Les Sorciers de la Guerre – Superhéros 2.

J’avoue, ça aussi des côtés jouissif d’être comme je suis. Par exemple moi, ce qui me détend vraiment en vacance, mon pied, c’est la varappe. D’être tout seul, au milieu de nulle part, suspendu dans le vide, un doigt qui me sépare du néant. C’est une sensation unique, magique, d’être au plus près de soi, de son corps, de l’essentiel. La pensée disparait, elle se fluidifie dans les gestes, l’esprit mobilisé par une seule forme, parfaite, unique, et sans but. Il ne s’agit pas de vaincre, il ne s’agit d’être plus fort que la montagne, il ne s’agit pas d’agiter sa petite bite au-dessus des nuages. Je monte, c’est tout, et après faudra que je redescende. Rien de plus. Et seul. J’y tiens. Ma liberté, la seule que j’ai dans mon existence, et je me dis qu’un jour, si j’ai le courage, ou si je suis trop fatigué, bin je ne redescendrais plus. Je me laisserais dessécher là, sur ma montagne, mon piton, ascète débile et suicidaire.

En général je me rends aux Etats-Unis, le parc de Yosemite, les Appalaches, le Grand Canyon, ils sont des spots incroyables par là-bas.

C’est aussi l’avantage d’être bien payé. Autre point positif de ma condition. Ce sont les seuls.

Après chaque retour de perm ils m’envoient dans le Xinjiang. Evaluation, programmes d’entrainement, remise en forme, ces choses-là… Un mois complet. Ce n’est pas un camp dédié au seul programme Téquila. Ils envoient d’autres gus là-bas à ce que j’ai compris. Des types des commandos, force spéciale, ces trucs-là. Des durs, des vrais. Les encadrants sont exclusivement des officiers, tous de la Sécurité d’Etat. Le baraquement est une maison avec mirador et mur d’enceinte, perchée dans les montagnes. On dirait un peu la piaule à Ben Laden. On n’est jamais plus de quatre là-dedans, parfois je suis seul. Chacun sa pièce, un mess, les officiers logent dans une ferme réquisitionnée pas loin. Les évaluations ne sont pas  missions d’entrainement. La province possède huit frontières avec les voisins, alors on fait pas mal d’infiltration, exfiltration. Du renseignement, on s’occupe des interrogatoires aussi. Il y a de l’activisme musulman dans la région, ils ne sont pas très dangereux, des francs-tireurs pour l’essentiel, des bandits comme disent les officiers, mais comme ils ont des connexions en Afghanistan et au Pakistan… Faut bien dire ce qui est, on a l’armée et le gouvernement le plus paranoïaque qui soit, devant la Corée du Nord !

 

Cette fois je suis seul. En dehors des évaluations, on a deux semaines de stage de survie obligatoire. Sans encadrement, juste un parcours à suivre dans un temps donné. Lâché en pleine nature, sans équipement, démerde-toi. C’est le moment que je préfère de ce mois de remise à niveau, comme ils disent. Ça ressemble presque à mes vacances. Même si en général ils attendent que tu reviennes, cramé de fatigue pour t’envoyer en mission d’observation de l’autre côté de la frontière. En général, après ce mois de stage, superman ou pas, je dors deux jours d’affilés, c’est dire.

Cette fois ils m’ont largué dans les Montagnes de Glace. Le Muztagh Ata, j’ai de la chance. C’est le plus facile à passer de ce côté-ci du monde, à condition de prendre par la face ouest, et je suis bien entendu de l’autre côté. La neige vibre comme l’acier sous le soleil, des rochers noires à perte de vue, je me nourris de lichens et de racines et pousse jusqu’au bois vague qui descend éparpillée vers le sud. Deux jours, deux nuits, sans m’arrêter. Je sue comme un porc, les mains passées à la terre en guise d’antidérapant, je commence à être chaud au bout du troisième jour. Un aigle au loin qui plane, des boucles et des huit dessinés sans ombre, sans bruit, une vapeur bleutée qui s’ébruite sur les à pics glacés, des craquements d’avalanches sans conséquences, l’odeur cuivré du sanglier enfoncée sous celle des pins noirs. Prodige égaré aux confins chinois, je ne mangerais pas de viande, je ne veux pas tuer, pas de sang, de cris, passer comme une caresse jusqu’aux falaises. Je n’ai jamais tenté le coup par là-bas, on dit que c’est impossible.

