Kilomètre zéro – Bon Voyage ! 4.

N’empêche l’incident l’avait ébranlé. Pendant quelques minutes son monde avait basculé. Pendant quelques minutes tout avait été à l’envers, perdu, sans repère. La ligne de séparation entre ses deux vies avait failli être rompue. Cela faisait des années qu’il vivait ainsi. Il savait les risques psychologiques qu’il y avait à jouir d’une double vie, avec une double identités, et deux mondes, deux univers diamétralement différents. Savait que rien n’était jamais sans conséquences, mais jusqu’ici il avait tenu le danger à l’écart. Son esprit discipliné, compartimenté, sa facilité à mentir, tricher. Il s’en voulait parfois de n’avoir jamais raconté quoi que ce soit à sa femme, mais c’était comme ça. Comment aurait-elle pu le croire ? Et même, quoi lui dire ? Qu’il était un tueur à gage d’un genre spécial mais qu’en dehors de ça son monde, ses dangers, cette mort omniprésente, était la même que celle qu’on voyait au cinéma, dont on entendait parler dans les docs Youtube sur la mafia ? Quelle image aurait-elle eu de lui si elle avait su ?  Lui le bon père, le bon amant, le mari aux petits soins… le mec parfait… chérie je suis un salopard qui tue des crabes intelligents contre du fric ?

Non.

 

Ses angoisses ne le quittaient pourtant pas. Son esprit refusait de se fermer au risque qu’ils couraient si les kanaris trouvaient un moyen de s’introduire sur terre en 2013. Ce qui se passerait si les 27 Pétales remontaient à une des sources de l’humanité tel qu’ils la connaissaient. Et pourquoi bordel Jun Mah lui avait souhaité bon voyage ! Ce soir là il dormit très mal, comme si la commande télépathique était toujours sous son front à communiquer avec le Telstar. Ce qui était impossible, elle disparaissait comme ses vêtements. Et tout en même temps que les images et les scènes se succédaient dans son esprit, que défilaient les dossiers et les victimes, mélangés à des images de Bob le monstre et de Clint, la super pépé, il se répétait la même chose, que la commande n’était plus là, que c’était impossible. Jusqu’à ce qu’il soit jeté hors du sommeil par le dessin d’une couverture de bédé. La pièce était silencieuse. Léa ronflait doucement, couchée sur le côté, il devinait la naissance de ses seins dans la lumière bleutée qui venait du dehors. Il regarda le ciel par l’entrebâillement des volets, il devait être dans les alentours de cinq heures. Il se leva et entra à pas de chat dans son bureau. Alluma un des ordinateurs et se mit à chercher des références par rapport à la bande dessinée. Auteur, date de création… rien de notable. Et pourtant il y avait un truc vraiment bizarre non ? Changement de sexe pour vendre auprès des ados, nom similaire à une lettre prêt, appareil similaire du moins pour ce qui s’agissait des intentions, même la profession ! A ce qu’il comprenait, Clint était une tueuse au service d’une organisation intergalactique, le MI8, extension des services secrets anglais d’un genre d’empire humain à mode de vie très victorien. La B.D était récente, second album, petit succès, les auteurs français, la trentaine, et selon eux leurs inspirations venaient essentiellement du cinéma. Pourquoi pas, c’était aussi plausible. Plus même que de se dire qu’ils s’étaient, par il ne savait quel moyen, inspirés de sa propre vie.

–       Papa ?

C’était Ines en compagnie de son nouveau jouet et futur doudou à n’en pas douter, Mike Wazowski alias Bob l’entertainer de Monster et Compagnie. Flint regarda sa fille puis l’œil qui pendouillait à sa main, celui-ci n’avait pas l’air vivant au moins.

–       Qu’est-ce que tu fais debout Ines ?

–       A faim !

