service de renseignement, fantasme et réalité

Régulièrement sur les sites sociaux, volontiers relayé par des fumistes comme Thierry Meyssan et autres « penseurs » du grand complot mondial, on peut lire des affirmations sur l’omnipotence et l’omniscience des services de renseignement. Plus particulièrement sur la CIA qui, par son histoire, a en effet largement démontré sa capacité à comploter, assassiner, renverser qui bon lui semble. Opération Ajax (Iran de Mossadegh) opération Mangouste (tentative d’assassinat contre Castro)n renversement du gouvernement d’Allende, Iran gate, etc. L’utilisation actuelle de drones, la surveillance satellite, les écoutes diverses, l’existence du programme Echelon – le tout relayé par le cinéma et les séries – ont même tendance à faire croire, comme aujourd’hui dans le cadre du Mali ou après la chute de Khadafi, que les services peuvent tout, quand ils le veulent, et que s’ils ne le veulent pas c’est par duplicité.

J’ai encore lu récemment que, disposant de tout le matériel de surveillance possible, on pouvait éliminer les bandes armées dans le désert quand ça nous chantait, et que si on ne le faisait pas c’était en réalité un plan contre l’Algérie en utilisant le Mali. Un genre de partie de billard très sophistiquée en somme, qui impliquerait autant nos partenaires africains qu’européens et américains. Cette théorie part de la mort du colonel Khadafi, dont le décès opportun aurait été en réalité le fruit d’une opération conjointe de la DGSE et de la CIA, avec le soutien des mercenaires djihadistes, avec lesquels on s’entendrait en réalité très bien.

Le renseignement, culture et opportunités

Pardonnez-moi, mais ceux qui tiennent ce genre de propos comme des certitudes ont en réalité une idée totalement fantasmé des services de renseignement. D’une part, ces services ne sont pas un genre d’être unique, agissant et réfléchissant selon un code universel. Il existe une culture des services de renseignement, comme il en existe des forces de l’ordre et des armées.

Si, par exemple, le Mossad n’a jamais caché le fait qu’il n’hésitait pas sur les assassinats politiques ou les enlèvements ciblés (comme celui d’Eichmann en 1960), la CIA est aujourd’hui soumise à une clause signée par le président Gerald Ford, interdisant l’assassinat politique.

On pourrait m’opposer que la CIA se passe d’autorisation. Le cas Ben Laden prouve le contraire. En 1997, l’occasion de l’éliminer s’est présentée, mais Bill Clinton, inquiet pour sa réélection, a refusé de signer l’autorisation, et le terroriste a pu se réfugier en Afghanistan avec les résultats qu’on connaît.

Il ne faut jamais se retirer de la tête que les responsables des services de renseignement sont avant tout des fonctionnaires et qu’ils dépendent totalement de la politique conduite par leur gouvernement. Et cette politique répond à des impératifs divers, parfois totalement opposés aux intérêts même de la sécurité d’un pays. Ce qui ne lasse pas d’agacer souvent les services de renseignement, comme la police et l’armée. On connaît tous ce cas du flic qui se révolte parce que tel criminel est relâché par la justice pour une raison ou une autre, le cas est exactement le même dans le renseignement.

Autre exemple, au Liban, pendant la guerre civile, la mode était aux enlèvements. La France, qui avait alors comme ministre de l’Intérieur le très roué Charles Pasqua, passa pourtant de nombreuses semaines à chercher des contacts au sein des factions, et à négocier. L’URSS fut bien plus radicale, elle fit enlever plusieurs responsables et les rendit dans plusieurs valises… Après quoi, plus aucun fonctionnaire russe ne fut jamais enlevé.

007 est un alcoolique

Parlons maintenant de la surveillance électronique. Fort des dégâts causés par la CIA dans les années 1960-1970, le président Carter voulu une réforme globale de la Compagnie. Terminé les agents de terrain, les espions infiltrés et autres opérations de terrain. On allait faire reposer l’ensemble du renseignement sur la surveillance électronique.

