Kilomètre zéro – Bon Voyage ! 1.

L’astroport de Kampoosha était, comme à son habitude, plein à craquer d’une foule de voyageurs venant de toute la planète. Kampoosha n’était qu’une grosse cité minière perdue à l’est de la Fédération Azerienne, mais c’était l’escale obligatoire des appareils qui suivaient le Détroit de Levitz, cet étroit passage dans la Voie Lactée, par lequel naviguaient la plupart des bâtiments voulant entrer ou sortir de cette partie de la galaxie. En comptant distraitement, il devait bien y avoir 77 races intelligentes, en plus des humains, représentées dans la foule. Et sur les 77, à peine s’il devait en connaître une petite dizaine. Même la science avait du mal à recenser toutes les espèces. Les meilleures encyclopédies distinguaient 21 branches distinctes, 300 races majeures, sept sexes, et un nombre inconnu de dérivés. La nature pouvait se montrer très créative avec l’intelligence, comme elle s’était montrée créative sur terre, des fonds marin au moindre recoin de forêt. L’évolution empruntait souvent des chemins inimaginables et l’on avait fort à faire quand on était qu’un bipède d’un mètre quatre-vingt au beau milieu d’un groupe de colosses de cinq mètres puant le musc, aveugles de naissance, plein de tentacules gluantes, et encombré d’un tas de valises proportionnées. Surtout quand trois d’entre eux essayaient de vous convaincre de croire en Jésus notre Sauveur. Des évangélistes cœlanck de la ceinture d’Orion. Ils pouvaient se montrer très convaincants quand ils se servaient de leur système nerveux pour vous mettre en état d’hypnose. La pratique était interdite, comme l’usage de leurs moyens de défense naturelle (et de chasse) sauf en cas d’agression. Mais même s’ils étaient généralement pacifiques, quand ils tentaient de vous persuader de quelque chose, ils ne pouvaient s’empêcher d’émettre des décharges d’amoeria. En fines gouttelettes qui s’évaporaient dans l’atmosphère, et vous stupéfiait pour le compte. L’amoeria pure, extraite de leur foie, était une des innombrables drogues connues de la galaxie, objet de trafic, qui valait régulièrement à cette espèce des raids armés de la part de pirates ou de chasseurs-trafiquants. Heureusement il ne suffisait de pas grand-chose pour chasser la drogue de son sang quand on était né sur terre. Une pilule de sel, et il avait pris son cocktail juste avant que son appareil ne se pose.

Une mesure obligatoire pour tout voyageur spatial traversant une zone interlope pleine d’espèces différentes, le cocktail E.T comme il l’appelait, polyvaccin T88, en injection ou en gélule, et ses variantes, TK88 pour les coelank, TB88 pour les syrmiens, etc… La pilule de sel était comprise dans le cocktail avec un nombre inconnu d’autres choses qui rapportait des milliards à Finsh Pharmalab, fournisseur exclusif du marché.

Flint s’écarta du groupe avec un sourire et enfila ses lunettes. Il cherchait quelqu’un. Mais il ne savait absolument pas à quoi il ressemblait. Aucune description ni cliché possible, jamais pris sur aucune image malgré les trilliards d’engins de surveillance qu’on trouvait dans la galaxie. Empreinte génétique non répertoriée, quelques indices laissant à supposer un individu de petite taille de type insectoïde. Ce qui accessoirement répondait trait pour trait à la description d’un bon tiers des voyageurs de passage ici. Mais il avait un signe particulier, un signe intérieur de richesse, et qui selon lui dénonçait sa véritable nature, le sang tatoué.

Un procédé très délicat et couteux, tout à fait dangereux, mélange d’injection de néomyollagène et de traçage laser, mis au point initialement comme marqueur de clone par l’armée, et qui faisait fureur auprès des empires criminels. Avoir le logo du gang qui dansait dans son sang, voir celui de ses ennemis se répandre dans le caniveau… Honnête à l’extérieur, sans signe distinctif, criminel dans le sang. Le nec plus ultra du signifiant pour les officiers de gang.

