Les Sorciers de la Guerre – Superhéros

C’est comme ça. Depuis qu’on est mis au monde. On grandit, on pousse, mais on fait toujours les mêmes conneries. On aborde toujours les questions de la même manière, comme quand on était môme et qu’on se trouvait un nouveau pouvoir. Je peux marcher ouais ! Je vais foutre le camp et explorer le monde ! J’ai un cerveau ouais ! Je peux tout comprendre, je sais tout ! J’ai une bite ouais ! Je vais toutes les baiser !

Et puis évidement…

Pourquoi ça devrait changer avec la science ?

Ils ont découvert l’atome, ils en ont fait des bombes et des centrales. Et Fukushima…Hiroshima, Nagasaki, Godzilla… les japonais n’ont pas de bol avec l’atome.

Ils ont découvert le génome, l’ADN, la biotechnologie, et OGM .. Round Up, les clones de mouton… pourquoi pas moi ?

 

Fallait bien que ça arrive. C’était dans leur tête depuis les années 90. Ça a fait fantasmer tout le monde, ce qu’on pourrait faire, fabuleux ! Soigner toutes les maladies génétiques, et pourquoi pas éliminer la mort elle-même ? La mort, la maladie, la tristesse, les regrets, tout ce que vous voulez, la biotechnologie peut tout. Sans compter l’informatique… Ça fait quarante ans qu’on vit une révolution industrielle et on ne s’en rend même pas compte.  C’est allé si vite… L’informatique, les simulations mathématiques, les ont énormément aidés. A gagner des montagnes de fric pour commencer, et puis à anticiper, observer, manipuler. Enfin… anticiper, dans la mesure des connaissances en cours.

Anticiper le vivant.

Bonne chance.

 

Et moi je suis leur Projet Manhattan.

On va dire.

Appelez-moi Manhattan, Docteur Manhattan. Ouais j’ai toujours préféré les Watchmen aux X Men.

Mais non je suis pas bleu.

Et question atome je suis une bille.

 

Bon… appelez-moi comme vous voulez.

 

Eux ils m’ont appelé Programme Téquila. Si, si… Téquila. Pourquoi ? Pas la moindre idée. Un général devait être bourré je suppose.

 

On fait toujours les mêmes conneries. Notre part animale j’imagine, une fois qu’on croit avoir compris, faut qu’on montre notre bite à tout le monde… Ouais ! J’ai la plus grosse ! Des montagnes de blé, les meilleurs techniciens, et des ambitions… Fabuleuses ambitions ! Question montrer qui a la plus grosse, je crois que c’est un vice de chez nous. Les américains et le monde entier pensent qu’ils sont les meilleurs à ce sujet mais c’est faux. Nous autres chinois, il faut pas juste qu’on la montre, qu’on le dise au monde entier qu’on a la plus grosse. Qu’on construise les plus grands barrages, les plus grandes tours, que nos hommes d’affaires aient le plus grand nombre de maîtresses possible et de Rolex en or. Faut que le monde comprenne que ce n’est même pas la peine de faire un concours, on a la plus grosse parce que c’est dans l’ordre naturel des choses, de notre génie, de notre nombre et si tu n’es pas d’accord… et bien tant pis pour toi.

Alors des militaires chinois… vous n’imaginez même pas.

 

Programme Téquila… même pas un nom chinois… Où est-ce qu’ils sont allés chercher ça ? Peut-être qu’ils pensent tromper l’ennemi si jamais l’ennemi en entend parler.

 

Ils ne sont pas paranos, ils croient être plus malins que tout le monde. Faut dire qu’en face ils n’ont pas beaucoup fait d’effort pour prouver le contraire. De combien de brevets volés je suis la somme ? Je sais qu’ils ont engagé du monde pour me mettre au point. Des hackers pakistanais, des laboratoires européens, des scientifiques japonais, américains. Par la corruption, la force ou légalement. Ils ont l’argent, ils ont le pouvoir, ils se croient éternels.

