Les Sorciers de la Guerre – Le troisième millénaire 2.

Big J et Ace n’avaient rien pané à rien, le point de vue de Ace c’était que tout ça était trop compliqué, et qu’il valait mieux s’en tenir à ce qu’on savait faire. Big J lui n’aimait pas beaucoup ces histoires d’ordinateur, il s’en méfiait comme ses ancêtres siciliens s’étaient méfiés de l’électricité, du train, du télégraphe. Mickey hésitait. Il avait son idée, elle se défendait.

–       Quand on bossait pour le Vieux tout le monde disait la même chose de la came, que c’était trop compliqué, que les politiciens nous suivraient pas, et si on les avait écoutés on en serait encore à essayer de faire des millions en volant des camions.

–       La came c’est plus ça, la ruée vers l’or c’est terminé.

–       Justement ! Ecoutez, je comprends pas plus que vous toutes ces conneries de bite à la seconde je sais pas quoi, mais Franck est un bon mec, un mec sérieux, ses copains ont du crâne, c’est pas des cowboys qui nous proposent de braquer une banque ou de monter une affaire avec les mexicains, leur truc ils y ont réfléchi ! Putain les gars un à deux milliards voir plus !

Bref, ils avaient fini par dire oui.

Restait à  boucler l’affaire avec les cubains et l’associé d’Eddy. C’est Irish qui s’était chargé d’amener le fric aux cubains, pendant que Franck, Eddy et Tony allaient rencontrer l’associé, l’ancien de la NSA. A le voir, Irish était le mec le plus à la cool qu’on puisse imaginer. La cinquantaine, rouquin, toujours tiré à quatre épingles, toujours le sourire, les filles l’adoraient. Le charmeur. Il connaissait un peu Cuba, il était déjà allé là-bas pour les affaires, il avait causé avec les mecs, fait un tour en bateau, bu un verre ou deux. Ils lui avaient fait essayer des nouvelles armes qu’ils avaient reçues. Tout ça le temps que tout le monde soit sûr qu’il n’était pas suivi par le FBI, ou qu’il essayait de les baiser d’une manière ou d’une autre. Sans quoi Johnny aurait terminé avec les requins. Mais c’était les affaires, on n’y pouvait rien pensait philosophiquement Irish. Du reste, il n’aurait pas hésité à faire exactement la même chose avec eux, sans jamais non plus quitter son sourire. Le rencard avec l’associé c’était moins bien passé par contre. Déjà sa gueule plaisait pas à Franck, et puis qu’il sniffe de la coke comme ça au lieu de faire affaire, ça aussi ça l’avait gonflé. Le fric ? Il était là le fric, dans le sac, le programme ? Ouais, tu veux une ligne ? Non mais oh ! Franck lui avait demandé, tu connais Steve Vitello ? Tu devais le rencontrer non ? Le gars avait bafouillé qu’il ne savait pas de quoi il parlait, et puis il avait sorti le programme. Sur une clé USB. Eddy avait vérifié sur son ordinateur avec une simulation informatique qu’il avait lui-même programmée. Enfin, il avait essayé d’expliquer ça à Tony mais il n’avait pas tout compris, ce mec était incroyable. James Bond, trop con qu’il n’ait pas terminé ses études. Eddy avait souri, ça marchait, il avait dit que c’était bon qu’on pouvait le payer, Franck lui a mis une balle dans la tête.

On n’avait pas besoin de perdre de l’argent pour ce connard qui avait essayé de les doubler. C’était la première fois qu’Eddy voyait un mec se faire tuer. Il savait qu’il allait garder longtemps l’image de la tête qui s’ouvre pour cracher de la cervelle.

Enfin, Eddy s’était mis au boulot. Avec le budget restant, moins la part des cubains, il s’était acheté un serveur, un ordinateur de compétition, un relais satellite, et tout un arsenal de cryptage en cas où les Feds écouteraient. Franck lui avait aussi laissé Nicky The Knife en protection, parce qu’on savait jamais dans les affaires. Jusqu’à cette fabuleuse nuit du  23 décembre 2006. Eddy se souviendrait longtemps de cette date. Une date historique, le 23 décembre 2006, cette nuit fabuleuse où il avait été le dieu de l’or. Où pendant quelques poignées de secondes il avait eu comme le monde dans sa main. Le programme fonctionnait. C’était extraordinaire, et finalement si facile, si simple. Scarface, petit joueur.

