Les Sorciers de la Guerre – Superhéros

C’est comme ça. Depuis qu’on est mis au monde. On grandit, on pousse, mais on fait toujours les mêmes conneries. On aborde toujours les questions de la même manière, comme quand on était môme et qu’on se trouvait un nouveau pouvoir. Je peux marcher ouais ! Je vais foutre le camp et explorer le monde ! J’ai un cerveau ouais ! Je peux tout comprendre, je sais tout ! J’ai une bite ouais ! Je vais toutes les baiser !

Et puis évidement…

Pourquoi ça devrait changer avec la science ?

Ils ont découvert l’atome, ils en ont fait des bombes et des centrales. Et Fukushima…Hiroshima, Nagasaki, Godzilla… les japonais n’ont pas de bol avec l’atome.

Ils ont découvert le génome, l’ADN, la biotechnologie, et OGM .. Round Up, les clones de mouton… pourquoi pas moi ?

 

Fallait bien que ça arrive. C’était dans leur tête depuis les années 90. Ça a fait fantasmer tout le monde, ce qu’on pourrait faire, fabuleux ! Soigner toutes les maladies génétiques, et pourquoi pas éliminer la mort elle-même ? La mort, la maladie, la tristesse, les regrets, tout ce que vous voulez, la biotechnologie peut tout. Sans compter l’informatique… Ça fait quarante ans qu’on vit une révolution industrielle et on ne s’en rend même pas compte.  C’est allé si vite… L’informatique, les simulations mathématiques, les ont énormément aidés. A gagner des montagnes de fric pour commencer, et puis à anticiper, observer, manipuler. Enfin… anticiper, dans la mesure des connaissances en cours.

Anticiper le vivant.

Bonne chance.

 

Et moi je suis leur Projet Manhattan.

On va dire.

Appelez-moi Manhattan, Docteur Manhattan. Ouais j’ai toujours préféré les Watchmen aux X Men.

Mais non je suis pas bleu.

Et question atome je suis une bille.

 

Bon… appelez-moi comme vous voulez.

 

Eux ils m’ont appelé Programme Téquila. Si, si… Téquila. Pourquoi ? Pas la moindre idée. Un général devait être bourré je suppose.

 

On fait toujours les mêmes conneries. Notre part animale j’imagine, une fois qu’on croit avoir compris, faut qu’on montre notre bite à tout le monde… Ouais ! J’ai la plus grosse ! Des montagnes de blé, les meilleurs techniciens, et des ambitions… Fabuleuses ambitions ! Question montrer qui a la plus grosse, je crois que c’est un vice de chez nous. Les américains et le monde entier pensent qu’ils sont les meilleurs à ce sujet mais c’est faux. Nous autres chinois, il faut pas juste qu’on la montre, qu’on le dise au monde entier qu’on a la plus grosse. Qu’on construise les plus grands barrages, les plus grandes tours, que nos hommes d’affaires aient le plus grand nombre de maîtresses possible et de Rolex en or. Faut que le monde comprenne que ce n’est même pas la peine de faire un concours, on a la plus grosse parce que c’est dans l’ordre naturel des choses, de notre génie, de notre nombre et si tu n’es pas d’accord… et bien tant pis pour toi.

Alors des militaires chinois… vous n’imaginez même pas.

 

Programme Téquila… même pas un nom chinois… Où est-ce qu’ils sont allés chercher ça ? Peut-être qu’ils pensent tromper l’ennemi si jamais l’ennemi en entend parler.

 

Ils ne sont pas paranos, ils croient être plus malins que tout le monde. Faut dire qu’en face ils n’ont pas beaucoup fait d’effort pour prouver le contraire. De combien de brevets volés je suis la somme ? Je sais qu’ils ont engagé du monde pour me mettre au point. Des hackers pakistanais, des laboratoires européens, des scientifiques japonais, américains. Par la corruption, la force ou légalement. Ils ont l’argent, ils ont le pouvoir, ils se croient éternels.

Me mettre au point…

C’est un peu exagéré comme terme. Même s’ils pensent le contraire. Je suis loin de l’être. Nous sommes loin de l’être. Je suppose que ça coutait moins cher de faire plusieurs modèles qu’un seul. On est huit à ma connaissance. Naturellement. Le fétichisme du huit… les Huit Chevaliers, comme ils nous appellent entre eux….  Bon Dieu, ils se croient vraiment dans un putain de manga !

 

Je m’appelle John Luong. Le John c’est à cause de mes origines hongkongaises, c’est comme ça qu’on m’a toujours appelé jusqu’à ce que l’armée me tombe dessus. Mais en vérité mon prénom c’est Jian. Luong Jian. Séparément Luong signifie dragon et, Jiang, santé, vigueur, mis ensemble c’est un jeu de mot qui signifie à la fois dragon vigoureux et œil de dragon. Mon père croit à la prédestination, s’il savait je suppose qu’il trouverait ça normal que je sois devenu le Programme Téquila….

 

Programme Téquila… putain je m’y fais toujours pas….

 

Comme tous les adolescents hongkongais nés dans les faubourgs, je voulais apprendre les arts martiaux, comme Bruce Lee et Jackie Chan, nos divinités à nous, et devenir une star de cinéma. Mes parents étaient maraîchers, ils se sont saignés aux quatre veines pour que je vive mon rêve. Les pauvres. Ça douille les écoles d’art martiaux, ça douille et ça rigole pas du tout. Et on est des milliers, des millions de mecs et de filles à penser à la même chose.…

Question gymnastique, effort physique, souplesse, j’étais bon. Par contre question apprendre, coordination des mouvements, une vraie nullité. Quand ils m’ont sélectionné je dépassais tout juste de deux points le Q.I minimum qui me séparait des attardés. Con comme un balai en somme. Et putain que j’ai dérouillé. Mes profs ont tout essayé pour m’apprendre le kung fu, me tabasser, m’ébouillanter, me laisser une journée et une nuit assis dans le vide en position du cavalier. Me sous alimenter, me frapper… ah non ça je l’ai déjà dit… mais ils m’ont tapé dessus tellement de fois que je peux. J’ai pas dépassé la première année. Mais mes entraineurs me voyaient bien dans la natation, la gym, des trucs plus simples… C’était ça ou retour à la case départ et mes parents se sacrifiant pour des prunes. J’ai passé des sélections nationales pour rentrer dans une école d’athlétisme. C’est comme ça qu’ils m’ont remarqué.

 

Mes parents sont du nord, on est plutôt naturellement grands dans la famille. Moi je mesurais un mètre soixante-dix-huit quand ils m’ont choisi. Ça faisait partie des critères, la taille. Mais le processus a accéléré ma croissance, je fais six centimètres de plus aujourd’hui. Ma masse musculaire a augmenté de 30%, ma résistance physique de 48%, mon record en apnée est de huit minutes et quarante-six secondes,  au cent mètres, mon temps moyen est de neuf secondes et quatre-vingt-sept centième, soit trente centièmes en dessous du record du monde des dopés. Je ne le suis pas moins que Bolt, c’est seulement que c’est mieux fait. J’ai la force physique d’un gorille, des os assez résistants pour péter des murs sans rien me casser, je peux courir pendant une journée tout entière sans me fatiguer, j’ai besoin de deux heures de sommeil pour me recharger complètement, je peux me priver d’eau et de nourriture pendant un mois complet. Et surtout… j’ai le Q.I d’un professeur de lettres.

De leur point de vue, moi et les autres on est une réussite.

 

J’ai aussi perdu mes cheveux, j’ai des migraines chroniques, des bourdonnements d’oreilles et des crises de rhumatismes chroniques. Des baisses de l’humeur. Je ne rêve plus. Je suis tout le temps furieux quand je ne déprime pas. Rien ne va assez vite pour moi. Je prends des tonnes de médocs. La belle vie quoi.

 

L’idée de départ était ingénieuse. Se servir d’un virus pathogène modifié pour manipuler ma chimie personnelle. Les médicaments pour corriger, influencer. Et ils n’ont même pas poussé les modifications très loin. Juste quelques changements au niveau des protéines, et des globules…. Enfin ils m’ont expliqué mais je n’ai pas tout capté. Le problème c’est qu’ils ne savaient pas vraiment ce qu’ils étaient en train de faire. Et ils ne savent pas plus aujourd’hui.

Ils ont beau dire le contraire, on est ingérable. Enfin moi, je ne connais pas les autres, on s’est jamais rencontré. Mais si je le suis, je ne vois pas pourquoi les autres ne le seraient pas. Le corps change, l’esprit également. Tous les mois ils m’envoient dans un laboratoire au Japon, passer des examens, check-up complet, j’ai aussi droit à un suivi psychologique…des psys de l’armée… Qui préfèrent marquer que tout va bien de peur qu’un général les envoie se faire paître au Tibet ou en Mongolie… Le reste du temps, bin je suis en mission…

Evidemment.

 

–       Votre problème à vous autres chinetoques c’est pas que vous vouliez dominer le monde. C’est que vous pensez que vous pouvez.

A qui le dis-tu, je me fais. Mais ça nous éloigne du sujet.

–       350 le kilo, et on vous offre la première livraison.

–       Tu vois tu n’écoutes pas ce que je te dis, t’es trop sûr de toi ! C’est 600 le kilo pas un dollars de moins !

Il commence à me prendre la tête, il fait trop chaud, j’ai mal au crâne et j’ai rien becté de potable depuis Beyrouth.

–       Je ne vois pas au nom de quoi.

–       Au nom que c’est moi qui contrôle cette région ! qu’il s’énerve en tapant du poing sur la table.

Les autres autour me regardent comme si j’étais leur prochain steak. C’est peut-être ce qu’ils imaginent d’ailleurs.

45° à l’ombre, 38% d’humidité, le fin fond du cul de la forêt équatoriale. République Démocratique du Congo. République du Désastre et du Chaos… Ils m’ont envoyé acheter du tantale. La version raffinée du coltan. On leur achète du minerai et on leur vend des armes. Qui ça ils ? Tous, les rebelles du Rwanda, d’Ouganda, d’ici même, l’armée pas très régulière, je m’y perds. Enfin ceux qui contrôlent momentanément le coin qui nous intéresse quoi. Vingt ans qu’ils viennent tous se battre par ici. Même peut-être que c’est depuis toujours. Il y a de tout dans ce pays, diamant, uranium, or, coltan, manganèse… Vingt ans, trente, depuis l’indépendance… six millions de morts depuis les années quatre-vingt-dix. Une paille pour un chinois, Mao en a fait tuer tellement plus. Alors qu’est-ce que ça peut bien nous foutre ? Ceux-là ils se font appeler les Enfants de Salaud. En français dans le texte. Et leur chef Capitaine Raptor. Tout un programme. Moyenne d’âge quinze ans. Et des armes partout. Des tonnes. RPG 7, mitrailleuses lourdes, AK47, canon de 50, mitrailleuses 20 mm, lances grenades M79, fusils allemands, anglais, chinois, russes, et des caisses de munitions comme si ça poussait sur les arbres. Ils sont tous camés, la moitié pratique le cannibalisme, il  y a des crânes autour du camp plantés sur des pieux… au Cœur des Ténèbres… Je n’ai pas pu m’empêcher d’y penser quand on est arrivé, exactement la description du camp de Kurz… Rien n’a changé depuis Conrad. Sauf les armes, sauf qu’ils n’ont plus besoin des belges pour se faire baiser, ils se démerdent très bien eux-mêmes.

