Univers – Sucre d’orge

Selon toute vraisemblance, et si l’on tient compte de la logique narrative poursuivi jusqu’ici tout le long du présent ouvrage, le lecteur, désormais confortablement installé dans une routine, s’attend à suivre les aventures de Zendl et Krankx au pays du bonheur. Il est en effet une convenance littéraire qui veut qu’au milieu ou à la fin d’un récit, on ne rompt pas avec les habitudes données au lecteur qui après tout vient ici essentiellement pour distraire son ennui de moderne, et n’espère rien de plus de l’auteur qui le réconforte par sa narration. Peu lui importe de tout saisir, il vit un « trip » son imagination vaque, et il est heureux. On sait, car l’auteur y a veillé, qu’il a ri devant les aventures du robot rabbin, qu’il s’est moqué avec l’auteur des mésaventures de Lucien et de son mentor Francois Petitbois alias Obi Wan Kenobi, québécois des étoiles. Et peut-être même qu’il a ressenti une émotion ou eu une idée devant les sorts réservés ici aux zombies et aux peuples primitifs insectoïdes. L’esprit lui-même rempli de références populaires, il s’est amusé à reconnaître des figures connues du cinéma ou de la littérature, a sans doute cru ou est parvenu à deviner à quelle source je me suis abreuvé en inventant le sergent Rycheck, ou Krankx, ou encore Sterling si tant est qu’il ait une culture dans le domaine de la bande dessinée, du manga, du jeu vidéo et des chambaras. Et à ce stade, il ne lui vient évidemment pas à l’idée que l’auteur se préoccupe moins de son confort de lecteur que de son plaisir d’écrire, que je me fous totalement de réconforter vos petites âmes avec du coca cola littéraire et qu’immédiatement je m’adresse à vous, non pas en sachant qui ou ce que vous êtes, je m’en fous royalement, mais comme un postulat abstrait qui, bien qu’il n’ignore pas qu’il va être lu, demeure à l’état présent un système, un gimmick narratif me permettant moi d’aller où je veux en venir. Et le souci, c’est qu’immédiatement j’en ai pas la moindre idée.

 

On pourrait se demander pourquoi en faire étalage, les auteurs ne sont pas censés faire venir le public dans l’arrière-cour de leur village de Potemkine, ils sont censés même, dans l’esprit d’un lecteur ayant achevé un récit, savoir parfaitement, au mot près ce qu’au point suivant ils vont dire, où doit les mener leur récit et leur esprit, si tant est que ce dernier veut bien convenir de son intérêt et de fait, de celui de le mener à terme. Je ne sais pas pour les autres, mais dans mon cas il n’y a rien de plus faux. Je peux affirmer même qu’avant d’avoir trouvé le titre de ce passage, je n’avais pas la moindre idée de ce que j’allais faire et que le but de mon propos commence à peine à s’esquisser dans mon esprit. Ce qui d’ailleurs ne me lasse pas de me surprendre puisque comme avec la plupart des autres chapitres j’écris d’une traite. J’imagine que la chose s’est combinée seule et d’elle-même dans un recoin de mon crâne et qu’elle attendait juste une occasion.

En réalité je suis toujours surpris du résultat parce que si j’ai bien une idée d’où me sortent les idées (de mon crâne) je serais parfaitement incapable ni d’en faire l’inventaire complet des références et des rappels, du pourquoi de telle subtilité et le comment, et surtout pas de l’enchaînement finalement parfaitement logique alors que ça puise dans un bric à brac phénoménal.

Je ne lis quasiment pas de science-fiction, en tant que lecteur elle a très vite cessé de me satisfaire, mais comme le savent tous les auteurs et contrairement à ce qu’imaginent certains amateurs de postérité on n’a pas besoin d’avoir beaucoup lu d’un genre pour s’y sentir chez soi. Wells n’avait pas Norman Spinrad pour l’inspirer et Maupassant avec la Horla jamais entendu parler de Stephen King. D’ailleurs ce que je fais immédiatement, le procédé qui consiste à sortir de son récit pour parler à la première personne, a déjà été utilisé, notamment par Diderot dans Jacques le Fataliste ou Pennac dans le Dictateur et le Hamac. Il peut aussi immédiatement s’apparenter à de l’autofiction, ce vice du narcissisme ambiant, si cher aux têtes de gondoles de notre littérature. Pour autant il n’intervient pas dans le récit fantastique classique, la science-fiction plus particulièrement parce que la plupart des auteurs tiennent absolument à raconter une histoire, rarement à se surprendre eux-mêmes dans l’exercice pur de l’écriture. C’est-à-dire non pas en sachant exactement où ils vont mais avec suffisamment de maitrise de leur technique pour savoir y aller quand même. Et je parle bien de technique et non d’art là. L’art c’est l’intitulé que fourrent les spectateurs à ce qui l’enchante ou non. C’est le ressenti. A mon niveau c’est juste un déroulement technique de phrases qui peu à peu forme un sens au complet parce que précisément je maitrise mon outil, et rien de plus.

