Kilomètre zéro – Bon Voyage ! 3

Flint avait étudié la chimie comme beaucoup d’autres domaines de la science, obligé par son métier. Il lui arrivait parfois de fabriquer des drogues récréatives avec lequel il se faisait un peu d’argent entre deux contrats. Ça faisait partie de sa formation d’ex espion, se trouver des moyens de subsistance légaux ou illégaux, mais lucratifs afin de financer ses opérations. Avant d’être tueur de martien comme il disait, Flint avait un été des innombrables employés de Global Galactic Intelligence System. Une grosse compagnie, quasiment une institution, dédiée exclusivement à la sécurité des transports spatiaux, stations spatiales, et astroports. Considérant que les problèmes de terrorisme désignés ou avérés, de guerre civile ou non, et bien entendu de délinquance se retrouvaient dans toutes les civilisations intelligentes des deux galaxies, à quelques exceptions près, on imagine l’ampleur de la tâche et les moyens nécessaires. Les opérationnels comme lui étaient tous formés à la chimie, l’astrophysique, les mathématiques, autant qu’au maniement des armes et au combat à main nue. Mais contre un prédateur de sept mètres de haut, la connaissance du krav maga est moins utile que celle de la théorie de la relativité et son application militaire. Flint avait été un des meilleurs agents de GGIS, sinon le meilleur, mais tout a une fin.

Le super agent avait été platement mis au chômage quand GGIS s’était effondré comme un château de carte suite à une opération financière désastreuse sur le marché de Hong Kong. Une opération financière qui avait précédé un scandale éponyme, envoyant les patrons de la boîte en prison. Heureusement il avait de la ressource.

 

Le Calibri, du nom d’un poisson local, était un restaurant wosien réputé, traiteur également, livraison incluse. L’Immortel y commandait des spécialités qu’il faisait livrer dans une demeure familiale qu’il avait dans les montagnes. Apparemment il sortait peu et était en bonne compagnie. Les immortels ayant le sexe qu’ils voulaient au moment de l’acte, leur composition chimique se modifiait, il avait donc dû fabriquer une solution pouvant tuer indifféremment tous les immortels sur place. Une solution qui ne lui plaisait pas trop, mais il n’avait pas le choix. Les wosien avaient à peu de chose près l’air humain, excepté l’absence de pilosité, un crâne proéminent et une peau qui évoquait celle de certains cétacés. Passer pour l’un d’eux nécessitait juste un bon maquillage, il s’était fait engager comme commis et avait pu placer ce qu’il appelait une bombe chimique dans ce qui s’apparentait à un flanc de grenouille.

Aucun effet détonant, mais un mécanisme de combinaison chimique qui transformerait le flanc à la digestion en poison violent.

 

L’annonce de l’accident fit fermer le restaurant et la une des médias galactiques. Flint avait été assez malin pour n’utiliser que certains produits de la cuisine wosienne pour créer sa bombe et la thèse de l’accident avait été retenue. Mais la cible se trouvait être aussi témoin dans un procès qui devait être intenté contre Pharmalab, un témoin capital, et du coup tout le monde se posait quand même des questions. Ça sentait mauvais.

Dans ce genre de situation on a toujours moins à craindre des commanditaires que des intermédiaires. Les intermédiaires savent qu’ils sont les fusibles éventuels d’un scandale, ils essayent eux-mêmes de se protéger du mieux qu’ils peuvent. En ce qui le concernait, il ne savait pas qui était derrière, les intermédiaires, ni même son employeur, bien qu’il s’en doutait désormais. Il recevait ses ordres par courrier cryptés, enchâssés dans les milliards de courriers cryptés qui étaient balancés à travers la galaxie et les antennes relais, parfaitement anonymes. Il ne les connaissait pas, mais ils le connaissaient ne serait-ce que par réputation. Jusqu’où s’étendait cette connaissance ? Pas la moindre idée. Mais après tout il était un courant d’air. Flint avait besoin de savoir, mais d’un autre côté le plus sage encore était de disparaître de cet univers, cette époque et retourner auprès de Léa. Avant ça pourtant il devrait aller se racheter une réserve de pierres.