–       Non pas maintenant Ines, il est cinq heures, allez viens…

Il se leva et la prit dans ses bras, Mike Wazowski tomba par terre, ça fit un drôle de bruit, comme un mélange de pet et de couinement. Le regard du père et de la fille se croisèrent.

–       Oh Bob a pété ! s’exclama instinctivement Flint.

–       Bob a pété ! répéta la petite fille en rigolant.

Ils rigolèrent tous les deux, Flint se pencha pour ramasser la peluche, hésitant une fraction de seconde, puis les doigts posés sur la matière duveteuse. Qu’est-ce qui avait pu faire ce bruit ? Ce bruit comme du caoutchouc ? Sans doute un bruit de l’extérieur… il ramena la gamine et la peluche dans leur lit, elle dormait avec son frère qui lui, bien heureusement n’aurait pas été réveillé par un bombardement.

–       Tu crois qui va péter encore Bob ? Veux pas qui pète dans mon lit moi, demanda la petite fille en espérant faire durer la blague.

–       Chut, mais non il ne va pas péter…

La petite fille gloussa.

–       … aller, au lit maintenant.

Il l’allongea doucement, lui fourra Bob dans les bras, elle le menaça du doigt.

–       Tu pète pas hein !

–       Rho… t’as fini oui !

Père et fille se mirent à rigoler sous cape. Mais bien entendu quand il y a une rigolade à proximité d’un petit garçon, sommeil lourd ou non, un truc vient le chatouiller dans son ventre et Tim se mit à ouvrir les yeux et demander ce qui se passait.

–       Bob il a pété ! expliqua sa sœur entre deux rires.

–       Bob il a pété ?

–       Oui, fit le père le plus sérieusement du monde.

Tim les toisa l’un après l’autre puis déclara.

–       Et c’est ça qui vous fait rire ? Non mais franchement ! Vous avez quel âge !?

Après quoi il se retourna et se roula en boule en maugréant on ne sait quoi. Flint eut une seconde de stupéfaction, croisa le regard pétillant de sa fille, et puis ils éclatèrent de rire tous les deux, cette fois franchement, Tim râlait, la mère entra.

–       Eh bin y se passe quoi ici ?

–       Maman, Papa et Ines y font rien que m’embêter !

Regard inquisiteur de la mère vers le père et la fille, qu’avez-vous à dire pour votre défense ?

–       Maman Bob il a pété ! déclara la gamine hilare.

–       Oh mais arrête avec ça ! s’écria son frère en essayant de se rouler un peu plus en boule.

La mère regarda le fils puis les deux accusés.

–       Bob il a pété ?

–       Oui.

–       Mais noooon ! râla Tim.

–       Si ! Tout à l’heure dans le couloir il a pété !

Regard vers le coupable en chef.

–       C’est vrai, un bruit tout à l’heure dans le couloir, je sais pas….

Il souriait, ses yeux étaient joyeux, mais pourquoi décelait-elle derrière de l’inquiétude.

–       Un bruit ?

–       Oui ! C’était Bob ! Il a pété ! insista la gamine.

–       Bon, bon, n’insista pas la mère, et si tout le monde retournait se coucher maintenant hein ?

Ils bordèrent les enfants, échangèrent encore quelques mots et puis une fois la paix revenue, se rendirent dans la cuisine. Flint savait qu’il n’arriverait plus à dormir, autant faire du café.

–       Ça va ? lui demanda-t-elle alors qu’il versait le café dans le filtre.

–       Oui, ca va pourquoi ?

–       T’as pas l’air dans ton assiette depuis que tu es rentré.

–       Tu dis ça à cause d’hier ? Encore une fois je suis désolé, franchement, je ne sais pas ce qui m’a pris.

–       Non pas seulement.

–       Pas seulement ?

–       Cette façon que tu avais de regarder le chauffeur de taxi, tu te souviens ?

L’image du gars réapparut instantanément sous son front. Oui il se souvenait très bien même. Un noir, avec des traits assez lisses et comme un reflet or dans les yeux.

