Les Sorciers de la Guerre – La Vida Loca 1.

Un million et demi de femmes, d’hommes, d’enfants, grouillant sous un ciel couleur de plomb, ponctué d’un œil borgne, blanc laiteux, radioactif, dégueulant de chaleur, comme une nappe invisible de napalm. L’odeur puissante de l’essence, du caoutchouc, des fumées d’usines chimiques, quatre mille huit cent cinquante-trois kilomètres carrés de béton, de routes défoncées, de maisons basses, de barres HLM pourries, de containers, d’hypermarchés, de zones industrielles, de bidonvilles. Un million et demi de femmes, d’hommes, d’enfants, suintant dans les rues cabossées, les boulevards envahis de néons publicitaires, noyés dans la poussière, les particules de plomb, d’ammoniac,  d’acier, de gaz carbonique, de cocaïne. Le Rio, lisse, gris, comme un ruban métallique déroulé sur toute la longueur de la ville, surplombé des flots inextinguibles de voitures amassées devant les postes frontières. Quatre mille huit cinquante-trois kilomètres carrés de béton rongés de fabriques de jouets, d’ateliers de couture, d’abattoirs, d’usines chimiques, d’ateliers de montage, accolés à des réseaux organiques de mobil home, baraques en préfabriqué, blocs dortoirs, motels miteux. Maquilas, zone d’exploitation exonérée, zéro droit de douane, et salaire dérisoire, le paradis des groupes industriels. Maquiladoras, le plein emplois pour tous, la promesse des années soixante repassée à la sauce ALENA. Un million et demi de travailleurs étalés tout le long de la frontière, un million et demi d’esclaves au service du grand marché global. Essentiellement des femmes.

Elles étaient moins chères. Elles obéissaient. Elles avaient des troupeaux de mômes à nourrir. Elles étaient jetables.

Personne ne savait plus trop bien combien. Combien avaient été jetées. Deux mille cinq cent, trois mille. Parfois on ne retrouvait pas tout. Juste une tête ou une main. Parfois elles étaient si abimées qu’on ne pouvait pas les identifier. Deux milles avaient déjà disparu avec certitude, toutes ici même dans cette ville cuite. Et la plupart étaient ouvrières dans les Maquilas. Un mystère, un Triangle des Bermudes cannibale, noyé au milieu d’un flot ininterrompu d’autres meurtres, d’autres disparitions. Et de scandales. Politiques, financiers, écologiques. De policiers et de juges corrompus, impliqués avec les cartels. De dessous de table d’industriels locaux, des affaires d’eau polluée, détournée, d’aliments contaminés, de procès perdus contre des holdings américaines. Et bien entendu les affaires de drogue qui faisaient la une pratiquement chaque jour.  Sous la forme d’un règlement de compte la plupart du temps, ou d’un kidnapping. Beaucoup de gens disparaissaient des deux côtés de la frontière. La frontière c’était pour les autres, les civils.

Les cartels allaient et venaient comme bon leur semblaient, il n’y a pas de frontière pour les narcotrafiquants, l’argent est un passeport universel.

Le mari de Rita travaillait de l’autre côté, à El Paso dans une fabrique de pneus. Il y vivait aussi. Sauf le mardi et le mercredi. Le mardi et le mercredi, il passait le Rio, tous ses papiers en règle. Il rentrait voir sa famille, ses trois enfants, faisait l’amour à Rita, et repartait. Chaque fois qu’il revenait il semblait plus fatigué, plus nerveux. Plus porté sur la bière et le mezcal aussi. Il disait que c’était la vie chez les gringos qui le rendait fou, la Vida Loca, mais Rita savait bien qu’il mentait. Comme il avait menti cette fois-là où il lui avait raconté que son patron avait appelé l’immigration pour arranger ses papiers. Les gringos ne faisaient pas ça, à quoi bon ? Ils avaient toute la main d’œuvre qu’ils voulaient d’un côté comme de l’autre du Rio. Des dizaines de milliers d’affamés venus du sud, de l’est, de l’ouest à rêver american way of life, grosse voiture, frigo, télé couleurs, Hollywood, Miami, on avait tous une chance. Des dizaines de milliers de mains et de bras remplaçables, remplacés. Un coup de fil à l’immigration, aux Federales et plus besoin de les licencier. Il mentait parce qu’elle savait bien qu’un ouvrier du pneu n’avait pas les moyens d’offrir des cadeaux à ses enfants chaque fois qu’il revenait, ni une maison à sa mère, que cet argent, ces facilités il n’y avait que les narcos qui pouvaient vous les offrir, les narcos pouvaient tout s’offrir.