Me mettre au point…

C’est un peu exagéré comme terme. Même s’ils pensent le contraire. Je suis loin de l’être. Nous sommes loin de l’être. Je suppose que ça coutait moins cher de faire plusieurs modèles qu’un seul. On est huit à ma connaissance. Naturellement. Le fétichisme du huit… les Huit Chevaliers, comme ils nous appellent entre eux….  Bon Dieu, ils se croient vraiment dans un putain de manga !

 

Je m’appelle John Luong. Le John c’est à cause de mes origines hongkongaises, c’est comme ça qu’on m’a toujours appelé jusqu’à ce que l’armée me tombe dessus. Mais en vérité mon prénom c’est Jian. Luong Jian. Séparément Luong signifie dragon et, Jiang, santé, vigueur, mis ensemble c’est un jeu de mot qui signifie à la fois dragon vigoureux et œil de dragon. Mon père croit à la prédestination, s’il savait je suppose qu’il trouverait ça normal que je sois devenu le Programme Téquila….

 

Programme Téquila… putain je m’y fais toujours pas….

 

Comme tous les adolescents hongkongais nés dans les faubourgs, je voulais apprendre les arts martiaux, comme Bruce Lee et Jackie Chan, nos divinités à nous, et devenir une star de cinéma. Mes parents étaient maraîchers, ils se sont saignés aux quatre veines pour que je vive mon rêve. Les pauvres. Ça douille les écoles d’art martiaux, ça douille et ça rigole pas du tout. Et on est des milliers, des millions de mecs et de filles à penser à la même chose.…

Question gymnastique, effort physique, souplesse, j’étais bon. Par contre question apprendre, coordination des mouvements, une vraie nullité. Quand ils m’ont sélectionné je dépassais tout juste de deux points le Q.I minimum qui me séparait des attardés. Con comme un balai en somme. Et putain que j’ai dérouillé. Mes profs ont tout essayé pour m’apprendre le kung fu, me tabasser, m’ébouillanter, me laisser une journée et une nuit assis dans le vide en position du cavalier. Me sous alimenter, me frapper… ah non ça je l’ai déjà dit… mais ils m’ont tapé dessus tellement de fois que je peux. J’ai pas dépassé la première année. Mais mes entraineurs me voyaient bien dans la natation, la gym, des trucs plus simples… C’était ça ou retour à la case départ et mes parents se sacrifiant pour des prunes. J’ai passé des sélections nationales pour rentrer dans une école d’athlétisme. C’est comme ça qu’ils m’ont remarqué.

 

Mes parents sont du nord, on est plutôt naturellement grands dans la famille. Moi je mesurais un mètre soixante-dix-huit quand ils m’ont choisi. Ça faisait partie des critères, la taille. Mais le processus a accéléré ma croissance, je fais six centimètres de plus aujourd’hui. Ma masse musculaire a augmenté de 30%, ma résistance physique de 48%, mon record en apnée est de huit minutes et quarante-six secondes,  au cent mètres, mon temps moyen est de neuf secondes et quatre-vingt-sept centième, soit trente centièmes en dessous du record du monde des dopés. Je ne le suis pas moins que Bolt, c’est seulement que c’est mieux fait. J’ai la force physique d’un gorille, des os assez résistants pour péter des murs sans rien me casser, je peux courir pendant une journée tout entière sans me fatiguer, j’ai besoin de deux heures de sommeil pour me recharger complètement, je peux me priver d’eau et de nourriture pendant un mois complet. Et surtout… j’ai le Q.I d’un professeur de lettres.

De leur point de vue, moi et les autres on est une réussite.

 

J’ai aussi perdu mes cheveux, j’ai des migraines chroniques, des bourdonnements d’oreilles et des crises de rhumatismes chroniques. Des baisses de l’humeur. Je ne rêve plus. Je suis tout le temps furieux quand je ne déprime pas. Rien ne va assez vite pour moi. Je prends des tonnes de médocs. La belle vie quoi.

