SMP – Thank you Mister Bin Ladin 1.

Mercenaries never die, they go to hell to regroup.

Bagdad, 14h et des décimales, chaleur de chien, le four, pas le cul d’un début d’ombre, et de la poussière, partout. En nuages filandreux qui couvent la rue, foulant les pieds, collant au visage, dans la bouche. C’est un peu radioactif, ça contient forcément des particules de pétrole, et peut-être même de chair humaine, c’est rouge brun, grisâtre aussi ça crache de partout alentours. Le paysage est sec, gris, dressé de petits HLM coiffés d’une forêt de paraboles, avec le linge qui sèche aux fenêtres, les rues jonchés de déchets.. J’attends, je suis posé contre une porte en métal chaud, calé dans le renfoncement, une casquette de baseball sur la tête. Tee-shirt et jean noir, Bushmaster M4A2 en bandoulière, prêt à l’emploi, le doigt le long du pontet. J’attends que mon client ressorte. Derrière moi, sur ma gauche, il y a une Mercedes blanche. Derrière le volant il y a un chauve avec une grosse moustache. On l’appel Taras, pour Taras Boulba, à cause de la forme de sa moustache, un afghan du nom d’Amar, ancien chauffeur de taxi à Kaboul, ramené dans les valises. Un fou furieux du volant. Un fou furieux en général. A côté, avec ses lunettes noires Porsche, sa gueule de tombeur latino, et son AR15, c’est mon pote Gaston, dit le Chinois.

En face, dans l’entrebâillement de la porte, je peux apercevoir le pied de Bob, Un british, notre N°3 de notre groupe de cinq, N°2 est là-haut avec le client, je sais pas ce qu’ils foutent. Notre colis est anglais, représentant d’une compagnie d’informatique d’après ce qu’on a compris, et dès qu’on l’a vu on a capté qu’on allait en chier.

 

Déjà il a débarque bourré, et direct collé à l’hôtel il a voulu qu’on lui fasse monter du sky et des putes. C’est pas notre boulot, mais c’est lui qui allonge après tout. Evidemment, il a trouvé le moyen de s’embrouiller avec les filles. C’est Viktor, alias Moscou, qui est allé voir. Il est redescendu avec une fille sous chaque bras, des chats sauvages. Deux slovènes, à peine 20 piges mais déjà teigneuses comme des routières. Viktor leur a filé 500 dollars à chacune, elles ont foutu le camp. Et puis ce matin il était encore bourré. Léger, mais il sentait l’alcool et avait l’œil pétillant du connard qui s’apprête à en faire une bien grosse. En fait, il l’avait déjà faite…

–       Eh mais c’est quoi ces conneries ?

Ça fait bien trois ans que toutes les compagnies du monde qui traitent avec l’Irak forment ou sont obligées de faire former son personnel. Il y a des consignes très simples, basiques à suivre, et l’une d’elles, évidente, c’est de faire profil bas. On a bien assez à faire avec les américains comme ça. Chaque fois qu’ils sortent c’est la fanfare. Alors pourquoi ce con avait enfilé un teeshirt Union Jack ? Et ce chapeau vieux rose, c’était nécessaire ? Il allait bosser ou il allait à la plage ? Gaston m’a jeté un regard, et puis je me suis retourné vers Taras qui a fait non de la tête. Marre de ces conneries, on est monté dans la bagnole, on a laissé le chauffeur s’en occuper. Taras est allé farfouiller dans le coffre, a trouvé un teeshirt noir XXL appartenant probablement à Moscou et une casquette qui avait été blanche dans une autre vie. Soit le Brit mettait ça, tout de suite, soit il restait à l’hôtel. Taras parle un anglais très particulier à base de beaucoup d’arabe et de pachtoune, d’un peu de français et de russe, et de quelques bribes d’anglais, le tout avec un accent qu’il espère américain… mais quand il donne un ordre, c’est de l’esperanto, la langue universelle, tout le monde pige. Il est pas particulièrement grand, sa moustache pas beaucoup plus furieuse que celle des 90% de la population des irakiens, mais il a un regard de dingue. Un regard qui donne la fièvre. En général on évite de l’emmener avec nous au PX, ou n’importe quel endroit où on pourrait se poser avec des mecs des autres boîtes. Il a tendance à rendre nerveux tout le monde, et cette manie de penser d’abord avec ses grosses couilles d’afghan avant de se demander si, par exemple, c’est bien raisonnable de faire chier un Navy Seal de deux mètres. On a vécu… on n’a pas aimé. L’anglais nous a regardés comme s’il y avait crime de lèse-majesté. Mais tu soutiens pas longtemps le regard de deux mecs qui ont l’air d’avoir un champ de mines dans les yeux et des flingues de compétition. Il a obéi, et il s’est même fait siffler par des Marines qui sortaient de l’hôtel en uniforme. Ce qui leur  a valu un geste qu’on aurait préféré pas voir, mais heureusement juste à ce moment-là Viktor et Bob sont sortis, et les Marines se sont sans doute dits que ça serait dommage de déchirer leur bel uniforme pour un anglais mal embouché. Moscou a dépassé la barre fatidique des deux mètres de onze centimètres. Cent quatre-vingt-huit kilos de barbaque et jamais de fonte. Des bras comme des tonneaux, des cuisses comme deux fois ses bras, des pognes d’ours transgénique. Bob, à part sa gueule de salopard  c’est les tatouages. Il en a jusque dans le cou. Un irlandais, ancien du Royal Airborn, qui déteste aussi bien les anglais que les américains, mais les anglais plus.

