Les Sorciers de la Guerre – Prométhéus zob 2.

Il ne fallut pas longtemps pour que le nuage se disperse sur la totalité du globe, à peine une semaine. Aidé des vents, il agissait sur chacun comme une contagion, aussi bien transmissible par les airs que d’un simple contact physique, un simple échange verbal. Il en fallut à peine plus pour que Léos, Illiana, Toomoos et les jumeaux disparaissent des esprits, que leur pouvoir ne se tarisse, qu’ils ne fussent bientôt plus que des symboles, des idoles encore adorées, ignorant eux-mêmes le changement qui s’était opéré. Quant aux demi-dieux, saisissant qu’ils étaient menacés, ils se liguèrent contre les humains ou disparurent dans les recoins invisibles de la terre. Et la fameuse bataille ? Elle se solda par la victoire temporaire de Malachia. Baltoz précipité au bas du Passage sous l’effet foudroyant d’une idée. Une idée affreuse sur le moment. Celle qu’ils n’étaient pas seuls, qu’il existait autre chose dans le ciel que des dieux et de la magie. D’autres peuples, d’autres dieux, d’autres formes de magie. Cette idée que ce monde qu’ils croyaient fini, terminé, bouclé, ne l’était pas. C’est bien simple, cette idée était si affreuse, qu’au lieu d’exciter l’imagination d’Askar l’observateur, l’esprit analytique, elle le rendit littéralement fou… de colère. Les Dieux avaient fait mieux que régir leur vie au gré de leurs fantaisies et caprices, ils les avaient trompés, trahis, ils leurs avaient fait croire qu’ils étaient omniscients et omnipotents, alors que la poussière active d’un simple caillou tombé du ciel, et n’appartenant à aucun dieu, pouvait les précipiter eux et le monde connu dans le chaos. Car bien entendu l’intelligence pure, génétiquement excitée, modifiant les esprits jusque dans leur chimie n’agissait sur tous qu’en fonction ce qui pré-existait déjà, de la profondeur initiale de l’esprit et du cerveau en question. Les orcs, certes, se mirent au langage, et les trolls au recyclage des déchets, où ils firent fortune, mais aucun d’entre eux ne devint savant pour autant. Et dans certains cas le docteur Primus aurait même été fort déçu du résultat. Car puisque les dieux avaient disparu et qu’il fallait bien donner une explication à ce qui s’était passé, se créa en lieu et place des créatures divines et désormais véritablement mythologiques, des religions, des écoles de pensées qui ne se contentent jamais longtemps de penser ni de communier. Un mois après la chute du météorite, ainsi que les esprits les plus versés appelaient désormais le phénomène, des hordes d’orcs ravageaient les campagnes en répandant sang et bonne parole au nom de Léos et de la Pierre Noire. Un agglomérat de poussière avait été retrouvé, froid et abandonné au pied de l’Himalaya. Cela avait la forme d’un gros caillou noir qui crachait encore parfois des bribes d’intelligence. Il n’en fallut pas plus pour qu’on l’adore comme une relique, et qu’on se batte en son nom et toutes les vérités qu’on pouvait lui attribuer.

 

Askar fut si furieux qu’il marcha lui-même sur le Palais de Verre avec son armée et le ravagea au point de n’en laisser plus la moindre trace. Après quoi il fit écorcher tous les demi-dieux et créatures extraordinaires qu’il trouva sur son chemin. Mais sa colère n’était pas rassasiée, il lui en fallait plus, il fallait qu’il trouve et anéantisse non seulement ceux ou celui qui lui avait envoyé la pierre, mais leur créateur, leur Créateur à tous, à Léos comme aux autres et qui jouait avec eux depuis trop longtemps. Et pour cela il lui faudrait toute la puissance d’un dieu. Il lui faudrait dévorer Léos en personne. Et seul le dieu-crocodile pouvait le conduire jusqu’à lui.

