Kilomètre zéro -Fish and Chips 2

1h31 D marche seul sur le trottoir. Il a un peu bu. Il balance sa serviette tout en chantonnant, ses écouteurs plantés dans les oreilles. Marian Faithfull, Broken English. La chanson est à la fois enjouée et mélancolique, la voix rauque, mais lui ça lui met du baume au cœur. Ça lui parle des années soixante, du Swinging London, de Twiggy et de Bowie. Devant une vitrine il y a un jeune homme. Les traits fins, le corps tendu et musclé, avec un teeshirt et un jean moulant. D sourit, la soirée n’est peut-être pas complètement perdue. Le jeune homme contemple, absorbé, la bande annonce du jeu vedette qui sort en même temps que la console. Lancement mondial. Sur l’écran géant et plat des soldats en treillis jungle, sautent d’un hélicoptère, caméra subjective, balancement de la course, une roquette qui traverse le ciel et transforme l’hélicoptère en torche spectaculaire, rendu du souffle par vibrations et floutage de l’image, des petites gouttelettes de sang sur l’écran pour annoncer que la caméra subjective est blessée, étuis de balles qui s’envolent en rubans et flammes. D se positionne juste derrière le jeune homme et regarde à son tour. Changement de vision, vue sniper, le lance-roquette et son servent apparaissent dans le viseur longue-portée. Le regard des deux hommes se croisent dans le reflet de la vitre. D sourit, le jeune homme aussi.

 

2h00 A, B, et C dorment. C prend son quart dans trois heures. Ils ont décidé avec le second et le capitaine de la route qu’ils vont prendre, comme la pêche de la semaine est faite, ils ont pris le temps de faire quelques réparations. C a mal aux mains jusque dans son sommeil.

2h21 L’aérodrome de Kuyinté est composé d’une longue piste poussiéreuse et orangée, de deux hangars à moitié remplis de pièces de moteur usagés, sacs de riz éventrés, boîtes de lait concentré, outils divers et d’un avion bi place presque entièrement cannibalisé. D’un poste de garde et d’un mirador. Le mirador est vide, les trois soldats débraillés chargés de la garde de l’endroit sont nerveux, ils ont entendu comme tout le monde les coups de feu.  A droite de la piste se dresse un hameau de quatre cases où vivent deux familles, les autres cahutes servant respectivement de prison et de cantine. Sur la piste patiente un Cesna, le pilote sort de la cantine poursuivi par deux hommes qui lui crient de revenir, il ne veut plus attendre, on part maintenant. Derrière lui ça s’insulte et ça se dispute. Les cinq passagers, une chèvre, un matelas, deux chaises rafistolées, des baluchons gros comme des bœufs, et les onze membres des deux familles qui veulent également embarquer mais n’ont pas d’argent et alors que l’avion est déjà réservé. De nouveaux coups de feu éclatent, fusil d’assaut, coup par coup, un homme tombe au milieu du groupe, tout le monde s’éparpille en hurlant. Une rafale courte, une autre, des cris de joie, des cris de guerre, le pilote du Cesna attrape le M16 sur le siège et tire au hasard vers la forêt. Dans le clair de lune on aperçoit briller une paire de fesses musclées, Colonel Cul Nul court dans les hautes herbes en hurlant qu’il est le diable, il rafale sans réserve. Deux des soldats s’enfuient en lâchant leurs armes, terrorisés, trois gamins surgissent de nulle part à l’opposé, ils courent comme des fous en brandissant des hachettes. L’un d’eux bute dans une motte de terre et tombe, l’autre se jette sur le pilote et lui fend le crâne. Martellement de machine-outil, piston et clous, des projectiles gros comme des doigts qui sabrent et fendent à hauteur de hanche. Mitrailleuse lourde. Les murs en torchis qui vibrent et se déchiquète, une silhouette tombe, une autre, d’autres enfants qui déboulent au milieu des cases. Ils ont des marteaux, des machettes, des tournevis, des pistolets et un AK 47 à la crosse cassée. La plupart sont nus comme leur chef, l’un d’eux porte comme tout vêtement une perruque blonde, tous sont drogués jusqu’aux yeux, le plus jeune doit avoir 5 ans, le plus vieux 14.