–       Alors Franck, comment ça va ?

Et puis voilà que le FBI avait débarqué chez Franck et Tony, et que dans la foulée ils avaient attrapé Eddy à la sortie du boulot. Alors Franck comment ça va ? Pourquoi tous les flics essayaient de faire comme dans les séries télé, genre on se connait, on va parler entre hommes ? Franck se posait parfois la question mais il n’avait jamais pensé à la poser à un flic.

–       Tu connais Steve Vitello Franck ?

–       Non.

–       CyTech, le cambriolage, le type étranglé, ça te dit rien ?

–       Non, moi les faits divers vous savez…

–       C’est vrai que t’es un fait divers à toi tout seul Franck.

–       Pourquoi je suis là exactement ?

–       Et Johnny Irish, il connait Vitello ?

–       Faut lui demander.

–       Faut lui demander… tu es là pour la mort de Vitello et de cet homme de ménage. Tu es là parce qu’on a trouvé de la coke chez toi, du fric, des armes.

–       J’ai un permis pour chaque arme.

–       Et l’argent ?

–       Je l’ai gagné à Las Vegas.

–       Bah tient ! T’as des reçus !?

–       Bien entendu.

En gros le FBI n’avait rien contre  eux, sauf la coke.

–       Où est-ce que tu l’as trouvé ce mec ? C’est un putain de psychopathe !

–       Maitre Letzberg ? Il est génial ce mec !

–       Génial !? Putain mais il est pas génial c’est un putain de dingue de pittbull oui ! C’est moi qui l’ai accompagné dans le bureau du mec du FBI. Putain il a pas arrêté de beugler tout le long, l’autre couillon arrivait pas à en placer une. Il essayait de lui faire « on a possession, on a possession ! Votre client vend de la drogue ! » Et l’autre va chier on vous emmerde ! Vous voulez nous surveiller ? Nous aussi on surveille, et paf il lui a mis le film !

–       Le film ?

–       Le gamin, Eddy, ce cinglé d’ordinateur, c’est lui qui m’a installé ça dans la maison. Des micro caméras, on les voit même pas.

–       La gueule qu’a fait le poulet, il s’est même excuser dis donc, mais l’autre il voulait pas partir tant que vous autre étiez pas dehors. Le poulet appelle, l’autre il gueule encore que faut que ça aille fissa, il a des rendez-vous bordel. Vous sortez, j’invite l’avocat à déjeuner, et il gueule encore qu’il a du boulot, du fric à faire et pas que ça à foutre que bouffer putain ! Un psycho je te dis !

–       Je l’adore ce mec.

Le fin de mot de l’histoire ? Franck l’avait raconté à son oncle.

–       Toi tu souris, t’es content.

–       Ouais.

–       Alors dis-moi comment sont les nouvelles ?

–       Les nouvelles sont excellentes

–       Excellentes à quel point ?

–       A un milliard et demi de points…

–       Un milliard et demi !?

–       Pour le moment.

–       Pour le moment ?

–       Oui, on va peut-être faire plus.

–       Ah oui ?

–       Oui.

–       Oh putain viens dans mes bras ! Ecoute… je vais tout faire pour que tu passes capitaine.

–       Merci Mickey !

–       Non, merci à toi ! Tu sais… si on fait pas plus, c’est pas grave hein… mais si on fait plus je prends hein !

–       Je savais que tu dirais ça… Ecoute… faut que je te parle d’un truc. On a eu un problème.

–       Un problème ?

–       Les Feds nous sont tombés dessus.

–       Qui ça nous ?

–       Moi, Tony et Eddy.

–       Pourquoi ?

–       Visiblement ils ont fait le lien entre nous et Vitello, Mais ils ont rien à part la c.

–       La c ?

–       La c.c chez moi.