Puis un mardi il ne rentra pas.

Rita s’inquiéta, mais elle ne pouvait pas l’appeler parce que le forfait coûtait trop cher pour les Etats-Unis. Alors elle alla voir Ramon, qui travaillait tout comme lui dans la même usine de pneus. Mais Ramon ne savait pas où il était passé. Elle lui demanda s’il croyait qu’il travaillait avec les cartels, Ramon changea de sujet, la politique, l’économie… Tous ces politiciens, ces patrons qui des deux côtés du monde les exploitaient. Ils n’étaient que des jouets, des figurants, interchangeables, son mari avait dû se faire virer et il avait trop honte pour rentrer. Comment était-ce possible qu’il ne fut pas au courant ? Il travaillait bien là-bas lui aussi non ? Les cartels, elle en était certaine, c’était les cartels. Ramon répondit qu’elle regardait trop la télé, et dit à sa femme de la mettre dehors. Maria Consuela, son aînée demanda après son père, son petit frère pleura, Rita se rendit à la chapelle du quartier avec les enfants et prièrent pour qu’il revienne saint et sauf.

Dieu entendit sa prière, ou presque, il ne rentra pas il appela. Enfin, pas lui exactement, un homme d’abord, un homme avec une grosse voix sèche et un accent du Sinaloas. Il lui dit que tout allait bien, pour le moment, Carlos avait été retenu mais qu’il pouvait revenir très bientôt. Qu’il suffisait pour ça qu’elle écoute et qu’elle fasse exactement ce qu’il lui demanderait. Ensuite elle entendit sa voix. Essoufflée, faible, tremblante, elle avait aussitôt fondu en larme. Ils étaient fichus, tous, elle, lui, ses enfants, les cartels ne faisaient pas de détails, ils faisaient des exemples. Plein d’exemples.

–       Rita, Rita ! Escucha me ! No te preocupe !

Ne t’inquiète pas, ce n’est rien, un malentendu. Elle entend des hommes rire derrière lui, un malentendu ! Ah, ah ! Des hommes vont venir, donne-leur la voiture, donne-leur la maison, donne-leur la maison de maman, donne-leur l’argent que j’ai enterré dans le jardin pour nos vieux jours. Donne-leur tout et vas-t-en, je reviens. Rita pleura de plus belle, l’homme à la grosse voix reprit le téléphone.

–       Entiende ?

–       Si… si…

Le patron les avait appelés alors qu’ils étaient avec des putes, dans une propriété privée, avec piscine, cigare, whisky à 200 dollars, ecstasy, cocaïne, la complète, la Vida Loca. Ils cuvaient de la veille. Fêtaient le dernier arrivage et n’avaient même pas pris la peine de se changer depuis. Tout crasseux dans leurs uniformes noirs, transpirant l’alcool et la came, le foutre et la violence. Les filles avaient l’habitude, elles ne faisaient même plus attention. D’ailleurs la plupart étaient camées jusqu’aux yeux. Pour elles, c’était presque comme des amis. Elles les appelaient par leur surnom, leur prénom, leur donnait du mon cœur, mi angelito, mi amor. Chantaient avec eux les complaintes des narco corridos.  Parfois une chanson parlait d’une fille disparue. Ou d’un type qui en avait tué une autre pour laver son honneur. Parfois des gens qu’elles avaient connus, comme Nino le Pelé, un ancien voleur qu’on appelait comme ça parce qu’on l’avait retrouvé pelé dans le désert. Un chaud lapin des rues de Juarez. Qui avait baisé quelqu’une de trop, Lupita Tête Coupée. Mille morts par an, tous les ans, depuis dix ans. Le patron leur avait dit que les Ojos avaient fait leur boulot, que le type était logé, qu’ils n’avaient plus qu’à le cueillir. Mais il faudrait qu’ils soient en civil cette fois. Le colis vivait de l’autre côté du Rio, cinq jours sur sept, sauf le mardi et le mercredi. Qui était-il ? C‘était pas leurs oignons. Le patron le voulait, il devait de l’argent, rien de plus.

