Univers – Macro Micro

Il pleuvait à torrent quand Madame Bond accoucha de son petit James. Il pleuvait à torrent, une cécité incontinente, la nuit roulait des nuages furieux sur Paris, et par ci par là crachait des colères sur le béton comme si elle avait des comptes à régler avec quelqu’un. Madame Bond n’était pas spécialement superstitieuse. Elle avait été élevée dans un christianisme de bon ton, tous les dimanche à la sainte Eglise des Pentecôtistes, autant portée sur la superstition que les bonnes sœurs au sujet du string, mais quand même. L’orage avait quelque chose d’apocalyptique et le gamin lui arrachait des cris de douleur à terroriser la maternité, tellement pressé d’aller voir ce qui se passait au dehors qu’il avait décidé d’y aller coûte que coûte, forçant avec la tête et les pieds comme un rugbyman à la mêlée. A lui en déchirer tout l’utérus ! Et il fut tellement bien mis en lambeaux que jamais son père ne put assortir cette naissance d’une autre. Il arriva donc en fanfare dernier d’une fratrie de quatre enfants, deux filles, deux garçons, comme un point d’exclamation. Et la première chose qu’il fit en atterrissant dans les mains siliconées de la nurse fut, sans qu’on ne l’y invite, de hurler à plein poumon. Si fort que l’orage lui-même sembla impressionné. Le point d’exclamation passa la main au point de suspension. Le ciel n’osait rien dire. Les gens pas moins. Toute l’équipe regardait l’engin gluant de sang et de plasma, Madame Bond vagissait des mots inintelligibles que personne n’écoutait, le bébé toisait le plafond.
Il rangea son épée, son sabre, son couteau, sa rapière. Il ôta son harnais, la cotte de maille, attrapa le lézard par le col et le flanqua par terre.
–    Tu me déçois beaucoup Marcel.
Le lézard lui rendit un regard luisant et jaune, sa langue surgit et tâta l’air autour d’elle comme si elle vérifiait que tout était en ordre. J’ai arrêté ici, je ne savais pas exactement où nous allions. La naissance apocalyptique d’un héros revisité sous l’angle du quotidien, des spadassins d’une autre époque, un lézard prénommé Marcel. Une grande fracture du crâne avec un million de papillons chatoyants qui dégoulinent dans le ciel. Et tu suis des yeux l’envolée duveteuse, la bouche un peu bée, les yeux vagues, on dirait que t’as pris une drogue, mais non, c’est juste eux qui te tourbillonnent dans ton ciel à toi, leurs ailes viennent souffler une tempête dans ton Pointe-à-Pitre. Ça explose, ça fait des craquements comme si les nuages pétaient des noix avec leurs dents. Des noix à la TNT. Tu peins des éclairs, et tu noircis le ciel à l’encre de Chine bleu Phtalo cyan, t’y es et pourtant les papillons n’ont jamais quitté le Sapporo de pixel. Ou de papier, le cas échéant. On tripote des glyphes qui fabriquent des songes, et les songes nous façonnent à peu près aussi sûrement qu’un ciment entre deux briques d’un mur serpentin. Je prends un cachet rose Bahamas, une gélule Bora Bora, je cocktailise à la bière de banane, un truc noir et moussue à l’odeur écœurante, chargé d’alcool comme une promesse de Prohibition, j’additionne d’un trait blanc pour faire une jolie image, et je sers frais. Le bébé a l’air d’avoir un compte à régler avec le plafond, et peut-être que c’est bien le cas, au-dessus l’orage se donnait bien du mal pour théâtraliser sa naissance, comme un cauchemar  que n’oublierait pas sa mère de sitôt.