–       Euh… non.

–       Il t’a même demandé s’il y avait un problème

Etait-ce sa ressemblance naturelle avec un casoar ? Ou était-ce ce reflet dans son regard. Cette expression de la diffraction derrière laquelle il sentait comme une animosité quasi psychotique. Comme si ce type portait un boîtier de camouflage qu’il pouvait deviner.

–       Ah lui… ouais, je sais pas, il a dût me rappeler un mec, franchement je sais pas.

Elle sentait qu’il mentait mais elle n’aurait su dire ni où ni pourquoi. Et c’était assez déconcertant parce que jusqu’ici, à sa connaissance il ne lui avait jamais menti, jamais caché ses véritables sentiments, émotions. Une des raisons d’ailleurs pour laquelle elle l’aimait. Fred n’était pas comme son père, son ex mari, à garder tout pour lui, enfermé, parce qu’un homme ça ne parle pas, ça ne pleure pas, ça agit. Fred n’avait pas peur de ses émotions. Et pourtant cette fois…

Ils burent le café ensemble, en silence et en amoureux. Ses inquiétudes s’en allaient naturellement dans ses bras, il s’y laissa prendre, allèrent se coucher, et firent un câlin. Pas de sexe, c’était bientôt l’heure de l’école…

 

Flint était conditionné à tout observer, tout noter dans sa tête, trier, analyser sans cesse. Sans cesse en alerte, sans cesse sur ses gardes. Mais cette partie de sa personnalité ne s’était presque jamais manifestée dans ce monde là. Il menait une vie paisible, dans un pays paisible, près d’une ville paisible, et si parfois il en doutait, il lui suffisait de comparer avec NewRose… Pour les uns et les autres, il était un type normal qui vivait une vie de famille normale et heureuse. Il était sobre, ne s’était jamais battu avec personne, et les quelques fois où il avait décelé un danger, il l’avait évité d’une manière si discrète que personne autour de lui, sa famille ou ses proches, ne s’était aperçu dudit danger. Une anguille, un prédateur dans un monde de bisounours.

Mais maintenant qu’il avait des raisons concrètes de s’inquiéter, son instinct naturel de chasseur reprenait le dessus. Avec toutes ses capacités, mais bien involontairement. Car une part de lui continuait de percevoir le monde tel qu’il le connaissait et l’avait toujours connu jusqu’ici. Ce monde-ci du moins, qui semblait beaucoup plus réel que celui qu’il avait en tête et gisait à l’autre bout celle-ci, quarante-quatre siècles plus tard. Etait-ce d’avoir des enfants qui l‘ancrait comme ça ? D’être aimé, d’avoir une femme, une famille ? Ou bien était-ce que son esprit refusait soudain l’idée que ce monde ci, cette vie-là, il la devait à une autre, des autres, et le rattachait immanquablement au fait qu’il n’était pas d’ici. Né ici, qu’en lui-même il était littéralement un extraterrestre pour cette planète. Et donc, logiquement, qu’il y avait bien un danger.

Et maintenant son esprit luttait. Une part refusait la possibilité d’un changement, et une autre rongeait cette réalité branchée sur une routine d’observation et d’analyse du terrain. Tout bientôt lui parut suspect. Il ne marchait plus dans la rue sans flâner devant une vitrine pour regarder derrière lui dans le reflet. Au restaurant, dans un bar, il s’arrangeait pour être toujours dos au mur. Il n’entrait plus nulle part sans calculer les sorties, la position des caméras s’il y en avait, les immatriculations des véhicules garés à proximité. Il était armé. Un couteau de survie qu’il s’était acheté dans le passé glissé dans sa manche. Aux aguets, en alerte, tous les détails comptent.