Les lunettes avaient l’air de banales lunettes de vue comme en portait encore les vieux sur terre, verres blancs, monture noir, seul le filigrane électronique sur la face intérieure, que lui seul voyait, lui montrait les choses autrement. C’est un spectacle assez unique de découvrir le monde et ses êtres vivants à travers leurs organes. Voir tous ces fluides, ces foies, cerveaux, poumons, cœurs, systèmes nerveux bloblotter autour de soi dans un bruit de foule polyglotte, de quoi vous dégoûter de la biologie pour trois vies futures. Il fut ravi de trouver rapidement celui qu’il cherchait.

Un crabe. Ou du moins ce qui en avait les apparences immédiates. Un crabe d’un mètre d’envergure environ, avec une carapace mauve, encerclé par des porteurs automatiques, une valise par drone, et le sigle du Syndicat Krill qui flottait dans son sang. Il était installé au bar du premier étage. Les porteurs qui flottaient derrière lui, il déjeunait à grand renfort de claquements de pince et de petits cris de satisfaction, la moitié du corps enfoncée dans un bol géant de splotch. Ça allait être facile.

Flint alla s’assoir de l’autre côté du bar et commanda un sandwich à la bière et au jambon. Un truc de pilote, jaune et rose, en cube qu’on pouvait manger cru ou cuit, l’art culinaire n’avait pas particulièrement fait de progrès dans l’espace… Le bar était surplombé d’un rang de grosses lampes métalliques qui imitaient la forme d’un réacteur spatial. Ils avaient essayé de rendre ça pop et fun, mais c’était plutôt pitoyable à vrai dire, ça suintait de mauvais goût cheap et de modernisme en retard de deux siècles. L’astroport de province par excellence. Flint effleura une des branches de ses lunettes tout en fixant la lampe au-dessus du crabe. Le pinceau translucide d’un laser frappa la base du pseudo réacteur. Fin comme un cheveu, invisible, froid, il découpa le métal. Flint mordit dans son cube, la lampe tomba net, écrasant le crabe, son bol, et s’enfonçant de trois bons centimètres dans le comptoir. Bon dieu, jamais il ne l’aurait imaginé aussi lourd… et dire que des gens venaient déjeuner ici tous les jours… Les uns levèrent la tête en s’écartant du comptoir, les autres se mirent à pousser des cris et des stridulations de chez eux, Dieu sait ce qu’ils racontaient. Le barman se tirait les tentacules en gémissant, un androïde de secours se pointa, Flint rangea ses lunettes et disparut dans la foule.

Il était content. C’était rarement aussi facile. Mais si ça l’avait été il n’aurait pas été aussi bien payé.

La fréquentation d’autres espèces intelligentes, et pas des moindres. D’espèces vingt fois plus évoluées que l’homme et de fait assez peu curieuses de le fréquenter ou de le juger autrement que comme un animal de compagnie. La quantité d’inconnus concernant le plus grand nombre d’entre elles, et quelques mésaventures passées, tentatives malheureuses de colonisation, fiascos militaires ou stratégiques, avaient très largement calmé l’agressivité naturelle des bipèdes au sens galactique et même terrien du terme. Il est une chose de se penser au sommet de l’échelle alimentaire, seul au monde avec ses certitudes, et une autre de réaliser pleinement qu’en terme d’échelle on n’avait pas dépassé le deuxième barreau, et que très loin d’être unique on est un détail de l’évolution à travers les étoiles. Un détail même pas original puisque l’espèce humaine existait en 458 versions et variantes biologiques. La seule chose qui les distinguait des autres était que la terre leur avait été livrée sans autre espèce intelligente que la leur. Ils avaient eu de la chance.

L’intelligence extraterrestre, la découverte de civilisations et d’individus d’outre terre avaient agi comme une arme de destruction massive pèse sur l’équilibre de la terreur. Une forme de statut quo qui faisait que les humains se tuaient désormais peu entre eux et évitaient de se frotter à n’importe qui. C’était une chose d’être sous la protection d’une des plus puissantes nations de la terre, armé, financé, équipé, entraîné, et une autre d’avoir dans ses relations un empereur ayant conquis deux systèmes solaires au complet. Bien entendu ça n’avait pas éliminé ni les guerres, ni les armées. Au contraire même puisque qu’on craignait beaucoup de ses voisins des étoiles. Mais l’usage était prudent, les interventions polies, obtenues après moult concertations, les affrontements brutaux mais sans excès. La barbarie, cette amie embarrassante qu’on essayait d’inviter le moins possible de sorte qu’aucune entité invraisemblable ne se sente menacée plus que de raison par leur insignifiance. Sur terre, on savait parfaitement que si les Markésiens par exemple piquaient leur crise, l’espérance de vie de l’humanité serait réduite à une poignée de secondes. Pour autant, entre deux civilisations commerçantes et expansionnistes, il arrive forcément qu’il y ait des différents. C’était même fréquent, et les tribunaux ne pouvaient d’autant pas tout qu’on changeait de juridiction d’un pays à un autre, d’une planète et d’une espèce à une autre. C’est là où il intervenait.