–       Tu n’es pas éternel, je lui fais remarquer. Qui te remplacera si tu te fais tuer ?

–       Ne t’inquiète pas pour moi, j’ai des grigris très puissants, aucune balle ne peut me tuer !

Le pire c’est qu’il le croit.

–       Ah ouais ?

Je ne suis pas venu seul. Il y a deux chinois et deux sud-africains avec moi. Deux opérationnels de la Sécurité d’Etat, et deux mercenaires. C’est eux qui nous ont servi de guide. On a pris l’avion puis le 4×4 pour venir jusqu’ici, 5h d’avion, 28 heures de route, sans compter les barrages, les bandes armées. C’est l’anarchie ici. Les opérationnels ne savent pas qui je suis, ce que je suis exactement. Un officier des Forces Spéciales, c’est tout. Ils ne m’ont jamais vu à l’œuvre, j’ai donné des ordres, on évite le contact, on paye, on se fond dans le décor, peu importe, je ne veux pas attirer l’attention sur nous. Il n’y a pas que les rebelles dans le coin, il y a des français, des américains, des anglais, des belges… Mais lui il commence vraiment à me brouter. Je dégaine le Beretta que j’ai sous le bras et je l’abats.

J’abats aussi les trois gars derrière, ceux qui ont bougé quand je lui ai demandé qui le remplacera. Ses capitaines. Merci, c’était tout ce que je voulais savoir. Une balle dans le crâne chacun. J’ai pris de court tout le monde, personne n’a même eu le temps de me voir dégainer. Le roi du Far West… Même moi je me suis pris de court. C’était pas ça la mission. Qu’est-ce qui m’a pris ? J’improvise.

–       Quelqu’un crois encore qu’il est à l’épreuve des balles ?

Mais je vais pas me mentir, la vérité c’est que j’en n’ai rien à foutre de leur mission. Sans leur chef, c’est que des gamins sauvages et paumés.  Le roi et ses princes sont morts ? Vive le roi. On peut se passer des autres. Le souci c’est que les mômes sont armés jusqu’aux dents et camés jusqu’aux yeux, et ils sont une soixantaine. On est que cinq. Je suis cinglé.

Pas un d’entre eux ne réagit de la même manière. Certains s’enfuient en courant, d’autres se mettent à l’abri, d’autres encore sont comme paralysés, hypnotisés par la cervelle de Capitaine Raptor sur la terre rouge. Les autres font feu. A 15 mètres de distance, cinq AK 47, une MG42, deux AR 15, mes deux Beretta, pas beaucoup plus qu’une dizaine de secondes. Et quand c’est fini, même ceux qui n’ont pas moufté sont morts. Un des opérationnel aussi, et moi j’ai une balle dans l’avant-bras. Mais dans une semaine il n’y paraîtra même plus. Régénérescence cellulaire accélérée, modification du rythme hormonal… Résultat j’ai la tyroïde qui déconne.

L’air est trempé, plein d’une suie grise, les canons, l’odeur de la cordite, j’ai les oreilles qui sifflent et le pouce gauche qui tressaute. J’allume une cigarette.

–       Bon, bin je crois que ça va être gratis aujourd’hui, non ? Je fais.

Il y a onze gamins au sol, ceux qui ne se sont pas enfuis lèvent les bras en l’air, jettent leurs armes. Les sud-africains me regardent, et je vois bien qu’ils me prennent pour un dingue. Faudra penser à les augmenter si je veux qu’ils reviennent avec nous.

–       Vous êtes fou ! Me fait l’autre opérationnel

–       C’est une question ou une observation ?

Ils m’ont interdit de fumer. Avec ma tyroïde en folie j’ai dix fois plus de chance de développer la maladie de Baslow à cause de la clope. Mais je m’en branle. Je suis pas fou, enfin pas vraiment, je veux mourir. Encore raté.

–       Ce n’était pas les ordres !

C’est bien un fonctionnaire chinois tient… les ordres… Son collègue est raide mort et lui il dit que je suis dingue parce que j’obéi pas aux ordres. Je l’oubli et me dirige vers le plus grand des mômes. Il tremble comme une feuille le pauvre. Je lui propose une cigarette, il l’accepte.

–       C’est quoi ton nom mon garcon ? Je lui demande en ingala.

Je parle huit langues en plus du mandarin, du cantonnais et du hakka. Anglais, allemand, arabe, russe, espagnol, japonais, coréen, français. J’ai appris l’ingala dans l’avion.

–       Tony Montana, yaya…

Yaya… oncle, comme chez nous…

–       Tu m’en diras tant. Tu es un bon soldat Tony Montana ?

–       Je suis féroce ! Je suis très, très féroce yaya ! Il me répond en français.

–       C’est Féroce que tu aurais dû t’appeler alors,  tu crois pas.

Il hausse les épaules regarde un des cadavres.

–       Pouvait pas, Féroce c’est lui.

–       Bin maintenant c’est toi, je réponds en sortant une liasse de dollars.

 

Officiellement je suis négociant pour une compagnie australienne. Je m’intéresse à toutes sortes de minerais, cuivre, or, coltan, tantale, diamant, titane. Tout ce qui rapporte et coute très, très cher sur le marché international. La compagnie pour laquelle je travaille appartient en réalité à une holding chinoise qui pratique ce que j’appelle la pêche à la traine. Ils achètent tout ce qu’ils peuvent légalement, et tout ce qui ne passe pas les accords internationaux, comme les diamants de conflits ou 19 tonnes de tantale de provenance douteuse, ma compagnie s’en charge. Ce n’est pas légal d’acheter ou de vendre des diamants de conflits, Processus de Kimberley, mais si je te dis que la présidence de 2011 du Processus était la RDC, justement, et celle de 2012 les américains. Les mêmes qui déclenchent des guerres contre l’avis de l’ONU… 15% des diamants en circulation dans le monde sont des diamants de conflits. Pour que ça passe officiellement, ma compagnie ne traite qu’avec des particuliers dans le monde entier, nos principaux clients sont les mineurs d’opales de Coober Pedy. Je vis à Sidney, sous le nom d’emprunt de John Chan, citoyen australien depuis la rétrocession. Mais bon, pour ce que j’y suis…. Je voyage énormément au compte de la compagnie, mais quand je dis que je m’intéresse aux minerais, c’est exagéré. Je m’en fous complètement, ce n’est qu’une couverture. Et si je suis parti en RDC c’est uniquement parce que le mec avant, celui qui était en contact avec le Capitaine Raptor et sa bande, s’est fait tuer par des voleurs. Mais j’aime bien sortir ce petit discours quand on me pose la question sur mon boulot. Je parle du Processus de Kimberley, les gens ouvrent grand les yeux et me demande « mais c’est légal !? »… le truc de l’homme d’affaire désabusé, ça plaît toujours, surtout aux femmes.

Enfin les femmes…J’ai un peu de mal avec elles. Je n’ai jamais été particulièrement beau garçon. En fait j’ai une tête de poisson. Le visage large, les lèvres fines qui descendent un peu vers le bas, le nez plat, les yeux légèrement renflés. Mais en plus je suis chauve, j’ai des boutons à cause des médicaments, il m’arrive de suer comme un porc parce que ma tyroïde déconne, et pour tout dire je ne suis pas vivable. J’ai surtout des aventures avec des call girls, et quand c’est pas elles, c’est des cinglées du genre attirées par les mecs dangereux. Un jour comme ça, en Amérique, je suis sorti avec une fille parce qu’elle m’avait vu défoncer un mec juste avant. Une tapée comme de juste, qui voulait toujours qu’on baise dans des endroits pas possibles, en pleine rue par exemple. L’un dans l’autre je suis célibataire, mais bon, avec la vie que je mène…

Oui je veux mourir, mais je n’arrive pas à me faire à l’idée de me suicider. C’est comme si je me condamnais moi-même, que je me punissais d’être ce que je suis. J’y peux rien, j’ai rien demandé. Pourquoi je ne suis pas déjà mort d’ailleurs ? Avant moi, avant nous, ils ont bien dû faire des essais non ? Ils sont bien allés dans une prison chercher quelques cobayes je suppose, ils vont se gêner. Pourquoi un pauvre rat de laboratoire sur deux pattes y est passé, et moi je survis ? J’ai signé pour ça ? Même pas, ils m’ont juste dit que j’allais participer à un programme médical, et si je refusais ? Depuis quand les militaires chinois négocient ? Alors je me flingue par petits bouts, je fume, je bois, je me défonce et je défie des mômes armés…

Ma hiérarchie n’aime pas beaucoup ça bien entendu. Tous les mois, quand je vais au Japon j’ai droit à des remontrances de Yukio, pardon, du docteur Tanawabe, la fille qui s’occupe de mes analyses. Et j’ai déjà été convoqué par mes officiers traitants au sujet de mon comportement, comme ce qui s’est passé en RDC. Mais je suppose que pour le moment j’ai coûté trop de fric pour qu’ils se passent de moi ou des autres. Comment ils le prennent les autres d’ailleurs ? Ils aiment ce qu’ils sont devenus ? Ils en pensent quoi d’être le programme Téquila ? Je ne sais pas. J’ai interrogé ma doctoresse à ce sujet mais elle n’a rien voulu me dire, c’est secret. Tout ce qui nous concerne l’est, à commencer par notre existence. Je me sens seul.

–       Alors comment va mon cancer ? Bientôt en palliatif j’espère.

Mon cancer… pourquoi pas après tout. Ça évolue, je dégénère, mon corps se transforme, je suis une chimio… Elle est penchée sur mes feuilles d’analyse, ses sourcils épilés comme dans les années vingt, froncés au-dessus de la barre de ses lunettes à gros carreaux. A travers la feuille j’aperçois par transparence des colonnes de chiffres, des zones de couleurs. Elle fait une moue, me regarde comme si je venais de tomber du ciel.