Le directeur de l’époque, issu de la Navy, Stansfield Turner, fut donc chargé de faire des coupes sombres dans le budget de la CIA, et supprima du terrain quantité d’agent (800 en tout, on appela ça le « Halloween Massacre »). Résultat : quand la révolution iranienne éclata et que la menace islamiste se précisa, la CIA se retrouva totalement démunie et le fut pendant dix ans. Car la surveillance électronique n’est pas un alpha et un oméga. On n’envoie pas un drone de 4 millions de dollars sur la tête de quelqu’un, sans avoir un minimum de certitude quant à sa localisation. Si on ne dispose pas d’unités capables de s’infiltrer profondément, ce qui n’est matériellement pas toujours possible, il faut disposer d’agent infiltrés.

Or, une opération d’infiltration peut prendre des années. On peut ainsi mentionner le cas de cet agent allemand chargé de surveiller la marine anglaise, quinze ans avant la guerre… Du reste, même en ayant tout ce qu’il faut (agents en place, localisation précise, matériel militaire), rien ne permet avec certitude d’assurer la réussite de l’opération. Comme ce fut le cas quand les Etats-Unis décidèrent d’éliminer une première fois Khadafi lors d’un raid aérien. Le dictateur s’en sorti avec des séquelles, mais il resta encore en place pendant de longues années. Même chose pour Arafat, cible autant des Israéliens que des services égyptiens, qui échappa à plus d’une quinzaine d’attentats divers. Et je ne parle même pas de Castro. L’opération Mangouste qui visait à l’assassiner, s’étala sur plus d’une vingtaine d’années, sans le moindre résultat.

Mais par-dessus tout, les tenants de ces théories complotistes, où tout fonctionne selon un plan précis et diabolique, oublient une donne essentielle du renseignement : l’humain. Kim Philby, qui intoxiqua les services de renseignement occidentaux pendant plus de vingt ans, depuis Washington et son poste de premier secrétaire au sein du MI6, s’était notamment laissé séduire par les théories communistes lors de ses études à Cambridge. Il était l’ami personnel de James Angleton, chargé de pourchasser les espions infiltrés au sein de la CIA. La découverte du pot au rose déclencha une crise de paranoïa complète chez Angleton. Une parano qui ne déstabilisa pas uniquement la CIA, mais également la SDECE, au point où on finira par gentiment s’en débarrasser. Il est vrai qu’Angleton soupçonna dès lors tout le monde d’être un agent soviétique, Kissinger y compris… Il est vrai également que c’est précisément en jouant sur la trahison de Philby, et la paranoïa généralisée que cela avait déclenché, que le KGB se fit un malin plaisir d’intoxiquer les services de renseignement occidentaux à l’aide de faux vrais transfuges.

Pendant plus de dix ans, il y eut ainsi au sein des services des pro–Golitsyne et des pro–Nossenko. Le premier expliquant que l’URSS envoyait de faux transfuges pour intoxiquer les services de l’Ouest, le second que le KGB n’avait rien à voir dans l’assassinat de Kennedy (comme on le pensait alors à la CIA…). A ce jour on ne sait toujours pas lequel des deux était ou non un faux transfuge. Ce n’est pas pour rien que l’on surnomme le renseignement le « Grand Jeu ».

Et puis, il y a tout le reste, toutes les raisons pour lesquelles un homme trahit son pays, ou ne fait simplement pas son travail. Quand on remit des rapports en arabe relatant une possible opération d’envergure sur le territoire américain en 2000, l’homme chargé de la traduction au FBI les jugea sans intérêts et refusa d’en faire cas auprès de ses supérieurs.

Pendant vingt ans environ, Ames et Hanssen, agents au sein de la CIA et du FBI, trahirent leur pays au profit des Russes par appât du gain. Ames, alcoolique invétéré, avait également un gros penchant pour le jeu. Car il existe toutes sortes de raisons pour trahir son pays. Elles sont même recensées par la DGSE dans le cadre du renseignement humain sous l’acronyme SANSOUCIS : Solitude, Argent, Nouveauté, Sexe, Orgueil, Utilité, Contrainte, Idéologie, Suffisance. Autant de points d’entrée pour convaincre un individu de travailler pour vous.