Marcel s’en fichait bien de le décevoir tant qu’il aurait du rat cru ce soir. Et il risquait d’en avoir beaucoup après la bataille de la plaine de Klotz, les cadavres, le sang chaud. Ça vous dérange pas qu’on s’immisce me demande Kranks, et j’aimerais bien qu’on me rende mon x, aussi, je le trouve classe. Mais pourquoi je ferais ça alors que j’ai envie de me prendre pour le robot qui cite Tannhauser sous la pluie. Les regrets de souvenirs fabuleux peut-être jamais vécus. Je rêve d’être schizophrène. Je fractionne et je divise. Je construis et je chaotique, j’accouche. Je. Suis. Un punk tatoué, un camé de l’espace, une apocalypse dans une combinaison noire. Un gamin qui toise le plafond et un autre qui s’engueule avec sa création, je suis un dysfonctionnement littéraire, une tentative de coup d’état. Et ça va repartir, il est 17h22, la recharge électrique se défait dans les conduits synoptiques de l’entité alpha, elliptisme du maquillage romanesque, trucage du mot, astuce et acrobatie, étincelle. Accroche toi gamine t’as le karma à roulette, yo special dédicace ! Viens faire le con dans la ligne, pourquoi rester dans la marge alors que tu peux avoir toute la page. Bonne question se dit Krakx… eh merde…

Ça avait fait un bruit de bouteille qu’on écrase, il se souvint de ce qu’on disait sur eux, cette race, leur nom allait avec leur habileté particulière à tuer. Elle c’était l’épée, comme celle qui se fiche dans le crâne, lui les mains, les nuques de droïde. Le x était là pour assurer la sonorité électrique des fils qu’on arrache et des vertèbres d’acier rompues. Quelque chose était en train de déconner à plein tube. Le bébé n’avait pas quitté la maternité et l’orage s’ennuyait. Il reprit un cachet magique et défia une ligne.
Un trait, un seul, que dire s’impatiente, la fine séparation qui droïde dans le divin, l’infini possible d’un rétablissement sur tes pattes. A l’envers à l’endroit, à l’automatique du verbe quarante-cinq, un braillard qui crachote dans la radio en plastique sur le bureau en bois jaune. Une fenêtre ouverte sur un mur, un toit, des pigeons. Krankx qui me toise, on dirait une gargouille dans un ciel de bande dessinée, qu’est-ce qu’il fait là ? Il n’est pas censé être sur Tatooine, Alderande ou je sais pas quoi ? Et mon x t’as vu ? Oh putain !

Il se distinguait maintenant, mais ça avait été moins une, qu’est-ce qui se passait pourquoi ce fondu, ce mellow, les accidents, les ruptures, l’expiration. Panne source, ciel tari, lancement des procédures. Qu’est-ce que ça voulait dire, pourquoi maintenant, qu’est-ce qu’on tentait de faire. Sans lézard, sans Marcel, je vois pas. Yeux jaunes.
Encore ça, merde. Il se pencha sur le bébé pas content, il y avait quelque chose qui clochait. Ou bien alors il ne connaissait pas bien ses personnages, ou bien quelqu’un(e) avait fait une connerie. Attends, il regarde sa mère, oui c’est bien ça, elle est blanche. Tout ce qu’il y a de plus blanche. Rose même. Anglaise quoi. Du gras de rosbif. Alors pourquoi il a une tête de chinois ? Bon d’accord tous les bébés ont un peu une tête de chinois au départ, mais lui il a vraiment une tête de chinois ! Et un chinois fâché par-dessus le marché ? Oui, c’est bien, mais il faut en revenir à moi, s’il te plaît. Pourquoi faire ? Parce qu’on est perdu dans une boucle et que le jeu va nous-y perdre. Le je ? Oui aussi, disruption insensée, tu connais ? Ça me dit quelque chose, une rupture, mais ça peut amener quelque chose, sans doute, me dit Zendl dans son patois coriace, il y a une reprise là ou je rêve ? s’exclame le père tatoué, tu rêves. La rythmique c’est important cousin, tu veux une leçon ou bien. Défit les sangles de l’imagination et  lance toi dans le vide. Trois cent cinquante-deux kilos de muscles et d’os épais comme des troncs lancés à pleine vitesse dans le mur de la raison. Qui explose de joie sur Krankx des dents plein le sourire. Il se reçoit selon cette méthode particulière aux héros iconiques, un genou à terre, les deux poings plantés dans le sol, la tête baissée, de sorte qu’il ne voit jamais l’éventuel coup de pied qu’il pourrait se prendre dans la gueule. Car cette pose inspire la majesté et la menace, tous les super héros savent ça.
