je les observe dans leur interprétation d’une psyché. Aussi épaté de voir ce que le grand public en fait, tout ce verbiage entendu, admis, jamais fondamentalement remis en question, le complexe d’Œdipe, le narcissisme, le rapport anal, les traumas enfantin, le moi, le ça, le subconscient et l’inconscient…. Que sais-je. Toutes ces choses qui passionnent tant les magazines féminins, et à heures dites les journalistes tentant de cerner une personnalité qui en réalité ne les intéresse pas. Ces mots pour un autre. Cette construction intellectuelle fabriquée autour de la médiocrité, de la faiblesse, de la stupidité, de nos lâchetés et nos peurs chimériques. De notre irréparable séparation, de notre fondamentale solitude. Mes patients en sont les premières victimes. Leur ignorance du sens exact de ces termes les fourvoient le plus souvent dans une observation complaisante d’eux-mêmes, les persuade, sans que je n’ai rien à suggérer, de leur incurabilité intrinsèque. Et ils se sentent si soulagés quand je pointe du doigt pour eux ce qu’ils espéraient que je nomme, qu’ils voudraient me faire croire qu’ils sont réellement venus pour se soigner, voir guérir quand bien même il est socialement convenu que c’est impossible. Et surtout qu’il est entendu qu’ils ne le veulent pas. Ils veulent qu’on engage leur enfance dans la balance, leur éducation, leurs parents. Ces phobies courantes qu’ils ont appris à cultiver sans vraiment se demander s’ils avaient réellement peur de vieillir, de perdre, d’être rejeté, ou de réussir, s’ils pensaient réellement que leur existence valait le coup qu’on la sauve. Eux, qui pour la majorité ont épousé, fait des enfants, rempli leur vie de choses, d’objets, d’ambitions, de rêves pour mieux se cacher de tout à commencer du tribunal de nos intimités. Le fabuleux mensonge de la médiocrité humaine répété, marchandé, détaillé par un lexique savant et contradictoire. Après tout Freud cherchait moins à guérir l’hystérie qu’à la comprendre. Comprendre son cheminement comme d’une affaire inéluctable, aussi logique et quantifiable qu’un procédé chimique. La comprendre comme on essaye de saisir le mal et les intentions de Dieu dans cette invention.

 

Etrange procession d’ailleurs à laquelle nous invitent ici les religions, le libre-arbitre. Le mal n’existant que comme un choix qui n’en est pas. Le libre-arbitre, ce chantage affectif d’une divinité jalouse de son pouvoir, craintive même. Quel besoin y a-t-il à la tentation sinon celui d’une preuve d’amour ? Et implicitement la peur de le perdre, la peur de l’échec. Quel est donc ce besoin pathologique d’adoration qui propose à sa créature la soumission ou le bannissement ? La perte de contrôle. Voilà tout le secret.

Les hommes ont créé leur dieu à leur image après tout, et c’est bien ça qui les terrifie la plupart du temps. De perdre le contrôle. De leur propre vie mais surtout de leur raison. Ou ce que le monde interprète comme tel. Et ils viennent me voir pour que je les rassure, que je les conforte dans leur mensonge.  Les aide à croire que ce sont bien leurs parents, leur éducation, ou leur rapport à la solitude, au couple, à la maternité que sais-je qui les fait souffrir ainsi. Non pas le carcan de leur lâcheté, de leur médiocrité qui les empêche d’exprimer la nature réellement malveillante de leur âme. La pureté, la crudité magnifique de la bestialité qui sommeille en tous.

 

Elle s’exprime souvent par bribe, intermittence, le temps d’une fulgurance de notre esprit, d’un rut. Invité dans la sexualité comme un animal tenu en laisse, autorisé. Nous échappe à l’heure du lynchage, physique ou moral d’une victime choisie. Et bien entendu est le corolaire des comportements asociaux, du crime, de la guerre, et de tous ces motifs que nous trouvons pour laisser notre réelle nature s’exprimer. Qu’est-ce qui me séparait dans l’absolu de franchir les frontières de mon couple sinon la peur, la reconnaissance en moi de ma propre bestialité ? Aurais-je montré tant de complaisance, de patience, et finalement de lâcheté si le crime avait été légal ? Si le meurtre avait été moralement accepté. Je n’avais pas de raison me direz-vous. On ne massacre pas son prochain parce que l’on ne sait s’en séparer, il ne s’agissait pas d’infanticide, je n’étais forcé en rien sinon par mes propres turpitudes. Je le concède, si toutefois l’on omet le fait que ce genre de prison se fait à deux. Que ma lâcheté n’était que le reflet de la sienne propre, sa symétrie. Je n’étais pas plus un époux satisfaisant qu’elle n’était pour moi autre chose qu’un refuge. Je n’ai à ce sujet pas la moindre illusion. J’assurais simplement le verni cosmétique d’une figure rassurante. L’image du mari aimant, couvrant sa femme de fleurs et d’attentions, bandant avec générosité, les couilles toujours prêtes à satisfaire ce qu’elle prenait pour une fonction inhérente à notre statut, et non comme un plaisir, une liberté, le fruit réel du désir. Pour le reste je n’étais pas là. Je faisais semblant, je vivais ailleurs, dans ma tête, et non seulement elle le savait parfaitement, mais elle s’en satisfaisait. Au moins je ne venais pas la déranger dans la sienne. Implicitement son comportement était vis-à-vis de ma vie, ma vie propre, celle que je refusais de vivre, aussi criminel que le mien. Elle participait, s’invitait même à ce lent suicide. Mais après tout elle n’était pas assez intelligente pour espérer autre chose d’une union. On tue bien souvent pour moins que ça. Pour des affaires encore plus médiocres, encore plus vulgaires. Et dans notre bestialité, si nous n’osons jamais nous en réjouir, ou l’envier, nous l’acceptons.