 

L’idée de départ était ingénieuse. Se servir d’un virus pathogène modifié pour manipuler ma chimie personnelle. Les médicaments pour corriger, influencer. Et ils n’ont même pas poussé les modifications très loin. Juste quelques changements au niveau des protéines, et des globules…. Enfin ils m’ont expliqué mais je n’ai pas tout capté. Le problème c’est qu’ils ne savaient pas vraiment ce qu’ils étaient en train de faire. Et ils ne savent pas plus aujourd’hui.

Ils ont beau dire le contraire, on est ingérable. Enfin moi, je ne connais pas les autres, on s’est jamais rencontré. Mais si je le suis, je ne vois pas pourquoi les autres ne le seraient pas. Le corps change, l’esprit également. Tous les mois ils m’envoient dans un laboratoire au Japon, passer des examens, check-up complet, j’ai aussi droit à un suivi psychologique…des psys de l’armée… Qui préfèrent marquer que tout va bien de peur qu’un général les envoie se faire paître au Tibet ou en Mongolie… Le reste du temps, bin je suis en mission…

Evidemment.

 

–       Votre problème à vous autres chinetoques c’est pas que vous vouliez dominer le monde. C’est que vous pensez que vous pouvez.

A qui le dis-tu, je me fais. Mais ça nous éloigne du sujet.

–       350 le kilo, et on vous offre la première livraison.

–       Tu vois tu n’écoutes pas ce que je te dis, t’es trop sûr de toi ! C’est 600 le kilo pas un dollars de moins !

Il commence à me prendre la tête, il fait trop chaud, j’ai mal au crâne et j’ai rien becté de potable depuis Beyrouth.

–       Je ne vois pas au nom de quoi.

–       Au nom que c’est moi qui contrôle cette région ! qu’il s’énerve en tapant du poing sur la table.

Les autres autour me regardent comme si j’étais leur prochain steak. C’est peut-être ce qu’ils imaginent d’ailleurs.

45° à l’ombre, 38% d’humidité, le fin fond du cul de la forêt équatoriale. République Démocratique du Congo. République du Désastre et du Chaos… Ils m’ont envoyé acheter du tantale. La version raffinée du coltan. On leur achète du minerai et on leur vend des armes. Qui ça ils ? Tous, les rebelles du Rwanda, d’Ouganda, d’ici même, l’armée pas très régulière, je m’y perds. Enfin ceux qui contrôlent momentanément le coin qui nous intéresse quoi. Vingt ans qu’ils viennent tous se battre par ici. Même peut-être que c’est depuis toujours. Il y a de tout dans ce pays, diamant, uranium, or, coltan, manganèse… Vingt ans, trente, depuis l’indépendance… six millions de morts depuis les années quatre-vingt-dix. Une paille pour un chinois, Mao en a fait tuer tellement plus. Alors qu’est-ce que ça peut bien nous foutre ? Ceux-là ils se font appeler les Enfants de Salaud. En français dans le texte. Et leur chef Capitaine Raptor. Tout un programme. Moyenne d’âge quinze ans. Et des armes partout. Des tonnes. RPG 7, mitrailleuses lourdes, AK47, canon de 50, mitrailleuses 20 mm, lances grenades M79, fusils allemands, anglais, chinois, russes, et des caisses de munitions comme si ça poussait sur les arbres. Ils sont tous camés, la moitié pratique le cannibalisme, il  y a des crânes autour du camp plantés sur des pieux… au Cœur des Ténèbres… Je n’ai pas pu m’empêcher d’y penser quand on est arrivé, exactement la description du camp de Kurz… Rien n’a changé depuis Conrad. Sauf les armes, sauf qu’ils n’ont plus besoin des belges pour se faire baiser, ils se démerdent très bien eux-mêmes.

–       Tu n’es pas éternel, je lui fais remarquer. Qui te remplacera si tu te fais tuer ?

–       Ne t’inquiète pas pour moi, j’ai des grigris très puissants, aucune balle ne peut me tuer !

Le pire c’est qu’il le croit.

–       Ah ouais ?

