7 Psychopathes, travail d’auteur

Il y a des films comme ça dont on n’attend strictement rien. Le titre, les acteurs, et même les extraits, tous les codes d’une énième tarantinerie sont là. Woody Harrelson dans son rôle récurrent de border line marrant. Colin Farell dans celui du beau tourmenté et l’incontournable Christopher Walken et sa tête incroyable, son charme venimeux porté par toute une tripotée de rôles d’homme dangereux ou cinglé, ou les deux. Enfin il y a Sam Rockwell lui aussi bien abonné au rôle de cintré. Et l’histoire en gros n’est pas beaucoup plus originale, un scénariste cherche des idées pour un film avec des psychopathes, son meilleur copain va finir par lui en faire rencontrer. Si je vous dis d’ailleurs que ce meilleur copain l’est lui-même, psychopathe, vous n‘êtes même pas surpris. Au vu de la bande annonce vous vous attendez à passer une soirée film/bière/pizza, rigoler entre deux coups de feu, pendant qu’une bande de tueurs improbables disent des banalités marrantes en massacrant leur prochain. Les mauvais cinéastes comme Guy Richie, et les mauvais scénaristes, n’ont retenu de l’univers du réalisateur « hot » du moment ces seuls aspects : beaucoup de violence, des dialogues marrants, des situations décalées. Donc, en apparence c’est exactement ce qu’on nous donne à voir et à penser en premier lieu. La première scène renvoie directement à la conversation type dans une tarantinerie, deux tueurs qui  ont une discussion décalée juste avant le bain de sang.

seven-psychopaths-tom-waits-rabbit

L’angoisse de la page blanche, ou presque

 Colin Farell interprète donc un scénariste alcoolique, ami d’un comédien tellement limite que personne ne veut de lui sur les plateaux. Il cherche à écrire une histoire avec des psychopathes mais veut sortir des clichés habituels. Il a une idée vague de tueur bouddhiste qui ne tue personne mais pas la moindre  quant à l’histoire, la narration, mais il a un copain qui nourrit son imagination. Il lui raconte l’histoire du quaker, que l’auteur va finir par raconter à tout le monde comme s’il l’avait écrit –un quaker se suicide pour poursuivre un salopard en enfer qui s’est lui-même suicidé pour lui échapper et aller en enfer, où il pense qu’il ne verra jamais le quaker-. Et toujours dans l’idée de nourrir son scénario, voir espérer l’écrire avec lui et y jouer un rôle, le copain lui parle de l’As de Carreau, un tueur qui n’élimine que des personnalités de la mafia. Evidemment l’auteur adore cette idée.

Par ailleurs l’ami, Sam Rockwell ici, gagne sa vie en enlevant des chiens, et en  les redonnant contre récompense. Il est aidé d’un vieux complice, Christopher Walken, dont on imagine volontiers un passé de criminel. Walken visite régulièrement sa femme rongée par un cancer, et globalement a l’air d’un vieux voyous à la retraite que sa femme essaye de poser. Mais un jour ils enlèvent le mauvais chien, et c’est ainsi que débarque le quatrième psychopathe de service (Woody Hallerson) un gangster sans scrupule qui lance ses hommes à la poursuite de son chien. Pendant ce temps l’auteur lutte comme il peut avec son problème d’alcool qu’il nie bien entendu, se dispute avec sa femme, et raconte son histoire de quaker à tous. Et son pote, toujours dans le souci de bien faire, de passer une annonce dans le journal type « vous êtes psychopathe, racontez-nous votre histoire ».

C’est ainsi qu’il rencontre le personnage interprété par Tom Waits (toujours aussi excellent acteur que musicien) un mixte entre Dexter et les (authentiques) tueurs de la lune de miel. Un assassin de psychopathe faisant équipe avec une femme, qu’il finira par quitter, effrayé par sa rage, au demeurant le plus grand regret de sa vie.

seven_psychopaths_rect

Ecrire, un boulot schizophrène

Mais en réalité, sous les apparences d’une énième bouse rigolote avec des personnages bigger than life, Martin Mc Donagh, auteur de théâtre, et réalisateur déjà de l’excellent Bon Baiser de Bruges, nous livre une réflexion pointue sur le travail d’auteur. Dans la même veine qu’un scénariste comme Shane Black, avec Kiss Kiss Bang Bang, c’est une réflexion sur le cinéma hollywoodien, autant que sur le boulot d’écriture qu’il se livre, le cinéma regardant le cinéma, et se foutant un peu de ses tics. Ainsi Rockwell de ricaner : « il est vrai qu’au cinéma on n’a pas le droit de tuer des chiens, seulement des femmes. »  Et le personnage de Farell de rejeter une à une les idées déjà vues maintes fois dans un film de genre, pour tenter d’avoir une vision neuve d’un sujet qui ne l’est plus.