 

Sur les cartes stellaires, ce satellite de Jupiter II était sobrement baptisé L6. Les crôasseurs vivaient sur la partie méridionale de la planète, dans des troglodytes bordant une mer ardoise. A ce qu’il avait compris de leur société et de leur langage, ils vivaient sous le règne d’un roi dans une autre dimension, dont les intercesseurs étaient les seuls dans la tribu à avoir le droit d’utiliser ce qu’ils appelaient le Qhra, les trous de ver. Cette manière de voir les choses semblait sans doute très commune à toute organisation sociale basée sur des croyances, mais dans le cas présent elles étaient justifiées par le fait qu’il n’est pas forcément facile de voyager d’un bout à l’autre de l’espace-temps quand on est un genre d’oiseau géant. Cela demandait un certain entraînement, de l’endurance. Puisqu’il n’était pas membre de la tribu il échappait à cette règle. Krân’kh, le marchant qui lui avait vendu la première fois les pierres, vivait en lisière d’un bourg dont le chef était un de ces intercesseurs. Flint avait rapidement compris que bien que vivant comme des primitifs, ils savaient voir une bonne affaire quand ils en voyaient une. La seconde fois où Flint était venu pour leur acheter de nouvelles pierres, l’intercesseur lui réclama une montagne d’or. Depuis le prix ne cessait d’augmenter, et l’artisan n’avait d’autant pas son mot à dire qu’il ne touchait rien. . Cette fois là pourtant, il avait dépassé les bornes, 20 millions livres pièce, 240 millions au total, Flint en avait fait appel  leur conseil tribal.

–       Ça prix pas scuter !

–       Ça prix pas juste pourquoi faire ça roken ? Roken bon !

Flint avait bricolé un traducteur universel, reprogrammé son système syllabique mais leur vocabulaire était si complexe dans sa prononciation apparemment que l’appareil lui-même était incapable de traduire fluidement ce qu’il disait. Le conseil, composé d’autres intercesseurs et des maîtres artisans du bourg, délibéra pendant deux jours sur ce ton là avant que les autres réussissent à lui faire baisser son prix à 13 millions pièces.156 millions en tout, un tiers de sa fortune personnelle.

Le voyage jusqu’à L6 avait duré deux ans, le temps de faire acheminer l’or depuis une banque d’Orion, trois années avaient passé sans qu’il ne puisse faire grand-chose de plus que d’attendre en regardant Kran’kh façonner sa nouvelle collection. Pour fêter la transaction l’intercesseur donna une grande fête, ce fut au cours de cette fête que les 27 Pétales  montrèrent leur véritable pouvoir.

 

Une trentaine de soldats bien armés, surgissant d’un peu partout, et Jun Mah en personne qui sortit de la grotte du chef avec un large sourire. Flint n’en revenait pas. Comment ils avaient fait ? Un an qu’il était installé ici et il ne les avait même pas sentis venir.

–       Flint, permets-moi de te déconseiller de bouger tes mains, fit joyeusement Jun Mah.

–       Je n’ai aucun compte avec toi ou ton clan, qu’est-ce que vous me voulez ?

–       Les ennemis de mes amis sont mes ennemis… répondit le N°3 de l’organisation, tandis que trois costauds s’approchaient pour le débarrasser de sa ceinture et de ses armes.

Flint comprit.

–       Depuis quand les 27 Pétales sont les chiens de la Confrérie ?

Jun Mah s’approcha en souriant, et un kanaris qui souriait ça n’avait strictement rien de plaisant.