 

La nuit tombe quand je rentre, à la fin de la semaine. Le baraquement est éclairé de l’intérieur, on le voit de loin, paumé sur la joue d’une pente accidentée, une étoile à terre, jaune. Je demande qui ça peut-être. C’est rare qu’il en vienne en cours de programme. Toujours un groupe des opérations spéciales, loups-garous de passage. Récemment il y a eu des émeutes dans le nord de la région.

Ils sont trois. En civil, deux costauds avec des têtes de paysan, les oreilles décollées, la peau ravinée par le ciel, la pluie, le vent, et un officier. Un métis, c’est rare dans l’armée. Trente-cinq ans, cheveux ras, calvitie, les yeux ronds, pull militaire anglais, pantalon de travail bleu nuit qui entre dans le mess comme si le monde était sa propriété personnelle.

–       Ni hao, je fais en entrant.

Les deux me dévisagent quelques instants avant de me répondre, l’officier traverse la pièce sans rien dire et me tend un papier. Un ordre de départ. On va en Inde…

–       Va dormir, m’ordonne-t-il, on décolle dans trois heures.

Fais chier. Il m’emmerde ce connard !

–       Quand je serais fatigué, je réponds.

La dernière fois que j’ai dormi c’était il y a une semaine…

J’ouvre le frigo, attrape un sachet de nouilles et une boîte de porc séché. Les deux gros me regardent, avec cette fixité têtue, sans vergogne, qu’on parfois les paysans, ça doit être du mimétisme. Ils ont tous ce regard, n’importe où dans le monde. Ces yeux de vache, ou de poule. Je sais pas. Je fais pas attention à eux et je sors deux flacons de mes fonds de poches. Pilule verte, pilule jaune et bleue, pilule rose, une fois par jour. Normalement je dois respecter des horaires, avant ou après les repas, mais je m’en branle un peu. Un des paysans se claque la cuisse.

–       J’en étais sûr ! Qu’il fait. Tu me dois 50, Han !

Han secoue la tête, il regarde l’officier qui m’observe à son tour.  J’en étais sûr de quoi ?

–       Fais pas attention, me fait l’officier.

Et soudain je comprends. Comment ils sont au courant ? Je suis le secret le mieux gardé de l’Empire.

–       C’était toi au Coq Blanc hein ? Ricane celui qui a gagné le pari.

Je ne réponds pas, et vais dans ma chambre. Le Coq Blanc…

–       C’était un peu sale non !? Qu’il crie depuis l’autre pièce.

Vas te faire foutre. Et puis je l’entends qu’il se marre avec son copain, m’appelle Tigre Noir.

Tigre Noir… le géant furieux d’Au Bord de l’Eau. Je me souviens quand j’étais petit j’adorais ce passage où il allait venger son copain cocu. Cuit pété qui traverse la montagne, tue deux tigres à coup de poing, sur le chemin, puis la femme du cocu et ses quinze servantes. Avant de foutre le camp avec des barriques de vin et de manger dans les réserves. Je me jette sur mon lit et j’essaye d’oublier les images qui me passent sous le front. Putain de Coq… c’est vrai que j’ai déconné là-bas…

 

Le camion arrive au milieu de la nuit, on est en train de charger quand une jeep et deux officiers se pointent et vont voir l’autre. Changement de programme, on ne traverse plus la frontière, on a besoin de nous d’urgence dans le nord. Il se passe quoi ? Ça s’est remis à barder, les ouïgours, des émeutes à ce que je comprends. On nous dira le reste sur place. Les deux gros frétillent, ça va cogner. Putain…

 