Krankx lève la tête et me sourit, ça lui plaît bien comme image, cette projection, qu’on puisse un peu penser comme lui parce que lui hein le super héros il te lui aurait cintré la gueule sévère s’il avait osé ce genre d’atterrissage. Pas prendre les wembla pour des enfants de de zaks non plus, pour autant que ça veut dire quelque chose. Et c’est bien toute la question n’est-ce pas, le sens des choses, des liens qu’on enfournera les uns dans les autres, en se cherchant un accès. Qu’est-ce que fait la vie après tout sinon la même chose, des coups de bite dans la soupe cosmique en espérant que ça marche et qu’on va pas se retrouver avec un trou noir, et d’ailleurs même. C’est un phénomène aussi, une source, un mystère, on lui a juste pas encore trouvé d’utilité.
Il se le demandait, justement, comment bouturer les occurrences, fracturer les chaînes cancéreuses d’enchaînement  insensées, pas perdre le lecteur, même s’il savait que ses lignes allaient clignoter par petits bouts et qu’après tout, dans le cadre de sa fonction, c’était essentiellement ça qui comptait. Mais il n’y avait pas qu’eux, il y avait les micro-organismes sensibles des récits, les êtres habitaient et la fraction d’histoires, d’aventures et de cicatrices qu’ils transportaient avec eux, jusque dans leur bouche. Il n’était même pas censé en avoir à faire quelque chose, après tout ils ne sont que des outils et parfois de simples éléments de décor, un substrat enrichi mais sans conséquences notables. Ou pas, après tout il savait qu’il ne contrôlait pas tous les fils, il n’était pas non plus convenu qu’il le puisse, mesurer exactement la portée composite de chaque ligne, une à une. Il y avait tout au plus une nécessité de bon ordre, en respectant le mécanisme utilisé et ses règles. Les règles étaient disputables, il savait que l’addition simple de quelques signes dans le bon ordre suffisait souvent largmnt sans kon on ai bsoin d tout écr… Et qu’en soit, cette simple distorsion n’augurait qu’un tri plus ou moins global jusque dans la chair de ses lignes. Il reposa le bébé et lui dessina une épaisseur.
–    Qu’est-ce qu’on fait papa ?
–    On attend.
–    On attend quoi ?
–    Qu’il se décide de quel bébé il cause dans la ligne qui précède notre dialogue.
–    Ah oui… c’est assez métaphysique comme boulot finalement.
–    Assez oui…
–    Mais moi je veux casser des gueules là tu vois, me fait la gamine en penchant la tête de côté comme un pitt bull devant une côtelette qui siffle.
Il reprenait la main, il le sentait bien, ce satané jeu du je, cette ellipse abondante des pornographes de l’égo, ce moi coke en stock, ce ralenti dans le souvenir du patinage semoulesque pour ne rien dire que se glorifier la loi qu’on invente jamais complètement. Ils vivent, c’est pas tant qu’ils ont des droits que l’on est jamais eux, c’est leur force, ils s’arrachent de nous et si tu ne respectes pas ça coco contente toi du tricot. Nous sommes des éphémères aurait dit le robot sous l’eau dans un accès de poésie nostalgique. Et pas question ! Ceux-là viennent avec nous, ils se sont plus choisis que leur auteur et Krakx…
–    Et ta gueule merci bien, me coupa Zendl qui pensait toujours que je causais trop.
Les cachets étaient en train de faire leur effet et des petits soleils sur de petits lagons flashaient par images sensationnelles dans son cerveau et sur toute sa peau. Ça s’enfonçait dans sa viande, illuminait son cœur et tous ses capteurs synaptiques. Il était soleil, tennisman marron-orange, pepsodant et moule bite, il était victoire, publicité.
Krankx lève-toi et marche.