 

4h05 B se réveille brusquement, comme il se réveillait quand il était tout juste jeune papa. Il a l’impression d’avoir entendu un bébé pleurer, mais il sait que non. Il est seul dans cet appartement. Sa femme l’a quitté, lassée de ses absences, de ses horaires de travail, de ce métier qui l’absorbe tout entier et qui lui sert aujourd’hui de refuge contre la solitude, le sentiment d’inutilité qui s’empare de lui dès que son fils retourne chez sa mère. Il se lève, consulte l’heure sur le radioréveil, se frotte les yeux. Il se traine jusqu’à la cuisine, ouvre le frigo et s’empare d’une bouteille d’eau pétillante qu’il boit à même, le goulot. Puis il va s’assoir dans le salon, allume son ordinateur et commence à consulter brièvement les cours à la clôture. Il y a une vérité là-dedans, il le sait, l’offre, la demande et des centaines de milliers de facteurs d’influence.

 

4h37 C rêvasse, une tasse de café fumant dans la main, les yeux posés distraitement sur la grande télévision carrée et plate au bout de la salle de repos. Sous ses fesses et sous ses pieds il peut sentir le roulis lointain, sauf qu’il ne sent rien. C’est seulement à terre qu’il réalise son absence dans ses jambes, et les premières heures, les premiers jours, c’est lui qui tangue sur la terre ferme, l’estomac lourd, nauséeux. Dans vingt minutes il prend son quart à la barre, en attendant il regarde les dessins animés sur une chaîne norvégienne tout en s’allumant une Camel. Un autre membre d’équipage rentre dans la pièce et va se servir dans la cafetière. Ils n’échangent aucun mot, le nouvel arrivant se frotte plusieurs fois la tête comme s’il essayait de chasser le sommeil à mains nues. Il regarde le dessin animé sans le voir, laisse la caféine faire lentement son effet dans son sang.

 

5h05 L’armateur est russe, installé en Espagne depuis les années 90, nul ne sait très bien avec quel argent. Il a d’abord commencé par une société de transport par route, avant de la revendre et de s’acheter ses premiers bateaux de pêche. Il a lui-même été pêcheur, il a fait retaper ses navires à l’économie et s’est lancé. Avant de revendre les appareils pour de nouveaux, et ainsi si suite. Aujourd’hui il possède une compagnie maritime, à la fois spécialisée dans la pêche et le transport de minerais. Ces dernières semaines plusieurs commandes ont été annulées ou confiées à de plus gros concurrents. Un de ses cargos a été arraisonné dans le Golfe d’Aden par des pirates, il a passé la semaine à se débattre entre les autorités, les avocats et une quantité d’intermédiaires. Alors cette nuit il est sorti faire la fête avec des amis. Il est ivre, il se sent puissant, brillant, il a des rouleaux de billets dans les poches, des bijoux en or, c’est son style, ça l’a toujours été. Il aime bien jouer les gangsters. Après tout il s’est fait lui-même, comme on dit et il a parfois fallu donner du poing. C’est pourtant toute la fortune qui lui reste mais il ne dira jamais et ce soir c’est lui qui a régalé. Ce n’est pas la première fois que cela se produit dans sa carrière. L’océan, le transport maritime, les nécessités fluctuantes de l’économie ne sont pas des sciences exactes, et bien des choses dans ce domaine le dépassent complètement. Il n’est ni à la tête d’un groupe multimillionnaire, ni d’une petite entreprise. Il brasse beaucoup d’argent mais il est seul face à de grosses machines qui ont mille fois ses moyens. Seulement les choses changent vite. Si la mer est le premier pari de l’homme après le feu, c’est le pari de tout le monde. Le même péril pour tous. Ce qui lui arrive ces dernières semaines, lui est déjà arrivé dans le passé, à lui comme nombre d’autres compagnies maritimes, cycliquement. Aussi cette nuit il a fait la fête comme si c’était sa dernière, un pari, une superstition sur l’avenir. Pour connaitre la fortune il faut vivre comme un riche, disait son père.