Karamay c’est le rêve impérial transmuté dans le béton monumental et les boulevards staliniens. Les Hans Rouges de Deng Xiao Ping en rut, la Chine de la Nouvelle Economie qui avance à pas balourds, en gros on dirait le sourire d’un VRP dressé sur la toundra. Mais le sourire a un peu perdu ses dents. J’ai déjà compté huit cadavres, rien que des ouïgours, et on n’est même pas arrivé dans le centre. Il y a des voitures incendiées, des vitrines cassées, même les arbres ont été cramés. Et des camions de flics et de militaires un peu partout, régiment d’infanterie. Ça s’est frité sévère cette fois. Mais pour savoir ce qui s’est exactement passé, pas la peine de compter sur les officiers qui nous reçoivent. Ils sont hystériques, flippés, ils peuvent. On n’a pas exactement le gouvernement le plus tolérant du monde pour ce qui s’agit des ratages et des dérapages, et visiblement là il y a eu les deux. L’information passe vite d’un bout à l’autre du pays aujourd’hui, ce n’est plus le temps du vieil empire. Finalement c’est un flic blessé qui nous explique. Une manif pacifique qui a mal tourné. La faute à qui, à ces chiens d’ouïgours évidemment, ils n’avaient pas le droit de manifester, ordre du maire ! Je vois d’ici le tableau. Les flics qui foncent tête baissée, sans réfléchir, et matraque au vent, comme au Tibet. Ils craignent moins une opposition que ceux qui nous commandent, ils font du zèle, cognent d’abord, réfléchissent pas. C’est bien dommage. Parce qu’ici comme ils ont pu le voir c’est pas le Tibet. Faut pas les faires chier les turcs.

La vérité c’est qu’ils leur foutent la trouille, la panique verte et pas seulement à cause de Pékin. Nous autres chinois on est un peu particulier sur le terme de l’identité physique et nationale. Il y a nous, les Hans, et les autres, les Longs Nez, les mongols, les tibétains, les cha, les blancs, le monde pas comme nous et donc effrayant, sûrement hostile. Et les ouïgours ils ont des têtes de presque blancs, des yeux verts, bleus, c’est des turcs quoi. Et ils parlent fort, ils pleurent forts, ils sont très démonstratifs, leurs fêtes, leurs jeux ressemblent à des batailles, ils portent des barbes ! Des couteaux, des sabres, ici, en Chine où il est interdit de posséder une arme et où avoir une barbe est une sorte d’exploit maléfique…  Mars, Saturne, cette nuit c’était l’invasion des extraterrestres pour la vieille Chine.

 

La Maison du Peuple est située dans le centre, à vrai dire elle est l’axe d’où partent toutes les grandes avenues, au-delà de laquelle commence la nouvelle Karamay, avec ses grands magasins, ses restaurants neufs et ses dancings sinistres, pour l’heure fermés, cabossés, cramés, et encore des corps, des chinois des turcs… tués par balles. Le bâtiment en lui-même est formé d’une arche et d’un parallélépipède  colossal de béton cru, dressé au milieu d’un décor anonyme d’arbres fraichement plantés, le triomphe socialiste comme une érection de parvenu. Les turcs contrôlent les accès nord, les militaires la zone est et sud qui essayent, parait-il, de contenir les colonnes de chinois en colère qui se dirigent vers le quartier ouïgour. Un officiel est coincé là-bas, voilà pourquoi ils nous ont appelés d’urgence. C’est dire le degré de flippe… une promenade de santé pour nous autres… putain quelle merde, je te jure.

On passe sans mal. A vrai dire c’est plus les barrages de soldats qui nous emmerdent en chemin. Mais on a toutes les autorisations qu’il faut. Les deux paysans ont pris des armes, des AK, quelques grenades, comme si on allait à la guerre, et des sabres aussi, pris à des ouïgours par la police. Comme au Coq hein, me fait l’un des deux avec un clin d’œil, en me montrant sa lame. Je fais mine de pas avoir entendu, je veux plus repenser à ça. L’officiel est barricadé dans son bureau, au quatrième étage de l’arche, et armé lui aussi. Un gros fusil des années 40 qu’il garde parait-il dans son placard depuis les dernières émeutes. Il regarde notre officier de travers, un métis, ça lui plaît pas. Les paysans avec leurs pétoires et leurs airs de bandit lui plaisent pas non plus. Il veut plus lâcher son tromblon, il tient absolument à repartir avec le contenu du coffre au 10ème, des papiers importants à ce qu’il parait. Bon, c’est pas comme si non plus on était en pleine fenouille, plus de peur que de mal jusqu’ici.

–       Ils ont retiré l’alarme !? Qu’il rouspète en arrivant. Pourquoi ils ont fait ça !? Qui leur a donné l’autorisation !?

L’alarme, l’électricité, les caméras, tout est tombé en rideau on dirait ici.