Ce reflet doré dans le regard par exemple, cette intensité anormale, il ne la voyait pas partout, pas chez tout le monde, pas chez tous les noirs, mais parfois… et aussi chez des blancs, ce reflet semblait toujours accompagner un danger, est-ce qu’il délirait ou est-ce qu’il percevait le camouflage électronique ? Un homme faillit bien l’apprendre à ses dépens. Un grand type à l’air pas commode qui s’était dirigé droit vers lui alors qu’ils marchaient avec son fils dans Toulouse. Instantanément Flint s’était placé entre lui et l’enfant et avait laissé tomber le couteau refermé dans son poing, prêt à frapper. Le type eu juste le temps de porter la main à sa poche avant qu’il ne le frappe avec le manche du couteau  à la tempe. Il tomba raide. Tim eut peur et cria, Flint se jeta sur le type et chercha frénétiquement le boîtier de camouflage. Une femme accourut en criant « oh my god Henry ! Oh my god !” Il leva la tête, la fixa prêt à tuer si nécessaire, ignorant Tim qui pleurait. La femme recula, effrayée, deux flics arrivaient au trot, sortis de nulle part. Il continua de fouiller le type tout en surveillant la femme.

 

Il eut beaucoup de mal à trouver une explication plausible à son comportement. En fait, il n’en trouva aucune véritable. Il fallut que Tim se jette sur lui pour qu’il réalise l’absurdité de la situation, et se laisse maitriser par les flics. Le type était simplement un touriste, et elle son épouse. Heureusement qu’à l’instant même où il s’était calmé, il avait eu la présence d’esprit de se débarrasser du couteau. Cette fois il n’échappa pas à un examen médical. Ce fut le médecin qui lui trouva la meilleure excuse. Il n’était pas fou, il était surmené, anxieux, pourquoi ne ferait-il pas une cure de Zolotov ? Le retour à la maison fut pénible, mais la discussion qu’il eut le soir avec elle, encore plus.

–       Pourquoi tu ne me dis pas la vérité ? Qu’est-ce qu’il se passe ?

–       Je suis fatigué, voilà ce qu’il y a.

–       T’es jamais fatigué !

–       Eh bin faut croire que si cette fois, c’est ce que dit le médecin, tu sais mieux que lui peut-être ?

–       Je n’ai pas dit ça, je dis qu’il y a autre chose.

–       Autre chose ?

Elle le fixa pendant un instant.

–       De quoi tu as peur ?

Il faillit sursauter.

–       Peur ? Je n’ai pas peur, de quoi veux-tu que j’ai peur ?

Il mentait et il savait que ça se voyait. Le visage de Léa se figea.

–       Il y a quelqu’un ?

–       Quelqu’un ?

Il jeta un regard autour de lui.

–       Tu te fiches de moi ?

Il comprit.

–       Hein mais non ! Je t’assure il n’y a personne…

–       Pourquoi tu me dis pas Fred ? Qu’est-ce qui se passe ?

–       Mais je te jure, il ne se passe rien !

Pour avoir la paix il faut parfois inventer des maux à la place d’autres. Il finit par lui avouer des angoisses de père, d’homme de quarante ans, des angoisses de vieillesse et de mort. Ils en parlèrent un moment. Et s’il n’eut pas de mal à ce qu’elle le croit c’est que sa peur n’était pas feinte. Il était mort de trouille. Peur de les perdre, de perdre la raison, peur que ses ennemis parviennent jusqu’à lui.

La nuit il fit un rêve. Ou plutôt un cauchemar. Ou bien était-ce ni l’un ni l’autre ? La voix de Jun Mah sous son front.