Là ou ailleurs, pour d’autres raisons. Un voyou recherché, un mari jaloux, un amant gênant, un homme politique ou une figure des affaires. Il n’y avait pas de règle dans ce domaine. Sauf une, il ne s’occupait que des extraterrestres. Tueur de martiens, comme il disait pour se marrer, sa spécialité.

Tuer est une chose facile. Instinctive, normalement à la portée de n’importe qui d’assez motivé. Plus difficile de vivre avec. C’est ce qu’on disait, mais dans son cas ce n’était pas émotionnellement que c’était compliqué, c’est l’acte de tuer même. Ecraser un crabe dans son bol de soupe, ça oui, c’était facile, mais comment on tuait un gaz ? Comment ça se tuait un être grand comme une montagne ? Ou à l’inverse, un micro-organisme invisible à l’œil nu? Avec des virus, des poisons, des bombes, des armes blanches, à feu, ou des trucs totalement inédits, fallait être créatif et Flint avait une grande imagination. Une grande imagination, une culture élargie, un goût prononcé pour les voyages, et les sociétés étrangères, Flint avait tout ce qu’il fallait pour remplir ses missions à bien. Sans compter une dizaine d’années d’expérience, ce qui dans sa partie était relativement exceptionnel. Il y avait une quantité d’assassins de part l’univers. Comme partout, des spécialistes et des amateurs, locaux ou internationaux, payés à la tête (quand il y en avait une) ou à la réputation. Mais très peu de meurtriers transgalactiques, capable d’effacer indifféremment un Zalt, à savoir 12 individus de quelques millimètres, vivant en symbiose et reliés par télépathie. Ou un Beand dont la particularité était d’être capable de lire dans les pensées de n’importe quelle espèce, même inconnue et d’en connaître les intentions. Les Beands étaient souvent utilisés lors des négociations commerciales, il n’était pas rare de les voir en tête de liste quand telle entreprise s’apprêtait à se lancer dans une OPA hostile. Pour autant il était beaucoup plus facile d’éliminer un Beand qu’un Zalt. Rater un seul Zalt parmi les 12 qui composaient un individu tout entier et c’était se retrouver avec trois nouveaux modèles du même être parcellaire ayant inscrit dans leurs gènes un descriptif sensible de l’ennemi. Chaque erreur rendait la tentative suivante plus compliquée. Alors qu’un Beand pouvait être trompé avec un leurre électronique de bonne qualité. Mais il y avait plus compliqué comme d’éliminer un Immortel par exemple…

Flint apparut par une porte de secours sur le tarmac du dock N°15. Des cargos commerciaux de la Compagnie du Trident flottaient au-dessus des lignes métalliques incrustés dans le goudron qui couraient tout le long des docks et renforçaient leur structure. Il sentit une vive douleur dans l’oreille, passagère et brusque à cause des moteurs d’antimatières qui bourdonnaient au-dessus de sa tête. Le champ de force combiné des appareils et de la planète avait tendance à avoir ce genre d’effet désagréable sur les humains comme un certain nombre d’espèces. Il traversa la piste, une main plaquée sur l’oreille droite, tandis que l’autre glissait sur la boucle métallique de son ceinturon. A le regarder il avait l’air d’un de ces ouvriers humains qui travaillaient ici à l’entretien. Une combinaison jaune et grise, une ceinture alourdie d’outils ésotériques et à laquelle était suspendu un casque semi intégral, les pieds chaussés de bottes renforcées. Mais à l’approche de l’appareil vers lequel il se dirigeait, il prit lentement l’apparence d’un croisement entre un crustacé et une pieuvre, juché sur sept tentacules dont les extrémités laissaient derrière elle une gélatine rosâtre. La boucle de sa ceinture contenait une pile à rayonnement. Un engin qu’on trouvait normalement sur les mines anti personnel méroviennes et qui projetaient sur les esprits des leurres préprogrammés. On se croyait soudain poursuivi par une horde de combattants, et on se retrouvait au beau milieu d’un champ de mines avec la totale incapacité d’utiliser son esprit correctement. Une arme encore inconnue sur terre et qui avait permis aux méroviens d’éloigner jusqu’ici les emmerdeurs. Flint était bricoleur, il avait lui-même installé la pile dans son ceinturon et programmé des images tridimensionnelles de phéniciens. Il n’y avait que l’odeur, la sienne, qui ne passerait pas, sauf qu’il avait veillé à s’enduire la veille de cette gelée que les phéniciens laissaient derrière eux. Il puait suffisamment maintenant pour que le mécano à l’entrée ne remarque rien.