–       Quand est-ce qu’ils ont évacué ? Je demande.

–       Hier.

–       Pourquoi vous êtes resté ?

–       Je ne suis pas resté ! Ces imbéciles avaient oublié le coffre, je suis revenu !

–       Ah…

Il s’enfonce dans le bureau du fond, le coffre est posé par terre, un gros machin des années 70, gris souris qui doit bien peser ses 100 kilos. Il compose le numéro, sort les papiers dans une sacoche en cuir fermée par un sceau gouvernemental. Il sort son téléphone portable.

–       Il faut que je prévienne mes supérieurs, explique-t-il.

Mais il n’y a pas de réseau, l’officier lui dit qu’il faut qu’on y aille, on n’a pas toute la nuit non plus. On est monté avec une Brillance que nous a prêtée la préfecture, BMW china. Gros moteur, berline, bonne routière, confortable. C’est l’officier qui conduit, moi à côté. Il roule vite, vers le nord, pourquoi il prend cette direction ? Je lui demande. Il me regarde, il a l’air hagard pendant un instant, puis ralentit.

–       Je me suis trompé ?

–       Ouais patron, fallait prendre à droite en sortant, fait un des paysans.

Il freine, se retourne et les abats les uns après les autres. Je suis sourd. Il y a du sang plein l’habitacle, de la cervelle sur la plage arrière. J’en crois pas mes yeux. Il me regarde, le canon encore fumant, puis le fait disparaître et ouvre la portière. Il me fait signe de sortir, fait le tour et va chercher la sacoche. Je commence à comprendre pourquoi ils nous ont envoyés maintenant. Il ouvre le réservoir, dégoupille une grenade, la glisse à demi dedans, et rabat le clapet, me fait signe de le suivre. On traverse le boulevard désert, au loin j’aperçois une fumée d’incendie, un spectre grisâtre qui se détache dans le ciel nocturne, une odeur de caoutchouc. Il ramasse une grosse pierre et la balance sans mal vers la voiture. Le caillou suit une courbe parfaite, je l’entends qui tape contre la carrosserie, le clapet qui se rabat sur la grenade. On s’éloigne en courant, le réservoir éclate avec un bruit sec et massif. Joli lancé.

 

Ils nous ont récupérés par hélicoptère trois blocs plus loin vers l’ouest, déposés un peu à l’extérieur de la ville, à l’écart près d’une route. Je n’ai pas vu à qui il a remis la sacoche. Un type dans une autre Brillance, noire, avec des soldats en treillis tigre autour. Tigre bleu, et casque noir. Les Rigoles-Pas des antiterroristes. La Brillance repart, on monte dans le camion qui attend de l’autre côté de la route. Il sort un pilulier de sa poche, et là je comprends.

Nos regards se croisent, il avale ses cachets, les mêmes que les miens évidemment, mais lui il doit faire attention. Comment il m’a dit qu’il s’appelait ? Il ne m’a rien dit justement, je ne sais même pas son grade. Est-ce qu’il en a seulement un ? C’est lui qui commande, c’est tout. Ils nous ramènent comme on est venu, en camion, pendant le voyage j’essaye de lui poser des questions. Est-ce qu’il connait les autres, est-ce qu’il va au Japon comme moi ? Sa santé à lui c’est comment ? Il élude, me dit de m’occuper plus tôt de prendre mes médocs. Il n’a pas de bouton en tout cas, et une meilleure mine que moi. Vu son âge, il a dû rentrer dans le programme un peu après moi. Je lui tends la main.

–       John, mes amis m’appellent John.

Il refuse de la prendre.

–       Je veux pas savoir ton nom.

–       Ecoute, on est encore là-haut pendant quatre semaines. T’es pas curieux toi ? Ça t’intéresse pas de savoir si j’ai des bourdonnements d’oreille comme toi ?

Il a l’air surpris, et un peu effrayé en même temps.

–       Laisse-moi, ces informations sont confidentielles.

–       De quoi les bourdonnements d’oreille ?

Il ne répond pas, le chinois verrouillé. J’insiste pas.

 

Je ne sais pas pourquoi il finit par me poser des questions. Ça lui prend un soir, après un footing. Enfin une question. Qu’est-ce qui s’est passé au Japon. Ce satané foutu Coq. C’est mon tour d’éluder.

–       Rien.