–       Allons vous n’avez pas un cancer…

Elle pose la feuille, prend un sachet de seringue sur son bureau, on m’a déjà fait des analyses de sang.

–       Un problème ?

–       Non, il faut que je vous fasse de nouveaux examens, mais vous allez très bien.

C’est elle qui le dit…

–       Vous avez toujours des bourdonnements d’oreille ? Elle ajoute comme si elle devinait dans mes pensées.

Elle n’est pas particulièrement jolie, ni vilaine. Banale, avec une blouse de laborantine, un air d’intellectuelle préoccupée, la trentaine avec une petite bouche bien dessinée comme un bouton de rose posé sur la neige. Elle n’a pas d’alliance, je l’imagine vieille fille vivant auprès de sa mère acariâtre.

–       Ça va, ça vient, je lui fais. Comment va votre maman ?

C’est pas la première fois que je lui demande, j’aime bien cette façon qu’elle a d’être gênée, à chaque fois, elle baisse les yeux, fais oh, ou bien, bien, j’ai l’impression de taper sur les portes d’un labyrinthe de petits bureaux bien rangés. Poursuivre un directeur de quelque chose dans une inspection générale et introvertie. Mais cette fois elle lève les yeux, me regarde, ne répond rien, et déchire le sachet. Parfois je rêve qu’elle et moi on a une aventure. Je nous imagine tombant amoureux par accident, poursuivis par les méchants, mes chefs, dans une course effrénée. Le héros, sa belle, et les dragons. Je ne sais rien d’elle, à part la petite plaque sur son bureau, la carte plastifiée qu’elle a au revers de sa blouse. Elle élude mes questions, fait comme si elle n’avait rien entendu. A son accent je pense qu’elle vient du sud, Okinawa peut-être, je lui ai déjà demandé si elle aimait les fruits de mer, je connais un excellent restaurant par là-bas, peut-être que je pourrais l’y inviter. Elle m’a répondu qu’elle aimait bien le chocolat. Un point pour toi John, au moins elle ne fait pas d’urticaire.

–       Vous avez été blessé quand ? Elle demande en fixant la seringue, les yeux sur mon avant-bras.

La cicatrice ressemble à une brûlure de cigarette, une épreuve d’adolescence. Elle remarque tout.

–       Fin août.

Ça a l’air de la préoccuper mais elle ne fait aucune remarque, me pompe mon sang, six millilitres

 

 

Le Coq Blanc est un karaoké dans le quartier chaud de Kyoto. Au rez-de-chaussée il y a une salle de jeu, des rangées de pachinko où s’abrutissent des chômeurs et des prolos dans une atmosphère bleu électrique de tintamarre chimique. Au second et au troisième il y a les bureaux de l’Association Igei, au programme tatoué, Armani et lunettes noires. Le Coq Blanc naturellement est plein de filles replètes moulées dans des robes en strass ras la touffe avec des rouges à lèvres comme des totems à la gloire de l’éjac faciale. Champagne chinois « Veuf  Cliclot », salary man bourrés, amphétamines, pop japonaise chantée par des pucelles extraverties aux cheveux roses. Et les paroles qui défilent, amour soap, sous-titre bleu layette, avec le vieux yakuza déchiré qui chante pour ses potes défoncés au Hennessy. Après mon examen mensuel, c’est là qu’on m’a envoyé, un message et une heure sur mon pager. Vous savez, comme dans ce film, Jason Bourne… les robots humains qu’on appelle pour le massacre…

 

Bah oui, ils sont un « super soldat » sous la main, pourquoi croyez-vous qu’ils s’en servent ?

Disponible 24h sur 24h comme les médecins de garde, docteur mort, en théorie. J’ai droit à deux semaines de vacances tous les trois mois, deux semaines pendant lesquelles je suis libre d’aller où je veux. J’ai une puce quelque part dans le corps de toute manière, une ou plusieurs, pas la moindre idée, on ne les voit pas à la radio.

 

Au Japon le port d’arme est très strict, on n’a même pas le droit de posséder un sabre, sauf les professionnels. C’est pas comme dans les films ça par contre. Donc encore moins d’arme à feu, et je n’en ai donc pas. Main dans les poches, une tripotée de mecs et de gonzesses en train de s’amuser devant moi, une cible, au milieu d’un nid de yakuzas. Je ne sais pas encore qui, je me pose dans un coin tout seul et fait signe à la serveuse lolly pop sur le retour, saké por favor. On n’a pas de saké monsieur. De quoi ? Non monsieur, cognac, champagne, whisky. Putain de japonais colonisés ! Ok, va sur la roteuse, faut que je fasse léger ce soir. Le champagne est dégueulasse évidemment, et les deux boudins qui se pointent m’inspirent comme un dimanche de pluie. Elles parlent et rigolent pour n’importe quoi, on dirait deux poulets de batterie à qui on aurait appris les claquettes. Deux poulets coincés dans des bouts de tissus pailletés, avec des bas couleurs chair. Je regarde le trou qui s’est formé sur le mollet gras arqué de celle à ma gauche. J’essaye de penser à autre chose et je fais mine. Ouais, ouais t’as trop raison bébé, il fait un sale temps en ce moment, mais bon demain il fera peut-être beau. Des trucs comme ça…  La fille à ma droite a déguisé ses boutons sous du fond de teint. Pourquoi les filles font ça ? Elles croient vraiment qu’on les voit plus ou c’est pour se rassurer ? Peindre un furoncle en blanc, ça va pas le rendre plus joli hein.

Le pager se met à vibrer, faut que je consulte, je vais aux chiottes, je suis un peu pété mais j’en rajoute pour la galerie. De toute manière ils sont tous fondus, j’existe pas. Sauf pour les caméras. Le pager me renvoie à mon téléphone. J’en ai plusieurs, je les jette au fur et à mesure. On m’envoie le portrait de la cible, c’est toujours pareil, je sais presque jamais leur nom, qui ils sont, et pas du tout pourquoi. Super presse-bouton…Putain ils se foutent de ma gueule ? Trois cibles ? Sans arme ? Avec tous ces gus ? Bon… c’est peut-être une bonne soirée pour mourir après tout.

 

Mais non. Finalement pas.

 

Putain…

Les Sorciers de la Guerre – Le troisième millénaire 2.

Big J et Ace n’avaient rien pané à rien, le point de vue de Ace c’était que tout ça était trop compliqué, et qu’il valait mieux s’en tenir à ce qu’on savait faire. Big J lui n’aimait pas beaucoup ces histoires d’ordinateur, il s’en méfiait comme ses ancêtres siciliens s’étaient méfiés de l’électricité, du train, du télégraphe. Mickey hésitait. Il avait son idée, elle se défendait.

–       Quand on bossait pour le Vieux tout le monde disait la même chose de la came, que c’était trop compliqué, que les politiciens nous suivraient pas, et si on les avait écoutés on en serait encore à essayer de faire des millions en volant des camions.

–       La came c’est plus ça, la ruée vers l’or c’est terminé.

–       Justement ! Ecoutez, je comprends pas plus que vous toutes ces conneries de bite à la seconde je sais pas quoi, mais Franck est un bon mec, un mec sérieux, ses copains ont du crâne, c’est pas des cowboys qui nous proposent de braquer une banque ou de monter une affaire avec les mexicains, leur truc ils y ont réfléchi ! Putain les gars un à deux milliards voir plus !

Bref, ils avaient fini par dire oui.

Restait à  boucler l’affaire avec les cubains et l’associé d’Eddy. C’est Irish qui s’était chargé d’amener le fric aux cubains, pendant que Franck, Eddy et Tony allaient rencontrer l’associé, l’ancien de la NSA. A le voir, Irish était le mec le plus à la cool qu’on puisse imaginer. La cinquantaine, rouquin, toujours tiré à quatre épingles, toujours le sourire, les filles l’adoraient. Le charmeur. Il connaissait un peu Cuba, il était déjà allé là-bas pour les affaires, il avait causé avec les mecs, fait un tour en bateau, bu un verre ou deux. Ils lui avaient fait essayer des nouvelles armes qu’ils avaient reçues. Tout ça le temps que tout le monde soit sûr qu’il n’était pas suivi par le FBI, ou qu’il essayait de les baiser d’une manière ou d’une autre. Sans quoi Johnny aurait terminé avec les requins. Mais c’était les affaires, on n’y pouvait rien pensait philosophiquement Irish. Du reste, il n’aurait pas hésité à faire exactement la même chose avec eux, sans jamais non plus quitter son sourire. Le rencard avec l’associé c’était moins bien passé par contre. Déjà sa gueule plaisait pas à Franck, et puis qu’il sniffe de la coke comme ça au lieu de faire affaire, ça aussi ça l’avait gonflé. Le fric ? Il était là le fric, dans le sac, le programme ? Ouais, tu veux une ligne ? Non mais oh ! Franck lui avait demandé, tu connais Steve Vitello ? Tu devais le rencontrer non ? Le gars avait bafouillé qu’il ne savait pas de quoi il parlait, et puis il avait sorti le programme. Sur une clé USB. Eddy avait vérifié sur son ordinateur avec une simulation informatique qu’il avait lui-même programmée. Enfin, il avait essayé d’expliquer ça à Tony mais il n’avait pas tout compris, ce mec était incroyable. James Bond, trop con qu’il n’ait pas terminé ses études. Eddy avait souri, ça marchait, il avait dit que c’était bon qu’on pouvait le payer, Franck lui a mis une balle dans la tête.

On n’avait pas besoin de perdre de l’argent pour ce connard qui avait essayé de les doubler. C’était la première fois qu’Eddy voyait un mec se faire tuer. Il savait qu’il allait garder longtemps l’image de la tête qui s’ouvre pour cracher de la cervelle.

Enfin, Eddy s’était mis au boulot. Avec le budget restant, moins la part des cubains, il s’était acheté un serveur, un ordinateur de compétition, un relais satellite, et tout un arsenal de cryptage en cas où les Feds écouteraient. Franck lui avait aussi laissé Nicky The Knife en protection, parce qu’on savait jamais dans les affaires. Jusqu’à cette fabuleuse nuit du  23 décembre 2006. Eddy se souviendrait longtemps de cette date. Une date historique, le 23 décembre 2006, cette nuit fabuleuse où il avait été le dieu de l’or. Où pendant quelques poignées de secondes il avait eu comme le monde dans sa main. Le programme fonctionnait. C’était extraordinaire, et finalement si facile, si simple. Scarface, petit joueur.

–       Alors Franck, comment ça va ?