Vous savez compter, nous avons donc avec Tom Waits, plus un personnage fictif de vietnamien vengeur dont le scénariste ne sait trop quoi foutre, six psychopathes… Car naturellement le 7ème, et sans doute le seul de la bande, c’est l’auteur lui-même. Je ne sais pas si ici un spectateur qui n‘a jamais écrit une histoire saisira bien le fond de l’affaire. A un moment du film, le scénariste et ses deux amis, Walken et Rockwell, décident d’aller dans le désert pour chercher des idées et écrire l’histoire, et c’est ici, dans ce cadre abstrait du désert, que j’ai été attrapé par l’évidence, j’avais l’impression qu’on décrivait ma propre imagination au prise avec ses personnages. Ce que l’on voit à l’écran ce n’est en réalité pas un auteur qui cherche des idées avec des potes, mais un auteur qui a une relation presque tangible et plus réelle avec les personnages qu’il a en tête. Il y a Rockwell qui est à la fois la bonne et la mauvaise conscience du scénariste, et débarque au milieu de ses idées pour se foutre de sa gueule.  Et Walken, un genre d’extrémiste bienveillant et sage qui lui donne confiance et le pousse à explorer son sujet dans le sens humaniste qu’il veut lui donner.  C’est le processus créatif mis à nu. Les personnages prennent quasiment chair, on leur tape la conversation, ils sont nos amis intimes, et on préfère souvent leur « présence » à celle beaucoup plus fade du genre humain qui nous entoure.  Ils nous font rire, se moquent parfois de ce qu’on écrit, nous tirent même des larmes parfois, et pour tout dire, ils semblent quelque fois bien plus réels que le monde qui nous entoure. Plus ils ont d’épaisseur humaine, plus ils sont riches de ce sel là, plus leur présence devient essentielle, autant à celui qui les a créés qu’à ceux qui les lisent ou les voient au théâtre et au cinéma.  Comme l’histoire parle aussi de vieillesse et d’amitié, on sent osciller sous les personnages écrits, pas seulement les artefacts de l’esprit de l’auteur, mais également les personnalités de véritables individus avec qui le réalisateur et scénariste du film semble rendre un hommage en forme de private joke. Ce qui est du reste le propre des personnages réussis, à la fois d’emprunter au monde réel, et d’avoir une telle épaisseur qui leur manque à pleine plus que de la chair pour exister complètement. Ce que s’évertue d’ailleurs à faire les comédiens, qui doivent, comme le racontait une fois Vin Diesel, passer ensuite par un processus de « nettoyage » afin de ne pas laisser un personnage vampiriser leur vie courante. Et si parfois la narration semble perdre son propre fil, et bien c’est parce que c’est exactement ce qui se passe dans les méandres d’un auteur.

7-Psychopaths-120921-02-700x466

Le film qu’ont détesté Télérama et les Inrocks

Au bout du compte, en partant sur le postulat classique du film branché, avec un casting en or massif, on débarque dans un film à la fois drôle, émouvant, frôlant parfois les limites de l’abstraction (tel que ça se passe dans la tête) avec cet aveu indirect que parfois les personnages prennent le pouvoir sur une histoire (« cette histoire se finira mais à ma manière » explique Sam Rockwell). Mc Donagh qui a fait jouer Walken au théâtre lui offre ici un rôle qui repose à la fois sur l’idée d’un vieil homme qui dit adieu à sa vie que sur l’imagerie de Walken lui-même. Se permet de faire parler Farell sur son côté alcoolo auto destructeur bien connu du monde du cinéma et donne à Rockwell un rôle de lutin facétieux et dangereux qui n’est pas sans rappeler le personnage curieux qu’il interprétait dans Confession d’un homme dangereux. C’est du reste un peu le même postulat que le réalisateur avait suivi dans Bon baiser, partant d’une histoire de tueur à gage décalé, pour terminer sur une réflexion sur la vie et la mort, avec un Farell toujours auto destructeur.  Le film est déjà visible en streaming, mais pouvez attendre le 30 janvier date de sortie officielle. Et puis un film qui est qualifié de prétentieux par les Inrock (…) et détesté unanimement par Télérama, Positif, TF1 et le Figaro ne peut forcément qu’être un film parfaitement respectable.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s