Il avait les plans du cargo en tête, ils étaient tous fabriqués de la même manière, il se dirigea vers le troisième pont, là où logeait le personnel. Un genre de ruche géante posé sur la taule, haute d’une dizaine de mètres pour huit ou neuf mètres de circonférence. Une version fourmilière de leur habitacle naturel. Ils étaient quelques centaines ici, profitant de l’escale pour se reposer, tandis que d’autres ailleurs préparaient le départ. Il se glissa à l’intérieur d’une des alvéoles libres, et attendit.

Flint était connu. Sa spécialité et le fait qu’il n’était qu’un vulgaire bipède, l’avait mis en tête de liste de certaines organisations. Il n’était pas unique dans son genre mais sa réputation faisait de lui une espèce rare. Peu de gens pouvaient se vanter d’avoir éliminé un termite omnivore de sept tonnes et demi, parlant seize millions de langues, et dirigeant un empire fort d’un milliard d’employés. Une reine klanch’ Arkanella III. Et encore plus rares étaient ceux qui survivaient à l’hydre des klanch’. L’espèce semblait avoir développé tout un arsenal naturel contre les individus déclarés hostiles, qui allait de la larve à la spore, programmé dans un seul et unique but, détruire l’ennemi. Alors Flint s’arrangeait pour n’apparaître jamais nulle part. Il était rentré avec un passeport en règle sous l’aspect d’un klanch’ justement, repartait en douce, sous un autre camouflage électronique, pas vu pas pris. Le cargo décolla dans les temps. Il attendit qu’ils soient sortis de l’atmosphère pour se diriger avec les autres vers les ponts de commandements. Profitant de la distraction des ouvriers, emprunta une allée parallèle jusqu’à un aéronef de secours. Un canoë spatial entièrement automatisé qui ne s’activait qu’en cas d’alerte. Flint sortit de sa poche un petit cylindre noir, un « forceur » et le fixa sur le centre de commandement de l’appareil. Il y eu un genre de chuintement électrique, le « forceur » déchargea une onde courte d’antimatière dans le verrouillage, puis la cabine s’éclaira d’elle-même, le tableau de bord en mode manuel. Flint s’empara des commandes.

Son appareil personnel attendait au large de la planète, invisible à moins d’avoir le nez dessus, et automatisé, à commande télépathique. Telstar série 856, une rolls avec un moteur lumière et quelques options supplémentaires. Le blindage était d’usine, les commandes et l’I.A également, le reste il l’avait fabriqué ou se l’était fait fabriquer par des mains discrètes et sérieuses. C’était un de ses sanctuaires, personnes n’en connaissait l’existence, et nul autre que lui ne pouvait y entrer. Il ne pouvait même pas inviter quelqu’un, à moins que ce quelqu’un soit inconscient, ou mort. L’appareil était programmé pour. Ses concepteurs lui avaient donné une formé aérodynamique totalement inutile dans l’espace. Un fer à repasser aurait pu voler dans l’espace, et à regarder certains cargos, ils ne s’en privaient pas. Mais Telstar fabriquait des engins de luxe destinés à flatter l’égo de leur propriétaire. Dans l’atmosphère cela pouvait éventuellement l’avantager, tout dépendait de l’atmosphère et de la gravité, mais il évitait généralement de laisser traîner son appareil dans un ciel, même nocturne. L’espace est vaste, le ciel est petit.