Dernier exemple de l’incurie possible des services : dans les années 1980, suite à la catastrophe de la libération des otages en Iran, le département d’Etat créa une unité ultra-secrète appelé ISA (Intelligence Support Activity) chargé de préparer le terrain pour les forces Delta. Tellement secrète qu’on la connait sous des noms différents (Grey Fox, Cemetary Wind…) et qu’il n’existe à l’heure actuelle pratiquement aucune documentation à son sujet. Pour autant, l’on sait que l’ISA fut envoyée au Liban pour tâter le terrain et qu’elle revint en avertissant que les Etats-Unis risquait très gros, qu’il était plus que probable qu’ils soient victimes d’attentats majeurs. Rapport que personne n’écouta. Le 23 octobre 1983, 241 marines et 55 parachutistes français trouvèrent la mort dans deux attentats à la voiture piégée quasi simultanés.

Le Nouveau chaos mondial

Revenons-en au cas du Mali et à la théorie fumeuse de Meyssan. Elle part du principe que la France aurait des complicités au sein de l’armée malienne, qui aurait provoqué un putsch à des fins de déstabilisation, provoquant ainsi l’arrivée obligatoire de la France, et au sein des factions, comme celle créée par Belmokthar qui a réussi un coup que ses amis du GIA n’ont pas réussi pendant toute la guerre civile algérienne. Tout cela dans le cadre de la très fumeuse guerre au terrorisme, le tout afin de créer un nouvel ordre mondial.

Cette théorie est très jolie sur papier, mais elle ne tient pas compte de plusieurs faits.

1. Le Printemps arabe a totalement pris de cours les pays occidentaux qui imaginaient les Ben Ali et Moubarak indéboulonnables, forts de l’aide des services américains. Tellement pris de cours qu’on se souvient avec quelle confusion le gouvernement français réagit en allant proposer les services de sa police en Tunisie. Tellement qu’en premier lieu tout le monde se félicita de cette « victoire de la démocratie », alors que les islamistes se tenaient au coin du bois et qu’actuellement leur majorité électorale crée de sérieux remous au sein de ces pays où apparemment rien n’est jamais aussi simple qu’il n’y parait.

2. Les factions comme Ansar Din ou le Mujao sont issues d’Aqmi, qui, après avoir été chassé du nord de l’Algérie, s’est rabattu sur le sud et la région désertique. Ces factions sont dissidentes les unes des autres, chacune poursuit des objectifs différents et est tenue par des chefs de guerre tous pressés d’obtenir une reconnaissance internationale leur assurant des financements. En gros, elles se tirent la bourre et les alliances d’hier peuvent totalement se retourner contre ceux qui les ont créées, en fonction des impératifs de chacun.

3. Le Printemps arabe ne s’est pas pointé en Algérie. On imagine bien qu’il aurait fait l’affaire de beaucoup de gens, à commencer par les Algériens eux-mêmes, mais il se trouve que le pays est verrouillé depuis les années 1990, qu’il a subitune saignée sans précédent (on parle de 100 000 morts). Ce qui d’ailleurs n’a pas empêché les Américains d’y installer des bases, ni les Français de signer des accords militaires avec le gouvernement algérien, une première depuis la guerre d’Algérie. Le pays est verrouillé certes, mais une Algérie sous contrôle militaire est toujours préférable pour nos intérêts énergétiques qu’un pays livré au chaos.

4. L’attentat revendiqué par Aqmi contre l’académie militaire de Cherchell à l’ouest d’Alger en août 2011 montre, s’il est nécessaire, que contrairement aux déclarations actuelles du gouvernement algérien, la situation n’est pas sous contrôle. D’ailleurs, si on se réfère à ce qui se passe actuellement en Libye, où l’on profiterait un max de la déstabilisation du pays, il faudrait en parler à la CNT qui a bien du mal à contrôler ce qui se déroule actuellement là-bas. Du reste, au lieu de se retrouver devant un gouvernement stabilisé avec qui faire des affaires, on doit tenir compte de tous les acteurs et de toutes les factions, ce qui n’a jamais facilité les négociations.

