Les Sorciers de la Guerre – Jihad Joe 5.

Les mots, impuissants et insensibles, éclataient dans son crâne par petits bouts.

–       Réveille-toi !

Comme des fusées de détresse confuses qui s’étiolait dans un océan ondoyant de noir.

–       REVEILLE-TOI !

L’image brusque et nette du colonel Cromwell s’imposa sous son front, agissant sur lui comme un mécanisme automatique, un claquement de fouet sur une chair docile. Les réflexes du Satan mis aussitôt en branle, le sergent se redressa d’un coup et appuya sur la commande des réacteurs. Juste à temps. Huit turbines alimentées au minerais composite crachant l’énergie joule d’une triple bombe thermonucléaire, le quai d’embarquement et la cohorte de gardes qui fonçait instantanément vitrifiée alors que l’appareil s’éjectait de la base comme une balle, laissant dans son sillage un toron d’énergie bleu-blanc et un brasier au sol.

Sa position et son vol furent immédiatement signalés au centre de commandement en orbite, des chasseurs-bombardiers Kooza expédiés à sa rencontre. Le croiseur avait beau être équipé d’un arsenal d’appareils robots, de canons de toute sorte et de missiles à tête nucléaire, et d’une intelligence artificielle suffisante pour être commandée par cinq hommes d’équipage, il n’était non seulement pas cinq, mais la rapidité et la vélocité des Kooza comparées à celle du croiseur étaient équivalente à des mouches excitées autour d’un pachyderme. C’est pourquoi presque immédiatement après son départ de l’atmosphère il avait mis le tout en pilotage automatique, canons préprogrammés et unités de défense en ordre de combat, puis s’était promptement éjecté par une capsule de secours assez petite pour lui faire l’effet de rentrer de force dans une boîte de conserve. Et finalement inaperçu dans le bref mais très violent échange qui suivit. Qu’on s’imagine, un vaisseau spatial de 3000 tonnes, jeté à pleine turbine sur une station orbitale, tous canons dehors, crépitant de missiles et noyé dans une nasse de tirs épileptiques. L’engin s’écrasa en plusieurs morceaux dans une tornade de flammes vite froides, détruisant une partie des ponts supérieurs de la station et un essaim de Kooza dans son sillage, tandis que les appareils robots s’égayaient en tirant des rafales dans tous les sens. Une noyade en enfer, une apocalypse silencieuse de lumière et de carbone enflammés, tandis qu’il faisait faire un arc de cercle à sa capsule, passait sous la station et s’engouffrait en catastrophe dans une zone d’appontage. La totalité du personnel humain et la moitié des robots de sécurité étaient violemment occupés ailleurs, il rencontra peu d’opposition et cette fois son esprit n’était quasiment plus absorbé par l’autre monde. Le sang surchargé d’adrénaline, il courait, balayant sur son passage tout ce qui tentait de s’opposer à lui à la force de son canon rotatif arraché d’un chasseur. Il y avait trois centres de contrôle et tous étaient probablement fort occupés et grouillants de monde. L’attaque avait pris tout le monde de court et tous étaient beaucoup trop occupés avec les divers incendies pour s’occuper de savoir s’il était ou non en vie. Ça lui laissa tout le loisir de se rendre au cœur du bâtiment, dans ce lieu que les mécanos appelaient la centrifugeuse. Un gigantesque broyeur de transformation du minerai collecté sur la planète, alimenté par des pains d’une centaine de tonnes, conditionné et pré-traité dans les étages supérieurs. Point névralgique non gardé, parce que d’une part seules des machines venaient ici, et d’autre part parce que comme toutes les grandes armées, celle de la Fédération n’imaginait bien entendu pas qu’un seul homme puisse parvenir à déjouer les forces en présence, ni en fait qu’un Satan puisse passer à l’ennemi. Une erreur de jugement qu’il régla avec quelques grenades à retardement jetées dans le broyeur. Les émanations de gaz autour de la centrifugeuse étaient si denses et si violentes que le peu de temps qu’il passa là lui rongea une partie de ses vêtements et de l’épiderme. Mais ça n’a avait pas beaucoup d’importance qu’il saigne ou que les restes de son uniforme de combat soient en lambeaux, il s’imaginait déjà mort. Sachant ce qui l’attendait, la mort devenait un genre de curiosité pour lui, et il n’avait rien à regretter de ce monde de violence qu’il avait toujours connu. Seul son instinct de survie le conduisit à se réfugier dans un chasseur dont un des réacteurs avait quasiment fondu. L’engin n’irait pas loin, mais peut-être assez pour retourner sur Alderande. Il s’arracha de la base alors que les grenades éclataient dans la centrifugeuse. Ce fut bref et violent. Si violent qu’un noyau de vide complet, un micro trou noir se forma pendant un instant au centre de la station avant que celle-ci n’implose.

Les haves n’avaient pas de prophéties à son endroit ni d’aucune sorte à dire vrai parce qu’ils ne leurs seraient jamais venu à l’idée qu’on puisse connaître l’avenir, que celui-ci était écrit, mais ils avaient confiance dans la nature, et celle de cet homme en particulier, ils savaient qu’il reviendrait. Alors ils attendaient dans le désert, comme les centaines de rebelles qui encerclaient la base sous les bannières vertes claquant dans le vent, le nom d’Allah traversé d’une épée estampillée. Son appareil apparut dans le ciel comme une Annonce, une comète qui fonçait droit vers le désert et soudain s’écrasa profondément dans le sable. Au même instant les radars, mines laser, nano robots de combat tombaient en berne, coupés du centre nerveux dans le ciel. Puis ce fut autour des armures et des viseurs électroniques, des ordinateurs. A l’horizon la base s’éteignait peu à peu. Rochenko sortit de sa capsule en rampant, le dos et les bras en sang, la jambe cassée. Il leva la tête et vit le vieux dans le contrejour qui lui souriait et babillait dans sa langue.