–       Bonjour Flint, tu as un appareil du tonnerre tu sais, pas facile d’accès mais vraiment, bravo ! Comme c’est dommage que tu aies accepté ce contrat contre Gn’anabi, mais d’un autre côté, comment aurais-tu pu savoir qu’il était de la Confrérie ? Et tout ça pourquoi ? Pour l’empêcher de dire que Pharmalab enfume tout le monde, que le T88 n’est rien de plus que de l’eau salée. Tout ça pour permettre à des voyous de s’enrichir, qu’elle ironie non ?… oh… je sens que tu essayes de te réveiller. N’essaye pas c’est moi qui commande…C’est vraiment une extraordinaire technologie que tu as trouvée là. C’est dommage que je ne puisse pas venir vous remercier, toi et ta famille…. J’espère en attendant que tu apprécies notre petite mise en scène, tu devrais bientôt recevoir une visite, le Syndicat Krill a payé une véritable petite fortune pour avoir le privilège de te revoir… Ah… tu te demandes sans doute pourquoi je t’ai souhaité bon voyage… Tu devrais aller voir dans ton coffre.

Il se réveilla d’un coup, en nage, le souffle court, le cœur battant. Se leva, et se faufila jusqu’au dehors, derrière la maison. C’est là, au pied d’une souche qu’il avait enterré son coffre-fort sous un mètre de terre. La nuit était à son mitan, il se mit à creuser comme un fou, en caleçon, jusqu’à griffer l’acier. Puis il dégagea la serrure, composa la combinaison, déblaya encore un peu la porte, ouvrit… un lingot d’or, trois liasses de dollars, deux passeports dont un pour Mérovia qu’il s’était fabriqué ici même, les passeports méroviens ressemblaient presque trait pour trait à un passeport terrien nouvelle génération. Et un morceau de papier. Flint était blême. Il y aurait dû se trouver une pierre. Les pierres traversaient le temps et l’espace. Cette pierre c’était celle qu’il avait avalée et régurgitée depuis. Son ticket de retour. Celui qu’il conservait toujours ici même. Mais à la place il y avait ce morceau de papier… il le prit dans la main et lu ce qu’il y avait inscrit « Reissner-Nordstrom ».

–       Oh non… balbutia-t-il.

Trou de ver de Reissner-Nordstorm dit également de Kerr-Newman, une seule entrée, pas de sortie.

Il était foutu.

 

Foutu…

 

Il resta un moment prostré, les yeux vagues, la bouche légèrement bée, son bout de papier entre les doigts. Incapable de penser, incapable de réagir, abasourdi, anéanti. Foutu…

Puis les mômes surgirent dans son esprit. Les enfants, Léa, le moulin, sa vie… puis il sentit soudain en lui à la fois un soulagement et une immense colère. Il était condamné à rester ici, condamner à ne plus jamais les quitter, condamné à devenir Frédéric Lint pour de bon. Condamné ?… Non… Merci ! Merci de tout cœur bande de salopards ! Merci de tout cœur d’avoir ainsi si bien délimité sa nouvelle réalité. Maintenant il allait les attendre, il allait se préparer. Et il serait Flint le moment venu. Mais d’abord il fallait vérifier quelque chose. Comment Jun Mah faisait-il pour le contacter ? La prothèse ? La prothèse avait disparu ! Impossible autrement ! Il fallait qu’il sache, qu’il soit sûr… merde, après tout ils avaient bien réussi à lui changer la pierre dans sa propre bouche, pourquoi par une prothèse qui passe le trou de ver ? Trois ans ! Ils avaient eu trois ans pour le piéger ! Il entra en trombe dans la maison, passa par la cuisine et alla s’enfermer dans la salle de bain.

 