–       Disons plutôt que les chiens se sont associés. Tu n’aurais pas dû te mêler de leurs affaires…ni embêter comme ça ce pauvre Rick… à cause de toi je n’ai toujours pas récupéré mon argent… mais heureusement ce brave Ricky ne t’a pas tout dit….

–       Comment vous avez fait c’est lui qui m’a trouvé ? ne put s’empêcher de demander Flint.

–       Disons qu’il en savait suffisamment pour que nous puissions arriver jusqu’ici…

–       Comment !?

–       Sais-tu pourquoi nous nous appelons les 27 Pétales  et pas 28 par exemple ?

–       La suite de Fobanacci ? proposa Flint.

Jun Mah apprécia. Le nombre d’or, cette suite de chiffres qu’on retrouvait partout dans la nature, objet de culte sr certaines planètes, vécu par celles-ci comme la démonstration du divin.

–       Je vois que tu nous connais bien.

–       Pas trop non. Il n’y a pas de marguerite à 27 pétales et votre emblème est une marguerite. Vous êtes l’exception qui confirme la règle je suppose, vous êtes tous pareils dans les gangs, vous voulez faire croire que vous êtes pires que les autres. Et vous vous donnez des noms mystérieux pour pas que ça fasse trop réunion de macros.

Le coup partit sans qu’il le voit venir. Direct sur la tempe, l’envoyant rouler dans la poussière. Puis il entendit Jun Mah siffler comme un serpent en colère et sa queue fouetter le sol, et rouvrit les yeux. La silhouette du Kanaris dansait devant lui, quatre mandibules en guise de bras, une queue longue, pointue et venimeuse, une tête de reptile avec autant de dents dans le râtelier que deux crocodiles. Des moucherons lumineux dansaient devant ses yeux, les kanaris avait six fois la force d’un homme…Il n’en espérait pas moins de sa petite réplique. Le Telstar n’avait pas répondu à sa commande télépathique, ce qui signifiait qu’il était maintenant tout seul, et aucun moyen de fuir sinon se battre contre une armée de tueurs qui pouvaient le mettre en pièces en quelques secondes. Heureusement Flint avait une autre solution, toujours prévoir une autre porte de sortie. Tout ce dont il avait besoin c’était d’une seconde d’inattention. Le temps de déloger la pierre qu’il avait insérée dans une fausse dent. Sa pierre de secours, celle qu’il conservait depuis la première fois où il avait rencontré Léa. Il sentit sa dent pivoter sous la pression de sa langue, et puis la pierre tomber sur celle-ci. Jun Mah le regardait en souriant, il lui fit un petit signe de la main.

–       Bon voyage !

Et ça fit plop !

 

Le trou de ver l’absorbait de l’intérieur à l’état d’atome, et le recrachait de la même manière à l’époque voulue, selon les coordonnées inscrites dans sa structure. En principe, l’époque était toujours la même, la destination aussi, les coordonnées plus ou moins précises. Pour qui l’aurait vu apparaître, ça ne durait qu’un instant. Comme un éblouissement soudain, sans le moindre effet, et lui qui surgissait de nulle part, en combinaison Spamtex. Quarante-quatre siècles plus tôt il ne pouvait pas posséder les mêmes vêtements, les mêmes matériaux, plein de nano machines et d’appareillages électroniques, alors la nature les faisait platement disparaître. La première fois, il s’était retrouvé nu au milieu d’une petite ville du sud de l’Angleterre, il avait fait son petit effet. Depuis il veillait à toujours porter ce qui pouvait faire office de vêtement contemporain. Même si en plein hiver à Oslo, ce n‘était pas la tenue la plus indiquée, mais au moins il pouvait passer pour un sportif particulièrement rigoureux. Il entendit un chien aboyer, il se retourna, un teckel et sa maîtresse, une femme d’une trentaine d’années type prof de lettres, le regardaient avec une égale désapprobation. La femme tira sur la laisse et s’écarta de ce dingue apparu de nulle part, Flint pénétra dans un café et demanda les toilettes. Toujours prévoir l’éventualité d’un départ précipité. Une leçon que lui avait enseignée l’espionnage. Il se défit du haut de la combinaison, découvrant un passeport scotché sur son torse et une bande plastifiée enroulée autour de son ventre contenant 3.000 dollars en billets soigneusement pliés. Le dollar était sur la terre de cette époque comme une valeur universelle au même titre que l’or. Tout en détachant le passeport, il se demandait pourquoi Jun Mah lui avait souhaité bon voyage. Pourquoi il n’avait pas cherché à l’arrêter s’il avait compris. Ça l’inquiétait un brin, mais tout de suite il avait plus urgent, se trouver des vêtements chauds et un billet d’avion pour la France.