–       Quoi !? Dis-moi que c’est une blague !?

–       Non, 100 grammes de bonne coke, c’est les flics qu’ils l’ont mise.

–       Ah ouais !? C’est quoi ces conneries ? Ils sont cons au FBI mais quand même…

–       Eddy a installé des caméras chez moi, je les ai sur un film en train de mettre la came.

–       Hein ? T’as un film avec les Feds en train de fourrer de la came chez toi ? J’ai bien compris ?

–       Ouais.

–       Putain de ta mère ! Ça fait 25 ans que ces enfoirés me font chier, nuit et jour ! Et toi tu les as filmés ! Oh putain ! Mais c’est le Noël des bandits et on m’avait rien dit ! Oh bordel ! Viens là Franck ! Dans mes bras ! T’es magique !

Magic Franck, ça lui était resté pendant de longues années après ça, sans qu’il ne le sache d’ailleurs. Et il fallait bien, ce n’était pas tous les jours qu’un jeune ramenait un milliard et demi de dollars en une seule soirée, et en plus niquait le FBI dans la foulée. Non, pas tous les jours, et bien entendu, Di Stefano, qui était parti en pleine réunion en les envoyant tout se faire cuire voulait maintenant en être. Qu’il aille se faire foutre, avait répondu l’oncle de Franck, mais il avait aussi dit à Franck de se méfier. Pas assez tôt, hélas. Di Stefano c’était déclaré après avoir fait enlever Eddy et tuer Nick the Knife, s’il n’arrivait pas à le faire parler, au moins il pourrait s’en servir comme otage. Mais de préférence on le ferait parler. Di Stefano avait un mec spécial pour ça, Louis Blanco dit l’Eventreur. Un type parfaitement sociable, au demeurant, connu pour ouvrir le ventre de ses victimes, si possible de leur vivant. Un moyen simple et pas cher selon lui d’obtenir le respect. Tout le monde n’en mourrait pas, c’était là que résidait le talent.

Mais Eddy était donc un fondu d’informatique, et de gadget électronique, un fan de James Bond aussi, et parmi tous les machins qu’il s’était achetés avec l’argent de Monsieur Rizzo et ses associés, il y avait cette montre. Une montre à l’ancienne, munie d’un GPS qu’on actionnait en tournant la couronne dans le sens inverse de l’heure. Le cadran s’éclairait en bleu, ça voulait dire que le GPS était en route. Fabuleux, made in Japan, marque Agent X… et ça marchait. Il avait expliqué le truc à Tony, installé le programme sur son ordinateur. N’importe où il se trouvait Tony pouvait le repérer s’il actionnait sa montre.

Il était chez Di Stephano.

Tellement sûr d’eux et de leur coup qu’ils n’avaient même pas cherché un coin moins résidentiel, ni plus discret. Rompre la sacro-sainte règle des tampons dans la mafia, qu’on ne puisse remonter à la source du problème, c’était bien du Di Stefano. Le Cappo Uno, le Cador d’un mètre soixante-trois, celui qui en avait tellement rien à foutre de personne, et tellement dans le calbute qu’il pouvait faire ses trucs dans sa cave. Et pas n’importe quoi, baiser Mickey Rizzo en personne. Franck était parti avec Tony et Johnny Irish. Espérant trouver Di Stefano dans la foulée, ils étaient tombés sur l’Eventreur et sa bande en pleine séance de terreur. Merci à James Bond, merci à l’informatique, merci à des mecs comme Tony qui comprenait le 21ème siècle, Eddy n’avait pas eu le temps de beaucoup morfler. Et pas du tout de parler.

Ouais, tellement sûr d’eux que l’Eventreur avait même déclaré à Franck « tu peux pas me buter, tu sais avec qui je suis ». Comme s’il en avait quoi que ce soit à foutre de Di Stefano, en ce qui le concernait il était mort. Mais ce genre de chose, ce n’était pas à lui d’en décider. Un affranchi n’en tue pas un autre, sauf s’il en a reçu l’autorisation, c’est la règle, la transgresser c’était se condamner à mort. Et une seule personne pouvait donner cette autorisation, le patron de Mickey Rizzo, Jake Canuzzio.