L’intérieur de l’appareil était joliment décoré. Eclairage rasant, murs bardés de boudins de cuir bordeaux, un tapis de lapis lazuli marquait l’entrée, dans le prolongement d’un couloir domotique en verre photosensible qui analysait votre état de santé, votre humeur à la chaleur du corps des battements du cœur, de la respiration, et programmait l’appareil pour vous rendre agréable. Musique, jacuzzi, cigare, alcool… Ce gadget l’avait toujours un peu exaspéré, cette impression de ne rien pouvoir commander de soi-même. Il avait reprogrammé le planché du couloir et donné les commandes à l’I.A. Ça c’était la bonne idée, l’I.A parlait, avait un genre de personnalité et même un nom ! Le propriétaire choisissait, il avait choisi.

–       George ?

–       Oui monsieur ?

–       Y’a quoi dans le frigo.

–       Du foie gras monsieur.

–       Terrien ?

–       Oui monsieur, Périgord.

–       Et c’est tout ?

–       Techniquement non monsieur.

–       Techniquement ?

–       Eh bien monsieur a presque terminé la bouteille de Bollinger, mais il reste la vodka dans le second compartiment.

–       Polonaise ?

–       Bien entendu monsieur.

–       Il reste des œufs ?

–       En poudre seulement monsieur.

–       Ah merde… bon fais comme tu peux… Je vais dans la salle de repos.

–       Une destination monsieur ?

–       Non, pas pour le moment, pas encore.

–       Œufs brouillés, foie gras et pain français, champagne pour commencer ?

–       Par-fait !

Il pénétra dans une pièce lambrissée à décor polymorphe, fauteuil, bureau, écran tridi ou écran tradi, billard, 17 millions de livres galactiques. Huit contrats dans la galaxie mère. Huit espèces différentes. Une commande sous la peau, invisible à l’œil nu, télépathie électronique dont il était le seul à avoir accès, indépendante de l’appareil, elle commandait son coffre personnel. Un cube transparent apparut au milieu de la pièce, une porte se traça et s’ouvrit, dévoilant un mécanisme de serrure compliqué et massif. Un coffre virtuel, manipulation à distance d’un autre coffre, bien réel celui-ci caché quelque part dans la voie lactée. A l’intérieur se trouvait deux disques alvéolés, 12 alvéoles en tout, pouvant accueillir ce qui avait l’apparence d’un diamant lumineux en suspension, une minuscule lamelle d’énergie sculptée  Il ne lui en restait plus que deux. Après ce contrat il faudrait qu’il recharge. Et ça lui couterait les deux tiers de sa fortune. Le tarif de sa liberté et de sa sécurité. Il referma le coffre et le fit disparaître du monde réel, s’installa dans un canapé en cuir vieil anglais, et se choisit une série de vieux films terriens en noir et blanc, Boulevard du Crépuscule, la Nuit du Chasseur, M le Maudit. Rien que des classiques de grande facture, en de nombreuses choses, Flint était un homme averti et précis. Pendant qu’Eric Von Stroheim rentrait majestueusement dans le champ, il lança le programme de sa prochaine cible.

On les appelait Immortel parce qu’ils l’étaient. On pouvait les découper en morceau à moins de séparer les morceaux d’un bon kilomètre, ils se reconstituaient entièrement. On pouvait les passer à l’acide, au laser, les dynamiter, ça ne servait strictement à rien. Des avantages d’être une entité intelligente semi gazeuse. Mais comme rien n’est parfait dans la nature, bien entendu ils avaient des points faibles qui, bien exploités, pouvaient les conduire à leur perte. Comme à peu près tous les êtres vivants les immortels se reproduisaient. Leur cycle de reproduction intervenait environ tous les trois cent ans et s’étalait sur un siècle, c’était à ce moment-là, et pendant les 90 jours de gestation qu’ils étaient vulnérables. Quelques changements dans leur composition gazeuse, des variations qui confinaient à la cristallisation sur certaines zones de leur corps. L’inconvénient c’est que ces changements étaient différents d’un individu à un autre. Pour des raisons variantes, état psychologique, alimentation, environnement, situation professionnelle même… Et donc il fallait étudier très précisément son sujet pour pouvoir anticiper. Le dossier que lui avait transmis son employeur du moment avait dû lui coûter une montagne d’argent. La vie d’un immortel étant forcément différente de celle d’un être mortel dans la mesure où le temps ne compte plus, connaître leurs faits et gestes, réclamait de gros efforts de renseignement, et généralement dans plusieurs galaxies. Il y avait pourtant à peu près tout. Même le spectre de coloris des organes internes, variable d’un individu à l’autre selon la composition de son système gazeux. Replacé dans leur contexte ce spectre était un peu leur ADN, il définissait une généalogie, une branche dans l’arbre commun de leur planète d’origine.

