Les Sorciers de la Guerre – Jihad Joe 4.

Mais les voix n’étaient pas toujours aussi claires, les messages aussi direct et simple, parfois l’esprit jouait, les fils s’emmêlaient et il ne savait plus qui était qui. Difficile de parler avec des êtres qui n’ont que pour seul bouche, seul organe votre propre cerveau. De les laisser s’installer comme une idée et puis d’apprendre à distinguer le « vrai » du « faux » Mais heureusement parmi ceux-ci, il y avait des guides, qui lui enseignaient, comme ils apprenaient de lui. Un dialogue très absorbant, qui posait mille et une question. Et c’était bien un des autres problèmes que cela comportait. Plonger dans la semi obscurité de sa conscience et avancer vers les Gorges du Dragon, des morts qui bruissent dans votre tête et il voit. Des visions de fantômes qui se dressent un peu partout dans le désert, et l’observent… Des deux yeux. L’un à l’extérieur un l’autre vers l’intérieur, très loin.

Le mort N°1, celui qui n’avait pas de nom et expliquait le mieux lui racontait les hiérarchies ente eux, ceux qui se savaient mort, et les autres. Ceux qui se savaient mort arrivaient généralement à se régler sur lui et dialoguer correctement, les autres, inconscients de leur état mais pas de ce qu’ils prenaient pour un super pouvoir de vivant, leur capacité à infiltrer un cerveau humain. A s’insinuer dans vos pensées les plus logiques et à les rendre plus confuses, comme de toucher au fils du transfo, par exemple en se prenant pour vous. Encore fallait-il les distinguer, puisqu’eux-mêmes ne distinguaient plus rien. Ces morts-là sont tous aveugles, et s’ils vous voient pour de « vrai », dans leurs songes, qu’ils croient encore être les deux pieds sur terre, alors ils tombent amoureux comme on tombe amoureux de son propre reflet. Des âmes paumées et souvent gluantes. Presque au sens physique du terme.

En bon soldat habitué à improviser face à l’ennemi, le sergent cherchait toujours la meilleure stratégie, observant avant d’agir mais réfléchissant vite. Et puisque il s’agissait après tout d’une affaire de langage, il réfléchit en terme de décodage. Décodage de ce qui n’était à priori que ses seules pensées et pas des voix venues d’ailleurs. Pas une psychanalyse, non. Non pas s’interroger sur le pourquoi mais le comment. Comment faire pour que toutes ses pensées redeviennent fluides et que son ennemi finisse par être un allié ou disparaître. Il fallait se connaître, et bien. Et c’était son cas, il savait exactement qui il était. Un homme violent, réfléchi et dangereux comme un tank à réaction. Une brute qui pense, une espèce redoutable. Et ses mots à lui, ses fantasmes, son opinion sur lui-même ou le monde il les reconnaissait et connaissait assez pour éviter les redondances. Ainsi il ne pouvait pas se dire qu’il était un tueur invincible, puisque ce n’était pas le cas, et que ça ne faisait même pas gonfler son égo, même si ça essayait. Il savait parfaitement qu’il n’avait peur de rien ni de personne et d’avoir cette pensée soudaine ne lui ressemblait tellement pas qu’il se demandait ce qu’elle foutait là. Alors il convainc avec ceux qui voulaient réellement dialoguer et le guider de ne pas emprunter dans son vocabulaire d’usage, ses expressions et idiomes courants, mais de parler en quelque sorte selon leurs propres termes.

 

–       Veux-tu de l’aide ?

–       Qui parle ?

–       Général Cromwell.

–       Mes respects mon général.

–       Tu sais que tu as un satellite qui connait la position de ton allié. Ils n’ont pas encore pris de décision tu sais pourquoi…

–       Oui. Staline et ses amis réfléchissent à un nouveau partenariat commercial, un moyen de garder la planète sous contrôle sans risquer une guérilla inutile. Il se tâte.

–       C’est exactement ça. Ton échec les a impressionnés.

–       En somme ils ont déjà peur de leurs ennemis alors qu’ils ne savent rien d’eux.

–       En somme, oui.

 

Général Charles Tyron Cromwell, dit « Chuck T. » fin du 21ème siècle terrien, mercenaire au service de Coca Cola, célèbre pour le Coup d’Etat de Manhattan, à l’origine de la 2nd sécession des Etats-Unis. C’était dans sa mémoire, perché parmi toutes les légendes militaires qu’on lui avait implantées dans le cerveau. Cromwell était très admiré en Russie, d’ailleurs c’est là-bas qu’il avait terminé sa carrière. Et qui plus est il était plutôt sympathique du point de vue d’un militaire, si tant est qu’on appréciait les barbelés, les miradors et l’humour saccageur. Ivan l’avait toujours admiré. Cromwell lui rendait bien aujourd’hui.