–       Tu sais ce qu’ils disent de toi ?

–       Que je suis devenu fou, je sais.

–       Tu vas faire quoi ?

–       Faire ? Faire quoi ?

Il me regarde pensif. Mais je sais très bien ce qu’il essaye de me dire. Ils n’ont pas besoin d’un fou dans leur rang. Qu’est-ce que je vais faire ? Je les laisser venir. Qu’ils me tuent après tout, c’est leur merde. Leur Téquila…

–       Je les emmerde. Regarde-nous, on est malade toi comme moi, on perd nos cheveux, on rêve plus, t’as tout le temps la migraine hein !?

–       Oui.

Il ajoute.

–       Je m’appelle Chan.

–       Moi c’est Jian en vérité, John c’est à Hong Kong…

–       Jian et Chan, ça sonne presque pareil, il remarque.

–       Oui…

C’est la seule conversation qu’on a, le lendemain il a disparu. Je demande aux officiers s’ils savent où on l’a envoyé, mais même s’ils savaient…

 

Comme je vous l’ai déjà dit, je suis un petit mec de Hong Kong. On n’est pas comme tous les chinois nous autres les hongkongais. Le rapport qu’on a avec notre ville est spécial. On la hait et on l’adore en même temps, on est sa pute et c’est notre maison. Notre bout de pays rien qu’à nous qui n’a jamais été ni Shanghai, ni Macao, ni l’Empire. Et pourtant si les chinois sont pas portés sur la nostalgie, croyez-moi pour les hongkongais c’est pire. Hong Kong est tellement unique que je connaissais un blanc qui en était tombé amoureux avant même d’y aller. Il y a une ambiance, je sais pas, un parfum… enfin bref, je n’ai plus le droit d’y aller. Question de sécurité, je n’ai pas parlé à mes parents depuis douze ans. D’ailleurs ils me croient mort. Officiellement décédé pendant une séance d’entrainement. Qu’ils aillent tous se faire enculer. Hong Kong c’est chez moi, chez nous, ils vont pas me priver de ça en plus. Alors j’y vais quand je peux. Je visite mes parents de loin, sans rien leur dire. Ma mère a vieilli, mon père est à la retraite et la vie a l’air douce. Il joue toujours au mahjong avec ses potes de la poissonnerie dans le vieux quartier. Enfin… à Hong Kong tu vois, vieux, c’est ce qui a plus de cinq ans. Cette ville s’arrête jamais de se grimper dessus, se déconstruire et de se reconstruire, pousser vers le haut, sur les bords, les gens de se grimper sur la tête. Sept millions d’habitants pour mille kilomètres carrés de terrain… marcher à Hong Kong est un combat urbain.

N’empêche, moi je dois connaitre une des plus vieilles institutions de cette ville qu’est jamais vieille : Mama Tan qui tient toute seule un restaurant à Aberdeen. Pas le machin à touriste hein. D’ailleurs les touristes sont pas bienvenus. Les longs nez encore moins. Dans le temps Mama Tan était une maquerelle de Nathan Road, chaque fois qu’un gars cherchait un endroit pour dormir pour la nuit. Qu’un taulard fraichement sorti avait faim, que quelqu’un avait besoin d’un petit coup de main, Mama Tan était là, l’air de rien. Sans jamais quitter son bateau, ses fourneaux. 78 ans au compteur, levée à cinq heures, tous les jours depuis trente ans. Qui avait toujours les meilleurs crabes Da Zha du port, rien que des femelles de neuf lunes comme dit le poète, rien que du premier choix, tu m’en diras tant, un délice ! Alors j’étais moyen jouasse quand mon pager s’est mis à biper. Dans deux heures, Parc de la Citadelle. Bien sûr je me suis toujours douté qu’ils savaient que je venais dès que je pouvais à Hong Kong. Après tout ils pouvaient me tracer dans le monde entier. Mais c’était la première fois qu’ils me le faisaient savoir ouvertement. Pendant quelques instants je me suis même pris à espérer que ça soit une façon de me dire que j’étais arrivé au terminus, qu’ils en avaient assez de mes délires.

