SMP Thank you Mister Bin Ladin 3.

A ce stade de la journée tu te dis que t’as épuisé tout le stock de farces, insister ça ferait trop. T’avais neuf vies, t’es passé à trois, faut pas abuser de la rigolade. Pas de bombes jusqu’à Samarra, pas de pistoléros halal pour nous souhaiter la bienvenue en ville, comme du velours. Alors tu commences à reprendre confiance et t’as tort. T’arrives devant une grosse bicoque grise avec une enceinte en béton et barbelés, des mecs nous ouvrent la grille. Barbes, lunettes de soleil à la nuit tombée, teeshirt et jean, PM à l’épaule, tronche de robot… super nous voilà dans un des quartiers généraux de nos potes de la CIA.

–       Pute vierge ! s’exclame Gaston en voyant le matos dans la cour.

Antennes relais comme à la NASA, camion transmission sorti d’un film de science-fiction, des centaines de caisses de munitions, des flingues partout, le tout dans une cour qui doit pas dépasser les deux cent mètres carrés. Par la porte d’entrée on peut apercevoir un hall éclairé façon aquarium avec des dizaines d’ordinateurs allumés sur des enfilades de tables sur tréteaux. Il y a des gus qui vont et viennent à l’intérieur, des civils, des militaires, tous l’air vachement occupés comme s’ils allaient faire décoller une fusée pour Mars. Quand je pense au matos qu’on avait au 13 alors qu’on était censé être à la pointe du renseignement militaire… Faut voir que nous autres, jusqu’à la 1er Guerre du Golfe on n’avait même pas de satellite dans le ciel assez correct pour distinguer un camion à frite d’un char blindé. C’est Tonton qui nous a équipés quand il a vu les jolies images en couleurs des ricains. Mais on en a que trois engins dans le ciel nous, les ricains ils en ont trente, et tous les ans ils te sortent une nouvelle génération. Nous autres c’est Hélios et ses variantes, point barre. En gros on n’est pas aidé. Le chef de groupe qui s’appelle Chief Squadron et rien d’autre, nous dit d’attendre dans la cour et se barre avec les caïds à lunettes. Quelque part par un soupirail un type se met à hurler le nom d’Allah, sur tous les tons de la gégène, l’ambiance… Ça me rend nerveux toute cette merde, je m’en allume une pendant que les autres cousins parle entre eux. Ils déblatèrent sur leur performance autoroutière, comme des gosses qui se raconteraient leur dernière sortie à Disneyland.  A les écouter on dirait que c’est la première fois qu’ils jouent à rock in the cashba, ils en reviennent pas de leur puissance de feu, je vais finir par comprendre pourquoi plus tard, quand on repart finalement, et toujours à quatre véhicules comme un putain de convoi de la mort.

En fait ils savent pas vraiment si Dark Vador est là-bas, ou non. Les mecs de la CIA d’ici ont eu un tuyau, avant de risquer l’hallali, ils veulent être sûrs. Alors en théorie on est censé se pointer en sioux, se faufiler, fureter, et en gros se planquer en attendant que le faisan sorte du bois. On doit rien faire si jamais on le voit ou on le sent, juste appeler la cavalerie. Sauf que je sais bien que s’il a le moindre soupçon Chief Squadron voudra se le payer tout seul. Ouais, je dis bien en théorie… parce que le mode sioux ces mecs là ils en ont une version télé. Ou plus exactement chasse, pêche et tradition vu qu’on dirait qu’ils sont à la chasse au caribou dans les rues de Samarra,. Ils font quoi ? Ils roulent au pas en matant salement tout le monde. Et puis quand on arrive dans la zone, ils sautent de voiture, claquent les portières, branchent leur pétard, font claquer les culasses et les chargeurs, enfilent leurs lunettes de vision nocturne et hop passe en mode silencieux en se faisant des gestes comme dans films. Autant dire qu’à ce stade, dans un pays en guerre, les insomniaques sont au courant que ça va friter, et les autres en train de se réveiller. Pour le déplacement en plus, ils sont trop fortiches. Ils passent d’un bond d’une porte à l’autre pour rester à l’abri dans une rue déserte, étroite et où de toute manière on les repère au bruit que fait leur brélage. Moscou me regarde sans dire un mot mais j’ai pas besoin de traduction, on est tous les trois dans la merde et il y a plus qu’à espérer que le tuyau soit crevé et que surtout on ne tombe pas sur un barbu…