–    Ça y est l’autre il a pété un câble.
–    Quoi ?
–    Tu connais le vieux cliché du créateur-artiste mes noix ?
–    Oui, enfin je crois… dis papa c’est qui ce gus ?
–    L’auteur de ces lignes ?
–    Ouais.
–    Un mec qui essaye de donner de l’épaisseur à son bébé, et je crois bien, en l’occurrence qu’il a décidé que c’était nous.
–    Bien, bien, mais comment on va faire pour sortir de cette boucle nous ?
–    On n’en sort pas, c’est le principe… enfin à moins que…
–    A moins que…
–    Attends…
Le temps passant Richard prenait confiance. Son divorce s’éloignait, flou dans un tissu de mensonge amoureux, comme un tulle rose dissimulant des alcôves de faïence pleines de souvenirs merveilleux. Mais tu m’emmerdes ! Il y en aurait d’autre, espérait-il. Ah, non, non, surtout pas merci. L’espoir c’est pour les loosers, avait claqué la directrice commerciale du restaurant. Il était entouré de petits requins blancs, ces gens lui foutaient le trac. Krankx prit ses aises sur le canapé du service, celui qu’ils avaient réservé pour eux et toisa tout le petit monde. Le temps passant, il commençait à comprendre ses erreurs, son désordre, la mécanique. Son organisation dans les tâches répétitives qu’on lui faisait faire. La subtilité du message. Il le fallait bien, il avait des responsabilités étranges, de pas tout le monde, mais des responsabilités quand même, et c’était un sacré boulot. Bientôt il put faire un émincé de phrases les yeux fermés, ailleurs, distrait, tout en suivant de ses doigts le plat de l’acier. Et il adorait positivement cette acrobatie. D’autant qu’il pouvait depuis un an en mesurer l’évolution, entre les dix-huit heures qu’il avait vécues la première fois dans le restaurant d’un palace parisien. Le haut de gamme nazi  moderne, où chaque chose avait été une torture et où le second s’était pris un malin plaisir à le martyriser. Et maintenant où il se baladait dans les mêmes épreuves. Le temps passant Jean-Brahim avait de moins en moins l’occasion de le houspiller, alors il prenait n’importe laquelle, en lui faisant si possible toujours sentir qu’il n’était rien ici, juste un boulet. Mais la confiance revenant, Richard était de moins enclin à se laisser faire. Il s’était déjà plaint de son comportement au chef, qui était venu lui remonter doucement les bretelles. Trop doucement sans doute pour que Jean-Brahim ne puisse penser lire entre les lignes un message qui disait en gros, rien à foutre, de toute façon, il y a toujours des histoires avec ce gars-là. Mais maintenant que Krankx était là, les questions ne se posait plus tout à fait dans le même ordre, ni dans aucun ordre du tout. En fait, certains cerveaux avaient même du mal à complètement appréhender ce qu’ils avait devant eux, une intrusion si inattendue dans leur petit univers confiné, dérisoire, et convenable qu’ils auraient même été incapables de faire autre chose que de décrire ce qu’il voyait au lieu de le nommer. Un truc avec deux bras, deux jambes, très, très grand et très très gros, avec des dessins là… euh. Je me demande… Tu te demandes rien du tout parce qu’il serait maintenant temps que t’arrête de foutre le bordel dans notre cosmos sous prétexte que t’as trouvé un nouveau jouet, merci bien.
–    Peut-on savoir à qui vous parlez ? demanda la directrice commerciale à Richard, car on le lui faisait pas à elle.
Une femme avec ce genre de beauté vampirella dans un costume d’homme, une belle bouche, de beaux yeux noirs et calculateurs, la mâchoire volontaire, vaguement masculine, agressive et intelligente comme une carte bleue.
–    Petite, ferme ta bouche tu veux bien ? Gronda Krankx.
Mais elle ne le voyait pas, ou ne voulait pas le voir et maintenant tout le monde la regardait, parce que Richard n’avait rien dit, et qu’il était aussi stupéfait que les autres par l’apparition de la bande dessinée de 350 kilos.