 

Le temps ne s’écoulait pas ici comme il s’écoulait dans sa dimension d’origine. Une année toute entière pour lui représentait dix ans ici même. C’est pourquoi les pierres étaient ajustées sur la date de son dernier départ et le ramenait toujours trois semaines plus tard. Pour Léa et les enfants, il ne partait jamais plus longtemps. Même si en réalité, le temps devenait soudain beaucoup plus long pour lui quand il était sans eux.

Il arriva à Toulouse le lendemain, non sans les avoir appelés auparavant. Officiellement il travaillait dans l’informatique, était à son compte, avait sa propre entreprise d’ingénierie et il gagnait rondement sa vie. En réalité ses propres connaissances scientifiques avec quarante-quatre siècles d’avance n’avaient pas forcément d’utilité. Comme de demander à un homme du XXIème siècle d’apprendre à faire du feu avec deux bâtons frottés l’un contre l’autre. Pour filer l’analogie il aurait pu inventer le briquet mais il n’avait pas la moindre idée de ce qui se passerait s’il concevait au XXIème siècle un outil du futur. Quel bouleversement cela provoquerait. En somme il se sentait une responsabilité sur ce temps, cette époque, et sur la nécessité de ne pas le bouleverser. Il y avait beaucoup d’hypothèse sur le sujet, et l’une d’elle que cela détruirait cette boucle temporelle qui lui permettait de revenir « comme » trois semaines plus tard. L’un dans l’autre sa fortune venait d’ailleurs.

 

… Bon Dieu, qu’est-ce que Jun Mah avait bien voulu dire ? Bon voyage ?

 

Dans l’avion il avait rêvé des 27 Pétales, il les revoyait surgissant dans le village, mais dans sa version Jun Mah faisait 15 mètres de haut et portait un grand verre dans la main. Il se réveilla alors qu’il rabattait le verre sur lui comme on attrape un insecte. Bon voyage, lui dit le steward alors qu’il sortait de l’avion. Flint sursauta et regarda un instant le steward.

–       Monsieur ?

–       Non rien.

Il avait une autre raison d’inquiétude que les phrases énigmatiques du gangster, ils avaient accès aux pierres eux aussi désormais. Les 27 Pétales avaient un moyen de s’enrichir et de trafiquer sans précédent, et qui sait ce qu’ils allaient trouver comme nouvelles applications à ce prodige. Les voyous sont inventifs, et avec leurs moyens ils pouvaient se payer les meilleurs scientifiques des deux galaxies réunies. Que se passerait-il s’ils débarquaient ici… ? Non, impossible, les kanaris ne survivraient pas cinq minutes sur terre. L’eau avait un effet néfaste sur leur organisme, elle détruisait leur système immunitaire. Et à dire vrai à sa connaissance il y avait peu d’espèces intelligentes qui auraient pu survivre ici même, tant les conditions de la vie était différentes dans la seconde galaxie. Réciproquement d’ailleurs. Sans toute sa technologie, l’homme aurait rarement pu se poser sur une planète et commercé avec d’autres civilisations. Mais on disait ici, à cette époque, que des extraterrestres étaient bien venus dans le passé et qu’ils passaient régulièrement des soucoupes. Pourtant à sa connaissance c’était improbable. La première rencontre avérée et historique de ce genre là, à son siècle tous les écoliers humains l’avaient appris. 5 juillet 2856, découverte du site archéologique de la Mandragore sur P86-02 par Colony One. 17 septembre 2858 1er rencontre avec un gorilleme, créature semi intelligente d’allure simiesque. 11 octobre 2865 rencontre avec Ezyoch IV empereur de Mékalite, civilisation de type industriel, race insectoïde.