–       Les siciliens c’est des cas. Ils font de ces machins là-bas, je sais pas comment ils les fabriquent, ni avec quoi mais on devrait leur donner un permis pour ça. Je sais pas, ça doit être à force de vivre isolé dans la montagne, des genres de croisement pas naturel. Avec Jo on avait ce mec qu’il avait connu en prison, on l’appelait le Marteau parce qu’il avait des poings comme ma tête, putain qu’il était énorme celui-là, vous vous souvenez  ?

–       Enorme.

–       Il parlait à peine l’anglais, illettré, une gueule à faire peur… tu vois Lucas Brazzi ? Bin le même genre, tu le voyais tu pensais à un cimetière. C’est Biggy qui l’a pris sous son aile, il ramassait le blé pour lui, pas un retard de paiement. Il panait rien à rien mais personne discutait jamais. Faut dire que Biggy c’était un cas, t’avais pas intérêt à être en retard sur son blé. Il aurait pu être juif tellement il avait les pognes crochues, un rapace, un psycho du blé, tu lui parlais argent, il sortait le pétard ! Tu te souviens ?

–       Ouais.

–       A cette époque-là on allait dans un club de Soho, bon jazz, bonne bouffe, pas cher du tout, tout le monde sait comment était Jo, il avait le don pour trouver ce genre d’endroit.

–       Et il adorait le jazz.

–       Ouais, il s’y connaissait vachement. Le Blue Rose ça s’appelait, et un jour on y va avec Biggy et le Marteau. On boit quelques verres, on force pas hein, on commande à bouffer, et bien sûr, quand arrive la note, voilà Biggy qui nous pique sa crise. Oh mon dieu ! Mais c’est quoi ça !? C’est un numéro de téléphone ? C’est quoi tous ces chiffres bordel on a mangé de l’or ? Enfin voyez. Et putain ça fait chier parce que Biggy il est aussi riche que pingre voyez, et qu’il nous faisait toujours le plan. Là-dessus le Marteau il fait, vous savez comme il faisait avec sa voix lente « gné vous inquiétez pas gné m’en occoupe ». Il fait signe au serveur de remettre une tournée, et au moment où il arrive, il balance la nappe les couverts, les assiettes, tout par terre. Le serveur sait pas quoi faire, là-dessus le Marteau se lève, tu vois, King Kong, grrrroa la terre tremble, et il lui dit : « tou vo su cirque tous les samedis soir ? »

–       Ah, ah, ah !

–       Excellent !

–       Putain c’était une autre époque, des endroits comme ça à Soho ça existe plus. Aujourd’hui le Marteau il passerait pour le Monstre des Carpates

–       Nuance, il passait déjà pour le monstre des Carpates… t’as fait quoi à ta barbe ?

–       Eh Johnny s’il te plaît on a une décision à prendre là.

–       …

–       Vous, vous rendez-compte de ce que vous me demandez là ?

–       Ecoutes Jake, sans manquer de respect, ça fait combien de temps qu’on parle de son cas ?

–       Et alors ? Les problèmes ça existe, les problèmes ça se résout, on trouve un arrangement, c’est pour ça qu’on a créé la Commission, pour résoudre les problèmes pas pour en fabriquer d’autres. Et c’est lui le chef je vous rappelle !

–       Chef de quoi ? Tu sais bien que personne le respecte ce connard.

–       Montre un peu plus de respect Paulie je te prie, tu te crois où ?

–       Un arrangement ? Mais Di Stefano n’en a rien à foutre de rien ! Freddy a fait huit piges pour sa gueule, il ne lui a même pas payé un verre ! Jake on s’est tous fait les os ici, on connait la règle, mais trop c’est trop !