–    Bah quoi ? Fit-elle. Qu’est-ce que vous avez tous ?
–    Tour de magie ! s’exclama Krankx en dégainant son blaster double canon et triple charge.
La majestueuse directrice commerciale s’évapora dans un nuage de sang et de bouts de viande pas du tout drame social. Bah merde alors, fit Jean-Brahim, soudain conscient que quelqu’un venait vraiment de lui piquer la vedette. Le maître d’hôtel, un jeune homme ambitieux, cocaïné, et grande gueule, s’enfuit en appelant le 17, une serveuse en fit de même en hurlant de terreur, mais les autres restaient là, muets, trop effrayés et trop stupéfaits pour bouger.
–    Va falloir se réveiller les couilles molles, je suis pas venu pour vos gueules, j’en ai strictement rien à branler de ce que bidule a dit sur ce machin parce que truc il a des problèmes d’identité mes couilles. Je suis de passage, capté ? Votre micro drame là, avec Richard qui psychote et l’autre là Jean-Brahim, le footballeur avec une tête, je m’en cogne ! On est pas là pour vos gueules !
–    On ? demanda timidement quelqu’un.
–    Bah oui, moi, je tu, il…
Il était question de création après tout, l’initiative était bonne, il laissa le golgoth faire, après tout pourquoi pas, il sentait des choses disait-on.
La police arrivait, en fanfare. Le maître d’hôtel dehors, entouré d’une foule de gens inquiets. Les rasés de la BAC, arme au poing, contents comme des chiens de guerre, couraient. Ils le prirent à part, le questionnèrent, ses propos n’étaient pas très cohérents, mais il était bien couvert de sang et de débris. Quelques secondes plus tard le téléphone sonna dans le restaurant. Krankx se marra.
–    Non mais attends… tour de magie !
Il emplit largement ses quatre poumons, gonfla sa poitrine d’air et hurla d’une voix gutturale :
–    Je ne veux pas causer aux flics, on a déjà joué ce sketch-là !
Anarchiste !
Instant de crédulité complète. Les flics se regardent, t’as bien entendu la même chose que moi ? Certains passants s’évanouissent, d’autres s’enfuient en hurlant, dans une minute et trente seconde Orange, Bouygues, France Telecom vont être saturés d’appels et de SMS, les serveurs vont chauffer leur mère, et le gogolth se marre par avance.
–    Pardon… mais euh… on fait quoi alors ? Demanda un des membres de la cuisine qui était déjà en train de penser au service du midi.
–    T’es un robot ?
–    Hein ?
–    Non je te demande si tu es un robot, ou un androïde, un truc de ce genre…
–    Euh… non.
–    Il y a rien qui te gène dans ta question ?
–    Euh…
Le cuisinier ne comprenait rien.
–    C’est bien le problème, fit Krankx avec humeur.
Le cuisinier avait l’œil un peu vide du figurant qui attend son tour. Il fixait un type de plus de trois mètres qui avait à moitié écrasé le canapé quand il était apparu de on ne sait où, un type avec les yeux blancs et le sourire du carnassier, et il lui demandait la suite du programme parce que c’était visiblement lui le chef maintenant, même s’il n’avait pas la moindre idée de ce qu’il était exactement. Comme si même il pouvait y avoir une suite, alors que pas du tout. Il en était resté là et savait que le reste suivrait de lui-même. On n’introduit pas un corps étranger de cette taille dans la chair du texte sans conséquence disproportionnée. Mais la dimension du cosmique échappe notablement au drame social, à la structure narrative de personnages qui n’existent nulle part ailleurs qu’ici et maintenant, en eux mêmes, dans le cercle circonscrit d’une réalité codifiée. Ils n’imaginent qu’il puisse en être autrement de rien, et que tout effet a une cause, il disproportionne le hasard, l’accident, l’incident qui dit tout ou ne dit rien à un mystère qui n’existe pas. Si donc pourquoi nommer ce qui n’est pas ? Gratte-toi la tête, petit scarabée. Et Zandl regardait son père dans un nuage de fumée, séparée, préservée de cette incidence par une bulle d’ignorance qu’elle comptait bien percer un jour. Elle le trouvait charmant, imaginatif et inconscient. Un peu amoureuse comme toutes les petites filles de leur papa. Chemin faisant il reprenait la main, cette disruption n’avait pas eu le dernier mot. Il leva la tête et les yeux sur le contrôleur, ils étaient inquiets l’un comme l’autre, conscients de la fragilité immédiate de leur existence. La raison même était incomprise, leur travail était inconnu et pour les imaginer il aurait plus fallu penser à des tisserands qu’à des dieux. D’ailleurs cette notion ne pouvait que leur être étrangère contenu de leur travail interagissant tant sur le corps du texte que sur eux mêmes.