Le chef du groupe c’était le sergent Guerrero de la police de Juarez. Un dur, avec une moustache tombante et des yeux furieux. Des épaules de déménageur, des mains d’ouvrier du bâtiment. Un sicario, un vrai. Ils l’avaient recruté alors qu’il était encore à l’université. De la coke, de l’argent, des filles, une nouvelle bagnole toutes les semaines, la seule chose qu’il avait à faire, traverser la frontière. Puis, quand il avait été temps pour lui de faire son service, ils lui avaient proposé de rentrer dans la police. Dans la police ? Pour devenir policier au Mexique il fallait avoir rempli ses obligations militaires, être majeur, un casier vierge, être marié passer un test de dépistage contre la drogue. Il avait 17 ans, avait été déclaré positif au cannabis et à la cocaïne. Son capitaine l’avait fait convoquer et lui avait donné un papier comme quoi il avait fait ses deux ans au sein de l’infanterie, dans le Chiapas. Puis il avait dit qu’il avait un an pour se marier et faire des enfants, mais que d’ici là il serait affecté à Juarez. Guerrero avait deux femmes, quatre divorces, huit maîtresses, 23 enfants et deux petits-enfants aujourd’hui.

Le colis roulait dans une Subaru grise. Une occasion visiblement. Ils l’avaient coincé à deux blocs de son motel, en pleine rue, en plein jour, en douceur quasiment. Et pas un seul des huit témoins de la scène n’avait essayé de prévenir la police. Ici c’était comme là-bas. Personne ne pouvait savoir qui exactement les payait. Guerrero attendait avec deux autres gars dans une chambre d’un motel en banlieue, à huit cent mètres de la frontière. Le type avait un sac sur la tête, il ne les vit pas jusqu’à ce qu’ils l’installent dans la salle de bain, les mains et les pieds attachés avec du Chatterton. Carlo remarqua l’accent du sergent, il était le seul à avoir cet accent mais il espéra d’abord que c’était ceux de là-bas qui essayaient de le racketter. C’était courant. Le plus souvent on s’en tirait avec une bonne dérouillée, tout ce qu’ils voulaient généralement, c’était le stock. Et ils vous laissaient repartir après. Nu, en sang, mais vivant. Guerrero lui annonça finalement la nouvelle, lui rappela ce qu’il essayait d’oublier depuis une semaine. Qu’il devait de l’argent.

Vingt-cinq mille dollars. Ce que dépensait sa maîtresse préférée en un seul weekend à Malibu. Un pourboire pour le patron. Mais peu importe, question de principe, de confiance. Il avait promis de payer sous une semaine, on en était à deux. La confiance était perdue.

–       A toi de nous la faire retrouver, tu comprends ?

Le sergent avait fait ça souvent depuis 16 ans qu’il travaillait pour le cartel, il savait comment réagissait chacun dans ces cas-là. Il avait même fait un classement des différentes réactions, auxquelles chaque fois il avait une réponse graduée. La plus courante, était celle qu’adopta d’abord Carlo. Nier, faire l’imbécile, celui qui s’est trompé de jour, et pourquoi pas, tant qu’on y est de personne. Guerrero lui demanda s’il pensait qu’ils étaient venus pour rire ? Ensuite il sortit de la salle de bain et le laissa avec deux de ses hommes. On mit la télé assez fort pour pas qu’on l’entende crier, quelqu’un partit acheter des bières. C’était la première étape, ensuite on le ferait appeler sa femme, il lui dirait quoi faire et quand ça serait fait, on le relâcherait. As simple as that, avait fait Guerrero avec son gros anglais. Le type n’avait peut-être pas pris assez de baffes, il continua à nier, le sergent fit signe vers la baignoire. Le Jefe appela vers la fin de l’après-midi, où on en était ? Le type avait enfin téléphoné à sa femme. Les choses allaient bientôt être réglées. Le patron avait demandé s’il n’était pas trop abimé, non ça allait, ses gars savaient  faire eux aussi. Bien, bien, maintenant il fallait attendre que sa femme obéisse. Soignez le, donnez-lui à manger, allez lui acheter des vêtements neufs et qu’il prenne un bain, si patron !