 

Le Dieu de la Vie et de la Mort, Toomoos, avait beaucoup mangé ces derniers temps et il estimait que les hommes lui devaient quelque chose. Mais les hommes l’oubliaient, ou plus exactement cessaient de le considérer comme un dieu mais comme un phénomène anthropologique. Une curiosité mutante, gardien autoproclamé du monde des vivants et de celui des morts. Celui qui pesait vos âmes à son bon vouloir et précipitait qui dans l’oubli et qui vers les dieux. Crime de lèse-majesté d’entre les crimes, ils s’étaient même invités en son absence dans sa caverne sous le fleuve Amur. Au sein de cette caverne se dressait le Palais d’Os, une fabuleuse construction comme une cathédrale dramatique bâtie exclusivement d’ossements blanchis. Ils avaient osé voler des os, faire des dessins sur les murs et s’emparer de la Clé, celle qui ouvrait sur le Monde des Morts. Dieu sans royaume, il s’était réfugié dans les abîmes, parmi les esprits maudits et les êtres maléfiques, d’où le tira le mage. Toomoos connaissait le chemin du ciel, il pouvait l’aider à retrouver Léos. En échange de quoi il lui promit une vengeance contre les hommes sans précédent. Les deux scellèrent un pacte.

 

Partout dans le ciel, parmi les demi-dieux défunts et vivants, les anges, et même quelques démons que ce changement effrayait, la rumeur courait. La rumeur que les hommes s’étaient révoltés, que le Palais de Verre avait été détruit et le Palais d’Os avait été profané, et que bientôt Léos lui-même serait menacé. Mais le ciel est vaste, et il ne s’agissait que d’une rumeur, d’ailleurs l’intéressé n’écoutait pas. Il était installé dans son Palais d’Eté, à siroter un daïquiri en comptant fleurette à une jeune fille dont il s’était récemment entiché. La jeune fille, à peine quinze ans, n’était pas du tout contente d’être là. Dieu des dieux ou pas c’était pas des choses à faire que de l’enlever au nez et à la barbe de tout le monde, et particulièrement de ses parents, qui avaient besoin d’elle à la ferme. Et puis il réfléchissait un peu à ce que les voisins allaient penser d’elle ? Léos faisait au mieux, il la cajolait, la gâtait depuis des semaines, lui avait même promis d’en faire une déesse, mais elle ne voulait rien savoir. Elle voulait qu’il la ramène. Oh il l’avait déjà consommé, il ne lui avait pas demandé son avis d’ailleurs, mais elle avait un petit goût sucré qui lui plaisait beaucoup. Elle lui faisait penser à du raisin, et ses seins étaient comme deux grappes dodues, dont il avait bien entendu fait des chansons et poèmes.

 

–       Mais tu penses qu’à ça ma parole ! S’écria la jeune fille en repoussant la main divine.

 

–       Il serait bien dommage, étant le Dieu des dieux, que je ne m’amuse point, sinon à quoi bon ?

 

–       LEOS ! SORT DE TON PALAIS ET AFFRONTE TA DESTINÉE ! Tonna une voix venu du dehors.

 

–       Plaît-il ? Fit Léos en détournant son esprit omniscient d’un quart de tour des grappes de raisin.

 

Sous son front il voyait Askar se tenant devant le palais, alourdi d’une armure et d’un heaume, une hache entre les mains. Qu’est-ce qu’il fichait là ? Et pourquoi ni sa hache ni son armure n’étaient magiques. Pas l’ombre d’un enchantement, et Léos  avait l’odorat universel. C’était une plaisanterie ?

 

–       C’est qui ? Demanda la jeune fille.

 

–       Askar, un illusionniste.

 

Bien entendu elle protesta.

 

–       Askar ? C’est un grand sorcier ! Tout le monde sait ça !

 

–       Ouais ? Bin moi je suis son Créateur ! S’exclama le dieu exaspéré.

 

Et d’un geste il déblaya le paysage, se retrouvant face à face avec le mage dans un pré ordinaire.

 

Léos pouvait prendre l’apparence qu’il voulait, mais bien entendu plus ça en imposait, mieux c’était. Aussi cette fois apparut-il sous la forme d’un géant d’or, haut comme un Himalaya, irradiant et majestueux. Mais pas longtemps. Car comme l’avait prévu Askar, hors de son palais, il n’était plus qu’un dieu en oublie, une croyance, et peu à peu son corps physique se désagrégea, perdit sa forme pour n’en prendre aucune autre, juste une masse ondoyante et dorée, une masse qui meuglait de surprise, comme un enfant effrayé. Une masse dans laquelle le mage planta sa hache de toutes ses forces.