 

Hong Kong change. Je crois que ça date de l’époque où ils se sont enfin décidés à se débarrasser de la Citadelle. Un symbole, l’illustration même de cette ville. La Citadelle c’était Hong Kong et Hong Kong c’était la Citadelle. Au départ il s’agissait d’une véritable forteresse impériale, construite pour surveiller l’activité des pirates. Après la prise de la ville par les Anglais, elle était restée chinoise par traité, constituant une enclave unique, et avait abrité jusqu’à 700 personnes. Et puis les japonais l’avait en partie détruite pour aider à la construction de Kai Tak, l’autre monument du passé de Hong Kong, l’aéroport le plus dangereux du monde. Après la Révolution, plus personne n’en voulait. Ni les chinois, ni les anglais, la Citadelle est tombée aux mains des squatteurs et surtout des triades. Et surtout, les gens ont continué à venir, et à construire, au sein même de la Citadelle. Sans permis, sans architecte, en respectant deux règles uniques, pas d’immeubles de plus de 14 étages, électricité fournie. C’est devenu un machin comme un labyrinthe insalubre, une ville dans la ville, resserrée comme un poing sur les hauteurs de Kawoloon. Il y avait de tout là-dedans, des bordels, des fumeries, des temples, des bouis-bouis où on pouvait manger du chien  des usines, et le paradis des dentistes louches, avec des rues éclairées en fluo parce que la lumière du jour n’entrait plus. Hong Kong crue, sans le verni occidental, sans l’ambition à la chinoise, grouillant, hallucinant. Aujourd’hui c’était un parc propret, avec une belle sculpture sur une plaque qui représentait l’ancienne Citadelle. On aurait dit une maquette faite de boîtes en carton superposées les unes sur les autres, avec tout juste un trou au milieu et des fenêtres partout. C’est peut-être moi, peut-être à cause de ce changement dans ma vie, mais j’ai l’impression que depuis les années 90 il n’y pas que ma ville qui ait changé. New York, Paris, Londres… Les as du marketing ont pris le pouvoir, les villes essayent de ressembler à de grands magasins parfaits, pleins de gens parfaits. Alors au moins quand je suis là, à Aberdeen, à déguster ma soupe de crabe entouré de tatoués braillards, j’ai l’impression d’être revenu au temps de la Citadelle, des vraies villes et des vraies hommes dans leur version d’origine. Dans deux heures à l’ancienne Citadelle…

 

Il n’y a personne dans le parc, à l’exception d’une vieille dame occupée, toute seule, à faire des mouvements de qi cong et un type d’une quarantaine d’années, avec des lunettes, qui me regarde. Mon pager n’a rien dit de plus, et le mec continue de me regarder. C’est pas la procédure, qu’est-ce qui se passe ? Le type se lève et va vers moi.

–       Vous êtes John ? Il me demande.

J’ai l’habitude de sentir les gens, de les trier dans ma tête, dangereux, pas dangereux. Et lui fait clairement partie de la catégorie inoffensif.

–       Pardon.

–       Elle veut vous voir… il me dit en regardant derrière moi.

Elle ?

Je me retourne, c’est vrai qu’il n’y avait pas des masses de « elle » dans ma vie, et qu’une seule qui pouvait vouloir me voir, mais jamais j’aurais pensé là trouver ici. Et encore moins avec une arme pointée sur moi.

–       Docteur ?

–       Désolée, elle me fait avant de vider le chargeur.

Je suis arrivé en enfer avec un goût de plomb dans la bouche, comme si j’avais avalé les balles. Je suis revenu à moi avec un truc dans bouche, c’était une balle. Je me suis dit que c’était bien une façon de me punir pour tout le mal que j’avais commis, manger du plomb tous les jours, le diable avait le sens de la mise en scène. Puis j’ai ouvert les yeux et j’ai découvert que je n‘étais pas en enfer. C’était pire, j’étais vivant.

La balle est déchiquetée, ouverte comme une fleur, le bourgeon de la mort a fait son boulot, alors qu’est-ce qu’elle fout dans ma bouche ? Je n’aime pas l’adjectif que j’entends ensuite.

–       Incroyable !

Je tourne la tête, c’est le mec à lunettes.

–       Vous êtes qui vous à la fin ?

–       Incroyable !

Il se contente de me répondre, et c’est là où je commencé à comprendre, et à ne pas y croire non plus.

–       Il est réveillé ? Elle a fait de loin.

Il hoche la tête sans me quitter des eux et elle apparait.