Pourquoi faire ? Qui était ce type ? Il était important ? demanda un des jeunes de la bande à un ancien, No se importa, c’est les ordres, le soigner, qu’il se sente bien, confiant, allez va lui acheter des vêtements. Le jeune apprendrait plus tard. A la longue, s’il vivait aussi longtemps que le sergent par exemple. Maintenant ils allaient devoir attendre, une heure, deux jours, ils n’en savaient rien. Autant que le type se tienne tranquille sans qu’on l’y oblige. C’était mauvais d’acculer les gens, ne leur laisser aucun espoir, ils pouvaient devenir fous, faire n’importe quoi. Guerrero le savait, il était entouré de gens comme ça, sans espoir, cinglés. Tout comme lui, il ne se faisait pas d’illusions.

Carlo regarda la télévision avec les gars, le câble, films pornos en boucle, ils lui donnèrent une bière, fumèrent un joint ensemble. Il s’excusa d’avoir fait des histoires au début, parce qu’il voyait bien qu’au fond c’était des mecs réglos qui ne faisaient que leur travail. Pas le Syndrome de Stockholm, la trouille. Guerrero lui dit que ça allait, c’était pas grave, oublié, puisque les choses rentraient dans l’ordre, bientôt il serait chez lui, avec sa femme et ses enfants. Et tout le long qu’il dit ça, Carlo fixa le lacet qu’il avait autour de son poignet, avec des têtes de morts en ivoire enfilées dessus, comme un chapelet, une fantaisie pour la Fête des Morts. Des têtes de morts sculptées dans des dents. Carlo le savait, il n’aurait pas su dire pourquoi mais il le sentait. C’était des dents, et ce n’était pas un chapelet. C’était un garrot. Le sergent l’avait enfilé en prévision, au cas où, un cadeau du patron. Qu’il n’aimait pas beaucoup, trouvait lugubre et de mauvais goût, mais le patron aurait été vexé si ça s’était su. .Autant de crânes que de garrotés. Le mettre comme ça c’était plus facile que d’essayer d’utiliser ses deux mains. On prenait appui d’un côté, on nouait le lacet de l’autre, il n’y avait plus qu’à tirer. Et à attendre, et à regarder. C’était long. La plupart du temps, ils se débattaient, il fallait beaucoup de force ou être à deux au moins. Les enfants, les femmes c’était techniquement plus facile, mais tout le monde détestait ça. C’était intime aussi. On sentait la vie de la personne s’en aller. On sentait sa peur, son désespoir, on lisait la surprise dans son regard, l’incrédulité, les supplications. Après tout ils avaient tous des mères, des sœurs, des épouses, ils étaient tous pères ou oncles, ou parrains. C’était peut-être pour ça qu’ils s’acharnaient particulièrement quand c’était des femmes et des enfants. Ils leurs en voulaient. Peu importe la raison de leur mort, ils leurs en voulaient de s’être trouvés sur leur chemin.

Le téléphone sonna à nouveau aux alentours du crépuscule, tout était terminé, affaire conclue, ils devaient le raccompagner de l’autre côté, au Mexique, où quelqu’un viendrait le chercher. Guerrero annonça la bonne nouvelle au type, il retournait au pays, il allait bientôt être libre, rejoindre sa femme, ses enfants.

Et Guerrero fut soulagé qu’on ne lui demande pas de le tuer. C’était un brave mec ce type, rien qu’une mule qui essayait de dorer un peu sa croute pour sa famille. Vingt-cinq ans à peine, la vie devant soi jusqu’ici. C’est les deux plus jeunes du groupe qui l’emmenèrent, toujours avec un sac sur la tête, pour sa sécurité lui expliquèrent-il, couché par terre, le long de la banquette arrière. Ils empruntèrent un poste frontière au nord de Juarez, le douanier était un ami à eux, ils passèrent le pont qui enjambait le Rio en quelques minutes. Le type passa d’une voiture à un van, et personne ne lui adressa plus la parole jusqu’à ce qu’ils arrivent.

–       Està seguro ?

–       Claro que si ! Tu le prends pour qui mon mec ?