 

6h00 Le Colonel Cul Nu a remis son treillis, il discute avec un des directeur de la mine, un belge avec qui il parle en français. Derrière lui, dans un camion débâché se trouve une partie de son unité avec deux prisonniers, une femme et un enfant, visiblement terrorisés. Le directeur de la mine ne se préoccupe pas d’eux, ils sont morts de toute manière et ils vont même peut-être les manger. Le directeur n’a plus la moindre illusion sur l’Afrique en général et cette région en particulier. De son point de vue c’est tous des sauvages et des tarés. Rien à voir avec un avis strictement raciste, c’est le seul constat qu’il ait simplement trouvé après avoir travaillé ici même et dans trois autres états, dont un autre en guerre. Et encore, ici, la guerre dure depuis les années 90, pour un total estimé de six millions de morts. Si l’on rajoute l’ère qui a précédé, l’ère du Léopard, comment peut-on voir ce pays autrement que comme un pays foutu, un continent tout entier même !? Bref il ne vit pas ici, il y travaille, et tout ce qui n’est pas du domaine de son travail ou de sa vie privée est étranger. Et pour le moment, la seule chose qui compte c’est qu’on puisse aller et venir librement en passant par Kuyinté. Le Colonel Cul Nu est d’accord, il compte les billets, deux mille dollars américains et il est content. Au départ il demandait dix mille… Le directeur demande si c’est bon, le Colonel lui dit que oui et exécute un salut militaire parfait, comme les soldats américains dans les films. Le directeur retourne à son bureau.

 

07h15 A se réveille avec la radio et les actualités. Et justement on parle de ce qui l’attend aujourd’hui. La compagnie vient d’annoncer qu’elle est en rupture de stock, trois semaines d’attente avant la prochaine série. Emission économique, un des journalistes demande à un des experts de service si c’est bon ou mauvais signe pour la marque. Pendant qu’il se lance dans des explications sophistiquées et violemment tautologiques A s’active. Il prend son travail au sérieux. Il se sent comme faisant partie d’une équipe, presque une armée en mission. Il sait qu’il peut compter sur ses collègues et vis versa. Il sait aussi que cette annonce mondiale va jeter les gens dans les magasins et qu’il ne serait pas surpris que la queue devant le magasin ce matin ait doublé. Ça fait trois jours que cette queue s’agrandit chaque matin, du coup ils ouvrent plus tôt l’ensemble du supermarché. Ça fait des salaires plus gros, ça fait aussi plus de boulot. A se rase tandis que l’expert prédit l’avenir. Il lève les yeux et aperçoit le salon derrière lui, vient de trouver où il va ajouter l’étagère quand sa sœur et sa mère seront là. Il en a repéré une à Ikéa, ils iront ensemble samedi.

 