Moi ce qui m’amuse, par exemple ici-même, c’est de me demander comment je vais faire pour retomber sur mes pattes. Comment je vais sortir de cette espèce d’intermède et tout à la fois l’inscrire dans le reste du récit, de sorte qu’on pense que tout était absolument prévu. Alors que donc strictement rien ne l’était.

Prenons le titre par exemple, « Sucre d’Orge ». Il est venu immédiatement et logiquement avant le récit précédent, puisque j’allais chez un Disney un peu spécial. Mais alors que je le fixais en réfléchissant à autre chose, je me disais ma lassitude. Mon envie brusque de digresser tant du récit que de la manière de l’écrire. Une envie que j’avais déjà remarquée dans le chapitre précédent, quand je raconte le phrasé orc et mes difficultés à le traduire. Il y a sûrement chez moi un besoin absolu de casser le magasin à porcelaine tôt ou tard. Particulièrement dans certain domaine réservé et figé comme la littérature dite de genre. Comme il y a un cinéma de genre. Et d’ailleurs dans tous les modèles déterminés, fixés, entendus comme des convenances littéraires, un contrat informel signé entre le lecteur et l’auteur qui veut qu’on ne sorte pas comme ça d’une aventure pour le plonger dans des contingences barbantes autour du boulot d’écrire. Du coup le titre est devenu dans mon esprit tout autre chose, j’allais me faire plaisir, et par la même occasion m’offrir le luxe d’emmerder mon lecteur.

 

Le lecteur a de la chance de se poser moins de question que l’auteur, mais justement le premier lecteur c’est l’auteur lui-même, on imaginera donc volontiers le sac de nœud que ça représente ici-même et tout de suite. Et pour une seule personne, moi-même. Et c’est dommage, trouve l’auteur, que le lecteur, l’autre lecteur, pas moi, vous, (on suit merci, on est déjà assez nombreux dans ma tête comme ça !) ne se pose pas plus de question sur le terme de la création en général. Comment, au-delà des références, de la culture, de la technique ou d’un sens de l’humour facétieux, mon cerveau (et partant celui des autres) en arrive à élaborer tout ça. D’où me vient cette source d’humanité sur les zombies alors que je n’en ai jamais rencontré de ma vie, comment j’arrive à élaborer tout un système politique et un historique afférant sur la base d’un seul mot qui me plaît bien « la guerre des marques ». Et, me rendant compte d’une erreur par rapport à un autre passage, invente une explication non seulement parfaitement cohérente par rapport au récit mais encore plus juste dans l’analyse que je donne de la politique en général. Je n’en sais rien. Comme dirait Carla, j’ai le cerveau bien irrigué, mais c’est pas une nouvelle fort fraîche pour moi. Pour autant ça n’explique rien du tout. Ça n’explique pas plus comment les moulins à vent sont apparus sous la main de Cervantes, ni plus comment deux mots collés l’un à l’autre peuvent donner un incendie de jonquilles, comme « une saison en enfer » ou « une ardente patience ». Ni comment incendie et jonquille ont réussi à se fourrer là pile poil au bon moment pour former une image qui m’évite de me disperser sur la question de la licence poétique.

Parce que si le lecteur ne se pose pas de question sur les termes de la création, ici même, confiant qu’il est d’être amené par l’auteur à bon port, ou en général, il ne se pose pas à fortiori la même question qui revient dans ce roman ( ?) série de nouvelles ( ?) ou dieu sait quel nom on peut donner à ça, l’illusion, la nature réelle des choses et des apparences, la différence entre ce qui est et ce que l’on croit être, et partant la nature réelle de la création au sens cosmique et métaphysique du terme. Sur son petit train du bonheur enchanté, voguant de Tatooine à NewRose, il oublie cinq secondes qu’il n’est pas tout seul dans cette affaire. Que l’auteur a finalement un propos général en voulant traverser cet infini d’univers, que je pourrais encore traverser longtemps vu le puits sans fond de mon imagination. Mais que j’ai pas que ça à foutre et qu’il va bien falloir que j’arrête de m’étaler comme ça, c’est pas poli.

Si je vous dis par exemple que suis en train de sucer un caramel fait maison, et que mon chat joue à « je vais t’hypnotiser humain qui me voit parce que je suis caché derrière la chaise » ça ne va pas beaucoup m’aider, théoriquement, pour sortir de cette introspection apparemment gratuite. Mais d’un autre côté le caramel me ramène à l’intitulé, et à une de ces motivations, vous emmerder. Et il n’y a pas de raison que cela ne dure pas le temps de cet happening au caramel.