Ils n’étaient pas payés pour ces conneries là après tout. Ce boulot les stressaient l’un comme l’autre, vivre constamment sur le fil du rasoir de sa propre composition, mais c’était leurs sorts, et personne n’en voulait.
Enfin…
Si, jusqu’à ce qu’on sache le prix exact, le coût.

Il reprit un bonbon Soma Bora et continua le travail.
–    Ça ira ?
–    Pour cette fois, j’en ai peur.
–    Et pour Krankx ?
–    On va le laisser terminer, ça pourrait être drôle.
–    La vérité ivre hein ?
–    Pas faux.
Qu’est-ce qu’il raconte ? Je l’ignore, il y a ici comme une incidence que je ne maîtrise pas, un flux ou un flot que je ne sais conduire, et quand bien même, est-ce important de laisser croire que tout n’est que  le fruit que d’un plan élaboré dans ta gueule ? Qui finalement nous construit ici, la chair du texte ou moi son incidence du je ? Ou bien encore l’improbabilité incongrue de cette figure dans un récit qui ne peut être sien ?
–    Et pourquoi donc gros ?
–    Hein ? Sursauta un des membres du personnel qui lui-même commençait à sentir ses pensées s’effilocher dans un brouillard confus où même sa personnalité lui donnait un fil à retordre à l’infini.
–    Dis-moi toi qui a l’air éveillé comme un caillou, qui de nous deux le plus a sa place ici ? demanda le monstre impossible à son voisin immédiat, ce brave Jean-Brahim  dont l’échelle très mesurée des valeurs était en train de prendre une drôle de tangente. Toi dans le contexte de ta toute petite réalité bien bornée, et qui n’existe pas sans elle, ou moi qui n’en respecte aucun, me fourre sur ton canapé et…
–    C’est pas le mien, répondit bravement le jeune homme.
Pendant une seconde Krankx en resta bouche bée, avant d’éclater. Pas au sens littéral bien entendu, bien que dans le cadre il soit un peu délicat d’abstraire le littéral justement. Le figuré d’une explosion, un scandale, beuglé sur le ton de la déclamation, comme un barbare pris d’ivresse.
–    Mais dis donc ! Ils sont formidables ceux-là ! Y’a vraiment rien qui les perturbe ! Le crétin qui demande ce qu’il faut faire, comme s’il attendait les clients, l’andouille qui tient absolument à me préciser qu’il est juste une esclave payée et que donc c’est pas lui qui a choisi la déco. Et à qui donc je cause, et pourquoi je suis là, qui je suis, d’où je viens, rien, wallou, pas une question dans leur boîte crânienne, ça rebondit dans le vide, et comme ça n’a pas d’explication le mieux c’est de ne pas en chercher une ! Dis-moi le délicat, l’exégète de la déco toc et mate ma Rolex, tu ferais quoi si soudain au lieu de me trouver ici dans ta petite logique, ton monde paramétré tu filais direct sur Alderande entre deux glimis ? Tu crois que c’est pas possible ? Tu crois être suffisamment vrai et tangible pour que ton petit cul rose ne sorte jamais du cadre ? T’as vu jouer ça où exactement ?