 

Le monde avait évolué de façon vertigineuse, enfantant les uns après les autres une somme invraisemblable de génies savants toutefois toujours inférieurs à la somme pas moins invraisemblable de crétins savants. Puisqu’il est un fait qu’une même idée ne produit pas les mêmes effets dans deux esprits différents, qu’un même savoir aussi avéré et démontré soit-il ne donne pas cours à la même interprétation. Il y avait par exemple cette idée, saugrenue, que l’homme était le fruit d’une évolution biologique, un bipède descendant lointain du poisson. Or tout le monde savait ici que les premiers hommes et femmes avaient été fabriqués par Léos à partir d’un morceau de pierre magique. Pour autant l’on avait fait des recherches, découpé quelques cadavres de poisson et d’homme, et le dessin des vertèbres, des mains et des nageoires, laissaient à supposer qu’il y avait moins de pierre magique là-dedans que le fruit d’une possible évolution. L’un dans l’autre plusieurs écoles s’affrontèrent sur ce thème et quelques autres, et nombres de faits scientifiques, vérifiables simplement était tout aussi simplement défaits par la magie. La logique la plus comptable ridiculisée par un simple sort voir par la nature elle-même. L’auto-intitulé professeur Gilliams avait par exemple démontré que non seulement les dragons étaient beaucoup trop lourds pour voler mais que leur nature ne les rattachait à aucune des branches de l’espèce animale connue, qu’en l’état ils n’auraient jamais dû exister. Jusqu’à ce que ses études le poussent du côté des montagnes de l’Atlas, où un dragon sauvage s’empressa de lui démontrer le contraire en l’enlevant pour nourrir ses petits.

 

Rapidement donc des écoles, puis des universités se formèrent, et bien entendu s’affrontèrent. Parfois pacifiquement, autour d’une bonne table entre savants passionnés, les mains souillées de craie. Et parfois pas. Malachia, par exemple, s’était emparé des théories scientifiques sur l’évolution, et la classification des espèces pour en revenir à sa vieille idée d’un peuple supérieur. Celui des orcs et des elfes, des vampires, des zombies et des lutins, celui des mages et des sorciers bien entendu. Et un autre, de facto inférieur, qui pourtant prétendait dominer au nom de son savoir et du nombre. Reparti en guerre, il s’était emparé des récentes connaissances à la portée de chacun pour l’adapter à la sauce magique. Pratiquant des expériences innommables sur vivants et morts, pervertissant les données qu’on avait sur cette nouvelle découverte qu’était l’atome, et imaginant des sorts fabuleux et surpuissants. Contaminant les champs de blé des hommes avec un insecte doté du sort d’Elechia, qui d’un simple mouvement d’aile transformait le blé en goudron. Créant à partir de sorciers morts des unités de combats d’élite capables d’invoquer des monstres fabuleux et dévastateurs.

 

Hélas, si les savants comme les imbéciles se démultipliaient, la technologie elle, ne suivait pas. C’est une chose de savoir théoriquement comment fabriquer un avion par exemple, et un moteur à explosion, une autre de le mettre au point. La terre était devenue naturellement industrieuse. Sur les trois continents, quantité fabuleuse d’inventeurs en herbe se lançaient dans les expériences avec un bonheur variable. On déplora nombre explosions de laboratoire et maintes catastrophes dues à des mécaniques défaillantes, si bien que certaines nations, comme l’Angleterre, la France ou l’Ouzbékistan firent interdire purement et simplement toute forme de technologie plus sophistiquée qu’un âne et une charrue. Jusqu’à ce que la guerre les rattrape et les convainc qu’un bon fusil avait ses chances devant un orc déchaîné. Jusqu’à ce qu’il devienne évident pour l’humanité toute entière qu’il allait falloir trouver une réponse rapide et efficace aux attaques de Malachia si elle ne voulait pas être exterminée.