Elle n’a pas ses lunettes, l’air fatiguée, elle me jeté un regard soucieux avant d’esquisser un sourire.

–       Vous allez comment ?

–       Euh…

Les gens ont de ces questions. Ils vous vident un chargeur dans le buffet et après ils vous demandent de vos nouvelles.

–       Pourquoi vous avez fait ça ?

–       Pour savoir.

–       Pour savoir quoi ?

–       Bon, je vous laisse, a fait le mec à lunettes et je vois pas d’objection.

Elle attend qu’il soit parti pour m’expliquer.

–       Ils sont tous morts.

–       Qui ça ils ?

–       Les gens avec qui je travaillais, mes collègues, ils sont tous morts.

–       Morts ? Comment ? Comment ça ?

–       Le docteur Igi, il avait une arme, personne ne sait ce qui lui a pris.

–       Et vous ?

–       J’étais chez moi, j’étais malade.

–       Et Igi ?

–       Il s’est suicidé d’après eux.

–       Les flics ?

–       Non la Sécurité d’Etat, le laboratoire est japonais, mais construit sur territoire chinois.

–       Il y a des territoires chinois au Japon maintenant ?

–       Il y a une annexe de l’ambassade juste derrière le laboratoire, ils ont le terrain….

–       Oh… malin… Et vous y croyez à cette histoire ?

–       Pas du tout. Ils m’ont montré le film.

–       Ils vous ont montré le film ? La Sécurité d’Etat ?

–       Oui, la presse… Ça c’est passé au Japon quand même…

–       Oui, bien sûr…

–       Ils ont eu peur de la presse.

–       Ils leur ont montré le film ?

–       Non, seulement à moi et au directeur de la compagnie, pour qu’on témoigne.

–       Pourquoi je n’en ai pas entendu parler ?

–       Je ne sais pas.

Oui, c’est une bonne question je suppose au siècle des surinformés et de la médiatisation. Mais il se trouve que j’en ai complètement rien à foutre du monde. Je verrais bien quand j’y serais.

–       Et comment vous m’avez trouvé ?

–       C’était dans votre dossier.

–       Dans mon dossier ?

–       Oui.

–       Il y avait marqué que j’allais à Hong Kong de temps à autre ?

–       Oui. Souvent même, mais que vous n’alliez pas voir vos parents.

–       Oui, ils me croient mort.

–       Et alors ?

Ça aussi c’était une putain de bonne question. Oui, et alors ?

–       Alors je les préfère vivants que morts.

Peut-être qu’elle c’était crue intelligente pendant deux secondes, je sais pas, cette fille a une drôle de façon d’aborder les problèmes.

–       Oui, bien sûr… c’est à cause de vous…

–       De quoi ?

–       Qu’ils sont morts.

–       De moi ?

Elle regarde le morceau de métal que je tiens toujours dans la main, et dit la même chose que son collègue. Qui c’est au fait ? Un ex, comme le docteur Igi était son amant. Autant pour moi pour la célibataire avec la maman. Il doit y avoir des amateurs de vieilles filles au Japon comme il y en avait des écolières. Elle a vu le film et elle est formelle, il n’était pas dans son état normal, elle connait son regard. Même son boss avait convenu qu’il n’avait pas l’air normal, mais il avait quand même accepté de témoigner de peur de perdre un contrat. J’ai l’impression d’être dans un mauvais film d’espionnage.

Le problème c’est que ce n‘est pas qu’une impression.

Que la raison, comme ils disent, est incroyable. Et c’est moi.

 

Oui, ils ont raison, même moi je n’arrive pas à y croire. Je ne comprends pas toutes les explications du docteur, d’autant pas qu’elle n’arrive pas elle-même à comprendre comment ça s’est produit, et m’a transformé, de facto, et potentiellement, en rat de labo. Mais ce que j’apprends ne me plaît pas.

–       Je suis désolée.