Je ne suis pas venu seul. Il y a deux chinois et deux sud-africains avec moi. Deux opérationnels de la Sécurité d’Etat, et deux mercenaires. C’est eux qui nous ont servi de guide. On a pris l’avion puis le 4×4 pour venir jusqu’ici, 5h d’avion, 28 heures de route, sans compter les barrages, les bandes armées. C’est l’anarchie ici. Les opérationnels ne savent pas qui je suis, ce que je suis exactement. Un officier des Forces Spéciales, c’est tout. Ils ne m’ont jamais vu à l’œuvre, j’ai donné des ordres, on évite le contact, on paye, on se fond dans le décor, peu importe, je ne veux pas attirer l’attention sur nous. Il n’y a pas que les rebelles dans le coin, il y a des français, des américains, des anglais, des belges… Mais lui il commence vraiment à me brouter. Je dégaine le Beretta que j’ai sous le bras et je l’abats.

J’abats aussi les trois gars derrière, ceux qui ont bougé quand je lui ai demandé qui le remplacera. Ses capitaines. Merci, c’était tout ce que je voulais savoir. Une balle dans le crâne chacun. J’ai pris de court tout le monde, personne n’a même eu le temps de me voir dégainer. Le roi du Far West… Même moi je me suis pris de court. C’était pas ça la mission. Qu’est-ce qui m’a pris ? J’improvise.

–       Quelqu’un crois encore qu’il est à l’épreuve des balles ?

Mais je vais pas me mentir, la vérité c’est que j’en n’ai rien à foutre de leur mission. Sans leur chef, c’est que des gamins sauvages et paumés.  Le roi et ses princes sont morts ? Vive le roi. On peut se passer des autres. Le souci c’est que les mômes sont armés jusqu’aux dents et camés jusqu’aux yeux, et ils sont une soixantaine. On est que cinq. Je suis cinglé.

Pas un d’entre eux ne réagit de la même manière. Certains s’enfuient en courant, d’autres se mettent à l’abri, d’autres encore sont comme paralysés, hypnotisés par la cervelle de Capitaine Raptor sur la terre rouge. Les autres font feu. A 15 mètres de distance, cinq AK 47, une MG42, deux AR 15, mes deux Beretta, pas beaucoup plus qu’une dizaine de secondes. Et quand c’est fini, même ceux qui n’ont pas moufté sont morts. Un des opérationnel aussi, et moi j’ai une balle dans l’avant-bras. Mais dans une semaine il n’y paraîtra même plus. Régénérescence cellulaire accélérée, modification du rythme hormonal… Résultat j’ai la tyroïde qui déconne.

L’air est trempé, plein d’une suie grise, les canons, l’odeur de la cordite, j’ai les oreilles qui sifflent et le pouce gauche qui tressaute. J’allume une cigarette.

–       Bon, bin je crois que ça va être gratis aujourd’hui, non ? Je fais.

Il y a onze gamins au sol, ceux qui ne se sont pas enfuis lèvent les bras en l’air, jettent leurs armes. Les sud-africains me regardent, et je vois bien qu’ils me prennent pour un dingue. Faudra penser à les augmenter si je veux qu’ils reviennent avec nous.

–       Vous êtes fou ! Me fait l’autre opérationnel

–       C’est une question ou une observation ?

Ils m’ont interdit de fumer. Avec ma tyroïde en folie j’ai dix fois plus de chance de développer la maladie de Baslow à cause de la clope. Mais je m’en branle. Je suis pas fou, enfin pas vraiment, je veux mourir. Encore raté.

–       Ce n’était pas les ordres !

C’est bien un fonctionnaire chinois tient… les ordres… Son collègue est raide mort et lui il dit que je suis dingue parce que j’obéi pas aux ordres. Je l’oubli et me dirige vers le plus grand des mômes. Il tremble comme une feuille le pauvre. Je lui propose une cigarette, il l’accepte.

–       C’est quoi ton nom mon garcon ? Je lui demande en ingala.