 

Baltoz avait survécu à sa chute, il n’était pas magicien pour rien, mais la question qui l’avait traversé et jeté au bas de la falaise l’avait abandonné dans un drôle d’état. Toute son existence, qui avait été très longue et fort sage, avait été bornée par la magie, les dieux, et les créatures enchantées. Léos était certes un dieu dissipé et Illiana foutrement capricieuse mais ils avaient toujours veillé à la bonne harmonie du monde. Toute sa vie s’était ainsi construite sur la certitude intime d’un équilibre universel, que seul l’ambition ou la vanité pouvait rompre. La vie telle que l’avait voulu Léos n’était pas parfaite, bien entendu, et c’est ce qui en faisait sa perfection paradoxalement. Cette marge d’erreurs, d’accidents, de ratés, cette masse de hasards qui permettait à l’imprévu et à l’imprévisible de naître pour que la vie perdure. Pour que l’influx sacré puisse continuer de pulser et d’inventer, encore et encore. Le chaos était l’axe de la balance, son agent essentiel, dans lequel allait se puiser la magie. Le chadli, le chan, cette matière impalpable que Léos avait mis à la disposition des hommes attentifs. Un pouvoir égal ou presque au sien. Celui de créer à partir du vide. Voilà ce en quoi Baltoz avait toujours cru. Et bien entendu cette croyance était accrochée aux étoiles, avait une géographie physique et Léos une existence tangible jusqu’à peu. Car bien des choses avaient changé depuis qu’il s’était remis de sa chute, dans le coma pendant plus de trois ans. On n’évoquait plus le Dieu des Dieux, on l’invoquait. On ne parlait plus de lui comme d’un compagnon un peu fantaisiste mais comme d’une chose mystérieuse, lointaine et aux paroles vagues. Une chose représentée de cent manières, et dont les représentations étaient parfois motifs à discussions enflammées, bagarres et parfois même guerres. Baltoz devait bien se rendre à l’évidence, puisqu’il respirait le même air que chacun, que le ciel lui-même semblait avoir changé. Dans le temps, quand il doutait, il lui arrivait souvent de regarder vers les jumeaux, discuter en pensée avec Job et Jol, le Printemps et l’Hiver. Ou bien  il cherchait des yeux l’emplacement du Berceau des Esprits, et invoquait un sage disparu. Souvent les sages lui apparaissaient et le guidaient. Dans le passé un regard vers les étoiles était une réponse, un soulagement, l’assurance que tout avait un sens. Aujourd’hui le ciel ne proposait plus que des questions. Même sa texture, sa consistance semblait avoir changé, comme d’avoir un océan sans fond au-dessus de la tête. Un inimaginable paysage dans lequel le regard se perdait. Un soir qu’il passait la nuit dans une auberge, il croisa la route de riches et jeunes fringants marchands. D’après ce qu’il avait compris ils avaient fait fortune en inventant une boisson sucrée. Ce qui en soit n’avait rien de nouveau sinon qu’ils y avaient ajouté, par un procédé de leur cru, des bulles. Du gaz qui donnait au liquide un aspect pétillant et un goût faussement rafraichissant. Les trois marchants étaient connus dans la région, leur boisson, qu’ils avaient appelé Soda, avaient un succès fou et ils étaient ce soir-là, naturellement, entourés de créatures magnifiques. Toutes ces choses-là, le pouvoir, la richesse, les femmes, le succès lui étaient toujours largement passés au-dessus. Conscient qu’il n’était qu’un rouage dans le jeu divin, tout grand mage était-il, il s’était toujours préoccupé de ne rien posséder qui ne lui fut strictement nécessaire. De veiller sur les autres et l’équilibre du monde, ne jamais chercher ni honneur, ni gratification car il avait déjà tout selon lui. La magie, et l’harmonie du monde qui pourvoyait toujours ceux qui le respectaient. Quant à l’amour, aux femmes, eh bien l’amour était une illusion délicieuse et les femmes interdites quand on s’était donné pour mission de servir le monde. A grand pouvoir grande responsabilité. Mais ce soir-là, en remontant dans sa chambre, se regardant dans le miroir, il douta. Pour la première fois de toute sa longue existence, il douta que celle-ci n’ait jamais eu un sens. Ce qu’il voyait ce n’était plus le reflet d’un vénérable mage appelé Baltoz le Blanc, un homme long et maigre avec une barbe interminable d’un blanc éclatant. Mais celui d’un vieillard maigrichon et vouté, avec un petit bide, des couilles à mi cuisses et un visage avachi. Un vieillard qui n’inspirait même plus le respect ou la crainte, et à peine la curiosité. Comme si la magie, ses pouvoirs, n’étaient plus qu’une tolérable distraction, beaucoup moins passionnante qu’une boisson gazeuse et inspirant bien moins de respect qu’une ampoule électrique.