–       Gungsat imine mie nie yokento gumgum tsé ?

Puis il le vit faire signe aux autres de venir aider le colosse à se relever. La base était maintenant éteinte. Dans le demi-jour on ne distinguait que les ombres claires de ses arêtes d’acier roux, les drapeaux et les bannières, et le silence soudain des rebelles dont on distinguait des visages que le blanc des yeux. Songh se tenait sur un âne, sur une proéminence rocheuse, il porta la main à sa bouche et retira son dentier, découvrant des dents comme cassées, et en réalité très aiguisées, puis le leva au-dessus de sa tête et hurla :

–       GUNGSAT !

–       GUNGSAT répondirent les rebelles d’une seule et énorme voix avant de dévaler sur la base en hurlant et rafalant comme des loups-garous joyeux.

Faiblesse habituelle des empires, la Fédération sous-estimait ses ennemis, par principe. Ce qui ne pouvait être conquis par la corruption, le serait par son armée, ce qui ne pouvait l’être par ni l’un ni l’autre serait vitrifié. La philosophie était simple, elle n’imaginait pas, jamais le grain de sable dans le rouage. La base était essentiellement dirigée par l’électronique, les relais, les I.A et sans tout ça, les hommes, aveugles dans leur casque informatisé, alourdis par le poids soudain de l’exosquelette de leur armure, étaient parfaitement incapables de se défendre contre une horde déterminée, même armée d’engins d’un autre temps, même contre des gourdins, des machettes et des Allah Akbar Gungsat !

Pour autant la réaction de la Fédération fut plus surprenante au sujet de ce qui fut plus tard appelé pudiquement l’Incident d’Alderande. Elle plia purement et simplement bagage, et pendant des années nul ne sut jamais ce qui s’était réellement passé là-bas. La trahison du Satan et le massacre de la base restés au secret, la Fédération n’envoya plus jamais autre chose que des machines sur la planète, machines qui furent régulièrement attaquées, jusqu’à ce que finalement on décide que tout ça coutait trop cher et qu’Alderande soit purement et simplement effacée des cartes stellaires officielles. Des voyageurs, des colons s’égaraient encore parfois sur la planète, on ne les revoyait plus, et jamais aucune enquête ne fut diligentée, Alderande n’existait officiellement plus. Mais tout ça aurait pu être évité si les généraux qui décidait des planètes à envahir et des objectifs énergétiques à couvrir avaient circonvenu à leurs habitudes en se documentant sur cette planète, et plus exactement s’ils avaient mis la main sur le récit de Muhammad al Sawdahi, imam de l’ordre des Jibrils, et responsable de la propagation de l’Islam sur Alderande. Un récit plein de curiosités et d’horreurs où l’imam avait été obligé de faire quelques interprétations libres des sourates afin de se soumettre aux mœurs locales. Un récit comprenant à la fin un lexique du vocabulaire des peuples locaux qui aurait sans doute évité toutes cette malheureuse aventure.

Gungsat : littéralement, Cochon (Gung) Esprit, ou Singe (Sat un même mot pour esprit et singe) c’est-à-dire les hommes. Les peuples d’Alderande sont omnivores mais ils ont développé un fort goût pour l’anthropophagie. Ainsi, par extension, Gungsat désigne à la fois un repas de choix, un humain estimé comestible, n’importe quoi de bon et, selon les croyances locales, amenant de la force ou de l’esprit à celui qui le mange. 

Cunfa-sâ : Cochon-singe non comestible. Par extension viande avariée, repas gâché. Les haves, parmi tous les peuples d’Alderande considèrent comme une insulte le fait de détruire un repas potentiel, comme de brûler des cadavres frais, ou les exposer au soleil et les y laisser pourrir.

Imine : je souhaite, j’espère.

Yokento : cadavre de cochon-singe frais

Gumgum : goûter, déguster.

mie nie : après, plus tard.

tsé : d’accord

Babtsé : au revoir ou bonjour selon les circonstances

Su tun : à moi

 Kudu : bon, délicieux

Bidi : dessert. Chez les haves, le dessert de choix, celui qui est proposé lors des mariages et des cérémonies officielles est la cervelle d’un guerrier valeureux, tué au cours d’un combat singulier ou mort lors d’une bataille.

 

Le cannibalisme s’est répandu sur Alderande après les premières invasions haves. Plutôt que d’être combattu, il fut adopté par l’ensemble des peuples de la planète, selon des règles d’hygiène et de provenances précises. Des élevages furent même constitués à une certaine période. Les peuples d’Alderande développent en effet énergie et intelligence en mangeant leur semblable comme j’ai pu moi-même le constater à ma grande horreur. Forcé d’accepter leur invitation, je n’ai ressenti aucune différence personnellement d’un point de vue physiologique comme j’ai pu l’observer chez eux. A ma honte je dois reconnaître que la cuisine locale est fameuse. Qu’Allah me pardonne je n’ai pas pu vomir après coup, il en allait de ma vie et de la propagation de la Foi.

Les voies d’Allah sont décidément impénétrables et multiples.

 

Nul ne sait ce qu’est devenu à ce jour le sergent Satan, Ivan Rochenko. Il a disparu des listings de la Fédération, son dossier effacé. Sans doute était-il mort aujourd’hui. Avec ses nouveaux amis…

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