Pendant quelques minutes, le temps de dépasser la passerelle, Flint s’offrit un moment de paranoïa, et si ? S’ils trouvaient ou avaient déjà trouvé un moyen de passer… Ils avaient eu trois ans après tout. Pour découvrir où il se rendait, acheter la tribu, et quoi encore ?

Mais quand il la vit avec les deux gamins, toutes ces pensées disparurent comme par enchantement, effacées par le sourire qu’il avait au milieu du visage. Ils étaient magiques ces trois-là.

 

Ils vivaient un peu à l’extérieur de la ville, dans un moulin qu’ils avaient retapé avec leurs mains et celles du fermier voisin, Ivan, sa femme Simone, son fils aîné Pierre. Chez qui les gosses étaient fourrés dès qu’ils pouvaient. Un genre de triplex avec un escalier en colimaçon, maison de rêve pour magazine déco, avec un long terrain descendant dans la rocaille vers un bois de pins tordus et mauves. Le matin ils étaient réveillés par le soleil rasant derrière les montagnes et le chant de Robert, le vieux coq des fermiers. Quand il n’était pas en voyage, Flint travaillait depuis chez lui et une batterie d’ordinateurs, une vie beaucoup plus paisible que cette autre qui le poussait à risquer sa vie constamment. Et il se demandait parfois pourquoi il repartait. Pour l’argent uniquement ? Il savait bien que non. Flint était joueur, voilà la vraie raison. Il avait prit le goût du risque, et de cette vie d’aventure. Chaque fois qu’il repartait il ressentait à la fois le déchirement du départ, la tristesse de quitter ceux qu’il aimait sans jamais être certain qu’il les reverrait… et tout en même temps l’excitation de l’inconnu. Et puis ça faisait si longtemps qu’il vivait une double vie qu’il n’aurait su quoi faire d’une seule.

–       Papa on va chez Carrouf ?

–       Oh oui papa ! Ca-rrouf ! Ca-rrouf !

–       Pourquoi il y a quoi chez Carrefour ? demanda-t-il à sa femme.

–       Monsters and Compagnie 2… ils sortent la vidéo aujourd’hui, on est passé devant la promo avant-hier.

–       Oh malheur !