 

Le procédé avait été inventé l’année avant son réveil, par un forgeron du nom de Smythe. Tout le monde ne parlait que de ça, de cette chose magique et redoutable qu’on appelait l’électricité et qui paraît-il faisait des miracles plus extraordinaire que ne pourrait en faire le plus extraordinaires des sorciers. Comme d’éclairer une ville toute une nuit, ou animer des cadavres sans jeter de sort, ou encore des objets pour coudre, faire du feu, et toutes sortes d’autres choses Cette nuit-là il comprit qu’il avait toute sa vie vécu dans une illusion, que la magie lui avait servi à se voiler la face, de refuge, et que dans tout ça il était passé à côté de l’essentiel : lui-même.

 

Ainsi le Baltoz qui se présenta auprès des dirigeants de ce monde afin d’en finir avec la folie de Malachia, avait autant changé qu’eux-mêmes. Ils n’avaient plus à faire à un vieil homme sentencieux et long, aux dents jaunes et éparses, la barbe jusqu’au ventre, s’appuyant sur ce bâton qu’il surnommait Excalibur. Mais à un énergique senior, en costume trois pièces, appuyé sur une canne d’apparat, le visage bronzé, sourire orthodontique, et dont le tour des yeux et de la bouche, à peine ridé, dénonçait une correction plastique. Quant à lui, il n’avait plus à faire à des rois, princes, et seigneurs jaloux de leur pouvoir, orgueilleux, cultivés et réfléchis. Des dirigeants amateurs de jeu d’échecs, de belles musiques, et de parties de chasse. Des hommes d’états recevant à leur cour licornes et rois elfes, un mage toujours auprès d’eux contre les mauvais sorts et pour les conseils avisés. N’agissant jamais sans avoir consulté les oracles, coutumiers d’insulter Léos quand les choses n’allaient pas leur sens et le bénissant dans le cas contraire. Il n’avait plus à composer avec un rassemblement de personnalités hétéroclites et indisciplinées auquel il convenait d’être guidé par plus sage qu’eux. Mais à un conseil d’administration pointilleux, élu à la popularité, jaloux de  la conserver et très soucieux de son or. S’il avait trouvé la première version compliquée à gérer et difficile à convaincre, la version « intelligente » était tout simplement impossible. Le roi d’Italie par exemple, qui avait récemment choisi de passer au système démocratique – et dont le fonctionnement échappait quelque peu au mage- ne formulait aucune réponse sans avoir consulté ses conseillers et des papiers qu’ils appelaient « sondage d’opinion » si le chiffre indiquait une majorité d’opinions défavorables il était contre, peu importe contre quoi. La guerre par exemple, inenvisageable puisqu’une large majorité de ses sujets (qu’il appelait désormais citoyens) étaient contre l’idée d’aller se faire tuer à la guerre. Le prince des Amériques lui voulait bien d’une guerre, mais à condition qu’il n’y ait pas trop de morts, c’était mauvais pour les sondages. Et le roi Woltan, de Prusse, d’habitude si prompt à aller déchirer son voisin avait même osé expliquer que pour le bien de la démocratie il fallait négocier.

 

Baltoz connaissait bien Malachia et son fanatisme. Il ne savait que la magie, il ne vivait que pour elle. Il y croyait plus qu’en Léos même. Et il savait ce qu’il ferait de ces nouveaux jouets des hommes. Il était temps de tous les faire réagir, temps de les ramener sur terre. Il attrapa un sondage.