Ces mecs ont tout le matériel mais pas la moindre idée de ce qu’ils font. Qui a engagé ces guignols ? D’après Gaston, qui me racontera ça plus tard, ça toujours été comme ça dans ce boulot. Avant, au temps des Bob Denard, quand on recrutait, il arrivait régulièrement de se retrouver en compagnie de branquignoles ayant vu trop de films ou lu trop de récit guerrier, pas la moindre expérience, et devenant rapidement des voyous armés au milieu d’une guerre civile. D’ailleurs Denard lui-même n’avait d’expérience que celle de la libération et pas le moindre grade. On aurait pu espérer qu’avec l’avènement des SMP ça se professionnalise un peu, ce qui a bien été le cas. Mais le principe d’une entreprise privée étant de faire des bénéfices, la moyenne employée sur le terrain n’a de l’expérience des armes que celle apprise dans la police. Pour la bonne et simple raison qu’un ancien Delta Force avec toutes ses compétences ça coûte cher et que dans le contexte on préfère l’employer soit à la formation, soit à la seule protection des grosses légumes. En fait, on l’apprendra plus tard par Fazir, sur les douze mecs, huit sont d’anciens flics de Chicago, inspecteurs à la criminelle, shérif, ou chief détective à l’inspection générale, et que les autres sont d’anciens formateurs de la NRA, tous issus d’un club de tir ou d’un autre, et pas la plus petite formation militaire autre que celle qu’on leur a dispensée avant de partir, trois semaines au centre d’entraînement de Blackwater. Et visiblement ils n’en n’ont retenu que le côté Rambo.

L’ennui avec le matériel militaire, en dehors des armes, c’est qu’il demande toujours une certaine habitude pour en faire usage correctement. Des lunettes de vision de nuit sont tout à fait utiles mais quand on ne s’est jamais durablement déplacé avec, elles paraissent un peu encombrantes au visage. Sans compter qu’elles n’offrent jamais la même vue globale qu’on pourrait avoir en plein jour, on voit en vert. Leur fonctionnement repose sur une optimisation des sources lumineuses disponibles la nuit. Plus la source est elle-même optimum, moins en réalité on voit. Ce ne sont pas des lunettes faites pour un éclairage de ville par exemple, même si cette ville est comme celle-ci au trois quart plongée dans le noir. Un seul lampadaire peut complètement aveugler une zone. Bien entendu, ces machins intelligents se règlent sur l’intensité, jusqu’à un certain point, et ce n’est pas immédiat. Pas plus qu’une pupille peut immédiatement faire le point quand soudain une porte s’ouvre, éclairant violemment les Rambo qui passent. Et c’est comme ça qu’on passe d’une opération commando foireuse, à une catastrophe.

Consigne de sécurité élémentaire numéro un dans un déplacement, à moins d’avoir une cible identifiée en vue, le doigt jamais sur la détente. Deuxième consigne, si l’arme possède un sélecteur de tir, le garder en position coup par coup, au pire rafale de trois. Pas sur tir continu. Sans quoi vous avez 25 balles de calibre 5,56 qui vont s’éparpiller selon leur nature particulière dans le petit corps d’une fillette, et diversement dans le hall derrière elle, traversant les murs comme du beurre et pour certaines, la tête du grand-père qui dort là. Troisième consigne de sécurité élémentaire, quand vous portez des lunettes de vision nocturne, ne jamais regarder directement une source lumineuse du type ampoule de 100 watts. Sans quoi vous vous retrouvez aveugle pendant quelques secondes, et au lieu de réagir correctement, vous allez percuter votre voisin que vous n’avez pas vu et qui se trouve à peu près aussi buse que vous sur la question militaire. Il a aussi le doigt sur la détente, son arme sur rafale de trois, et pim pam poum, l’aveugle se retrouve estropié à cause de son pote qu’il a bousculé.

–       CIESE FIRE ! CIESE FIRE ! hurle le Chief Squadron.

Consigne ultime et élémentaire également, et celle-là elle est pour nous, avant de partir à l’aventure dans une ville hostile par nature, s’assurer que ses compagnons de voyage ne sont pas des foireux de première main.

Parce que quand les parents de la petite se pointent, ainsi qu’une bonne moitié du voisinage, tu te retrouves dans la situation inédite pour toi de devoir cavaler devant une meute de civils en furie, avec un blessé, tandis que tes petits potes canardent au hasard. Ils espéraient sans doute que les 4×4 allaient nous sauver les Rambo, mais ils ont oublié qu’ils sont dans un pays non seulement en guerre, mais qui est en train d’attirer comme des mouches tous les dingos de la planète ayant un compte à régler avec l’Amérique et l’Occident en général. Donc quand on arrive les cocktails Molotov pleuvent d’un peu partout, se mette à cramer sur les Mitsubichi, et comme nos indomptables connards à gâchette ont peur du feu, ils essayent de se replier vers une maison en défonçant la porte tout en rafalant en continu les toits d’où partent les bouteilles. Les occupants de la maison se pointent, les femmes hurlent, les hommes hurlent, et bien entendu tu as là l’adolescent de service, en révolte contre le monde entier et les ricains tout spécialement, qui sort la kalach familiale et dégomme un des Rambo. Les autres évidement répliquent, à trois, dans un couloir d’un peu plus d’un mètre vingt de largeur sur trois mètres de profondeur, comptant, en plus de l’ado, deux femmes, un homme d’une soixantaine d’années, et cinq Rambo plus Gaston et moi…