–       Oui hein…

La version XXIème siècle des supermarchés étaient beaucoup moins exotiques que celle qu’on trouvait par exemple sur la lune, et une partie de plaisir comparé à un Hypra-mall sur NewRose, mais il détestait toujours autant. Il y avait quelque chose de lugubre et de concentrationnaire dans ces alignements éclairés chirurgicalement, dans cette prodigalité miraculeuse, toutes ces invitations à acheter, ces macarons fluo, ces kakemonos suspendus au-dessus des crânes comme des édits de condamnation dans une cité médiévale du bas Arcien, la musique, les annonces en ronron sonore et hypnotique. Les têtes de robots des gens poussant leurs caddies, de robots des caissières, les cliquetis et les bips des machines électroniques. Il n’y avait qu’au rayon culture qu’il arrivait à peu près à s’évader. Il allait feuilleter des bandes dessinées pendant qu’elle gérait les gosses. Mais ce jour-là c’était plutôt aux hôtesses de les gérer avec un parterre de gamins  en extase devant Sulli et Bob en personne qui les saluaient sans un mot. Les deux comédiens avaient dû recevoir des consignes strictes sur ce sujet, pas un mot, comme deux peluches géantes. Il se demandait qui ils avaient embauché là-dessous, un géant et un enfant ? Ou bien le costume de Sill était truqué avec une fausse tête. Timothée et sa sœur étaient bouche bée. Flint prit une photo de sa fille devant le grand monstre bleu avec son téléphone, avant de se laisser capter par la couverture d’un album fraîchement sorti. On y voyait un astronef aux formes aérodynamiques, parfaitement noir et quasiment invisible dans l’espace. Le dessin était remarquable, il fallait tenir l’album droit devant soi pour distinguer les détails de l’appareil. La forme évoquait un genre de voiture de sport actuelle. Comme si on avait croisé une navette spatiale avec une Mazeratti, mais par certains côtés il aurait pu croire regarder une version caricaturale du Telstar. Il ouvrit l’album pour tomber sur les aventures d’un genre de super espionne de l’espace, carénée comme un fantasme de guerrière du futur, Barbarella croisée cyber ninja. Au nom évocateur de Clint, le scénariste lui avait donnée des répliques façon Dirty Harry justement, le cynisme jamais loin, le tout avec une pointe d’érotisme et beaucoup de violence. Il n’aimait pas beaucoup le graphisme palette graphique, les couleurs trop parfaites, et les cadrages simplistes, avec des cases entières piquées dans des références cinématographiques. De la bédé à la mode pourtant, de plus en plus de dessinateurs se laissaient aller à ce vice facile du tout machine, allant jusqu’à calquer des plans de films pris directement à partir d’une saisie écran. Il reposa l’album et attrapa un manga sur une pile quand il se sentit observé. Il se retourna. C’était Bob, bras ballants, tourné dans sa direction. Impossible de voir l’acteur en dessous, mais Flint avait vraiment le sentiment que ce gros œil vert sur pattes le fixait avec son sourire plein de dents. Flint fixa à son tour le personnage, Bob resta un moment sans bouger avant qu’un gosse s’approche. Et pendant une fraction de seconde il aurait juré qu’il avait comme cessé de sourire. Juré qu’il était réel. Le malaise monta instantanément. Flint lâcha le manga instinctivement et se dirigea vers la foule. L’œil était penché sur les gosses maintenant, il se dandinait sur ses pieds. Et il y avait quelque chose de bizarre dans sa façon de bouger. Quelque chose d’à la fois surréaliste et de réel, toujours comme s’il ne s’agissait pas d’un costume. Le malaise augmenta en flèche, une impression de vertige, d’étouffement tout à la fois. Il se précipita vers ses enfants avant que Bob ne les touche, le bousculant sur son passage. Il entendit un cri étouffé, l’œil tomba dans la pile de boîtier vide qui ornait le stand, les hôtesses se précipitèrent.

–       Eh ça va pas non ? lui lança l’animateur.

Flint avait attrapé sa fille dans ses bras et regardait la scène d’un air ahuri, elle se mit à pleurer, Léa s’approcha à son tour.

–       Mais qu’est-ce qui te prends ?

Il retourna les mêmes yeux perdus vers elle, comme s’il ne la voyait pas. Il était livide.

–       Ça va pas ?

–       Maman j’ai peur ! pleurnicha sa petite fille.

–       Viens là mon bébé.

Mais il n’arrivait pas à lâcher sa fille.

–       Fred ? Qu’est-ce qu’il y a ?

Flint avait les yeux rivés sur l’œil qui se relevait. Bon dieu il ne souriait plus ! Sa bouche avait pris une expression mécontente, Flint était horrifié.

–       Il est vivant ! s’exclama-t-il en pointant du doigt le personnage de Bob

–       Bah encore heureux ! Donne-moi ma fille !

–       Mais non, tu ne comprends pas !

Il la laissa presque tomber pour se précipiter à nouveau sur le comédien déguisé en criant.