Et puis voilà que le FBI avait débarqué chez Franck et Tony, et que dans la foulée ils avaient attrapé Eddy à la sortie du boulot. Alors Franck comment ça va ? Pourquoi tous les flics essayaient de faire comme dans les séries télé, genre on se connait, on va parler entre hommes ? Franck se posait parfois la question mais il n’avait jamais pensé à la poser à un flic.

–       Tu connais Steve Vitello Franck ?

–       Non.

–       CyTech, le cambriolage, le type étranglé, ça te dit rien ?

–       Non, moi les faits divers vous savez…

–       C’est vrai que t’es un fait divers à toi tout seul Franck.

–       Pourquoi je suis là exactement ?

–       Et Johnny Irish, il connait Vitello ?

–       Faut lui demander.

–       Faut lui demander… tu es là pour la mort de Vitello et de cet homme de ménage. Tu es là parce qu’on a trouvé de la coke chez toi, du fric, des armes.

–       J’ai un permis pour chaque arme.

–       Et l’argent ?

–       Je l’ai gagné à Las Vegas.

–       Bah tient ! T’as des reçus !?

–       Bien entendu.

En gros le FBI n’avait rien contre  eux, sauf la coke.

–       Où est-ce que tu l’as trouvé ce mec ? C’est un putain de psychopathe !

–       Maitre Letzberg ? Il est génial ce mec !

–       Génial !? Putain mais il est pas génial c’est un putain de dingue de pittbull oui ! C’est moi qui l’ai accompagné dans le bureau du mec du FBI. Putain il a pas arrêté de beugler tout le long, l’autre couillon arrivait pas à en placer une. Il essayait de lui faire « on a possession, on a possession ! Votre client vend de la drogue ! » Et l’autre va chier on vous emmerde ! Vous voulez nous surveiller ? Nous aussi on surveille, et paf il lui a mis le film !

–       Le film ?

–       Le gamin, Eddy, ce cinglé d’ordinateur, c’est lui qui m’a installé ça dans la maison. Des micro caméras, on les voit même pas.

–       La gueule qu’a fait le poulet, il s’est même excuser dis donc, mais l’autre il voulait pas partir tant que vous autre étiez pas dehors. Le poulet appelle, l’autre il gueule encore que faut que ça aille fissa, il a des rendez-vous bordel. Vous sortez, j’invite l’avocat à déjeuner, et il gueule encore qu’il a du boulot, du fric à faire et pas que ça à foutre que bouffer putain ! Un psycho je te dis !

–       Je l’adore ce mec.

Le fin de mot de l’histoire ? Franck l’avait raconté à son oncle.

–       Toi tu souris, t’es content.

–       Ouais.

–       Alors dis-moi comment sont les nouvelles ?

–       Les nouvelles sont excellentes

–       Excellentes à quel point ?

–       A un milliard et demi de points…

–       Un milliard et demi !?

–       Pour le moment.

–       Pour le moment ?

–       Oui, on va peut-être faire plus.

–       Ah oui ?

–       Oui.

–       Oh putain viens dans mes bras ! Ecoute… je vais tout faire pour que tu passes capitaine.

–       Merci Mickey !

–       Non, merci à toi ! Tu sais… si on fait pas plus, c’est pas grave hein… mais si on fait plus je prends hein !

–       Je savais que tu dirais ça… Ecoute… faut que je te parle d’un truc. On a eu un problème.

–       Un problème ?

–       Les Feds nous sont tombés dessus.

–       Qui ça nous ?

–       Moi, Tony et Eddy.

–       Pourquoi ?

–       Visiblement ils ont fait le lien entre nous et Vitello, Mais ils ont rien à part la c.

–       La c ?

–       La c.c chez moi.

–       Quoi !? Dis-moi que c’est une blague !?

–       Non, 100 grammes de bonne coke, c’est les flics qu’ils l’ont mise.

–       Ah ouais !? C’est quoi ces conneries ? Ils sont cons au FBI mais quand même…

–       Eddy a installé des caméras chez moi, je les ai sur un film en train de mettre la came.

–       Hein ? T’as un film avec les Feds en train de fourrer de la came chez toi ? J’ai bien compris ?

–       Ouais.

–       Putain de ta mère ! Ça fait 25 ans que ces enfoirés me font chier, nuit et jour ! Et toi tu les as filmés ! Oh putain ! Mais c’est le Noël des bandits et on m’avait rien dit ! Oh bordel ! Viens là Franck ! Dans mes bras ! T’es magique !

Magic Franck, ça lui était resté pendant de longues années après ça, sans qu’il ne le sache d’ailleurs. Et il fallait bien, ce n’était pas tous les jours qu’un jeune ramenait un milliard et demi de dollars en une seule soirée, et en plus niquait le FBI dans la foulée. Non, pas tous les jours, et bien entendu, Di Stefano, qui était parti en pleine réunion en les envoyant tout se faire cuire voulait maintenant en être. Qu’il aille se faire foutre, avait répondu l’oncle de Franck, mais il avait aussi dit à Franck de se méfier. Pas assez tôt, hélas. Di Stefano c’était déclaré après avoir fait enlever Eddy et tuer Nick the Knife, s’il n’arrivait pas à le faire parler, au moins il pourrait s’en servir comme otage. Mais de préférence on le ferait parler. Di Stefano avait un mec spécial pour ça, Louis Blanco dit l’Eventreur. Un type parfaitement sociable, au demeurant, connu pour ouvrir le ventre de ses victimes, si possible de leur vivant. Un moyen simple et pas cher selon lui d’obtenir le respect. Tout le monde n’en mourrait pas, c’était là que résidait le talent.

Mais Eddy était donc un fondu d’informatique, et de gadget électronique, un fan de James Bond aussi, et parmi tous les machins qu’il s’était achetés avec l’argent de Monsieur Rizzo et ses associés, il y avait cette montre. Une montre à l’ancienne, munie d’un GPS qu’on actionnait en tournant la couronne dans le sens inverse de l’heure. Le cadran s’éclairait en bleu, ça voulait dire que le GPS était en route. Fabuleux, made in Japan, marque Agent X… et ça marchait. Il avait expliqué le truc à Tony, installé le programme sur son ordinateur. N’importe où il se trouvait Tony pouvait le repérer s’il actionnait sa montre.

Il était chez Di Stephano.

Tellement sûr d’eux et de leur coup qu’ils n’avaient même pas cherché un coin moins résidentiel, ni plus discret. Rompre la sacro-sainte règle des tampons dans la mafia, qu’on ne puisse remonter à la source du problème, c’était bien du Di Stefano. Le Cappo Uno, le Cador d’un mètre soixante-trois, celui qui en avait tellement rien à foutre de personne, et tellement dans le calbute qu’il pouvait faire ses trucs dans sa cave. Et pas n’importe quoi, baiser Mickey Rizzo en personne. Franck était parti avec Tony et Johnny Irish. Espérant trouver Di Stefano dans la foulée, ils étaient tombés sur l’Eventreur et sa bande en pleine séance de terreur. Merci à James Bond, merci à l’informatique, merci à des mecs comme Tony qui comprenait le 21ème siècle, Eddy n’avait pas eu le temps de beaucoup morfler. Et pas du tout de parler.

Ouais, tellement sûr d’eux que l’Eventreur avait même déclaré à Franck « tu peux pas me buter, tu sais avec qui je suis ». Comme s’il en avait quoi que ce soit à foutre de Di Stefano, en ce qui le concernait il était mort. Mais ce genre de chose, ce n’était pas à lui d’en décider. Un affranchi n’en tue pas un autre, sauf s’il en a reçu l’autorisation, c’est la règle, la transgresser c’était se condamner à mort. Et une seule personne pouvait donner cette autorisation, le patron de Mickey Rizzo, Jake Canuzzio.

–       Les siciliens c’est des cas. Ils font de ces machins là-bas, je sais pas comment ils les fabriquent, ni avec quoi mais on devrait leur donner un permis pour ça. Je sais pas, ça doit être à force de vivre isolé dans la montagne, des genres de croisement pas naturel. Avec Jo on avait ce mec qu’il avait connu en prison, on l’appelait le Marteau parce qu’il avait des poings comme ma tête, putain qu’il était énorme celui-là, vous vous souvenez  ?

–       Enorme.

–       Il parlait à peine l’anglais, illettré, une gueule à faire peur… tu vois Lucas Brazzi ? Bin le même genre, tu le voyais tu pensais à un cimetière. C’est Biggy qui l’a pris sous son aile, il ramassait le blé pour lui, pas un retard de paiement. Il panait rien à rien mais personne discutait jamais. Faut dire que Biggy c’était un cas, t’avais pas intérêt à être en retard sur son blé. Il aurait pu être juif tellement il avait les pognes crochues, un rapace, un psycho du blé, tu lui parlais argent, il sortait le pétard ! Tu te souviens ?

–       Ouais.

–       A cette époque-là on allait dans un club de Soho, bon jazz, bonne bouffe, pas cher du tout, tout le monde sait comment était Jo, il avait le don pour trouver ce genre d’endroit.

–       Et il adorait le jazz.

–       Ouais, il s’y connaissait vachement. Le Blue Rose ça s’appelait, et un jour on y va avec Biggy et le Marteau. On boit quelques verres, on force pas hein, on commande à bouffer, et bien sûr, quand arrive la note, voilà Biggy qui nous pique sa crise. Oh mon dieu ! Mais c’est quoi ça !? C’est un numéro de téléphone ? C’est quoi tous ces chiffres bordel on a mangé de l’or ? Enfin voyez. Et putain ça fait chier parce que Biggy il est aussi riche que pingre voyez, et qu’il nous faisait toujours le plan. Là-dessus le Marteau il fait, vous savez comme il faisait avec sa voix lente « gné vous inquiétez pas gné m’en occoupe ». Il fait signe au serveur de remettre une tournée, et au moment où il arrive, il balance la nappe les couverts, les assiettes, tout par terre. Le serveur sait pas quoi faire, là-dessus le Marteau se lève, tu vois, King Kong, grrrroa la terre tremble, et il lui dit : « tou vo su cirque tous les samedis soir ? »

–       Ah, ah, ah !

–       Excellent !

–       Putain c’était une autre époque, des endroits comme ça à Soho ça existe plus. Aujourd’hui le Marteau il passerait pour le Monstre des Carpates

–       Nuance, il passait déjà pour le monstre des Carpates… t’as fait quoi à ta barbe ?

–       Eh Johnny s’il te plaît on a une décision à prendre là.

–       …

–       Vous, vous rendez-compte de ce que vous me demandez là ?

–       Ecoutes Jake, sans manquer de respect, ça fait combien de temps qu’on parle de son cas ?