 

C’est un phénomène qui m’a toujours semblé curieux pourtant. On accepte qu’un homme puisse en tuer un autre pour le tarif d’une montre, que des nations entières s’entre massacrent au nom d’une idée qu’on aura tôt fait de relativiser le conflit oublié. On admet l’indicible pour des motifs insignifiants, grossiers, asymétriques, sans l’ombre d’un début d’harmonie ou de goût, mais tuer au fait qu’une personne soit mal élevée, grossière ou simplement assommante de platitude nous semble… comment dire ? Dément.

–       Je crois que je me condamne.

–       Condamne pourquoi ?

–       Le mariage de mes parents a été un échec, je répète le modèle je suppose.

–       Vous considérez-vous comme un échec ?

–       Je ne me considérais pas comme une réussite, je ne serais pas là sinon nan ?

Vous voyez ce que je veux dire ?

–       Ressentir le besoin de parler avec une personne neutre, d’être entendu sans être jugé n’est pas la manifestation d’un échec mais d’une difficulté. Les difficultés nous en avons tous.

–       Oui, mais tout le monde n’a pas besoin d’aller voir un psy.

–       Qu’en pensez-vous ?

–       De quoi ?

–       De votre besoin. Est-il réel ou est-il induit par cette impasse que vous vivez avec votre mari et n’arrivez pas à dépasser ? Pensez-vous réellement avoir besoin de quelqu’un d’autre que vous à ce sujet ?

–       Je suppose, sinon je viendrais pas non ?

–       Je ne sais pas, je vous pose la question.

Pour la toute première fois de sa séance elle a prit le temps de réfléchir avant de répondre. Et a fini par pouffer.

–       En tout cas vous serez bien le premier psy à me dire que je n’ai pas besoin de lui.

Merveilleux, elle avait presque compris ce que je venais de lui dire.

–       Je n’ai pas dit que vous n’aviez pas besoin de ces séances. J’ai demandé si vous, vous pensiez en avoir réellement besoin.

 

Une des premières vérités de mon métier, un des piliers de son église est d’admettre que le patient n’est pas curable tant qu’il ne reconnait pas lui-même sa maladie. Tout mon travail consiste finalement donc à faire accepter à mes malades qu’ils le sont bien. Si je me contentais d’un cynisme à la portée d’un humoriste cathodique, je dirais que c’est un bon moyen pour se faire une clientèle rapidement. Certes… ou bien une manière d’accumuler les fâcheux, les obsédés du contrôle, les maris terrorisés par des femmes abonnées à Psycho Magazine, et les authentiques malades s’essayant à un nouveau cabinet comme on teste un restaurant. Le monde est rempli de malades imaginaires ou non qui ne demandent qu’à se trouver un médecin complaisant. Peu importe d’ailleurs si le terme « clinicien » les induit en erreur. Je n’ai aucun titre médical réel, aucune compétence certifiée par des données scientifiques tangibles. Je ne suis d’ailleurs donc même pas payé pour guérir, comme est supposé le faire un médecin, mais pour écouter, aider, assister, comprendre….

Etait-ce l’intuition des hospitaliers du début du XXème siècle ? Que l’ère de l’industrie, l’épanouissement de la classe bourgeoise, comme prolétaire, et des idéologies matérialistes nous rendrait sourd à l’esprit des autres ? Que la folie, traitée par le passé comme une manifestation du diable, une tentative tellurique de contrarier le plan divin, serait désormais délibérément ignorée. Abandonnée à d’autres préjugés, moins portée sur le bûcher que sur l’eugénisme ? Etait-ce leur façon de vouloir croire encore en l’homme ? De penser que tout le monde était réformable aux normes admises ? Que peut-on faire d’un schizophrène avéré, d’un autiste lourd, d’un individu atteint du syndrome de Picca ? Quel espoir pour un être qui se barbouille de merde chaque fois qu’il est laissé seul ? Il n’y en n’a aucun. Il n’y a que les balbutiements d’une médecine moins vouée à guérir qu’à soulager. L’industrie chimique et les expérimentations alternatives. Il n’y a en somme qu’une prison à vie, entouré de matons en blanc.

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