Heureusement quand le monde devient un peu plus fou que d’habitude, on peut compter sur d’autres fous, totalement inadaptés à la vie courante mais qui se sentent normalement à leur aise dans le chaos. Moscou fracasse une des vitres d’un 4×4 en flamme, ouvre la portière de l’intérieur, passe derrière le volant et nous hurle de nous pointer. Bon, ces bidules sont assez gros pour contenir huit bonhommes format US, à quinze, dont désormais un tué et deux blessés depuis la dernière fusillade, c’est étroit. Le 4×4 est en feu, la température à l’intérieur est montée comme dans un four, mais tant que les flammes n’ont pas encore rongé les pneus, Moscou peut faire marche arrière, un tête à queue et nous sortir de là pendant qu’on nous arrose joyeusement.

Bon, il faudra quand même compter avec l’intervention de la cavalerie US qui n’est heureusement jamais loin dans ce pays, et on rajoutera une dizaine de cadavres à cette fantastique soirée pleine de rebondissements riches en émotions. Le lendemain, et toute la semaine, pas un mot dans les médias locaux ou internationaux sur la petite sauterie. Les anciens flics ont tous été évacués de Samarra et à ma connaissance, à part le Chief Squadron, évacué d’Irak également. Surtout quand un responsable d’Halliburton exige que nos lui expliquions ce qui s’est passé. Si on peut rendre service… pour le capitaine qui a eu cette fabuleuse initiative, il en chie tellement sous lui de ce qui se passerait si sa hiérarchie apprenait la bavure (au décompte final il y aura trente et un morts), que désormais c’est notre pute. Quant aux supers espions de la CIA, pas de nouvelle, même pas un petit mot doux, cette affaire n’a jamais eu lieu, ils ne savent même plus qui est Zarqaoui. Et pour cause… puisque pendant qu’on s’arsouillait à Samarra, ils l’ont volatilisé juste à côté de Bagdad… Comment se fait-il que des opérationnels de la CIA n’étaient pas au courant ? Si ça se trouve ils l’étaient mais voulaient quand même tenter le coup avec leur info bidon.

Oncle Sam a compris la leçon depuis le Vietnam, c’est la seule qu’il a retenue, ils tiennent les journalistes en laisse, mais dans ce genre de guerre chacun essaye de se servir de l’autre pour parvenir à ses fins. Alors le massacre finit par venir aux oreilles de la presse, Al Jaazira se met sur le coup, et le Département d’Etat se met en quatre pour trouver des coupables pas trop emmerdants. Mais à ce stade de l’affaire, on n’en a plus rien à secouer parce que Bob a retrouvé l’ami Stone…

Enfin retrouver c’est un grand mot. Le petit père s’est effectivement tiré chez la concurrence, et ils l’ont envoyé chasser des têtes au Kurdistan, à la frontière iranienne.

–       Cet enculé nous a vendu à Apple ! bouillonne Bob alors que je rentre dans la pièce avec une pleine caisse de Jack Daniel’s, cadeau du capitaine foireux

–       De quoi ? je demande.

Il m’explique. Pour retrouver notre pote, Bob est allé poser des questions au fameux Desmond qui se trouve être installé à l’hôtel où ont posé leur cul tous les journalistes accrédités d’Europe et d’Amérique. Et Bob a justement une copine reporter. Ces deux là s’aiment pour de vrai, aussi invraisemblable que ca soit de tomber amoureux au milieu d’un carnage. Alors quand Bob lui a causé de ce qui s’était passé, Ann a fait son enquête de son côté… et Desmond a reçu une visite. Le type travaille donc pour la boite de Job et l’idée c’était bien entendu d’avoir le fameux jeu avant les autres. Merde, on a risqué notre vie pour un putain de jeu vidéo. Et un jeu de quoi en plus ? Un jeu de guerre…

–       On peut pas laisser passer ca, annonce Moscou lugubre.

–       Et tu veux faire quoi ? demande Gaston, il est chez les indiens.