–       Et alors ? Les problèmes ça existe, les problèmes ça se résout, on trouve un arrangement, c’est pour ça qu’on a créé la Commission, pour résoudre les problèmes pas pour en fabriquer d’autres. Et c’est lui le chef je vous rappelle !

–       Chef de quoi ? Tu sais bien que personne le respecte ce connard.

–       Montre un peu plus de respect Paulie je te prie, tu te crois où ?

–       Un arrangement ? Mais Di Stefano n’en a rien à foutre de rien ! Freddy a fait huit piges pour sa gueule, il ne lui a même pas payé un verre ! Jake on s’est tous fait les os ici, on connait la règle, mais trop c’est trop !

–       Je vais te donner ma réponse petit, c’est non. Et c’est même pas la peine d’y rêver, tu m’as compris ? Non. Mais je vais te dire pourquoi, parce que la Commission est là pour ça, que la Commission est notre garant à tous, tu comprends, et elle n’est pas là pour compter les mouches, elle est là pour faire respecter cette loi : nous ne tuons pas les nôtres, en aucun cas, quoi qu’ils fassent… mais putain de merde ! Bon Dieu vous vous êtes regardés ? Hein, vous vous rendez compte de ce que vous êtes en train de demander ? Mais il s’est passé quoi ? C’est quoi cette époque ? Qu’est-ce qui arrive à cette Chose à Nous ? Il y a 20 ans jamais vous n’auriez osé demander une chose pareille, même pas le chuchoter, même pas  y penser !.On ne fait pas ça, on ne pas tue l’un des nôtres. En aucun cas, quoi qu’il ait pu faire !

Jake Canuzzio était reparti sur sa chaise roulante, laissant un lourd silence autour de la table et des hôtes contrariés. Mais Rizzo avait compris le message. C’était celui de Ponce Pilate.

–       Bute-le, avait-il dit à Franck.

Franck avait fait ça avec les habituels, son pote Tony, Irish et Fats qu’on appelait aussi le Coiffeur à cause de la moumoute. A trois, dans le restaurant préféré de ce trou du cul. Lui et son garde du corps, ce gros tas de Jo Bananas. Les journaux disaient que les flics avaient relevé 35 impacts de balles, dont 15 balles dans le seul corps de Di Stefano, Franck avait un peu piqué sa crise. Et malheureusement ça ne serait pas sa dernière. Après un coup comme ça, ou il mourrait, ou son oncle allait prendre la place de Di Stefano et lui serait capitaine, facile. Mais en attendant c’était l’option mort qui était à retenir, Franck avait la haine, c’était la guerre, et il était prêt à la faire. Aussi quand Paulie l’avait appelé pour lui dire que le fils de Di Stefano mangeait tranquillement au restaurant avec des potes, son sang n’avait fait qu’un tour. Il osait se montrer ce chacal ? Franck avait débarqué avec Tony, le trou du cul était toujours là, il n’avait même pas remarqué les trois gros qui le regardaient salement. Son pote si, mais l’autre avait l’air de faire comme si son père était toujours le roi du monde. Franck s’était approché, et là seulement le mec l’avait remarqué. Mais il avait un flingue planqué à côté de lui, alors Franck au lieu de reculer, s’était jeté sur lui en attrapant le couteau à viande et l’avait égorgé.

–       Ça fait trente ans que je fais ce métier. En trente ans j’ai vu beaucoup de gens partir. Beaucoup. Des amis Des amis partir en prison, se faire arrêter pour extorsion, vol, trafique… Mais jamais j’aurais un jour pensé que mon propre neveu allait se retrouver en taule parce qu’il a égorgé un connard devant trente-cinq putains de témoins ! Vous avez leurs noms j’espère ! Hein Johnny, tu as bien relevé chacun des numéros, dis-moi.

–       Il avait un flingue Mickey !

–       Qu’est-ce que ça peut bien me foutre qu’il avait un flingue ou un bazooka ? Vous pouviez pas l’attendre dehors non ? Vous réfléchissez deux secondes !? Tu te rends compte dans quel putain de merdier tu viens de nous foutre Franck ? Hein ? Combien tu as de la putain de chance d’être mon foutu neveu ! Hein !? A partir de maintenant vous tous là, vous ne bougez plus une oreille. C’est compris, vous faites ce que je vous dis et rien d’autre ! Capice ? Rien d’autre.

A vrai dire Franck, Tony, Paulie et conséquemment Mickey Rizzo pouvaient tous remercier Eddy d’avoir la manie de la surveillance et la boulimie du high tech. Sans l’enregistrement, le FBI n’aurait pas fait pression pour que le NYPD regarde ailleurs. Ça plus une valise de dollars en pot-de-vin. Mais tout a une fin. On ne pouvait pas se permettre qu’un flic fasse du zèle, outre passe. Que les poulets apprennent que Mickey Rizzo avait eu la peau d’Antonio Di Stefano pour une histoire de milliard gagné sur internet. Et puis il ne fallait pas s’attendre à ce que ça s’arrête, il y aurait d’autres Di Stefano. Et des moins cons qui tenteraient eux aussi leur chance. Il ferait parler les petits, et… la question était remontée tout en haut cette fois… débattue devant la Commission, il valait mieux tuer la poule aux œufs d’or que faire les frais d’une guerre.

Franck avait fait un voyage dans l’ouest le temps que ça se tasse. A son retour Mickey l’avait nommé responsable de salle de son club, pour qu’il en sorte le moins possible, pas la peine de narguer les flics. Et ce soir c’était la fête. On avait fait les comptes, un milliard quatre cent cinquante-six millions huit cent treize mille deux cent cinquante dollars et dix-huit cents. Ce soir on fêtait les nouveaux prodiges, Eddy et Tony. Tout le monde était là, Irish, Paulie, Fats, Freddy, Nicky Boom-Boom, et même Mickey, avec sa nouvelle petite amie. La femme de Mickey vivait avec les gosses en banlieue. Il avait fait passer des ordres, champagne à volonté et du meilleur, du Cristal ! A un milliard et demi la bouteille, il pouvait se permettre, se disait Tony. Il n’était pas très content du résultat. Il avait espéré que ça le rapprocherait de Rizzo, qu’il serait affranchi, mais rien ne venait, alors que merde, en plus c’était Rizzo qui avait été nommé empereur intérimaire à la place de Di Stefano !  Et qui s’en était occupé à part son neveu et ce foutu Irish ? Et là Franck qui s’invitait à la table de son oncle sans demander la permission, comme un égal. Oui, il l’avait mauvaise, il était jaloux, ce n’était pas comme ça que ça devait se passer. C’était pas ça Cosa Nostra.

Mickey avait bon goût, la fille était ravissante. Fine, cheveux courts, genre étudiante et pas l’ombre de ce maquillage pute rose Barbie que se mettaient les filles de chez eux. Elle se leva en saluant Franck, elle avait l’air intelligente en plus.

–       Au moins elle peut parler…

–       21 ans…

–       Alors, ils ont décidé quoi?

–       On arrête tout. C’est terminé.

C’était un coup dur pour Franck, même s’il s’y attendait un peu.

–       Après ce qui s’est passé des têtes doivent tomber, c’est obligatoire.

–       Qui ?

–       Tes potes, Tony et Eddy.

C’était comme s’il l’avait giflé.

–       C’est mes potes d’enfance Mickey ! On a grandi ensemble.

–       C’est pas négociable, ils doivent partir.

–       Mais Mickey…

–       Non.

Irish, ce putain d’Irish arrivait en se dandinant, une paire de clef à la main.

–       Eh les mecs, ça vous dirait une Mercedes décapotable ? C’est cadeau personnel.

Une bagnole ! Leur lot de consolation, ils les prenaient pour quoi ? Des gamins qu’on achetait avec une bagnole, du champagne et des putes ? Ils croyaient qu’il n’avait pas déjà pas les moyens de se payer tout ça ? Eddy souriait, Eddy était en extase, merde, il ne comprenait donc pas qu’ils étaient en train de se foutre de leur gueule ? Qu’est-ce que c’était que cette bagnole pour Irish ? Si ça trouve il l’avait volé la veille pour pas avoir l’air ingrat, pour faire comme le patron.

–       On va l’essayer ?

Tony s’était seulement méfié une fois dehors, quand il avait réalisé qu’Irish était resté derrière eux. Mais il n’avait pas eu le temps de se servir de son pistolet. Il mourut l’arme à la main et criblé de balles alors que Franck songeait à son avenir en avalant cul-sec un verre de grappa. Il était écœuré.

–       Qu’est-ce que tu espérais ? Lui avait fait Paulie.

C’était dans leur serment, et il avait juré sur la Sainte Marie, que son âme brûle comme ce papier s’il trahissait les siens. La Famille, le parrain, passait avant tout,  devant les enfants, les épouses, les frères et les sœurs. Il se souvenait de ce jour parfait où il avait prêté serment en présence de son père et de son oncle. Comme si c’était il y a une heure. Chaque seconde, jusqu’à l’odeur du papier qui brûle mélangé à l’after-shave de Mickey. Le sentiment immense de fierté qu’il avait ressenti en étant accepté parmi eux. A l’époque ce serment avait quelque chose de sacré, Comme une déclaration à son propre père et à tous les gars, le pacte d’acier de leur fraternité, son entrée dans l’aristocratie du crime où une parole était une parole. Le serment en lui-même n’était que des mots, comme les vers des chants militaires qui promettaient mort et souffrance pour les braves. Une façon de donner de l’ampleur et du drame à la cérémonie, à la promesse. Il réalisait aujourd’hui qu’il ne s’agissait pas que de mots. Son père n’avait jamais fait tuer d’ami à lui. De ça il était sûr. Et chaque fois qu’il avait réglé un compte, il l’avait fait de face. Mais c’était un autre temps. Un temps où vos meilleurs amis ne se faisaient pas tuer en faisant la fortune de Cosa Nostra. Un temps où ceux qui faisaient leurs preuves étaient nommés, félicités.

Il y a 20 ans comme disait Canuzzo.

Un temps qui n’avait jamais existé, il le savait bien. Alors un jour il avait pris sa décision. Une décision grave, dangereuse sans doute, mais sans retour.

–       Tu veux quoi ?

–       C’est terminé Mickey, je laisse tomber.

–       Hein ? Mais t’es pas chez IBM mon petit père ! Tu peux pas juste décider de démissionner ! C’est pas toi qui décide, on sort pas de Cosa Nostra, c’est Cosa Nostra qui te sort. T’es un soldat mec ! Un soldat !

–       C’est terminé je te dis, je me casse.