–       Je vais te donner ma réponse petit, c’est non. Et c’est même pas la peine d’y rêver, tu m’as compris ? Non. Mais je vais te dire pourquoi, parce que la Commission est là pour ça, que la Commission est notre garant à tous, tu comprends, et elle n’est pas là pour compter les mouches, elle est là pour faire respecter cette loi : nous ne tuons pas les nôtres, en aucun cas, quoi qu’ils fassent… mais putain de merde ! Bon Dieu vous vous êtes regardés ? Hein, vous vous rendez compte de ce que vous êtes en train de demander ? Mais il s’est passé quoi ? C’est quoi cette époque ? Qu’est-ce qui arrive à cette Chose à Nous ? Il y a 20 ans jamais vous n’auriez osé demander une chose pareille, même pas le chuchoter, même pas  y penser !.On ne fait pas ça, on ne pas tue l’un des nôtres. En aucun cas, quoi qu’il ait pu faire !

Jake Canuzzio était reparti sur sa chaise roulante, laissant un lourd silence autour de la table et des hôtes contrariés. Mais Rizzo avait compris le message. C’était celui de Ponce Pilate.

–       Bute-le, avait-il dit à Franck.

Franck avait fait ça avec les habituels, son pote Tony, Irish et Fats qu’on appelait aussi le Coiffeur à cause de la moumoute. A trois, dans le restaurant préféré de ce trou du cul. Lui et son garde du corps, ce gros tas de Jo Bananas. Les journaux disaient que les flics avaient relevé 35 impacts de balles, dont 15 balles dans le seul corps de Di Stefano, Franck avait un peu piqué sa crise. Et malheureusement ça ne serait pas sa dernière. Après un coup comme ça, ou il mourrait, ou son oncle allait prendre la place de Di Stefano et lui serait capitaine, facile. Mais en attendant c’était l’option mort qui était à retenir, Franck avait la haine, c’était la guerre, et il était prêt à la faire. Aussi quand Paulie l’avait appelé pour lui dire que le fils de Di Stefano mangeait tranquillement au restaurant avec des potes, son sang n’avait fait qu’un tour. Il osait se montrer ce chacal ? Franck avait débarqué avec Tony, le trou du cul était toujours là, il n’avait même pas remarqué les trois gros qui le regardaient salement. Son pote si, mais l’autre avait l’air de faire comme si son père était toujours le roi du monde. Franck s’était approché, et là seulement le mec l’avait remarqué. Mais il avait un flingue planqué à côté de lui, alors Franck au lieu de reculer, s’était jeté sur lui en attrapant le couteau à viande et l’avait égorgé.

–       Ça fait trente ans que je fais ce métier. En trente ans j’ai vu beaucoup de gens partir. Beaucoup. Des amis Des amis partir en prison, se faire arrêter pour extorsion, vol, trafique… Mais jamais j’aurais un jour pensé que mon propre neveu allait se retrouver en taule parce qu’il a égorgé un connard devant trente-cinq putains de témoins ! Vous avez leurs noms j’espère ! Hein Johnny, tu as bien relevé chacun des numéros, dis-moi.

–       Il avait un flingue Mickey !

–       Qu’est-ce que ça peut bien me foutre qu’il avait un flingue ou un bazooka ? Vous pouviez pas l’attendre dehors non ? Vous réfléchissez deux secondes !? Tu te rends compte dans quel putain de merdier tu viens de nous foutre Franck ? Hein ? Combien tu as de la putain de chance d’être mon foutu neveu ! Hein !? A partir de maintenant vous tous là, vous ne bougez plus une oreille. C’est compris, vous faites ce que je vous dis et rien d’autre ! Capice ? Rien d’autre.

A vrai dire Franck, Tony, Paulie et conséquemment Mickey Rizzo pouvaient tous remercier Eddy d’avoir la manie de la surveillance et la boulimie du high tech. Sans l’enregistrement, le FBI n’aurait pas fait pression pour que le NYPD regarde ailleurs. Ça plus une valise de dollars en pot-de-vin. Mais tout a une fin. On ne pouvait pas se permettre qu’un flic fasse du zèle, outre passe. Que les poulets apprennent que Mickey Rizzo avait eu la peau d’Antonio Di Stefano pour une histoire de milliard gagné sur internet. Et puis il ne fallait pas s’attendre à ce que ça s’arrête, il y aurait d’autres Di Stefano. Et des moins cons qui tenteraient eux aussi leur chance. Il ferait parler les petits, et… la question était remontée tout en haut cette fois… débattue devant la Commission, il valait mieux tuer la poule aux œufs d’or que faire les frais d’une guerre.