Le visage sérieux et naturellement propice à la moindre vexation, Jean-Brahim réfléchissait aussi vite qu’il pouvait, trouver une parade, une réplique, une façon d’être qui puisse donner le change et anéantir un instant la morgue et l’assurance de Krankx.  Mais peine perdue. Le tueur de l’espace fit un geste, le signe d’un cercle et répéta sa phrase fétiche :
–    Tour de magie !
Il pleuvait à torrent quand Madame Bond accoucha de son petit James. Il pleuvait à torrent, une cécité incontinente, la nuit roulait des nuages furieux sur Paris, et par ci par là crachait des colères sur le béton comme si elle avait des comptes à régler avec quelqu’un. Krankx était là, ainsi que toute l’équipe du restaurant, totalement abasourdie. Ils avaient surgi de nulle part, comme des spectres de chair et d’os. Madame Bond n’était pas spécialement superstitieuse. Elle avait été élevée dans un christianisme de bon ton, tous les dimanche à la sainte Eglise des Pentecôtistes, autant portée sur la superstition que les bonnes sœurs au sujet du string, mais quand même. Tous ces gens muets, stupéfaits, interdits, cet énorme type là qui se marrait en comptant les détonations du dehors. L’orage avait quelque chose d’apocalyptique aussi et le gamin lui arracha bientôt des cris de douleur à terroriser la maternité, tellement pressé d’aller voir ce qui se passait au dehors qu’il avait décidé d’y aller coûte que coûte, forçant avec la tête et les pieds comme un rugbyman à la mêlée. A lui en déchirer tout l’utérus ! Et il fut tellement bien mis en lambeaux que jamais son père ne put assortir cette naissance d’une autre. Il arriva donc en fanfare dernier d’une fratrie de quatre enfants, deux filles, deux garçons, comme un point d’exclamation. Et la première chose qu’il fit en atterrissant dans les mains siliconées de la nurse fut, sans qu’on ne l’y invite, de hurler à plein poumon. Si fort que l’orage lui-même sembla impressionné. Le point d’exclamation passa la main au point de suspension. Le ciel n’osait rien dire. Les gens pas moins. Toute l’équipe regardait l’engin gluant de sang et de plasma, Madame Bond vagissait des mots inintelligibles que personne n’écoutait, le bébé toisait le plafond. Krankx se pencha sur lui. Il rangea son épée, son sabre, son couteau, sa rapière. Il ôta son harnais, la cotte de maille, attrapa le gamin par le cordon ombilical et le flanqua par terre.
–    Tu me déçois beaucoup Marcel.

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2 réflexions sur “Univers – Macro Micro

  1. Oui voilà exactement le genre d’écrit qui renvoie à la fonction d’écrivain, et à la fonction de lecteur! C’est génial (au sens strict du terme).
    Je vais reprendre une citation de « Traum, Philip K. Dick, le martyr onirique » d’Aurélien Lemant :
    « Imaginez-vous en train de marcher dans une ville avec un enfant, empruntant à pied avec lui, deux fois par jour depuis bientôt quatre ans, quatre fois par semaine, le trajet le conduisant de chez vous à son école et retour, avançant à ses côtés au rythme partagé qui est le vôtre. Imaginez-le en train de plisser yeux et front quand vous vous engouffrez dans la rue de cette école, imaginez-le fourrageant dans sa mémoire, et marmonner, grave et introspectif : « Je connais cet endroit, je suis déjà venu ici, je crois. Je ne suis pas très sûr ». Et le spectre de Philip K. Dick de se décalquer sur le bambin ambulant. Et la réalité de se désagréger… »

    Là, l’exercice est le même : imaginez une scène d’accouchement, un soir d’orage, et tout à coup un lézard, des spadassins, une gamine et son père, un cuisinier et d’autres encore, et quelqu’un qui « attend ». L’instant du « doute créatif » dirait Lemant. Le moment où la part de rêve met en état d’hypnose le lecteur et l’ouvre à tous les possibles….
    C’est magistral, ce texte, c’est de la littérature dans ce qu’elle a de plus poétique, bravo!!

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