–       Mais où tu vas aller !? Qu’est-ce que tu vas faire ? Tu ne sais rien faire d’autre ! T’es un criminel ! C’est dans ton sang !

–       Je ne sais pas, je verrais…

–       Ecoute petit, je ne veux pas me mêler, fais ce que tu dois faire, mais oublie pas, tu appartiens à Cosa Nostra.

On parla encore longtemps de Magic Franck après sa disparition. Une de ces légendes qu’on se racontait autour d’un repas, d’une partie de cartes, qu’on amplifiait, qu’on exagérait, qu’on plongeait dans des aventures mettant en valeur le conteur. Il devint le roi de l’informatique, le petit génie qui avait des gadgets à la James Bond, Mister Un Milliard. Un type avec des couilles en acier et un ordinateur dans la tête, mi Tony Montana mi Dr No. Parfois quelqu’un demandait ce qu’il était devenu, on disait qu’il était au Canada, d’autres au Brésil. La police déclara finalement qu’on n’avait jamais retrouvé le corps.

C’est dans le sang.

Oui, ils avaient raison, c’était dans le sang. Et le monde entier était une tentation. Mais on n’était pas obligé d’y céder. Et au lieu de souffrir comme un pauvre civil, de subir, il fallait faire de ce vice une qualité. Eddy l’avait initié à l’informatique et à la finance, Tony avait cru en lui, Franck avait éloigné ses démons en s’y intéressant à son tour. Il avait reprit ses études là où les avait laissées, le chemin avait été difficile, mais chaque fois qu’il avait douté il lui avait suffit de repenser à Eddy et Tony baignant dans leur sang. Ce n’était donc que ça Cosa Nostra, ni parole, ni honneur. Aujourd’hui il avait changé de gouvernement. Aujourd’hui il travaillait légalement à Londres sous un nom d’emprunt Franck Walter, consultant financier. Il gagnait dix fois plus que du temps où il travaillait pour son oncle, tapait dans la caisse comme un cochon, et c’était tout ce qu’il y a de plus légal. Les banques, elles, elles se protégeaient les unes les autres, elles, elles obéissaient vraiment la loi du silence, elles, on les respectait. Et pas question de voir des banquiers se balader en Rolls Cappo Uno. On voyait des banques partout, tous les jours en sortant de chez soi, et personne ne savait exactement ce qu’ils fabriquaient avec l’argent… Si les autres avaient su.

Bref Franck avait trouvé sa voie. C’est dans le sang.

Les Sorciers de la Guerre – Le troisième millénaire 1.

–       Comment il s’appelle le gros vert ?

–       Hulk

–       Ouais, v’la Hulk, t’as remarqué un truc, pourquoi il a tous ses vêtements qui se déchirent sauf son pantalon.

–       Vont pas montrer sa bite non plus.

–       Tu parles, avec ce qu’ils montrent aujourd’hui ? Je sais pas, au moins son cul ! Non même pas. Tu sais pourquoi ?

–       Non vas-y

–       C’est parce que quand Banner s’énerve et se transforme en Hulk, il devient impuissant. C’est ça que ça veut dire. Tu l’as jamais vu la bite à Hulk nan ?

–       Nan, j’avoue.

–       Bin voilà…

–       Tu veux dire qu’il a plus de bite ?

–       Non je veux dire que sa bite elle devient toute petite, minuscule, comme ces connards qui font de la muscul. et tapent dans la gourde.

–       Ouais, mais ça explique pas pourquoi son pantalon il pète jamais.

–       Ni pourquoi il est violet.

–       Ni pourquoi il est violet, c’est juste.

–       Il a tout le temps un pantalon violet même quand il est normal ?

–       Non, le docteur Banner tu vois c’est pas un hippy, lui c’est plutôt le genre prof à lunettes avec le velours côtelé, mais dès qui se transforme en Hulk, paf, le bennard  violet.

–       Et inviolable.

–       Et inviolable.

–       Moralité ?

–       Moralité il a une toute petite bite qui sert à rien, et on veut pas nous la montrer pour pas casser le mythe.

–       La suspension d’incrédulité.

–       De quoi ?

–       C’est comme ça que ça s’appelle, la suspension d’incrédulité.

–       Qu’est-ce qu’il raconte ?

–       Je sais pas, qu’est-ce que tu racontes ?

–       C’est un terme de cinéma, le moment où quelque chose d’impossible se passe dans un film, et qu’on y croit quand même.

–       Hein ? Mais de quoi tu parles ?

–       Du pantalon de Hulk. C’est un procédé. C’est pas un symbole.

–       Comprends rien, un procédé de quoi ?

–       C’est une façon de faire, je veux dire.

–       Une façon de faire quoi ?

–       Une façon de faire passer un truc impossible.

–       Mais justement il passe pas, on se pose la question.

–       Oui, avec vous il passe pas parce que vous êtes des geeks.

–       Des quoi ?

–       Des geeks…

–       C’est quoi ça ?

–       Des connards à lunettes.

–       Ah ouais ? Vous êtes des connards à lunettes vous deux ? Ah, ah, ah ! Elle est bien bonne celle-là !

–       Qui est-ce que tu traites de geek, je suis pas un geek !

–       Mais si t’en es un, déjà quand on était môme tu kiffais Daredevil.

–       Ah Dardevil ça c’est bien ! Moi j’aime bien ce mec avec son armure et ses super armes.

–       Non, tu confonds, ça c’est Iron Man.

–       T’es sûr ?

–       Ouais, Daredevil il est aveugle et il a un collant rouge.

–       Tout ce que tu veux, mais je connaissais Hulk avant tous ces mecs et je suis pas un connard à lunettes.

–       Bon si tu le dis…

–       Oui je le dis ! Tu m’as regardé ? J’ai l’air d’un connard à lunettes ?

–       Non, non, j’ai pas dit ça, j’ai dit que toi et Tony vous connaissiez ces trucs par cœur parce que vous êtes des geeks, la suspension d’incrédulité ça marche pas sur vous, enfin pas là.

–       Mais qu’est-ce qu’il raconte ?

–       Ouais, tu racontes quoi ?

–       Laissez tomber.

–       Non mais vas-y, explique !

–       Rien, rien, je dis que c’est des trucs les gens y remarquent pas c’est tout ! Ils l’acceptent, c’est comme le smoking à James Bond.

–       Eh insulte pas James Bond, moi j’aime bien ce mec, il a la classe !

–       Je l’insulte pas, j’adore James Bond, je dis juste que quand les gens le voient dans son smoking en train de se battre, bin ils trouvent ça normal qu’il se déchire pas le smoking. Parce que c’est James Bond.

–       Attend, tu veux dire que le smoke à Bond c’est comme le fute à Hulk ?

–       Ouais en gros.

–       Eh mais il est pas violet son smoke à Bond.

–       J’ai pas dit ça.

–       Si c’est ce que tu as dit, tu as dit que le smoke à Bond c’était comme le pantalon du gros vert.

–       Oui parce qu’il se déchire pas.

–       Aaaaah…. Mais pourquoi il se déchirerait le smoke à Bond ?

–       Bah quand même, dans une bagarre ça arrive qu’on se déchire les fringues non ?

–       Ouais, mais c’est Bond…

–       Bin voilà.

 

Depuis combien de temps ils se connaissaient tous les trois ? Depuis la communale ? Non avant. Tony venait avec sa mère déjà au square quand Eddy y était. C’était après qu’ils avaient rencontré Franck, à l’école justement. Franck était un peu plus âgé qu’eux deux, de deux ans environ. Tout de suite entre Eddy et Tony ça avait fonctionné. Peut-être leur différence de caractère. Tony le bouillant, le charmeur, Tony l’ambitieux, et Eddy le calme, le studieux. Celui qui réfléchissait avant de l’ouvrir, le timide aussi. C’était lui le connard à lunettes de la bande après tout. Mais Tony avait toujours été fan de bédé.

–       Tu sais ce que ça veut dire si l’oncle rentre dans l’affaire.

–       Ça veut dire quoi ?

–       Ça veut dire que si ça merde, ils s’occuperont de nous.

–       Super, un peu plus de pression, j’avais besoin de ça…

–       C’est la règle, c’est comme ça. Faut l’accepter c’est tout. Alors comment ça se passe ton boulot ?

–       Cool, je m’éclate bien.

–       Tu sais, si cette affaire marche, je suis bon. Avec les connections de Franck et le fric… mon pote…  on va parler vrai argent là.

–       Je comprends pas, pourquoi t’as besoin de cet argent là… enfin je veux dire ce truc…

–       Tu crois que j’ai le choix ?

–       Quand même… Personne t’oblige non plus.

–       Tu piges pas hein ? C’est dans le sang.

Ils avaient grandi dans le même quartier, leurs parents se connaissaient tous. Ils passaient leur noël, leur jour de l’an, les vacances ensemble. Les parents d’Eddy tenaient un Delicatessen dans la 8ème rue au-dessus de chez Moe. Tony, lui, avait perdu son père très tôt, c’était un peu le père de Franck qui l’avait élevé. Franck lui c’était différent des deux autres, il était né dedans, il avait pas 21 ans qu’il était déjà affranchi. Son père était capitaine dans la famille Lucchese.

–       Regarde cet enculé de Gravano ! Cette salope de balance, il a buté 19 mecs sans sourciller, il est plein ras la gueule de fric, les Feds le mettent sous protection, il se refait faire la gueule, et quoi ? Il repique au truc !

Leurs chemins s’étaient séparés après le secondaire. Tony avait commencé à bosser à droite à gauche, Franck avait lâché l’école en 4ème et s’était mis à travailler avec son père, Eddy avait poussé jusqu’à l’université, avant de se faire pécho en train de barboter les questions des examens de 1er année dans l’ordi du directeur. Il était le seul aujourd’hui à avoir un travail avec un salaire. En Floride à Miami. Et ça marchait plutôt bien pour lui. Il avait rencontré un mec là-bas, un ancien de la NSA qui travaillait sur des algorithmes de statistique boursière. Il lui avait raconté des trucs très intéressant sur le cryptage, les règles en vigueur aux Etats-Unis. Et la faille dans le système qu’il avait trouvé. Alors Eddy s’était dit que si on pouvait mettre cette faille à contribution, on se ferait des montagnes de fric.  Il en avait parlé à Tony. Tony était un mec intelligent, il avait tout de suite compris. D’ailleurs Tony connaissait un mec dans l’informatique, Steve Vitello. Fournisseur pour Intel, Microsoft… Un type sérieux, rencontré à une table de jeux. Tony savait qu’il avait besoin d’un garant là-dessus. Une banque par exemple, et il en avait une en quelque sorte. Franck était blindé, mais surtout il avait derrière lui des gens qu’on ne nommait pas. Tony avait présenté le projet au gars avec Eddy. Ils ne lui avaient pas tout expliqué, mais assez pour l’intéresser. Un programme de décryptage des données. Le mec avait dit banco. Evidemment.