Je parle huit langues en plus du mandarin, du cantonnais et du hakka. Anglais, allemand, arabe, russe, espagnol, japonais, coréen, français. J’ai appris l’ingala dans l’avion.

–       Tony Montana, yaya…

Yaya… oncle, comme chez nous…

–       Tu m’en diras tant. Tu es un bon soldat Tony Montana ?

–       Je suis féroce ! Je suis très, très féroce yaya ! Il me répond en français.

–       C’est Féroce que tu aurais dû t’appeler alors,  tu crois pas.

Il hausse les épaules regarde un des cadavres.

–       Pouvait pas, Féroce c’est lui.

–       Bin maintenant c’est toi, je réponds en sortant une liasse de dollars.

 

Officiellement je suis négociant pour une compagnie australienne. Je m’intéresse à toutes sortes de minerais, cuivre, or, coltan, tantale, diamant, titane. Tout ce qui rapporte et coute très, très cher sur le marché international. La compagnie pour laquelle je travaille appartient en réalité à une holding chinoise qui pratique ce que j’appelle la pêche à la traine. Ils achètent tout ce qu’ils peuvent légalement, et tout ce qui ne passe pas les accords internationaux, comme les diamants de conflits ou 19 tonnes de tantale de provenance douteuse, ma compagnie s’en charge. Ce n’est pas légal d’acheter ou de vendre des diamants de conflits, Processus de Kimberley, mais si je te dis que la présidence de 2011 du Processus était la RDC, justement, et celle de 2012 les américains. Les mêmes qui déclenchent des guerres contre l’avis de l’ONU… 15% des diamants en circulation dans le monde sont des diamants de conflits. Pour que ça passe officiellement, ma compagnie ne traite qu’avec des particuliers dans le monde entier, nos principaux clients sont les mineurs d’opales de Coober Pedy. Je vis à Sidney, sous le nom d’emprunt de John Chan, citoyen australien depuis la rétrocession. Mais bon, pour ce que j’y suis…. Je voyage énormément au compte de la compagnie, mais quand je dis que je m’intéresse aux minerais, c’est exagéré. Je m’en fous complètement, ce n’est qu’une couverture. Et si je suis parti en RDC c’est uniquement parce que le mec avant, celui qui était en contact avec le Capitaine Raptor et sa bande, s’est fait tuer par des voleurs. Mais j’aime bien sortir ce petit discours quand on me pose la question sur mon boulot. Je parle du Processus de Kimberley, les gens ouvrent grand les yeux et me demande « mais c’est légal !? »… le truc de l’homme d’affaire désabusé, ça plaît toujours, surtout aux femmes.

Enfin les femmes…J’ai un peu de mal avec elles. Je n’ai jamais été particulièrement beau garçon. En fait j’ai une tête de poisson. Le visage large, les lèvres fines qui descendent un peu vers le bas, le nez plat, les yeux légèrement renflés. Mais en plus je suis chauve, j’ai des boutons à cause des médicaments, il m’arrive de suer comme un porc parce que ma tyroïde déconne, et pour tout dire je ne suis pas vivable. J’ai surtout des aventures avec des call girls, et quand c’est pas elles, c’est des cinglées du genre attirées par les mecs dangereux. Un jour comme ça, en Amérique, je suis sorti avec une fille parce qu’elle m’avait vu défoncer un mec juste avant. Une tapée comme de juste, qui voulait toujours qu’on baise dans des endroits pas possibles, en pleine rue par exemple. L’un dans l’autre je suis célibataire, mais bon, avec la vie que je mène…

Oui je veux mourir, mais je n’arrive pas à me faire à l’idée de me suicider. C’est comme si je me condamnais moi-même, que je me punissais d’être ce que je suis. J’y peux rien, j’ai rien demandé. Pourquoi je ne suis pas déjà mort d’ailleurs ? Avant moi, avant nous, ils ont bien dû faire des essais non ? Ils sont bien allés dans une prison chercher quelques cobayes je suppose, ils vont se gêner. Pourquoi un pauvre rat de laboratoire sur deux pattes y est passé, et moi je survis ? J’ai signé pour ça ? Même pas, ils m’ont juste dit que j’allais participer à un programme médical, et si je refusais ? Depuis quand les militaires chinois négocient ? Alors je me flingue par petits bouts, je fume, je bois, je me défonce et je défie des mômes armés…