–       Puta de merdia ! Llama al Novio

Les deux hommes étaient installés à la terrasse couverte d’une villa rococo, face au Golf de Californie, perchée en haut d’une falaise recouverte de cocotiers. De la musique s’échappait de la villa, on donnait une soirée. La quarantaine, quelques kilos en trop, dans des sahariennes brodées à la main, une demi-douzaine de téléphones disposés devant eux sur la table, avec de gros verres à cocktails pleins, des jetons aux couleurs acidulées, et un jeu de carte. Derrière eux se tenait un gars avec des lunettes noires. Il ne devait plus voir grand-chose avec cette obscurité, mais peu importe. Elles comptaient plus que lui ces lunettes, elles disaient, ne vous approchez pas de cette partie de la villa. Et tout le monde savait qu’il n’y avait pas d’avertissement en l’air par ici. Les deux hommes étaient installés là depuis le début de la soirée, ils resteraient là tout du long. C’était leur boulot, passer des coups de fils, répondre au téléphone, rien d’autre. Parfois ils envoyaient quelqu’un dans la maison, passer un message, poser une question mais le plus souvent ils réglaient tout eux-mêmes. Les patrons n’aimaient pas qu’on les dérange quand ils s’amusaient, et encore moins quand ils recevaient le gouverneur de l’état.

–       Il est encore là-bas ?

–       Comment je saurais moi ?

–       S’il est reparti, ça risque de prendre quelques jours, il n’aime pas prendre l’avion.

–       Il vient comment alors ?

–       En bus.

–       Putain de paysan ! Appelle-le quand même.

Mais Al Novio, le Fiancé n’avait pas encore quitté Juarez. Il mangeait seul dans un petit restaurant quand son téléphone sonna. Un homme de taille moyenne avec un visage d’indien, des mains de paysan, la soixantaine ou plus. La peau tannée, qui marchait à petits pas comptés, les bras bien le long du corps et parlait d’une voix douce. Ses yeux aussi étaient doux, presque tristes. Il s’approcha de Maria Consuela et lui caressa les cheveux.

–       Como se llama ?

La jeune fille se mit à pleurer.

–       No te préocupe, lui dit-il de sa voix douce, je vais te présenter ma famille.

Le capitaine John Carmichael de la Drug Enforcement Agency avait une vision quasiment tayloriste du renseignement, et une foi quasi invincible dans l’électronique de pointe. Il avait servi en Irak, travaillé pour le commandement des opérations spéciales, il avait pu admirer l’incroyable efficacité des drones, la précision des hélicoptères Apache et des bombes à guidage laser. Il se félicitait que le plus gros fournisseur d’informatique au monde, et notamment de l’armée, soit américain. Rien d’étonnant donc à ce que ce fut lui qui ait eu l’idée de l’opération Fantôme, ni à ce que soit encore lui qui se charge de convaincre les entreprises de participer. L’idée était fort simple et partait d’un constat dramatique. Des milliers de personnes disparaissaient de Juarez chaque année, dont les fameuses deux ou trois mille femmes, le fémicide comme on l’appelait ici. Des milliers de disparus sans laisser de trace, pas de corps, de témoins, rien, comme si une soucoupe les avait enlevés. La plus grande part des enquêtes ne menait jamais nulle part. Tout le monde savait à la DEA, que sur une classe de deux cent types sortie de l’école de police, la moitié était en cheville avec les cartels depuis leur adolescence. Et on ne pouvait pas plus faire confiance aux juges ou aux hommes politiques. A quelques exceptions près, l’héroïsme est une question relative, bien plus que le compromis. Et surtout une question limitée dans le temps, comme le savaient tous les journalistes de Ciudad Juarez. Aussi le capitaine Carmichael avait-il convaincu certaines entreprises américaines établies en ville, de pucer leurs employés. Secrètement, sous prétexte d’une vaccination obligatoire. De sorte que s’ils disparaissaient, ou s’ils passaient illégalement la frontière, ou encore si on les savait en affaire avec les cartels, on sache où les trouver en toute circonstance. Les puces étaient dotées d’un émetteur GPS, avaient une immatriculation spécifique, chacun des trois cents employés, qu’on avait ainsi marqués à leur insu, essentiellement des femmes, pouvait être, théoriquement, suivis dans leurs faits et gestes nuit et jour. Tous ceux qui connaissaient l’existence de cette opération avaient trouvé ça formidable, surtout quand on avait appris que c’était grâce à Fantôme qu’on avait récemment empêché une grosse livraison à San Diego. Le gouverneur du Texas, qui avait donné son feu vert pour que l’opération ait lieu plus spécifiquement à El Paso et à Juarez, était même convaincu qu’il faudrait étendre cette idée à tous les enfants américains pour se prévaloir des pédophiles. Théoriquement, il y avait quelque part sur un ordinateur, une carte des deux villes et de leurs environs avec des points lumineux dessus qui allaient et venaient, sous l’oeil d’un fonctionnaire délégué de la NSA, un spécialiste de la surveillance électronique. Concrètement, la NSA n’aimait pas beaucoup collaborer avec les autres agences gouvernementales, le spécialiste avait été rappelé. La DEA disposait d’un budget faramineux mais était en sous effectifs depuis que de nombreux policiers avaient été reversés à la chasse au terroriste. L’un dans l’autre personne ne surveillait ce qui se passait, à moins d’un tuyau bien solide. Parce qu’il n’y avait pas de carte high tech avec des points lumineux dessus comme des avions de lignes autour d’un aéroport. Que le satellite dédié était partagé autant par la DEA que le FBI, et les douanes, qui chacun avait leur propre priorité. La plupart du temps, il n’était même pas orienté dans cette direction du monde. Pour se faire, Carmichael devait obtenir une autorisation signée de son supérieur direct, qui se chargeait lui-même de passer les ordres. La procédure prenait environ trois jours. A San Diégo ils avaient eu de la chance. .Mais le capitaine ne doutait quand même pas de l’efficacité du système, chance ou pas, sans cette puce San Diégo n’aurait sans doute pas été un succès.