07h45 B va chercher son fils chez sa mère avant de l’accompagner à l’école, ils n’échangent quasiment aucun mot, évitent le regard de l’autre, il y a du chagrin et de la colère entre eux deux. Elle regarde son fils partir les bras croisés sur la poitrine. Elle le voit qui change instantanément au contact de son père, bébé à sa maman devient petit garçon. Et ça l’énerve. Mais elle ne dit rien et retourne dans la maison. Sur la route qui mène à l’école B joue le suspens. Il l’interroge sur son attitude à l’école, lui demande s’il n’a pas trop parlé, comme on lui a déjà reproché, s’il a fait des progrès en math et en histoire. Mais bien entendu c’est pour le seul plaisir de l’entendre confirmer ce qu’il sait déjà par ses maîtres. Le gamin n’ose pas parler de la console. Pas qu’il craigne vraiment d’aborder un sujet délicat, il sait très bien que son père tient ses promesses mais il est si excité à l’idée qu’il a peur en en parlant que son rêve s’évapore. Finalement c’est son père qui en parle. En attaquant sa phrase comme s’il s’agissait d’un rendu de jugement, d’une déclaration officielle, avec un point de suspension derrière, en bon amateur de suspens en carton qu’il est, le gamin sourit déjà quand il lui raconte. L’ultime console en vente, et ça grâce à la morue, ce qu’il ne précise pas. Parce qu’il rentrerait dans les considérations du divorce qui lui coûte une fortune, l’animosité qu’il réserve à sa mère à ce sujet, devrait lui expliquer que sans la prime il n’y aurait ni console ni grand-chose de plus que ses pâtes quotidiennes. Son fils laisse éclater sa joie.

 

08h02  Le camion plein de miliciens arrive dans le camp par un chemin de terre boueux, le Colonel Cul Nul saute du camion pendant que ses hommes font descendre les deux prisonniers. L’un et l’autre sont grisâtres, les lèvres desséchées, les yeux vitreux et injectés.

 

08h39 Quelque chose a violement claqué dans la salle des machines, et puis le ronron du moteur a changé. Deux voyants au rouge, une hélice qui ne tourne plus, C demande ce qui se passe par radio tout en manœuvrant le navire. Il y a un début d’incendie à cause d’un placard électrique d’après ce qu’il comprend. Il décide d’immobiliser le bâtiment et de faire réveiller le capitaine. Le feu est rapidement maitrisé. Apparemment les condensateurs chargé de refroidir les circuits électroniques des turbines n’ont pas tenu. Défaut de fabrication ? Aucune idée, une seule hélice sur deux, l’électronique, l’informatique, ils en foutent partout de nos jours, foutue machine ! S’emporte le capitaine avant de décider de rentrer au port. Dans l’intervalle il appelle la capitainerie, se renseigne sur les réparations possibles et apparemment ça arrive si rarement qu’on ne sait même pas de quoi il parle. C est chargé de se renseigner sur internet. L’hélice, la turbine d’entrainement, le bloc moteur sont fabriqués par la même marque. Il trouve rapidement l’adresse, mais met plus de temps à obtenir quelqu’un au téléphone. Et quand enfin il a un technicien, celui-ci lui explique qu’il s’est trompé, que ce genre de chose n’arrive pas. Sauf que… C insiste, le technicien aussi, C s’énerve, il a les restes de l’incendie droit devant lui, ça pue le plastique brûlé et l’autre ne va pas li expliquer la différence qu’il y a entre un condensateur et une clé à molette. Quand enfin le technicien comprend qu’il se trompe, il en reste muet, ce genre de chose n’est jamais arrivé à sa connaissance, il faut qu’il en parle à son chef.

 

10h11 Il en a parlé à son chef, les nouvelles ne sont pas bonnes.

 

10h12 A se demande ce qu’il est exactement en train de faire. Vendre des consoles ou essayer de maitriser une émeute. Ça a commencé avant même que le magasin n’ouvre, des gars qui se battaient dans la file d’attente. Maintenant on dirait que c’est une affaire de vie ou de mort. Le stock de la semaine est en train d’y passer, et ça fait déjà trois fois qu’il est obligé ranger les rayons. Ils fichent tout par terre ! Une meute de bœufs !

 

10h42 L’armateur s’est réveillé avec une gueule de bois et trois heures de sommeil. Il n’est pas de bon poil et ce que vient lui annoncer le capitaine l’enchante encore moins. Comment est-ce dieu possible !? Ces constructeurs ! Ils sont tellement sûrs de leur machine que pour changer une pièce on doit tout démonter ! Et pourquoi ? Parce que tout cette foutue électronique doit être reprogrammée pour la nouvelle pièce ! Paramétrée comme ils disent ! Bon Dieu de siècle ! Le capitaine se dit que son salaire va encore lui passer sous le nez, mais au moins il va pouvoir payer l’équipage.