Ma hiérarchie n’aime pas beaucoup ça bien entendu. Tous les mois, quand je vais au Japon j’ai droit à des remontrances de Yukio, pardon, du docteur Tanawabe, la fille qui s’occupe de mes analyses. Et j’ai déjà été convoqué par mes officiers traitants au sujet de mon comportement, comme ce qui s’est passé en RDC. Mais je suppose que pour le moment j’ai coûté trop de fric pour qu’ils se passent de moi ou des autres. Comment ils le prennent les autres d’ailleurs ? Ils aiment ce qu’ils sont devenus ? Ils en pensent quoi d’être le programme Téquila ? Je ne sais pas. J’ai interrogé ma doctoresse à ce sujet mais elle n’a rien voulu me dire, c’est secret. Tout ce qui nous concerne l’est, à commencer par notre existence. Je me sens seul.

–       Alors comment va mon cancer ? Bientôt en palliatif j’espère.

Mon cancer… pourquoi pas après tout. Ça évolue, je dégénère, mon corps se transforme, je suis une chimio… Elle est penchée sur mes feuilles d’analyse, ses sourcils épilés comme dans les années vingt, froncés au-dessus de la barre de ses lunettes à gros carreaux. A travers la feuille j’aperçois par transparence des colonnes de chiffres, des zones de couleurs. Elle fait une moue, me regarde comme si je venais de tomber du ciel.

–       Allons vous n’avez pas un cancer…

Elle pose la feuille, prend un sachet de seringue sur son bureau, on m’a déjà fait des analyses de sang.

–       Un problème ?

–       Non, il faut que je vous fasse de nouveaux examens, mais vous allez très bien.

C’est elle qui le dit…

–       Vous avez toujours des bourdonnements d’oreille ? Elle ajoute comme si elle devinait dans mes pensées.

Elle n’est pas particulièrement jolie, ni vilaine. Banale, avec une blouse de laborantine, un air d’intellectuelle préoccupée, la trentaine avec une petite bouche bien dessinée comme un bouton de rose posé sur la neige. Elle n’a pas d’alliance, je l’imagine vieille fille vivant auprès de sa mère acariâtre.

–       Ça va, ça vient, je lui fais. Comment va votre maman ?

C’est pas la première fois que je lui demande, j’aime bien cette façon qu’elle a d’être gênée, à chaque fois, elle baisse les yeux, fais oh, ou bien, bien, j’ai l’impression de taper sur les portes d’un labyrinthe de petits bureaux bien rangés. Poursuivre un directeur de quelque chose dans une inspection générale et introvertie. Mais cette fois elle lève les yeux, me regarde, ne répond rien, et déchire le sachet. Parfois je rêve qu’elle et moi on a une aventure. Je nous imagine tombant amoureux par accident, poursuivis par les méchants, mes chefs, dans une course effrénée. Le héros, sa belle, et les dragons. Je ne sais rien d’elle, à part la petite plaque sur son bureau, la carte plastifiée qu’elle a au revers de sa blouse. Elle élude mes questions, fait comme si elle n’avait rien entendu. A son accent je pense qu’elle vient du sud, Okinawa peut-être, je lui ai déjà demandé si elle aimait les fruits de mer, je connais un excellent restaurant par là-bas, peut-être que je pourrais l’y inviter. Elle m’a répondu qu’elle aimait bien le chocolat. Un point pour toi John, au moins elle ne fait pas d’urticaire.

–       Vous avez été blessé quand ? Elle demande en fixant la seringue, les yeux sur mon avant-bras.

La cicatrice ressemble à une brûlure de cigarette, une épreuve d’adolescence. Elle remarque tout.

–       Fin août.