Enfin, la théorie d’un Meyssan repose sur le mensonge des armes de destructions massives… Or, il faut bien comprendre ici que la responsabilité revient essentiellement à un ingénieur irakien, soucieux de débarrasser son pays de Hussein et qui intoxiqua sciemment le MI6 avec de faux renseignements. Cet homme, qui parle aujourd’hui librement, a parfaitement réussi son coup, d’autant mieux que cette information livrée avec des pincettes par les services anglais à la CIA rejoignait les ambitions personnelles de Bush et de ses amis. En gros, comme lors de l’incident du golfe du Tonkin, où les marines américains ont réellement cru à une attaque des Nord-Vietnamiens, l’occasion a fait le larron. On a utilisé une information non vérifiée et prêtant à caution pour en faire une vérité. Rien donc à voir avec le fameux incendie du Reischtag où tout avait été préparé par Hitler et ses amis.

A qui profite le crime ?

Il est totalement de l’intérêt des services de renseignement du monde entier de faire croire à leur omnipotence. Aucune chance qu’un jour le directeur de la CIA1 vous raconte par le menu par quel coup de bol insensé ils ont réussi telle ou telle opération. D’une part pour la bonne et simple raison que ça écornerait quelque peu l’image effrayante qu’ils veulent entretenir vis-à-vis des services concurrents, mais surtout parce que si on réalisait réellement combien les services de renseignement peuvent se montrer totalement incompétents, d’une bêtise affligeante et d’une négligence criminelle on aurait vraiment des raisons d’avoir peur.

L’exemple d’un Merah revenant du Pakistan, fiché par les services comme personne à risque depuis près de cinq ans et embrouillant un agent de la DCRI avec une histoire à dormir debout de mariage en est une parfaite illustration. Si l’on admet qu’en plus les services se méprisent mutuellement (FBI vs CIA, RG vs DST, Police nationale vs DST, DGSE) quitte à se faire mutuellement des coups de pute, l’on peut même raisonnablement se dire que leurs nombreuses réussites tiennent parfois du miracle, sinon du hasard.

Bien entendu, je sais bien que tout ça n’empêchera personne de continuer de croire aux fumisteries du réseau Voltaire. L’être humain est déraisonnable et l’idée qu’il y a forcément un plan quelque part sous-entend qu’il y a forcément un moyen de contraindre l’histoire. Mais si l’on est capable d’imaginer que derrière telle action se tiennent un service de renseignement et un coup monté sur des dizaines d’années, il n’est pas interdit de se demander si derrière telle affirmation nébuleuse il n’y a pas une intention malveillante.

Que la raison soit idéologique, personnelle, financière ou par pure vanité de vouloir se faire inviter sur les plateaux de télé en se faisant passer pour un intellectuel. Les Soral, Meyssan et autres tenants d’un complot mondial ont trouvé là un moyen simple de faire croire qu’ils étaient des esprits libres et lucides, contre le monde entier, capables, par des informations à la disposition de tous, de déceler des vérités connus d’eux seuls et de leurs suivants.

Ils n’ont pas besoin de prouver par a + b leurs dires, il leur suffit de faire des affirmations en s’appuyant sur la méfiance naturelle qu’engendrent l’inconnu et le secret. Cela n’aurait aucune importance si ces gens-là ne représentaient qu’eux-mêmes. Ni Soral ni Meyssan n’ont le bagage intellectuel suffisant pour soutenir leur thèse au-delà de leur sphère restreinte. Seulement, comme le savent juifs, francs maçons ou musulmans, l’entretien permanent de ces nébuleux complots provoquent des vocations qui ne sont pas, elles, sans conséquence. Alors, avant de se méfier systématiquement des services de renseignement et de croire qu’il y a un espion derrière chaque évènement, défions-nous des prophètes en papier dont la gloire ne repose que sur la crédulité.

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