Il sorti de l’hôpital psychiatrique trois semaines plus tard. Il fallut lui faire une greffe pour recouvrir la blessure qu’il avait au front et dont il garda toujours la cicatrice en demi-lune. C’était Léa qui l’avait fait interner. Après qu’elle ait trouvé hagard, le visage en sang et couvert de terre, planté devant ses ordinateurs. Si cette découverte l’assura qu’il n’avait pas toute sa raison, la découverte du faux passeport d’un pays imaginaire acheva de lui faire penser, à elle et au psy que c’était grave. Ce fut le premier de ce que l’avocat du divorce qualifia plus tard d’incident. Un jour ce fut au tour du doudou d’Ines d’être victime de ses crises. Jeté par la fenêtre de la voiture. Et puis il y eu ce serveur de restaurant qu’il attaqua sans raison, et qui cette fois répliqua. Il fut interné avec deux dents cassées. Quand il manqua de tuer un autre patient, son cas fut jugé plus sérieux et il fut transféré en séjour longue durée, dans un établissement spécialisé pour malades psychotiques. Il n’avait pas trouvé la prothèse, mais Jun Mah lui parla encore quelque fois dans son sommeil. Il lui parla du principe du membre fantôme et qui expliquait selon lui pourquoi il pouvait encore communiquer. Lui raconta que d’autres que lui avaient été envoyés en exil ici, répétant encore combien cette découverte qu’il avait fait, cette civilisation des Tkhs (le vrai nom des « crôasseurs » à ce qu’il disait) était extraordinaire. Et puis, pour une raison ou une autre, sa voix disparut et ne revint jamais. Peut-être que son esprit avait fini par admettre l’absence de la commande et même son fantôme, peut-être était-ce les médicaments….  Il n’aurait su le dire. A l’hôpital il trouva un genre d’équilibre, de paix, en se mettant à peindre et à dessiner. Il dessinait ses souvenirs d’outre espace, les êtres qu’il avait tués, les villes qu’il avait visitées, les paysages. Au début ses dessins étaient grossiers, mais il s’acharna. Les médecins virent ça d’un bon œil, examinant ses œuvres, tirant des conclusions sur ses psychoses, dessiner semblait lui servir d’exutoire. Ils ajustèrent son traitement. Quand Léa demanda finalement le divorce, il ne manifesta aucune émotion, perdu dans son monde passé, appliqué à le traduire sur la feuille jusqu’à parvenir à cette excellence qui avait toujours été la sienne en tout. Il sortit au bout de deux ans, et trois examens devant trois psychiatres différents. Le divorce lui avait fait perdre le moulin et la garde des enfants. Son affaire était au point mort, il devait de l’argent à des clients, et la pension avait fini de le ruiner. Bien entendu Flint avait prévu une porte de sortie, un compte offshore qu’il avait largement alimenté au cours des années, l’or aussi passait l’espace et le temps, l’or terrien. Mais Frédéric Lint, bourré de neuroleptiques, fatigué, triste, avait totalement oublié ce compte. Il s’installa dans un studio en ville et en attendant de trouver du boulot, continua à dessiner.

 

–       Bien les dessins, vraiment.

–       Ouais ?

–       Ouais, il a adoré, je crois bien que tu vas faire le prochain Clint.

–       Cool.

–       Par contre…

–       Ouais ?

–       Essaye d’arriver à l’heure la prochaine fois.

–       Ouais…

–       Et pas bourré…

–       Oh boah ça va…. Rien qu’deux verres !

–       Tu parles, tu pues la bière à dix mètres

Fred sortit de chez Dupuy Editeur son book sous le bras. Décrocher le job de sa vie, c’était beau non ? Il regarda autour de lui au cas où un flic s’amènerait et sortit le petit flacon de cocaïne qu’il avait dans la poche. C’était un objet ancien, 1910 ou quelque chose, trouvé dans une brocante. Avec une petite cuillère en argent minuscule qui descendait jusqu’à fond du flacon. Il s’en accorda une prise puis une autre, revissa le bouchon, décolla du bout du doigt les quelques particules blanches sous son nez et se frotta les gencives avec. Son nez et sa bouche s’engourdissaient déjà. Bonne came, de la végé, on lui avait pas menti. Il rangea le flacon et se dirigea vers l’arrêt de bus, l’esprit en alerte. Pendant quelques minutes il était de nouveau Flint, et il cherchait les casoars.