Ça a l’air de la préoccuper mais elle ne fait aucune remarque, me pompe mon sang, six millilitres

 

 

Le Coq Blanc est un karaoké dans le quartier chaud de Kyoto. Au rez-de-chaussée il y a une salle de jeu, des rangées de pachinko où s’abrutissent des chômeurs et des prolos dans une atmosphère bleu électrique de tintamarre chimique. Au second et au troisième il y a les bureaux de l’Association Igei, au programme tatoué, Armani et lunettes noires. Le Coq Blanc naturellement est plein de filles replètes moulées dans des robes en strass ras la touffe avec des rouges à lèvres comme des totems à la gloire de l’éjac faciale. Champagne chinois « Veuf  Cliclot », salary man bourrés, amphétamines, pop japonaise chantée par des pucelles extraverties aux cheveux roses. Et les paroles qui défilent, amour soap, sous-titre bleu layette, avec le vieux yakuza déchiré qui chante pour ses potes défoncés au Hennessy. Après mon examen mensuel, c’est là qu’on m’a envoyé, un message et une heure sur mon pager. Vous savez, comme dans ce film, Jason Bourne… les robots humains qu’on appelle pour le massacre…

 

Bah oui, ils sont un « super soldat » sous la main, pourquoi croyez-vous qu’ils s’en servent ?

Disponible 24h sur 24h comme les médecins de garde, docteur mort, en théorie. J’ai droit à deux semaines de vacances tous les trois mois, deux semaines pendant lesquelles je suis libre d’aller où je veux. J’ai une puce quelque part dans le corps de toute manière, une ou plusieurs, pas la moindre idée, on ne les voit pas à la radio.

 

Au Japon le port d’arme est très strict, on n’a même pas le droit de posséder un sabre, sauf les professionnels. C’est pas comme dans les films ça par contre. Donc encore moins d’arme à feu, et je n’en ai donc pas. Main dans les poches, une tripotée de mecs et de gonzesses en train de s’amuser devant moi, une cible, au milieu d’un nid de yakuzas. Je ne sais pas encore qui, je me pose dans un coin tout seul et fait signe à la serveuse lolly pop sur le retour, saké por favor. On n’a pas de saké monsieur. De quoi ? Non monsieur, cognac, champagne, whisky. Putain de japonais colonisés ! Ok, va sur la roteuse, faut que je fasse léger ce soir. Le champagne est dégueulasse évidemment, et les deux boudins qui se pointent m’inspirent comme un dimanche de pluie. Elles parlent et rigolent pour n’importe quoi, on dirait deux poulets de batterie à qui on aurait appris les claquettes. Deux poulets coincés dans des bouts de tissus pailletés, avec des bas couleurs chair. Je regarde le trou qui s’est formé sur le mollet gras arqué de celle à ma gauche. J’essaye de penser à autre chose et je fais mine. Ouais, ouais t’as trop raison bébé, il fait un sale temps en ce moment, mais bon demain il fera peut-être beau. Des trucs comme ça…  La fille à ma droite a déguisé ses boutons sous du fond de teint. Pourquoi les filles font ça ? Elles croient vraiment qu’on les voit plus ou c’est pour se rassurer ? Peindre un furoncle en blanc, ça va pas le rendre plus joli hein.

Le pager se met à vibrer, faut que je consulte, je vais aux chiottes, je suis un peu pété mais j’en rajoute pour la galerie. De toute manière ils sont tous fondus, j’existe pas. Sauf pour les caméras. Le pager me renvoie à mon téléphone. J’en ai plusieurs, je les jette au fur et à mesure. On m’envoie le portrait de la cible, c’est toujours pareil, je sais presque jamais leur nom, qui ils sont, et pas du tout pourquoi. Super presse-bouton…Putain ils se foutent de ma gueule ? Trois cibles ? Sans arme ? Avec tous ces gus ? Bon… c’est peut-être une bonne soirée pour mourir après tout.

 

Mais non. Finalement pas.

 

Putain…

Publicités

Laisser un commentaire

Choisissez une méthode de connexion pour poster votre commentaire:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s