–       Et Stone ?

–       Le médecin est monté le voir, la grippe.

–       Putain…

La grippe ? Dans ce four du diable ? Explication, les PX et leur air climatisé limite frigo.

 

Et maintenant nous voilà à Sadr City, Chiite ville, le western qu’Oncle Sam veut mettre au pas, comme Saddam, ironie du sort… Qui est-ce que ce mec est venu voir exactement ? D’habitude les réunions de travail se déroulent dans la zone verte autant que possible, ou alors dans un hôtel, dans des lieux où l’on peut maximiser la sécurité. Qui est ce Saddam Haslim qu’il rencontre aujourd’hui ? Si on avait les moyens, de bons contacts, quelqu’un à la direction ancien membre du renseignement ricain, par exemple, ou un ex diplomate, peut-être qu’on aurait pu avoir des infos des loups-garous. C’est comme ça qu’on les appelle entre nous, la Wolf Brigade, comme disent les US, des paramilitaires chiites qu’ils ont formés contre « les terroristes ». Ici c’est leur fief, ils connaissent tout le monde, et en gros c’est la brigade de la mort locale, tu leurs mens pas, ou pas longtemps.

 

Mais faut pas rêver. On a signé chez Centurion… la pire boîte du marché.

 

Centurion c’est le bébé de mon ancien commandant, le commandant Franck David du 13ème RDP et Fazir Tchitaz, un homme d’affaire franco iranien qui gère les contrats, et nous dégotte plus souvent qu’à notre tour des boulots de merde. Essentiellement de la protection rapprochée de petits cadres, de petites boîtes sans moyen, venues racler les fonds de tiroir du pillage généralisé de l’Irak. Alors on rationne sur tout et on se démerde pour les kilométrages. La Merco a dépassé les cent milles depuis le siècle dernier au moins, Taras a beau la bichonner comme une femme, un jour elle nous panera en pleine fenouille. Quant au matos, c’est le nôtre, ou de la récup, ou alors le cadeau que tu te fais pour Noël quand t’es au front. Comme ce Bushmaster et l’AR15 que Gaston et moi on s’est acheté au PX avec toutes les options, visée laser, clip de rechargement rapide, kit chargeur double…

 

Qu’est-ce qui m’a pris de signer chez eux ?

 

 

Les bureaux de Centurion en jettent par contre. A Asnières, à l’américaine, avec plein de photos de types surarmés, en pleine opération, gueules camouflage. Il y avait des hélicoptères aussi, et des navires de combats.  Toutes prises sur internet évidemment. Centurion possède bien un hélicoptère, en rade à Addis Abbeba… aucun navire à part un vieux chalutier qui fait peur même aux pirates, et question personnel… eh bien il y a nous, et c’est tout. Mon pote Gaston, dit le Chinois dit aussi Escobar, Bob, Moscou, Stone, le grippé, un autre qui est en convalescence chez lui au bled, Moshe alias Batman, et moi-même Max, dit Toxic. Toxic, Moscou, Batman, Chinois, on dirait une convention de Lucha Libre…

 

Je sais très bien ce qui m’a pris. J’ai croisé un soir Gaston dans un rade, il m’a parlé de ce qu’il faisait, j’avais déjà été sous les ordres du commandant, je savais que c’était le mec sur qui on pouvait compter. Je venais de lourder la police, plein le cul de me la faire mettre profond, et j’étais toxico à l’adrénaline depuis trop longtemps pour lâcher les armes.