Flint suivait le film tandis que le système glissait les informations dans son cerveau. Il avait l’habitude de compartimenter son esprit, il pouvait tout en même temps prendre des notes et déguster son foie gras en apprécier le croquant, le parfum, la précision en homme de goût qu’il était et en donner l’origine.

–       Je ne savais pas qu’on en avait encore de celui-là, commenta-t-il à haute voix.

–       Plus monsieur, monsieur termine notre dernier exemplaire.

–       J’irais à Figeac après ce boulot.

–       Oui monsieur.

George était un excellent cuisinier, très créatif, il appréciait les bons produits, tout comme lui..

L’immortel s’appelait Gn’anabi, de lignée des Kunta, traduction phonétique et approximative du bruit que faisait leur nom quand ils se présentaient. Et les immortels présentaient toujours leur lignée. Il était ingénieur en méta informatique et travaillait pour un laboratoire de recherche des Myriades. Le dossier ne précisait pas qui, mais il aurait parié que c’était pour Pharmalab ou une de ses filiales. Ce type avait un salaire faramineux, vivait à Lodana Beach, avait 11458 ans, et allait entrer dans sa période de reproduction dans deux mois heure locale. Flint regarda deux films coup sur coup, il savait parfaitement que dans deux mois sa cible serait ailleurs, dieux sait où. Les immortels se cachaient pendant cette période, ça rajoutait des problèmes. Il entra sur la base de données du Yala’anta, le livre des généalogies des immortels et étudia la branche Kunta sur la moitié de sa longueur. Son histoire, ses figures, les pays et les planètes où elle s’était illustrée. A vrai dire les immortels pouvaient s’éteindre d’eux-mêmes. Leur croyance les y invitait d’ailleurs. Au fil d’étapes graduelles, dans le respect d’un rituel aussi ancien qu’eux, à l’exemple de leur mythique planète qui elle-même s’était éteinte bien avant leur découverte. Mystique qui bien entendu intéressait de nombreuses autres espèces, les lieux de culte des immortels regorgeaient de cintrés suicidaires adeptes de la mort graduelle. Gn’anabi n’avait pas vraiment un profil de mystique en vivant à Lodana Biatch, mais son dossier indiquait qu’il respectait les fêtes de Ptza’ (anniversaire de la destruction de la planète éponyme) se rendait dans le même restaurant tous les jours, et travaillait pour la même compagnie depuis 420 ans. Un conservateur qui avait voté pour Spork Brosgast, le populiste maire de L.B. Les photos qu’on avait de lui montraient une silhouette sur quatre pattes comme des fils de soie noire, les reflets d’un visage simiesque, d’un singe qu’on aurait croisé avec une sauterelle. Rien qui ne le démarquait particulièrement sinon les reflets ambrés du gaz. Une distinction obtenue à l’aide de produit chimique lourd destiné à la cosmétique. Une semi poche de gaz qui appréciait la bronzette… Il nota ce qui l’intéressa et lança une routine qui croiserait ses notes avec le dossier. Au bout de quelques minutes l’I.A l’informa qu’elle avait plusieurs propositions de destinations possibles. Mais pas question de s’y rendre sans opération de reconnaissance. Et pour ça il avait à sa disposition des drones Rapace. Autonomie complète, programmables à distance jusqu’à trois années lumières, normalement réservés à l’armée mais quand on savait à qui s’adresser… Les drones surgirent des flancs de l’appareil alors qu’il allait faire une sieste repu de bonne nourriture, de films et d’informations.

Il tira légèrement sur la peau de son front et sortit la télécommande télépathique. Pastille translucide de capteur sensible, légèrement irisée sous la lumière, fin de la communication. Jamais très bon de dormir avec ces trucs sous sa peau. Ça perturbait les rêves, le sommeil, comme de laisser allumer une télé dans son crâne.

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