D’autant, si je me mets à réfléchir à ce que vous faites, vous, immédiatement, en lisant. Si vous avez passé une mauvaise ou une bonne journée, si vous sucez ou non vous aussi quelque chose de l’ordre du caramel ou du sucre d’orge, si vous êtes bien assis, myope, ou collectionneur de timbres. L’interprétation de ce que vous lirez, l’impression que vous en tirerez, sera totalement différente de mes intentions, si tant est qu’il y en ait jamais eu à part me faire plaisir. Et votre propre imagination fabriquera autre chose avec ce que vous avez compris, aimé, détesté ou cru comprendre. Alors que moi tout de suite, métaphoriquement, j’attends juste le train.

J’attends que Krankx trouve sa victime, je me dis que j’ai pas spécialement envie de rentrer au Disney de la pédophilie, et que je ne vois pas ce que je vais y apporter, là ou la simple évocation dans le contexte suffit. Je me dis que finalement je m’en fous un peu de qui, quoi comment il bute son prochain client, et que ce n’est pas pour ça qu’il a été fabriqué. Mais que pour en revenir à mon propos, plus qu’au récit, il faudra bien tôt ou tard que je lui oppose un sujet qui n’appartient pas à son univers de personnage bad ass, quoique. Voilà le genre de réflexion que se fait le créateur de ces histoires, et si tant est qu’on imagine que l’existence a une conscience propre, ou qu’on croit en dieu, ça explique sans doute pourquoi la tartine tombe toujours du mauvais côté.

L’orang-outan était confortablement installé sur un fauteuil Louis XVI, un Canadian Club à la main, un cigare dans l’autre, le regard lointain qui observait le loft autour de lui, appréciant le luxe du décor. Deux types en costume sombre, le genre que l’on trouve aussi bien à l’entrée des night-clubs londoniens qu’à l’intérieur aux côtés de nababs avec des noms en sky et des écharpes en soie blanche, le regardaient un peu interdits. Hésitant visiblement à le prendre complètement pour une attraction. Il est vrai qu’il s’était servi son cocktail sans qu’on l’y invite et que cette façon de s’installer sur le plus beau fauteuil du salon – et qu’aucune fesse normalement ne foulait- était sans doute parfaitement simiesque mais surtout profondément humaine. Elle disait en gros, je vous emmerde. Mais à part eux, personne ne s’était surpris, leur patron moins que les autres. Il connaissait l’orang outan depuis quelques années déjà, et si au départ de leur rencontre, il avait eu également du mal à y croire, l’étrange jeune homme qui était en train de lui faire l’article le surprenait bien plus.

–         Nine eleven was some kind of crisis for the industry, all this sophisticate weaponry they love these days, nuclear, bacteriological, chemical bazaar. After all, who is going to buy a 10.000 dollars missile to blow Islamabad when a pair of cutter and some piloting lessons are enough to change the face of the world ? I had friends who couldn’t afford their Porsche after that. Fortunately, not all war lords think themselves as some kind of new age Dr No. Reign with no share on some starving kingdom dying of Aids is quite enough for these guys, unless they can fill their Swiss account and satisfy their sadism

Il parlait avec l’accent de la Reine, vêtu d’un de ces costumes sur mesure que portaient les gens de la haute. Et semblait beaucoup plus jeune que les 25 ans qu’il avait initialement annoncés. Mais il avait aussi l’assurance d’un VRP en démonstration, comme s’il avait fait ça toute sa vie, et que sa vie avait été beaucoup plus longue que sa drôle de gueule ne le laissait présumer. Ouais, c’était peut-être cette gueule de pédé brésilien qui lui donnait cette assurance et ce style. Mais pourquoi pas après tout ? Quand on se met à bosser avec un orang outan il ne faut pas s’étonner que le reste du chapiteau vienne pour son numéro.

–         Papa, y se passe quoi ?

Kranks remarqua la faute dans son nom et la distorsion dans son environnement. Il avait vu beaucoup de choses en traversant l’univers, mais rarement aussi tordu et incompréhensible. Il me regarda de ses yeux blancs et lumineux et grimaça un sourire qui en disait plus long qu’un coup de couteau.

–         Le cosmos qui s’amuse j’imagine.

–         Et la tartine va tomber du bon côté ?

–         Ça dépend pour qui…

Zendl regarda l’orang-outan qui la salua avec son Canadian Club et un air de dire qu’il ne fallait pas se formaliser, il était bien là lui. Puis les types qui eux semblaient beaucoup plus surpris de se trouver là, dans la même pièce. Une pièce qui ne ressemblait plus à grand-chose d’ailleurs. A mi-chemin entre un lupanar pédophile du futur sur le thème de Candy, et une suite d’un hôtel de luxe. Avec des bouts de ci et de ça qui dépassaient. Seul le tapis persan n’avait pas bougé. Même motif, même épaisseur, même artisanat précieux et rare. Et puis soudain il se souleva et apparut un petit bonhomme.

–         Je me souviens d’une histoire d’O’Bannon dans la Quatrième Dimension, dit la créature en levant un doigt pensif.

–         Putain mais c’est quoi ça ? Dit un des russes.

–         Pas la moindre idée, j’imagine qu’on saura pourquoi dans le prochain épisode.

–         Ook, fit l’orang-outan.

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