 

Dans le bureau du colonel, il y a un triptyque de photos. A droite George Bush junior et sa tête de farce, à gauche Oussama Ben Laden et sa face de saint, au milieu le World Trade Center en train de flamber, un gros « MERCI ! » juste au-dessus. Dans nos bureaux à nous, il y a un autre poster du même genre. Moscou et Gaston debout sur un monceau de cadavres de rebelles afghans avec écrit au-dessus d’eux, Thank You Mister Bin Ladin. Humour de militaire, on sait à qui on doit notre fric. Avant le 11 septembre, Centurion vivotait. Le mercenariat se portait à merveille, merci bien, SMP qu’ils appellent ça maintenant, Société Militaire Privé, mais c’était les grosses boîtes américaines et anglaises qui chopaient le marché, Northbridge, Dyn Corp qui existe depuis les années 50. En 98 Gaston était content quand il gagnait 100 dollars par jour dans une guerre africaine. Maintenant on se fait des payes à 5000 boules semaine pour accompagner des colis ! Et nous c’est rien, on est des prolos du métier, des gagnes petits. Blackwater, Global Security, CICA, KBR, ils ont tout, le meilleur matériel, carte blanche, des contacts partout, et du fric à en crever. Et ils emploient de tout ! Mécanos, fusils, cuisiniers, plombiers, hôtesses, spécialistes des interrogatoires, traducteurs. Tout ce qu’on veut, et rubis sur l’ongle. Et faut voir où ils installent leur personnel, les bagnoles qu’ils payent à leurs cadres. Ils se gavent ! C’est bien simple, entre eux les soldats nous appellent les Caviars. Tout ça grâce au 11 septembre, alors merci Ben Laden.

 

–       Alors il se passe quoi là-haut ? demande Gaston dans mon écouteur à Viktor qui attend avec le colis.

–       Je sais pas, il cause avec les parents d’un jeune.

–       Un jeune ?

–       Ouais, quatorze je dirais, un ado.

–       En anglais ?

–       Non en arabe, apparemment le mec parle bien.

–       Bon…

Et il sent l’alcool… il est pas net ce gus ou quoi ? Je lève les yeux, une voiture. Un vieux break blanc, cabossé avec la vitre arrière côté passager  remplacé par un carton, le chauffeur ressemble à un clone de Saddam Hussein, comme environ tous les mâles iraquiens entre 25 et 50 ans. Je l’oublie et je regarde en haut, à l’étage où se trouve tout le monde. Mais en même temps mon esprit me chatouille. La voiture, il y a quelque chose qui ne va pas. Et en même temps que je me demande, je commence à mater les toits, les volets fermés, merde, dès que je l’ai vue cette rue j’ai pensé emmerdes. Un carrefour en T, deux rues, et un cul de sac devant cet immeuble.

–       Dis, c’est quoi ces gens, t’as pigé ? je demande à Moscou.

–       Un jeu vidéo.

–       De quoi ?

–       Un putain de jeu vidéo, le petit a fait un jeu vidéo ! gueule Viktor dans l’oreillette.

–       Putain de merde ! je fais en retour. Mais c’est pas à cause de ce qu’il vient de me dire, c’est à cause de la bagnole. Ça y est j’ai pigé ce que j’ai capté. Un trou dans le carton, et le noir derrière. Un trou pour mater discrètement et un mec derrière. Fais chier, on s’est fait loger.

–       On bouge.

–       De quoi ? me fait Viktor.

–       On bouge !

–       Okay…

 

Gaston a commencé à sortir de la voiture, et puis immédiatement après, c’est parti en sucette.

Le volet à droite, troisième étage, qui bouge, un canon qui dépasse, je balance une rafale à hauteur d’homme, un autre volet, à ma gauche, quatrième, rafale d’AK, mauvais tireur mais on s’en fout vu que même aveugle il va pas me rater longtemps. Gaston s’y met pendant que je bouge en continuant de tirer à droite, rafale de suppression, continue, mauvais tireur mais bon réflexe. Il réplique, arrose la Merco qui n’en a pas demandé tant, me rate par hasard alors que je me colle contre une autre porte, et que Bob s’y met à son tour. Gauche, droite, ils y vont de bon cœur, mais c’est rien à côté de Taras.