 

10h50 L’information au sujet du navire et de sa panne est relatée jusqu’au siège de W.W dont dépend indirectement le capitaine. Ce n’est pas une information très importante dans la mesure où beaucoup d’autres bateaux fournissent le groupe auquel appartient le brasseur, mais elle est quand même communiquée par intranet aux commerciaux. B. apprend la nouvelle alors que la fille de l’accueil l’informe qu’un colis est arrivé pour lui. C’est la console de son fils. Livraison express, aujourd’hui il reçoit tout son courrier au bureau, de toute manière, à part quand l’enfant est là, il n’est jamais chez lui. Il est si content qu’il décide de lui faire une surprise.

 

11h07 Colonel Cul Nu à faire venir sa Chaise de Cuisine, les Enfants de Salaud se sont rassemblés autour et ils chantent. Tous ont fumé, héroïne, cocaïne, cannabis, ils sont déjà presque en transe. Le soleil est pratiquement à l’aplomb, et la condensation embaume l’air d’une odeur de vert et de pourriture. La Chaise de Cuisine est une chaise d’écolier maculée de sang, un de ses lieutenants la pose solennellement  Un autre amène des cordes, on va chercher la femme et l’enfant.

 

11h15 Ça y est, le stock est complètement vide, et on a été obligé de faire venir des vigiles supplémentaires pour calmer les plus excités. A est épuisé, assis dans les arrières, il boit un thé avec un de ses collègues. Encore trois quarts d’heure et c’est la pose de midi, A en a profité pour essayer d’appeler sa sœur. Ça coute une fortune de l’appeler mais il a une carte prépayée, seulement c’est rare qu’il y arrive, ça capte pas terrible par là-bas alors il laisse un message.

 

11h23 B est entré dans l’école, prévenir la directrice qu’exceptionnellement son fils ne mangera pas à la cantine. La directrice sait pour le divorce, elle a une tendance naturelle à se méfier des hommes, alors elle commence par faire la fine bouche, opposer que la mère devrait donner son accord. Il décide de la mettre dans la confidence, essaye de jouer la carte de la complicité, mais elle désapprouve les jeux vidéo, et finalement si elle cède ce n’est que parce qu’il lui a toujours fait un peu peur. Son fils est surpris autant que fou de joie, surtout quand il voit la console.

 

12h00 A rentre dans le pub en compagnie d’un de ses collègues. Il lui demande s’il viendra à la fête d’entreprise samedi, A a déjà prévenu la direction, sa sœur doit arriver vendredi. La serveuse s’approche, ils commandent deux fish and chips. Elle est désolée, ils n’ont pas reçu la livraison ce matin, il n’y a pas de fish and chips ce midi. L’offre, la demande, et des milliers de paramètres entre.

 

12h05 B et son fils sont devant la console, ils jouent au jeu de guerre vendu en promotion avec. Un soldat d’élite suréquipé traverse une cour l’arme en joue. Le son est très réaliste, les situations et les techniques ont été élaborées avec l’aide d’authentiques soldats d’élite, ainsi que certaines motions capture. Le scénario propose plusieurs théâtres d’opération de prestige comme Moscou, Cancun, la jungle colombienne, Los Angeles. Reproduit à l’identique, guerre et tourisme, c’est magnifique, le fils de B est en extase.

12h08 C pensent à ce qu’l arrivera si le bateau reste en cale sèche pendant plus d’un mois, comment ils vont vivre ? C regarde l’arrière du bateau d’où sont jetés les boyaux des poissons, une croute gluante de sang et de merde jaune fait comme une langue au trou d’évacuation, un filet continu de boyaux rouges dégouline dans la mer, les mouettes hurlent.