 

–       Et maintenant, que lisez-vous ? Demanda-t-il en rendant au conseiller son papier.

 

–       Euh… 99% d’opinion favorable à la guerre… mais vous avez utilisé la magie !

 

–       Et alors ? Vous croyez que Malachia va se gêner ?

 

–       Nous n’avons que faire de l’opinion de Malachia ! Ce sondage a été fait selon des règles très strictes, croyez-moi, s’exclama un autre conseiller.

 

Baltoz le regarda brièvement avant de le transformer en homard.

 

–       C’est ça l’opinion de Malachia Monsieur l’Expert. Comprenez-vous ?

 

Le homard cliqua furieusement des pinces, comme un mâle devant un autre, il avait compris l’essentiel du message. Les autres aussi.

 

Baltoz était un homme inspiré. Le génie venu d’ailleurs s’y sentit à ses aises et  proliféra, abondant en moissons de toutes sortes. Pour les hommes et ceux qui ne voulaient pas de la loi de Malachia, il fabriqua une armée de robots magiques, mi mécaniques, mi Golem, des titans de métal, conduite par des guerriers entraînés, des potions de toutes sortes pour assurer les moissons et guérir les malades. Et en s’intéressant à la lumière, il en vint même à peindre. Bientôt, pour tous, Baltoz le Blanc ne fut plus synonyme de magie et de grand pouvoir, mais de grand inventeur et de peintre célèbre.

 

La guerre magique qui suivit remit les compteurs à zéro.

 

Il n’y eu qu’une bataille, qui n’eut jamais vraiment lieu d’ailleurs. Une bataille cette fois organisée comme une gigantesque invasion. Avec unité d’infiltration, parachutage de trolls et commandos zombies. Avec des dragons bombardiers, les ailes alourdies d’engins biomagiques, et des artilleurs orcs totalement déchaînés balançant des obus de phosphore noir sur les défenses humaines, les gelant sur place.  Mais ça ne dura pas, à leur grande déception.

 

Malachia avait envahi les terres humaines à l’aube et puis soudain il fit jour. La terre avait deux soleils pour l’éclairer, elle en eut trois. Puis un. Puis deux à nouveau, et des montagnes poussèrent au milieu de nulle part dans un grondement épouvantable. Sur Paris il plut des steaks, et à Tokyo on déplora une tornade de couleur jaune qui ravagea la ville en chantant un air d’opéra. Les dragons bombardiers se métamorphosèrent en pommes de terre, les robots magiques de Baltoz le Blanc implosèrent les uns après les autres. La réaction fut immédiate, instinctive. Tout le génie de l’univers ne pouvait pas effacer des millénaires à vivre avec les dieux. Des milliers de personnes, Baltoz et Malachia les premiers, se prosternèrent pour implorer le pardon du grand Léos

 

Pendant quelques minutes, sur toute la surface de la terre, régna la confusion, la terreur, la folie et la grâce. Pendant quelques minutes cette humanité là se confondit avec l’autre, bouffée par ses superstitions, ses peurs intimes, sa considérable solitude. Puis une voix retentit alors qu’un gigantesque visage se dessinait dans le ciel. Celui d’Askar. Mais pas seulement dans le ciel, dans les esprits, les cœurs, chaque cellule qui parlaient, vibraient d’une seule et même voix.

 

–       Peuples de la terre, créatures, sorciers et magiciens, mes frères, nous avons été trahis…

 