On était tous contre l’idée de donner une arme à ce cinglé. Mais essayer d’empêcher quelqu’un d’avoir un gun en Iraq c’est comme d’emmener un gosse dans une usine de confiserie et espérer qu’il ne pique pas de bonbons. Son pétard préféré, et qui ne le quittait même pas quand il faisait sa toilette c’était un pistolet-mitrailleur VZ61 Skorpion, très populaire en Bosnie pendant la guerre et qui est l’arme idéale, à courte portée quand t’es dans un lieu étroit, parce que ça balance jusqu’à 50 prunes à 850 coups minute et que ça tire n’importe comment. Même sans le faire exprès, c’est difficile de lui échapper. Et alors avec Taras c’était carrément créatif, parce que dès qu’il l’avait dans les mains il se prenait pour Tony Montana, à défourailler tout en beuglant des insultes en pachtoune. C’est à ce moment-là, alors que Bob bute un des mecs, que Gaston reclipse une paire de chargeurs, et que Taras nous fait son putain de numéro de cintré que je vois, d’un coup, face à moi, la pointe d’une roquette de RPG dépasser du toit d’en face, et le break refouler vers nous, un gus, cul sur la portière et keffieh sur le crâne, un AK dans les pognes.

–       BOB ! A neuf heures ! je gueule

L’irlandais rafale la bagnole pendant je m’occupe du toit. Les balles déchiquètent du linge, des paraboles, un bout de mur, j’aperçois la queue du lance-roquette qu’on déplace, je m’arrache de la porte, alors qu’on se met à nous tirer dessus depuis les immeubles derrière. Je vide un chargeur, puis un autre, plus qu’un seul à la ceinture. Finalement c’est Gaston qui se farcit le servant du RPG. Trois projectiles en pleine poitrine, le doigt du servant s’écrase contre la détente, la roquette traverse l’air brûlant avec un bruit de fusée de 14 juillet et explose deux étages au-dessus de ma tête en fracassant une partie de l’immeuble. Je saigne de la bouche, je suis désorienté, un acouphène qui me bourdonne dans le crâne comme un générateur à pétrole, le carrefour est noyé dans un épais nuage de béton qui me rentre dans la gorge, les yeux, me bouche le nez comme si j’étais un poisson. Je lance au hasard une de mes deux grenades vers la voiture qui mitraille toujours, cours tandis que Moscou surgit de l’entrée, sa masse masquant complètement le colis sur lequel il a enfilé son gilet pare-balle. On voit à peine la Merco mais ça empêche pas d’avancer. La grenade éclate, je couvre Bob qui passe derrière moi en mitraillant les immeubles au pif. Qui est mort, qui est vivant à ce moment là on n’en sait rien. Ça continue de nous tirer dessus, et c’est tout ce que je sais. Tu sais comment tu te sens dans ces moments là, quand tu vois rien, sauf les flammes des canons, que t’entends rien sauf ce bruit de popcorn des pétards, et les hurlements des balles qui te frôlent ? Comme un animal, un animal traqué. Tu penses plus, c’est ta terreur qui parle, ta terreur, ta colère, tout en même temps, qui te jute dans les artères et te fait voir le machin en accéléré, comme si ta vie d’un coup a l’air d’un film qui sursaute. Et puis soudain, un miracle. Enfin si on veut.

 

Le nuage de poussière qui s’éventre par le milieu. Trois hélicoptères Apache surgis de nulle part, tirs de suppression sur les bâtiments, Gatling, ça fait un foin d’enfer, c’est pire que l’horreur, tu te plaques au sol quoiqu’il se passe, et tu vois même pas les bouts d’immeubles qui partent en pièces comme dans Matrix parce que t’as le nez dedans et que t’attends que ça se tasse. Un des Apaches finit par balancer une roquette sur un des immeubles, dont le sommet se dématérialise dans un nuage de béton de sang et de fer, et voilà le reste de l’orchestre, trois Hummers noir corbeau et un pick-up Toyota. L’ensemble plein à craquer de chauves sous stéroïdes, tatouages, lunettes noires, barbichette ZZTop, et équipement de compétition. Avec les baffles et le rap à fond, Robocop feet Emenem.

 

On avait pas besoin de voir leur carte qu’ils n’avaient pas pour savoir qui étaient ces gus. Des « contractants » comme on dit maintenant, mais pas comme nous du tout. Ceux-là c’était la crème, le vrai caviar, et ils en avaient strictement rien à foutre de rien. Ils nous ont ordonnés de nous mettre à plat ventre, et comme Taras, bin c’est Taras, il a pris un méchant coup de crosse dans la gueule. L’anglais aussi s’est excité quand il a vu les civils qu’étaient avec les tueurs dans la première voiture.

–       Desmond you motherfucker !

C’est tout ce qu’on a eu le temps de comprendre avant qu’ils nous embarquent tous, ainsi que le gamin et sa famille dans un seul et même élan généreux, rapide et brutal.

Ensuite je sais pas trop où ils nous ont emmenés. Des blocs, des prisons secrètes ils en ont autant que Saddam en avait, et question traitement c’est pas beaucoup moins sauvage.

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