Franck avait fait un voyage dans l’ouest le temps que ça se tasse. A son retour Mickey l’avait nommé responsable de salle de son club, pour qu’il en sorte le moins possible, pas la peine de narguer les flics. Et ce soir c’était la fête. On avait fait les comptes, un milliard quatre cent cinquante-six millions huit cent treize mille deux cent cinquante dollars et dix-huit cents. Ce soir on fêtait les nouveaux prodiges, Eddy et Tony. Tout le monde était là, Irish, Paulie, Fats, Freddy, Nicky Boom-Boom, et même Mickey, avec sa nouvelle petite amie. La femme de Mickey vivait avec les gosses en banlieue. Il avait fait passer des ordres, champagne à volonté et du meilleur, du Cristal ! A un milliard et demi la bouteille, il pouvait se permettre, se disait Tony. Il n’était pas très content du résultat. Il avait espéré que ça le rapprocherait de Rizzo, qu’il serait affranchi, mais rien ne venait, alors que merde, en plus c’était Rizzo qui avait été nommé empereur intérimaire à la place de Di Stefano !  Et qui s’en était occupé à part son neveu et ce foutu Irish ? Et là Franck qui s’invitait à la table de son oncle sans demander la permission, comme un égal. Oui, il l’avait mauvaise, il était jaloux, ce n’était pas comme ça que ça devait se passer. C’était pas ça Cosa Nostra.

Mickey avait bon goût, la fille était ravissante. Fine, cheveux courts, genre étudiante et pas l’ombre de ce maquillage pute rose Barbie que se mettaient les filles de chez eux. Elle se leva en saluant Franck, elle avait l’air intelligente en plus.

–       Au moins elle peut parler…

–       21 ans…

–       Alors, ils ont décidé quoi?

–       On arrête tout. C’est terminé.

C’était un coup dur pour Franck, même s’il s’y attendait un peu.

–       Après ce qui s’est passé des têtes doivent tomber, c’est obligatoire.

–       Qui ?

–       Tes potes, Tony et Eddy.

C’était comme s’il l’avait giflé.

–       C’est mes potes d’enfance Mickey ! On a grandi ensemble.

–       C’est pas négociable, ils doivent partir.

–       Mais Mickey…

–       Non.

Irish, ce putain d’Irish arrivait en se dandinant, une paire de clef à la main.

–       Eh les mecs, ça vous dirait une Mercedes décapotable ? C’est cadeau personnel.

Une bagnole ! Leur lot de consolation, ils les prenaient pour quoi ? Des gamins qu’on achetait avec une bagnole, du champagne et des putes ? Ils croyaient qu’il n’avait pas déjà pas les moyens de se payer tout ça ? Eddy souriait, Eddy était en extase, merde, il ne comprenait donc pas qu’ils étaient en train de se foutre de leur gueule ? Qu’est-ce que c’était que cette bagnole pour Irish ? Si ça trouve il l’avait volé la veille pour pas avoir l’air ingrat, pour faire comme le patron.

–       On va l’essayer ?

Tony s’était seulement méfié une fois dehors, quand il avait réalisé qu’Irish était resté derrière eux. Mais il n’avait pas eu le temps de se servir de son pistolet. Il mourut l’arme à la main et criblé de balles alors que Franck songeait à son avenir en avalant cul-sec un verre de grappa. Il était écœuré.

–       Qu’est-ce que tu espérais ? Lui avait fait Paulie.