Le professeur Primus regardait les étoiles, la truffe humide, l’œil brillant d’intelligence et de fierté. Au-dessus de sa tête l’univers était en train de s’épanouir comme une fleur. Des zilliard de créatures qui apprenaient à communiquer, à vivre ensemble, qui s’enrichissaient les unes les autres. Des civilisations au comble de leur sophistication qui venait à se pencher sur le langage des fleurs et à le comprendre. Des formes de vie primaires qui évoluaient, proposant des perspectives entièrement nouvelles tant le domaine biologique que médical. Et surtout des sociétés tout entières qui échappaient à la tourbe de la survie et son contingent de violence et de barbarie pour émerger et à leur tour participer à la grande roue du progrès. Les nouvelles venaient de partout, les observateurs étaient enthousiastes, Prométhéus était un succès inespéré. Oh bien entendu cela ne se passait pas sans problème, de nouveaux conflits inédits éclataient, les juridictions se complexifiaient pour faire reconnaître leur droit à certaines espèces nouvellement intelligentes. Des affaires de territoire aussi, d’espace vital, il en allait ainsi des êtres et de la nature, des choses qu’on ne pouvait éviter. Mais un simple coup d’œil à la cité devant lui ne pouvait que le réaffirmer dans ses convictions. Des tours gigantesques avaient été construites en quelques semaines grâce à la collaboration passionnée d’une espèce intelligente et bienveillante de termites géantes de Myléna. Elles dominaient l’horizon de fils d’or des boulevards éclairés de Neworld. Majestés de verre, de boue et d’acier, dressées entre terre et le ciel, le passé et l’avenir, comme l’avait magnifiquement dit elle-même la Reine Myclès. La communication inter espèce  avait réduit les maladies de  65%, et la sécurité de 25%. Plus besoin de faire surveiller la maison par un système d’alarme couteux, si un nid de frelon se portait volontaire pour monter la garde. Neworld allait bientôt pouvoir offrir à ses habitants toutes les promesses non tenues des mégapoles du passé. Même la pollution, cette plaie des civilisations technologiques était en train de trouver une issue grâce à cette collaboration entre espèces.

 

Une voix roucoula derrière lui, il battit la queue, heureux. Ce n’était pas un mot articulé mais ce n’était pas important, il comprenait quand même. Ce qui comptait c’était l’intonation justement, et le son lui-même. C’était Andrea, sa compagne, une chatte abyssine lascivement couchée devant son écran tridi, elle voulait qu’il la rejoigne.

 

–       oooOOOOOOOOOH

 

Le cri partait de très loin. Ce n’était pas un hurlement de frayeur, plutôt quelque chose de l’ordre de la surprise, ça venait d’au-dessus de sa tête. Le temps d’apercevoir une chose verte et massive, accrochée à un morceau de tissu, comme un gros ruban noir, tombé du ciel. Il s’écarta vivement, la chose s’écrasa pile à sa place en poussant ce qui avait tout l’air d’un juron, tandis que le morceau de tissu se déployait, recouvrant la terrasse d’un genre de drap en soie. Le drap était accroché à la chose par des sangles. Un parachute ! Un parachute qui était parti en torche et se déployait à nouveau. Le professeur n’en avait jamais vu ailleurs que dans les archives de la terre. Un moyen archaïque qu’on n’utilisait plus guère que sur les colonies les plus éloignées. Tout être supérieurement intelligent était-il, il grogna instinctivement. La chose aux reflets verts se releva en grognant elle aussi. Une masse de muscles, haute d’un étage, qui se déploya de toute sa hauteur et considéra d’abord la ville d’un œil impérial, puis la petite créature poilue qui se tenait à ses côtés.  La chose avait un visage simiesque et parfaitement imberbe, la peau verdâtre et tachetée comme celle d’une grenouille. Avec de petits yeux bruns et idiots et de longues dents pointues et ébréchées qui lui sortaient de la bouche en désordre. Elle avait les oreilles pointues et duveteuses, avec de grosses mains à quatre doigts bagués d’anneaux aux dessins compliqués. Cela ressemblait à un klingon mais en plus massif, et avec une odeur aussi. Une odeur repoussante, le professeur grogna de plus belle.

 

–       C’est quoi qu’ici ? Fit la créature avec une voix de gorge.

 

Le traducteur à valve du professeur se mit à valser, affolé.

 

–       Qui… qui… êtes-vous ? S’inquiéta le professeur dont la truffe semblait sur le point de vouloir s’enfuir.

 

Ce remugle, cette puanteur qui s’amplifiait comme un tsunami purulent, une maladie.

 

–       Moi Gwzrk ! C’est quoi qu’ici ? Répéta le monstre.

 

–       Ne… New… Neworld, bégaya le professeur alors que partout dans son cerveau son instinct primitif du chien qu’il était lui hurlaient de mordre ou s’enfuir. D’où venez-vous ? D’où sortez-vous ?