Mais il ne les avait jamais vus. Ni eux, ni aucune autre espèce. Jamais personne ne s’en était pris à sa famille oui lui, sauf lui-même. Ni plus jamais il s’en prit à un inconnu ou un monstre de cinéma en croyant reconnaître un ennemi. C’était comme si tout ça n’avait jamais existé. Comme si tout ça n’était qu’un scénario qu’il avait rêvé. Comme ses dessins.

–       Ils vous ont eu aussi hein ?

Il leva les yeux sur l’homme qui s’était approché de lui.

–       Je vous demande pardon ?

–       Ils vous ont eu vous aussi hein ? Je me suis fait baiser comme un bleu moi aussi, vous en faites pas, c’est tranquille, on peut parler.

Le visage gonflé, la peau livide, les yeux glauques. Il connaissait cette tête, il avait eu la même pas plus tard qu’il y avait un an. Un échappé de l’asile.

–       Euh… oui, oui, d’accord…

Sauvé par le gong, le bus qui arrivait. Il fit un grand signe au chauffeur.

–       Qu’est-ce qu’il y a ? T’as peur ?

Fred lui fit un sourire gêné, comme on est gêné face à un miroir déformant et s’engouffra bien vite dans le bus. Il avait grossi, portait la barbe, des vêtements douteux, se lavait quand il y pensait mais il avait retrouvé un semblant d’équilibre lui semblait-il, et sans presque plus de médicaments. Il n’avait pas envie de se retaper ce genre de délire.

–       Hey ! Au fait moi c’est Jynx ! héla le type alors que le bus s’éloignait.

Fred brancha son Ipod et pensa à autre chose.

Le planché photosensible qui inaugurait l’entrée du Telstar avait sensiblement analysé le nombre d’individus qui étaient entrés et sortis du bâtiment. Leur poids, leur nature, et avait transféré les informations à l’unité mère de l’I.A. Jun Mah avait dû sacrifier trente de ses hommes et une vingtaine d’appareils de combat avant de parvenir à prendre le Telstar. En utilisant un logiciel nouvelle génération il avait cru leurrer la commande télépathique de l’appareil. L’I.A avait tout de suite réagit en se copiant dans un des androïdes enfermés dans l’une des soutes secrètes de l’astronef. George, ou plutôt sa personnification émergea de son logement trois jours après la prise de l’appareil. Après quoi les voies d’aération recrachèrent un gaz neurotoxique fabriqué sur la base des analyses du plancher, et George passa à l’attaque.

Il y avait eu quelques dégâts. L’antenne relais qui permettait à l’appareil de communiquer encore avec Flint avait été détruite ainsi qu’une partie du poste de commandement. Mais Jun Mah était mort. Ainsi que tous ses complices. Tout en farfouillant dans les entrailles électroniques de l’appareil George pensait à Flint. Il savait qu’il n’y avait aucun moyen pour lui de traverser le trou de ver, mais il y avait sûrement une solution. Il sortirait Flint de là, quoiqu’il en coûte.

 

Sur la couverture du nouveau Clint, « les 27 Pétales » on voyait George, mi homme mi machine, dans le plus pure style manga, assis, le corps à demi enseveli par les fils de cuivres, les câbles et les tuyaux d’une machinerie savante et compliqué. Le dessin était si beau, si imaginatif qu’il reçut même un prix au festival BD ART de Rive-de-Gier, deux cents euros et une bouteille de mauvais champagne. Fred la but en draguant une bibliothécaire, avec les deux cents euros il paya un énorme Bob à sa fille. Sa femme le prit mal, sa fille n’en voulut pas. Il finit par jeter la poupée dans une poubelle. Un chien avait dû le trouver et se barrer avec parce que le lendemain il n’était plus. Fred nu devant sa fenêtre regardait dans la rue à la recherche du chien et du gros œil vert rigolard. Il imaginait la scène, la gueule que faisaient les gens en voyant ce clébard passer avec ce machin et éclata de rire.

–       Bon voyage ! lança-t-il à la poupée disparue.

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