Je suis d’accord, on ne peut pas laisser ce connard s’en tirer comme ca. Dans ce boulot, trahir son employeur est une chose qui peut se produire. Un mercenaire travaille pour l’argent pas pour la patrie, une idéologie ou une cause. Enfin, sauf exception Gastonienne… C’est la loi de l’offre et de la demande, après chacun vois les choses comme il veut. Mais trahir ses camarades, risquer de les faire tuer, ca, c’est une règle, ca ne se fait pas. Jamais. Je mate la caisse de Jack.

–       Attends, j’ai une idée…

Quand les gens pensent Irak, ils pensent systématiquement à Saddam, Al Qaïd, au pétrole et à la famille Bush. Sans tout ca, si Prescott Bush ne s’était pas lancé dans les affaires, cette guerre n’aurait jamais eu lieu, et un certain nombre d’autres non plus. Mais ils oublient tous deux éléments de taille, le Kurdistan et les deux frontières avec l’Iran et la Syrie. Le PKK et les kurdes en général ne sont pas les amis des turcs, qui sont les amis des américains. Mais en fait ils ne sont pas les amis de grand monde, en Iran, en Syrie, c’est le même mode qu’ailleurs, et ici même, après la 1er Guerre du Golfe, Saddam en a fait massacré parce que comme partout, leur indépendance n’arrange personne. Surtout si on redécoupe les frontières à leur avantage. Des millions de tonnes de pétrole iranien tomberaient naturellement entre leurs mains. Le carnage qu’a commis Saddam a été un genre de coup de pouce pour eux finalement, le Kurdistan est passé au statut de région autonome, reconnu par la communauté internationale comme on dit, à savoir les yanks et l’europe trop contant de faire chier l’As de Pique. Du coup ils sont d’accord pour aider les ricains ici, sans trop croire à leurs promesses, tout le monde sait ce que vaut la parole des grandes puissances. Les brits ont fait le même coup aux karènes, et au Vietnam, les Hmongs ont été les pigeons de tout le monde. Mais le problème c’est que la guerre est un bon prétexte pour les voisins d’envahir le territoire. Les syriens, les iraniens, les turcs et tous les djihadistes en veine de carnage. C’est la fête par ici, le chaos par intermittence. Raid de nuit, opération commando, massacre au petit matin… la région est branchée Force Spéciale et SAS. Ca passe les frontières en douce, se met au courant du programme nucléaire des uns, fourni des armes aux kurdes de Syrie, et à tous les mécontents du régime globalement. Ca fait tellement longtemps qu’ils veulent se faire El Assad… Et puis ca chasse aussi, le terro, et pour ca ils se font donc aider des kurdes. C’est des bons pisteurs ces mecs, des pointures et durs comme des cailloux, patient aussi comme des cailloux.

Dommage…

Ca fait deux jours qu’ils ont passé la frontière avec l’Iran, ils marchent en file indienne, espace réglementaire, ils ne suivent pas une piste, ils se rendent quelque part. On dit que Téhéran a installé des camps d’entrainement près de la frontière, pourquoi pas ? A 300 mètres ce sont des silhouettes humaines se découpant sur une ligne d’horizon trouble, on ne distingue aucun visage, tous enturbannés, des uniformes identiques, des armes couleur sable… A 500 mètres ce sont des pipes sur un stand de tir trop vaste, à peine des ombres naines se déplaçant sur un plan incertain. A 800 mètres c’est comme de dégommer des fourmis avec un arc. A 1200 mètres c’est abusé.

Dans la lunette de visée c’est des flocons dispersé dans le soleil. Gaston respire lentement avec le ventre, jusqu’à obtenir le calme complet. Je viens de lui indiquer la force du vent, la distance, l’air n’est ni trop lourd ni trop chaud, a vrai dire c’est le temps idéal pour ce genre de chasse.

Les flocons se dispersent. Le fusil claque, se ramasse contre son épaule, troisième cartouche engagée. Ils savent qu’ils ont déjà passé la frontière, en plein territoire indien, ils savent qu’ils sont dans la merde. Et il n’y aucune espèce de chance qu’ils ne nous voient jamais, même s’ils sont relié par satellite pouet.  Deux anciens du 13 ? Même pas dans tes rêves.

Le cinquième étui me retombe brûlant sur l’épaule, Gaston engage un nouveau chargeur.

Après on est allé à pied jusqu’aux cadavres, et on s’est filmé en faisant les barbus. J’ai décapité Stone pour le style, on a envoyé ca à l’agence… de la part du Vengeur masqué du Prophète Al Qaïda BP Kaboul en direct du Hezbollah cousin. J’imagine qu’ils ont gobé, on baragouine l’arabe Gaston et moi.

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