 

Un roucoulement suivi d’une complication de miaulement doux. Andrea voulait savoir à qui le professeur parlait. L’orc se retourna vers l’intérieur de l’appartement et grogna.

 

–       Chat ? Hum, pas aimer chat.

 

Puis il attrapa la corne qu’il avait accrochée autour du cou et souffla dedans de toutes ses forces. Une autre corne au loin lui répondit, puis une autre encore, alors qu’un épais nuage se déroulait au-dessus de la cité.

 

Le professeur se mit à aboyer. Il aboyait à la façon du petit chien qu’il était aussi. A la façon de tous les roquets de l’univers quand on actionne la sonnette avant de s’enfuir. Une panique. Aboyer en reculant, le poil hérissé, jusqu’à ce qu’il aperçoive dans le ciel le stupéfie assez pour le faire taire. Ça dépassait l’imagination, même d’un génie.

 

Tout le monde pensa sur le moment à une attaque surprise de la Fédération. Exception faite des intelligences artificielles chargées de la sécurité de la cité qui savaient parfaitement que d’une, la Fédération du Centaure n’oserait jamais s’en prendre à l’Union Galactique de la sorte, et de deux, les arsenaux développés par les uns et les autres répondaient à des critères d’équivalences, un missile pour un anti missile, un canon à phase pour un fusil à photon. En conséquence de quoi leurs systèmes d’alerte aurait dû depuis longtemps avoir senti le danger venir et surtout efficacement y répondre. Soudain le nuage s’ouvrit en deux comme s’il avait eu une couture tout du long, et des myriades de dragons montés par des créatures en armures fondirent sur la cité. Les premiers chasseurs d’interception transformés en torches par des jets de flammes bleues, et d’autres en champignons, ou en crottin de cheval géant. Des canons mobiles métamorphosés en jardinières à géranium, des astronefs au décollage en saucisses. Les escadrilles de dragon étaient précédées par les Trois Mages, enfin unis, Malachia, Baltoz et bien entendu Askar en tête qui s’en donnaient à cœur joie. Des jets de magie pure traversaient le ciel, une tour géante passée au fil de l’imagination légumière de Baltoz, une courge monumentale qui s’effondra tout naturellement sous son poids dans une explosion de chair orangée. Une autre réduite en sculpture de lave froide, irradiée par la rage de Malachia. Le professeur n’avait plus peur, il n’était même pas terrorisé, son cerveau refusait simplement de comprendre ce qu’il voyait. Ce n’était pas une guerre, ce n’était pas une attaque surprise, c’était une gigantesque farce. Comme si rien ici, pas la moindre des technologies ultra sophistiquée qui gardait la cité, pas l’once d’une intelligence artificielle ou non ne pouvait quoique ce soit. Comme si la matière même, l’atome, les protons et les électrons et tout ce que l’on savait sur eux, n’avaient pas plus d’importance, n’était qu’un détail contournable. Impossible.

 

Attirée par le bruit dehors, en créature intelligente qu’elle était devenue, Andrea ne s’enfuit pas. Elle se glissa sur la terrasse en crachant et en grognant vers l’orc, à la recherche des réponses que son cerveau raisonnablement inquiet réclamait. Dans le ciel un être gigantesque et ailé passait à raz des immeubles, relâchant de ses serres des grappes d’autres êtres ailés et humanoïdes. Des nuées de farfadets en armure de cuir qui tombaient sur la ville et transformaient le spectacle en verdure fantaisiste. Des trolls et des elfes qui massacraient main dans la main et indifféremment robots, androïdes et créatures extraterrestre ou non.

 

L’orc regardait le spectacle avec un air proprement ravi. Un gosse au feu d’artifice. La chatte grondait et crachait de plus belle.Il tourna légèrement la tête vers elle, eu l’air vaguement contrarié et l’écrasa d’un coup avec le monstrueux marteau de guerre qu’il avait à la hanche.

 

–       Andréa ? Fit d’une toute petite voix le professeur. Mais…

 

–       Ta gueule, fit l’orc en l’écrasant à son tour.

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