C’était dans leur serment, et il avait juré sur la Sainte Marie, que son âme brûle comme ce papier s’il trahissait les siens. La Famille, le parrain, passait avant tout,  devant les enfants, les épouses, les frères et les sœurs. Il se souvenait de ce jour parfait où il avait prêté serment en présence de son père et de son oncle. Comme si c’était il y a une heure. Chaque seconde, jusqu’à l’odeur du papier qui brûle mélangé à l’after-shave de Mickey. Le sentiment immense de fierté qu’il avait ressenti en étant accepté parmi eux. A l’époque ce serment avait quelque chose de sacré, Comme une déclaration à son propre père et à tous les gars, le pacte d’acier de leur fraternité, son entrée dans l’aristocratie du crime où une parole était une parole. Le serment en lui-même n’était que des mots, comme les vers des chants militaires qui promettaient mort et souffrance pour les braves. Une façon de donner de l’ampleur et du drame à la cérémonie, à la promesse. Il réalisait aujourd’hui qu’il ne s’agissait pas que de mots. Son père n’avait jamais fait tuer d’ami à lui. De ça il était sûr. Et chaque fois qu’il avait réglé un compte, il l’avait fait de face. Mais c’était un autre temps. Un temps où vos meilleurs amis ne se faisaient pas tuer en faisant la fortune de Cosa Nostra. Un temps où ceux qui faisaient leurs preuves étaient nommés, félicités.

Il y a 20 ans comme disait Canuzzo.

Un temps qui n’avait jamais existé, il le savait bien. Alors un jour il avait pris sa décision. Une décision grave, dangereuse sans doute, mais sans retour.

–       Tu veux quoi ?

–       C’est terminé Mickey, je laisse tomber.

–       Hein ? Mais t’es pas chez IBM mon petit père ! Tu peux pas juste décider de démissionner ! C’est pas toi qui décide, on sort pas de Cosa Nostra, c’est Cosa Nostra qui te sort. T’es un soldat mec ! Un soldat !

–       C’est terminé je te dis, je me casse.

–       Mais où tu vas aller !? Qu’est-ce que tu vas faire ? Tu ne sais rien faire d’autre ! T’es un criminel ! C’est dans ton sang !

–       Je ne sais pas, je verrais…

–       Ecoute petit, je ne veux pas me mêler, fais ce que tu dois faire, mais oublie pas, tu appartiens à Cosa Nostra.

On parla encore longtemps de Magic Franck après sa disparition. Une de ces légendes qu’on se racontait autour d’un repas, d’une partie de cartes, qu’on amplifiait, qu’on exagérait, qu’on plongeait dans des aventures mettant en valeur le conteur. Il devint le roi de l’informatique, le petit génie qui avait des gadgets à la James Bond, Mister Un Milliard. Un type avec des couilles en acier et un ordinateur dans la tête, mi Tony Montana mi Dr No. Parfois quelqu’un demandait ce qu’il était devenu, on disait qu’il était au Canada, d’autres au Brésil. La police déclara finalement qu’on n’avait jamais retrouvé le corps.

C’est dans le sang.

Oui, ils avaient raison, c’était dans le sang. Et le monde entier était une tentation. Mais on n’était pas obligé d’y céder. Et au lieu de souffrir comme un pauvre civil, de subir, il fallait faire de ce vice une qualité. Eddy l’avait initié à l’informatique et à la finance, Tony avait cru en lui, Franck avait éloigné ses démons en s’y intéressant à son tour. Il avait reprit ses études là où les avait laissées, le chemin avait été difficile, mais chaque fois qu’il avait douté il lui avait suffit de repenser à Eddy et Tony baignant dans leur sang. Ce n’était donc que ça Cosa Nostra, ni parole, ni honneur. Aujourd’hui il avait changé de gouvernement. Aujourd’hui il travaillait légalement à Londres sous un nom d’emprunt Franck Walter, consultant financier. Il gagnait dix fois plus que du temps où il travaillait pour son oncle, tapait dans la caisse comme un cochon, et c’était tout ce qu’il y a de plus légal. Les banques, elles, elles se protégeaient les unes les autres, elles, elles obéissaient vraiment la loi du silence, elles, on les respectait. Et pas question de voir des banquiers se balader en Rolls Cappo Uno. On voyait des banques partout, tous les jours en sortant de chez soi, et personne ne savait exactement ce qu’ils fabriquaient avec l’argent… Si les autres avaient su.

Bref Franck avait trouvé sa voie. C’est dans le sang.

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