–       Je veux dire, j’encule ce fils de pute de Sammy Gravano, cette balance qu’il crève en enfer, mais c’est la même chose, c’est dans le sang. C’est comme ça, il y a plein de mecs qui auraient pu devenir des capitaines d’industrie, bosser dans le légal, on connaît tous les histoires, mais tu peux pas lutter contre le sang.

Vitello savait qui était Tony, Franck, et surtout son oncle. Ils allaient dans les mêmes cercles de jeu. Mais à vrai dire il n’avait pas beaucoup d’estime pour eux. Des bouseux à peine capable de s’habiller correctement, pas assez intelligents pour gagner leur blé autrement qu’en cognant et en tuant. Bref, des brutes. Qui n’avaient même pas vu tout le potentiel du projet qu’ils proposaient. Le blé monstre qu’on pouvait se faire avec ça… Steve Vitello était un homme confiant dans sa réussite, qui avait déjà fait affaire avec des gens louches, gagné de belles sommes, avait dans ses relations des hommes politiques de second rang, des anciens employés de la CIA et du FBI. La mafia ? Suffisait de les regarder, ces mecs-là, pour être d’accord avec ses copains, rien de plus qu’une bande de voyous qui réussissaient parce que les gens étaient trop cons ou trop peureux pour les laisser faire… Et ils étaient pourtant si sous-développés…. Quand il contemplait son carnet d’adresse, son bureau, sa maîtresse, sa voiture, Vitello était saisi d’une sorte de lucidité extrême dû notamment à la cocaïne, qui lui faisait voir et comprendre toute l’étendue de la puissance qu’un simple type comme lui, parti de presque nulle part, pouvait accumuler. A condition de craindre ni les paris, ni d’user sa cervelle  comme Napoléon devait gérer ses batailles.

Alors quand Tony leur avait présenté Franck à lui et à son associé, il leur avait aimablement dit non. Franck était furieux. Il se prenait pour qui de l’avoir fait venir pour rien ? Tony pensait que le mec avait eu peur. Que quelqu’un lui avait parlé d’eux. Ça arrivait. Les mecs réfléchissaient après, se mettaient à écouter toutes les conneries qu’on disait sur eux et voilà… Mais non. Eddy avait le nez sur sa boîte mail depuis le début. Eddy avait vu que le gars essayait de contacter son pote ancien de la NSA. D’après Eddy le mec lui dirait rien, mais Vitello en savait assez pour commencer à bosser, à extrapoler sur un programme. Et voilà comment on en était arrivé à l’oncle de Franck.

 

On baise pas un affranchi.

 

–       Alors voilà ils nous disent, le mec doit partir. Okay, le mec en question fait deux mètres, c’est un russkov, genre tu vois un grizzly. Alors nous on se dit, vaut mieux qu’on lui fasse la surprise, c’est mieux quand tu chasses le grizzly de le faire pendant qu’il hiberne.

–       La nuit, quand il dort ?

–       Voilà, tu connais, t’as pigé. Tony et moi on rentre dans sa chambre, le mec dort, Tony sort le pétard et va pour lui en coller une, et bing ! D’un coup le gus ce réveille comme s’il avait fait un cauchemar, et il crie, et il attrape Tony par le cou !

–       Le mec m’étrangle, je lâche le flingue !

–       Et il est l’est là, pendu au mec qui me dit « gne fingue, agnrappe le fingue ! »

–       Ah, ah, ah !

–       Mais moi je sais pas où il est tombé le flingue, c’est la nuit, il dormait, la chambre est éteinte. Alors je me fous à quatre pattes et je cherche.

–       Pendant que l’autre il essaye de m’arracher la tête.

–       Ouais, et je trouve pas le flingue, je trouve ses clubs de golf à ce cul ! Je prends un club et je lui en mets un coup, et encore un autre, je tape comme un bûcheron, putain ! Au bout de cinq en pleine poire, le mec enfin il calanche. Tony trouve le flingue juste après merde ! Putain j’en ai chié, je veux le finir. Je prends le pétard, bang, bang, je me dis c’est bon, et quoi ? Le mec se réveille !

–       Non ?

–       Si ! Un grizzly je te dis

–       Ouais, et c’est lui qu’il attrape maintenant !

–       Non ?

–       Si, authentique ! Le mec se met debout et il m’attrape par la gorge, putain j’avais l’impression d’être un con de jambon à un crochet !

–       T’as fait quoi ?

–       Bah qu’est-ce que tu voulais que je fasse, le flingue est tombé !

–       Encore ?

–       Bah ouais !

–       Mais je l’ai vu cette fois, alors je l’ai ramassé et j’ai tiré… Putain, combien il y a de balles dans le Beretta ? 15 ? 16 ?

–       15.

–       15, j’ai dû lui tirer 10 balles facile en plus.

–       10 ?

–       Ouais, douze en tout. Mais ça s’arrête pas là ! Attends !

–       Putain ! Nan !?

–       Si ! Bon… le mec il doit pu être là demain matin. Alors on l’emballe dans le tapis, avec la couverture, les draps, tout. On nettoie comme il faut.

–       Je refais le lit.

–       Il refait le lit, et on prend notre colis. Putain qu’il était lourd ce con !

–       Putain, une tonne ! On en a chié sévère.

–       T’imagines ? Deux mètres le gars ! Il devait peser combien ?

–       Je sais pas 150, 180…

–       Voilà, genre… bref on arrive, on le met dans le coffre, et on se barre dans le New Jersey. On se cale près d’un coin que je connais, c’est peinard, y’a pas beaucoup de passage.

–       Mais au moment où on arrive, on entend du bruit derrière.

–       Le mec dans le coffre ?

–       Ouais !

–       Nan !

–       Si je te jure, douze bastos dans le buffet, je l’ai matraqué sept fois je sais pas dix, et il était toujours pas mort cet enfant de pute !

–       Incroyable, le Guiness Book !

–       Ah mais attends, c’est pas le plus beau… Bon, le mec est vivant, quand on ouvre le coffre il gueule après nous même ! Il a douze balles de 9 mm dans le corps et il nous traite d’enculé !

–       Putain…

–       Alors je me dis, tant mieux après tout, on n’aura pas besoin de se le coltiner une deuxième fois, et vu qu’il a l’air en forme pour un mort, bin il va creuser lui-même, je me dis.

–       Et on le fait sortir du coffre.

–       Voilà, et on lui dit d’avancer. On s’arrête un peu plus loin, à une centaine de mètres de la route environ, je lui file la pelle et vas-y creuse.

–       Tout le long du chemin il nous a traités !

–       Ouais, et il continue en faisant semblant de creuser, avec moi derrière, qui tient le flingue. Je l’avais rechargé hein…

–       Ouais.

–       Et d’un coup le mec se retourne et me balance la pelle dans la gueule.

–       Incroyable !

–       Je te jure !

–       Et il se barre en cavalant en plus !

–       En cavalant ?

–       Comme un putain de lapin ! Douze bastos dans le corps, la tronche emplâtrée !

–       Et alors ?

–       Alors qu’est-ce tu crois, on avait que ce flingue, je l’ai ramassé et j’ai tiré !

–       Tu l’as eu ?

–       Ouais putain que je l’ai eu ! Ouais ! J’ai vu sa tête qui a penché d’un coup, comme s’il se prenait un caillou… mais l’enculé a continué de courir !

–       Whaou ! Terminator !

–       Rambo ouais plutôt. Ils nous appellent le lendemain, tu sais quoi ? Ils nous disent faites gaffes les mecs c’est un ancien militaire, Forces Spéciales, ces trucs là.

–       Non ? Le lendemain seulement ?

–       Ouais !

–       Et alors ?

–       Bah alors on n’ jamais retrouvé le mec.

–       C’est vrai ?

–       Ouais, on lui a couru après, on l’a cherché, disparu, même pas de trace de sang, que dalle !

–       Putain je te jure, le Retour des Morts-Vivants…

–       Putain… incroyable cette histoire… tu crois qu’il est toujours vivant le mec ?

–       Bah va savoir, peut-être qu’il est toujours en train de cavaler dans cette forêt, peut-être même qu’il y habite maintenant, je sais pas, mais si je dois y retourner, la prochaine j’emmène un exorciste !

–       Et des explosifs.

 

Franck avait parlé à son oncle, il lui avait expliqué le coup de salope que l’entrepreneur essayait de faire sur leur dos. Il y a des règles, il y a des choses qu’on peut pas laisser courir. Il avait aussi parlé à Johnny Irish. L’ancien du NSA avait accepté un rencard avec Vitello mais à la place c’était Irish et un autre gars qui s’étaient pointés, Léo Fats, son garde du corps. Ils avaient fait ça propre, plop, plop, plop, avec des silencieux, pro.

–       Qu’est-ce que tu fabriques ? On est des animaux ou quoi ? avait fait Johnny en voyant Fats piquer sa montre au mec.

–       Eh c’est une Patek Phillipe, ça vaut une blinde ce truc !

–       Et alors ? Repose ça, et va plutôt chercher la bagnole.

Ils avaient largué les corps dans l’Hudson, après quoi Irish s’était rendu dans les bureaux de la compagnie, récupérer tout ce qu’ils avaient sur leur projet. Pas de bol pour le mec du ménage, Il avait dû faire passer ça pour un cambriolage. Ça n’avait pas été très long, le mec n’avait pas beaucoup souffert, Johnny Irish, le roi du lacet.

–       Non, faut dire ce qu’il est, c’est le rock’n roll qui a fait la différence. Ça a tout changé dans le business.

–       Le rock’n roll ? Tu veux dire Elvis tout ça ? C’est vrai que c’est un bon filon, mais de là à dire qu’Elvis a tout changé…

–       Non je veux dire, le rock’n roll il a amené quoi à part Elvis ?

–       C’est plutôt Elvis qui a amené le rock’n roll.

–       Si tu veux, bon et alors ? Ça amené quoi le rock ? Ça amené la came, et la came ça a tout changé.

–       Pas faux.

–       Sans le rock, pas de came, et sans came, il reste quoi pour faire du vrai argent ?

–       Ouais, mais même ça, ça a changé, c’est plus comme avant. Dans le temps tu te prenais cinq piges à tout péter. Dix avec la loi RICO… allez 15 en tout, max, et tu pouvais te faire jusqu’à deux bâtons par semaine, mais maintenant… Avec toute leur surveillance électronique, et les graisseux qui contrôlent là-bas, les cubains, les mexicains, les colombiens, les salvadorien putain…

–       Ouais c’est plus pareil, ça rapporte sévère hein, je dis pas.