Cette fois l’information était arrivée par l’une des entreprises associée à l’opération. Une disparition, une énième, deux femmes. Une mère et sa fille qui travaillaient dans la même usine de chaussures de sport, dont toutes les ouvrières étaient obligatoirement pucées. Carmichael pensa immédiatement au fémicide. Personne ne savait très bien ce que cela cachait. Pourquoi ici plus qu’ailleurs on tuait des femmes. De nombreuses légendes urbaines couraient sur le sujet. Snuff movie, tueur en série, milliardaire gringo dégénéré, traite des blanches, messe noire, comme avec la secte de Matamoros, et bien entendu, il y avait les cartels. Mais eux n’étaient pas une légende urbaine. De nombreuses femmes de la ville s’étaient mobilisées en associations, les syndicats, certains journalistes avaient tenté d’obliger le gouvernement à s’intéresser à la question. Le monde entier était au courant aujourd’hui. Mais les femmes continuaient de mourir les unes après les autres, et de plus en plus de famille foutaient le camp de la ville. Trois jours plus tard, l’image satellite confirma que les deux puces fonctionnaient toujours, mais n’indiquait pas le moindre mouvement. Pour des questions délicates de juridiction pointilleuse, il était trop compliqué d’expédier un agent de la DEA là-bas avec une équipe, surtout qu’il s’agissait d’une opération secrète. Et précisément pour cette même raison, on ne pouvait pas non plus tenir la police de Juarez au courant. Trop de fuite possible. D’ailleurs, l’entreprise américaine qui avait accepté de collaborer, n’y tenait pas plus que ça. Ni de l’intervention des uns, ni des autres. Pour la simple raison qu’elle-même devait composer sur place avec cartels et policiers locaux. Aussi avait été-t-il convenu, pour que personne ne s’attire des ennuis, que l’on fasse appel à une société militaire privée. En l’occurrence la plus connue d’entre elles, Academi, ex Xe, ex Blackwater.

L’organisation traitait plusieurs milliers d’opérations par an. De tous les types. Missions de sécurisation, secours, sauvetages, renseignements, interventions armées, surveillances, entrainements, gardiennages de site sensible, etc. Dix filiales, plusieurs centaines d’hommes et de femmes sur le terrain, dont 30% d’anciens policiers, pour des raisons économiques, et quantité de sous-traitants venus du monde entier pour s’occuper de ce que les cadres d’Academi considéraient comme des opérations mineures ou faciles. Cadres qui n’avaient bien entendu pas la moindre idée de ce à quoi ressemblait une opération militaire et qui en vérité s’en fichaient royalement.

L’un de ces sous-traitants était Defense Security Service, DSS, dont le siège social était établi  à Kampala, Ouganda. C’est comme ça que Hope se retrouva expédié à Juarez avec deux autres collègues ougandais et un responsable français.

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