 

12h10 Elle doit avoir aux environs de vingt ans, et naturellement comme beaucoup de filles de la campagne elle en paraît plus. En fait la sœur de B. a l’air d’une mère de famille, d’ailleurs ils pensent qu’il s’agit de son fils. Le garçon est là, debout devant elle, coincé par les autres gamins en arme, qui le haranguent, hurlent ou chantent en rythme avec les autres. Ils portent des colliers de balles, d’oreilles, brandissent des crânes lavés qu’ils ont ceints de coiffure. Ils l’obligent à regarder. Tout regarder. Il a l’air hébété, comme ivre, et tout en même temps la regarde effrayé. C’est dans l’expression de son visage, une grimace animale. Elle est assise à califourchon, le dossier face à elle. Ils lui ont lié les poignets et les chevilles aux pieds avant de la chaise, de sorte qu’elle reste courbée, et ont fixé à une corde à son cou, nouée à un arbre. La corde lui taillade la peau, l’étrangle, lui tire la tête de côté, et si elle bouge le nœud coulant l’étrangle de plus belle. Colonel Cul Nu est derrière elle, nu comme un vers, qui tient un couteau de cuisine à la lame tavelée. Il déchire sa robe, dénudant son dos. Puis il appuie à la base du cou avec sa lame et incise. La femme commence par gémir. L’enfant pleure. Les autres rient, chantent, lui hurlent des menaces dans les oreilles. Ce n’est pas sa mère, il ne la connait même pas mais il pleure. La pointe du couteau suit la colonne vertébrale, il la sent contre la lame, ondulante, il descend jusqu’à la ceinture, en appuyant avec le plat de sa main. Puis poursuit son incision de chaque côté des hanches. Les gémissements montent, elle commence à haleter, à se tordre. La douleur n’est pas seulement insupportable, elle a conscience de ce qu’il lui fait, elle sent son souffle dans son dos, ses mains qui s’affairent maintenant et glissent sur le sang mêlée de transpiration. La lame froide et dure dans sa chair. Ses doigts qui passent sous sa peau, s’enfoncent, tirent. Voient la foule de ces gamins qui se réjouissent. Il y a un craquement, comme un bruit d’étoffe qu’on déchire. Hurle, la peau qui se décolle sans mal. Elle pend de chaque côté, dégoutante de sang, moutonneuse de gras jaunâtre, il incise dans le muscle jusqu’à mi dos. Elle s’est s’évanouie quand il a tiré. La langue congestionnée, elle bave un peu, sa paupière tressaute. Il passe la lame sous le muscle au plus près des côtes, et la sent qui racle contre à mesure qu’il avance sous le muscle par petite saccade. Il dégage le muscle, la femme entre-ouvre les yeux et pousse un long gémissement, comme un hululement. Il tranche dedans et rabat la couche de viande en laissant apparaître les côtes roses de sang.  La lame s’enfonce entre ses côtes avec un bruit mouillé, il la tourne dans un sens puis dans un autre et casse une lombaire d’un coup sec. Un ruisseau de sang noir s’échappe de la plaie comme un ruban de soie. Il plonge sa main à l’intérieur de la cage thoracique. Les enfants chantent de plus belle. Le gamin se prend des gifles parce qu’il pleure, on le tire par les cheveux, on l’insulte, et lui ne remarque qu’une chose, la queue enflée du Colonel alors qu’il plonge son autre main avec le couteau. Il fouille à l’intérieur, écarte les poumons, sent le cœur qui bat encore lentement. Sent l’odeur puissante de la viande fraiche, des organes, du sang, de la mort. Il coupe les artères brutalement, tire, et arrache le cœur avant de le lever au-dessus de sa tête sous les hourras. Puis il le plaque contre le cadavre et en coupe un morceau, pour le garçon.

 

L’offre, la demande et quelques milliers de paramètres entre.

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