–       Mais c’est plus difficile.

–       Voilà, on est d’accord, le rock est mort, donc la dope aussi… alors il reste quoi pour les mecs ? Les dépôts ? Les camions de marchandise ? Ils prennent des risques pour combien, allez 20.000, putain c’est même pas le prix de ma montre !

–       Les mecs croient qu’il suffit de grimper dans un camion pour se faire de l’argent !

–       Ouais, je sais pas, on a fait quand même quelque beau truc nous, hein ?

–       Ouais.

–       C’est trop de risque.

–       Il a raison, moi je dis on est à l’ère d’internet, des ordinateurs à la maison, des jeux vidéo, c’est le troisième millénaire les mecs, c’est là où est le vrai blé aujourd’hui. Les gars n’y connaissent rien, quand ils pensent ordinateur, ils pensent marchandise volée ! Moi je dis qu’il est temps de les mettre au parfum, temps de faire renter cette Chose à Nous dans le troisième millénaire !

–       Salud !

–       Salud !

L’oncle de Franck était très loin d’être n’importe quel clampin, sous-chef de la Famille Gambino, l’aristocratie, le haut du panier. Le genre de mec qu’on rêvait de rencontrer quand on était un affranchi, comme les civils avec Brad Pitt ou le Président des Etats-Unis, et à peu près autant d’espoir que ça se produise. Les stars ça s’approche pas comme ça. Autant dire que décrocher un rendez-vous avec lui et les autres, pour Tony et Eddy, c’était comme d’être reçu par les patrons de General Motors. D’ailleurs ce n’était pas qu’une image si on tenait compte qu’à elles seules les Cinq Familles tenaient 40% du marché de la construction pour l’ensemble de la côte est, 38% du marché des ordures, dont 25% rien qu’à New York, et ça c’était qu’une partie du business légal. Sammy Gravano, l’affaire avec Gotti, ce putain d’Henry Hill, tout ça avait foutu un beau bordel, parce qu’avant eux c’était presque du 80%, mais les choses évoluent, les gens passent et depuis que Di Stéphano avait été nommé à la tête de la Commission, on disait que tout était en train de rentrer dans l’ordre. Ce n’était pas forcément l’avis de tout le monde. A vrai dire personne ne le supportait ce Di Stéphano. Un putain de paysan, selon les gars, débarqué du vieux pays il n’y avait même pas 15 ans, et qu’on leur avait imposé, à cause des autres là-bas. Ils disaient qu’il fallait un ancien, un vrai comme chez eux qui respectait le silence et savait faire discret, comme Provenzanno. Mais quoi ? Di Stéphano se prenait pour un empereur. Encore moins discret que Gotti en pleine gloire, et même pas foutu d’avoir sa classe. Il s’était pointé à la réunion en Rolls, immatriculée Cappo 1. C’est possible ça ? Le type il ne voulait pas des teeshirt Cosa Nostra non plus ? Les gars étaient dégoutés Et fallait voir sa tenue… tout en blanc, avec un Marcel, une grosse chaîne en or autour du cou et un médaillon de San Gennaro… Pas possible ce mec, il se croyait encore dans son quartier à Palerme… La vérité c’est que ce type s’était imposé devant des mecs comme l’oncle de Franck qui lui était un gars d’ici. La vérité c’est qu’il voulait sa part sur tout, et qu’il prenait pas à moins de 70%, qu’il leur laissait des miettes, comme ce foutu Costello, et les mecs tiraient tous la langue à cause de lui. Comment on pouvait vouloir faire affaire avec ce mec. Comment ? Sans son accord, plus rien ne se faisait. Mickey avait convoqué aussi Jimmy « Big J » Balleria, et Carlo « Ace » Di Cocco, respectivement sous-chef et consigliere de la Famille Genovese. Des anciens eux aussi, des mecs très sérieux en tout cas, et que eux tout le monde respectait. Il savait que s’il les intéressait eux aussi, Di Stéphano suivrait, les Genovese avaient encore toute leur réputation.

–       C’est quoi ça ?

–       Un brouilleur de fréquence, c’est pour pas que les Feds nous entendent.

–       Putain !

–       Bon on peut  y aller maintenant ?

–       Messieurs, d’abord merci d’être venus, je sais comment votre temps est précieux, je ne vais pas vous abreuver de détails …

–       Vas-y, vas-y abreuve !

–       Bien, internet, l’informatique est en train d’ouvrir tout un monde de nouvelles opportunités pour nous, en terme plus trivial, nous avons trouvé un moyen de pirater les gens sur l’autoroute de l’information.

–       Eh Mickey c’est pour ces conneries que tu m’as fait venir ?

–       Tu veux bien écouter ce que le gamin a à dire ouais ?

–       Mes gosses ont un ordinateur à la maison, tous ces trucs, le jeu vidéo, moi j’aime pas, trop violent. Et puis Internet c’est tout neuf, c’est une mode, ça va passer.

–       Mouais… bon, on a trouvé un moyen d’avoir accès à tous les comptes et les centres de paiement d’Amérique du Nord, et par conséquent un moyen de les siphonner. Evidemment, tout le truc c’est de les siphonner sans être pris.

–       Et vous avez trouvé un moyen de faire ça ?

–       Mon ami Eddy ici présent va vous expliquer.

–       J’ai un associé qui travaille au Nasdaq, un ancien de la NSA. Il a trouvé un moyen de pirater Pegasus.

–       C’est quoi ça Pegasus ?

–       C’est le satellite de communication des trois quarts des banques et des sociétés de paiement par carte du pays. Voyez, chaque fois que quelqu’un exécute une opération financière, l’ordre est donné sous une forme cryptée, à travers le satellite. Avec notre système on est capable de décrypter le message pendant une courte période. Après quoi on place ce qu’on appelle un Sniffeur, un programme qui va nous permettre de ramasser tous les codes et les numéros des compte auxquels ces opérations seront attachées. Carte bleue, ordre de virement, ce qu’on veut.

–       Putain mais qu’est-ce que j’en ai à foutre moi de tous ces machins et ces trucs !

–       Tu veux bien écouter ce qu’il a dire oui ? S’il te plaît !

–       On peut faire ça parce que toutes les banques américaines, utilisent des clés de cryptage à 40 bits secondes, s’ils reçoivent une autorisation fédérale pour utiliser des clés de cryptages de 128 bits seconde, c’est foutu, ça ira trop vite. En résumé notre fenêtre d’opportunité c’est maintenant.

–       Explique-leur pour les clés à 128 bits. Pourquoi il faut une autorisation.

–       Il faut une autorisation parce qu’après la seconde guerre mondiale, le gouvernement américain a décrété que tous les matériels de cryptage seraient considérés comme des armes de guerre. En conséquence de quoi, le gouvernement autorise les entreprises à ne travailler qu’avec des clés de 40 bits parce qu’elles sont trop courtes pour une utilisation militaire.

–       Mais qu’est-ce qu’il raconte à la fin ce môme ?

–       Je parle d’algorithme cryptographique.

–       Hein ?

–       Attends… Jimmy, tu vois quand tu te sers de ta carte bleue et que tu payes un truc sur internet ? Bin là t’as des mecs qui peuvent pomper ton compte rien parce qu’ils ont réussi à brouiller le signal entre toi et ta banque.

–       Une fois qu’on aura accès aux codes bancaires on pourra directement faire transférer les fonds sur un compte off shore à Cuba

–       Mais les banques, elles vont bien voir qu’il y a de l’argent qui manque nan ?

–       Non, parce qu’elles ne verront rien. On prendra pas beaucoup, juste quelques cents sur chaque compte, ça sera invisible.

–       Et si elles le voient quand même !?

–       Ecoutez, mettons que vous avez une note de téléphone qui monte à 115 dollars en moyenne, et là, au lieu de ça, elle est à 119 dollars, vous allez vous faire chier pour 4 dollars ?

–       De toute manière, dans le pire des cas, même si elles soupçonnent quelque chose, elles ne remonteront jamais jusqu’à nous ! Les banques les organismes de crédits, ils ont des assurances contre ça, ils préféreront payer plutôt que leurs clients gardent leur fric au coffre !

–       Okay, mais pourquoi Cuba ?

–       Castro est trop contant qu’on pompe le fric des banques américaines, il veut 25 millions et une commission sur le blanchiment.

–       Okay, concrètement, vous attendez quoi de nous ?

–       On a besoin de 15 millions de dollars, cash.

–       15 millions cash ?… t’es sûr de toi ?

–       C’est du solide Monsieur Rizzo, on a une opportunité de trois jours, juste pour la période de Noël, en trois jours on compte ramasser entre un à deux milliards, voir plus.

–       Un à deux milliards voir plus ? Un ou deux milliards… D’où tu viens môme ?

–       Brooklyn

–       Et toi ?

–       Brooklyn.

–       Vous avez grandi ensemble ? Vous êtes allez à l’école ensemble ?

–       Ouais.

–       Vous êtes de Brooklyn et vous avez besoin de 15 plaques… T’es sûr à quel point de ton truc, petit ?

–       Je parierais ma vie dessus

–       Ça pourrait arriver en effet…

–       Porca miseria che faccio ! Mickey perque mi hai demanda de venir ?

–       Antonio t’es à New York ici, s’il te plaît !

–       Ah ouais c’est vrai j’avais oublié que ces enculés ne parlaient pas notre langue !

–       Qui est-ce que tu traites d’enculé fils de pute !

–       Franck ! Montre un peu de respect s’il te plaît !

–       Ce tas de merde ne sait même pas ce que respect veut dire ! Ce tas de merde est né avec une petite cuillère en argent dans la bouche !

–       Tu veux bien te rassoir oui ?

–       A qui que tu dis de se rassoir toi !? J’en ai plein le cul de ces conneries ! Rizzo, ça suffit, je me casse… allez Joe, on y va on se barre de cet asile de dingue ! Rien à foutre de leur histoire ! Rien à foutre de cet endroit !

–       Je t’avais dit que cet enculé ferait chier.

–       … Bon… revenons-en à nos moutons… Vous prenez combien là-dessus ?

–       400 millions, le reste est pour vous, et si on se fait un autre milliard au passage, on s’arrangera…

–       Attendez deux secondes, si j’ai bien pigé vous êtes en train de nous dire qu’on va ramasser des centimes et vont va se faire des milliards ? Ça fait un paquet de centimes.

–       En effet.

–       Bon… allez faire un tour.