–       Klaench’yahva !

Qui es-tu ? en kanaris. Mais cette fois les vigiles n’étaient pas loin. L’un des deux le repoussa fermement, alors que Bob reculait avec une mine effrayée. C’est à ce moment qu’il comprit. Un infime défaut dans le masque, un muscle du visage qui se fige. Cervomoteur en panne, animatronique, c’était stupéfiant de réalisme. Flint recula stupéfait, le vigile prit ça pour une ruse, il lui attrapa le bras avec un air méchant.

–       Ça suffit mo…

Et se retrouva d’un coup au sol, le bras bloqué par une clé. Flint avait agi par réflexe, heureusement il réalisa ce qu’il venait de faire et relâcha presque instantanément le vigile. Dix minutes plus tard il répondait, embarrassé, aux questions des flics. Il était désolé, il avait eu irrationnellement peur, trompé par le masque. Il donna son nom et son adresse, Léa et les enfants étaient un peu sous le choc, mais ils répondirent aussi aux questions. Les flics lui demandèrent s’il voulait venir se faire examiner à l’hôpital. Il répondit que non, il était encore désolé, tout allait bien. Il alla même s’excuser auprès du comédien, un jeune homme d’une vingtaine d’années qui heureusement l’avait pris à la rigolade. Et du vigile qui lui ne trouva pas ça drôle. L’incident se termina par un exposé sur les masques animatroniques, les gamins fascinés, et le jeune homme leur expliquant comment ça fonctionnait. Ça sauva la journée. Puis dans la voiture les enfants en rajoutèrent une coche sur la façon dont papa avait maitrisé le vigile. Même Léa n’en revenait pas.

–       T’as fait des sports de combat ? Tu m’as jamais dit.

–       Dans ma jeunesse, improvisa-t-il, il y a longtemps, je ne sais pas comment ça m’est revenu d’un coup.

–       Papa c’est comme Jason Bourne ! s’exclama Tim.

–       Pourquoi tu dis ça ? demanda sa mère.

–       Passque Jason Bourne n’ont plus il se souvient pas et badaboum !

–       Badaboum ?

–       Oui !

–       C’est qui Jéson Bourre ? demanda sa sœur.

Léa rigola.

–       Huhu, mon super espion… Et t’as d’autres talents cachés comme ça ?

–       Ouais, chasseur de monstre.

Elle gloussa de plus belle et se lova contre son épaule.

–       C’est qui Jéson Bourre ? répéta la gamine.

–       Papa ça veut dire quoi Klancheyaya ?

–       De quoi ?

–       Klancheyaya ! Ce que t’as dit à Bob !

–       C’est QUI Jéson Bourre ! insista la gamine.

–       Ah oui c’est vrai ça, ca veut dire quoi ce que tu lui as dit ? Klanche ou Klinche yaya.

Flint fronça les sourcils, il ne se souvenait pas avoir dit quoi que ce soit de ce genre, et puis soudain ça lui revint.

–       Klaench’yahva !

–       OUI ! s’exclamèrent unanimement mère et fils.

–       Aaaah… mais c’est du Klingon.

–       Du Klingon ? Ah parce que tu parles aussi Klingon ?

–       Je ne t’avais jamais dit ?

–       Non.

–       C’est qui Klingon ? embraya la petite fille, ce qui lui valut une remarque acerbe de son frère.

–       Pas c’est qui ! C’est quoi !? C’est des méchants extraterrestres dans Sar Tek.

Ses parents éclatèrent de rire.

–       Sartek cousin ! imita Flint.

–       Zarma ! renchéri Léa.

La petite fille ne comprit pas plus que son frère mais rigola avec eux.

–       Star Trek, expliqua Flint.

Puis cinq minutes plus tard, alors que la conversation s’était déjà éloignée du fâcheux accident, Ines, la gamine, demanda :

–       C’est qui Jéson Bourre ?

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