Je la regarde, elle a l’air sincère, je trouve ça curieux qu’elle le soit. Vous annoncez à un type qu’il ne peut pas mourir, vous êtes désolé pour lui ? Elle, elle l’était. Comment elle savait ? Ça devait être aussi dans mon dossier. Enfin… pas mourir… dans la somme des connaissances actuelles, Et si on décide pas de me hacher menu je suppose. Mon corps se régénère en quelques heures, et quelques soient les blessures apparemment, le processus de vieillissement a l’air bloqué, et donc visiblement, comme ce putain de superman, je recrache les balles. L’immortalité dans mon corps. Tu m’étonnes qui vont dézinguer tout le monde pour m’avoir. Et elle ? Comment elle a fait ? Elle a des amis yakuza… de mieux en mieux. Des amis yakuza qui l’ont aidée à sortir du pays au nez à la barbe de mon gouvernement. Et l’aideront à disparaitre ensuite. Elle me demande ce que je vais faire. Moi qui avait fantasmé sur une course poursuite à deux me voilà seul, face à ce truc, face à tous ceux qu’ils vont m’envoyer dans l’intervalle. Réjouissante perspective, surtout quand on se dit que le danger durera aussi longtemps que moi-même. Que je suis le problème, et le problème n’a pas de solution. Immortel ? Kesako ? On verra bien si mon corps résiste à une chute de 500 mètres. Je connais des endroits très intéressant pour ça. Mais en attendant pas question de finir en rat de laboratoire.

Ce que je vais faire… évidemment qu’ils  ne m’ont pas laissé le temps de me poser la question. Ils m’ont pucé comme un foutu chat domestique. Ils ont seulement attendu qu’on identifie le docteur, et puis ils ont foncé.

La porte de l’appartement éclate, on entend des ordres en chinois, « rendez-vous ! », elle essaye de sortir de la pièce, je n’ai pas le temps de la retenir, ils l’aplatissent au sol. Ils ont envoyé la police de Hong Kong, unité antiterroriste, casquée, bottée, cagoulée, féroce comme un nid de frelons. Je n’oppose aucune résistance, je ne veux pas qu’elle et son ami se fassent tuer à cause de moi. Ils nous mettent des sacs sur la tête, nous menottent et nous sortent au pas de course. Ils n’ont pas dû recevoir d’ordres particuliers à mon sujet parce qu’ils nous fourrent tous les trois dans le même fourgon. L’ami du docteur a opposé une vague résistance, il git à nos pieds, inconscient, je l’entends qui respire avec difficulté.

–       Et les autres ? Je demande soudain.

–       Les autres ?… vous n’êtes plus que trois.

–       Comment ça ?

–       Ils sont morts.

Je mets quelques secondes à avaler la nouvelle.

–       Et Chan ?

–       Je ne connais pas de Chan.

–       La ferme ! Aboie le flic avec nous.

Il m’aurait menti ? Non, ou alors c’était un rudement bon menteur. .

–       Comment ?

–       Comment quoi ?

–       Comment ils sont morts ?

–       La plupart se sont suicidés.

–       J’ai dit la ferme ! Insiste le flic.

Je lui dis d’aller se faire foutre. Je pense aux autres. Alors on était tous pareils, même sur ce sujet. L’envie de crever à tout prix. Voilà pourquoi elle était désolée tout à l’heure… Le flic se lève d’un coup, je ne le vois pas mais je l’entends, et j’entends le bruit du tissu que fait sa matraque quand elle sort de sa gaine. Mais qu’est-ce que tu veux que ça me foute ?  Super pouvoir ou pas, si j’ai appris une chose avec le temps c’est que la  douleur n’est qu’une information. Alors il peut taper comme il veut, comme un sourd même, comme il fait, à la limite il va  m’annoncer une bonne nouvelle : je  peux crever. Mais non, il est trop con, trop dans son rôle de petit flic tout pouvoir. Il est comme tous ces rongeurs qui croient être arrivés en haut de l’échelle alimentaire, et qui n’en sont même pas au premier barreau. Il n’écoute pas le monde. Il n’entend pas son collègue râler après l’ordinateur de bord qui tombe en panne,  la  radio, même le portable.  Il  tape. Et quand la camionnette freine brusquement, l’abruti s’envole dans le fond. Je pète les chaînes de mes menottes, libère les deux autres, je sais exactement ce qui se passe, et la suite. Ça va saigner. Le copain  du docteur me regarde  comme si j’étais un monstre, il a raison, c’est ce que je suis, et le cirque vient récupérer son attraction. Je les attrape en même temps et les plaque au sol.  L’instant suivant des rafales traversent le car de part en part. Les balles font comme un bruit de vent en me traversant la tête.

 

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