Et c’est bien comme ça que ça marchait curieusement, avec le cœur, les émotions, le senti. On ne peut pas parler à quelqu’un qu’on ne connaît pas. Il y a des morts, de très nombreux qui vous voient, mais ne vous parlent jamais, ils vous regardent passer comme des vaches, même pas surpris que vous apparaissiez simultanément dans leurs « pensées » et eux dans les vôtres. Il y avait les sensations aussi, pour autant qu’une pensée puisse simuler une sensation. Avec les fantômes, les errants d’entre deux mondes, ses pensées étaient comme filandreuses, lourdes, et caractérisées par une somme de questions qui l’assommait. Au contraire les autres, comme le général, les idées étaient claires, les réponses également, et parfois qui prédisait l’avenir si parfaitement qu’on ne pouvait qu’y croire. C’est d’ailleurs là que résidait le danger. A force d’avoir des conversations passionnantes et drôles avec un de ses héros on se laissait entièrement absorber l’esprit. Amoureux du monde des morts plus que de sa propre survie. Un truc à devenir dingue, diagnostiqué schizophrène. Et surtout à mourir.

–       Ne cherche pas à t’introduire, fais toi connaître et laisse-toi faire, ils verront que tu es de leur côté comme ça, lui expliquait le général.

Et c’était plus simple ainsi en effet, que de jouer les commandos dans une citadelle impossible tout en ayant la tête en péril. Et le général avait raison. Quand ils virent la scarification et l’étoile sur l’œil, ils comprirent qu’il avait rencontré les haves, certifiés par la voie du désert. Ne pas croire à sa reconversion pour la Cause c’était insulter Aldarande.

 

D’ailleurs il ne se proposait pas d’attaquer une base avancée ou non mais carrément le vaisseau-mère qui les avait amenés ici, trente-cinq kilomètres au-dessus de la stratosphère. Le centre de coordination de toutes les forces et les exploitations en présence. Et pour se faire il fallait s’introduire sur une base et voler un croiseur tout entier. Le genre d’engin qu’on ne trouvait qu’à l’appontement des citadelles militaires, là où étaient logés les civils des exploitations et les sous-officiers. Sécurité maximum. Nano technologie et force d’élite Delta Spécial.

Les réponses des morts ne lui revenaient pas forcément par l’intermédiaire de quelque chose de précis, une question. D’autant que dans leur hiérarchie des choses il y avait des affaires qu’il était inutile d’aborder, comme l’heure de sa propre mort où le nombre de gardes qu’il fallait éliminer pour parvenir à ses fins. Ils n’en savaient rien ou bien cela leur semblait si puéril comme question qu’ils s’abstenaient de répondre. Excepté les errants, les limbards, qui étaient aussi disposés à la flagornerie, au narcissisme et aux fantasmes d’omnipotence et d’omniscience que les vivants  Dans un monde immatériel les points de vue sont forcément différents, et puis les réponses n’étaient de toute façon pas forcément faciles à admettre. C’est une chose de connaître l’avenir, ou de comprendre l’incompréhensible, une autre de le réaliser et de l’accepter. Une chose d’accepter sur le principe que tel acte inconsidéré puisse se révéler plus utile que tel autre logique et censé, et une autre de le réaliser dans la vraie existence de sa chair et de ses sens. Il se développait en même temps dans sa tête de nouveaux concepts si faramineux, que pour commencer à les appréhender il était obligé de les enfouir dans sa conscience et ne pas y penser. Certaines de ses conversations avec les cadavres était d’autant absolument passionnantes pour lui qu’il n’avait jamais été autre chose qu’un technicien de la mort, sans plus d’idée sur celle-ci que des équations comme on/off, victoire ou défaite. Un peu plus pour lui que pour la moyenne des gens, la mort c’était jusqu’ici que des cadavres aux yeux voilés, de la viande, le contraire de la vie, et non son prolongement sous une autre forme.

 

Pénétrer dans un lieu électroniquement et humainement énormément gardé requérait deux qualités, un bon matériel de brouillage, la capacité de disparaître du radar animal qu’il y a en chacun. En soit il s’agissait comme de disparaître. Ne plus irradier la moindre forme de vie, mais se couler en elle, faire le vide en soi et dans son esprit. Ce qui dans la circonstance ne fut pas bien compliqué, son esprit commençait peu à peu à se laisser absorber par les limbes. A mi-chemin des deux mondes il en était à voir jusqu’au sang séché sur les cloisons, comme si on les avait passées au Luminole. Et quelques morts venaient à sa rencontre. Il ne les voyait que par flash, les surprenait ou les devinait plus qu’il ne les voyait réellement, mais sa mémoire elle imprimerait, une image bien nette. Cette image, il l’apprit plus tard, n’était pas celle du corps physique tel qu’il avait été, mais tel qu’il s’imaginait être de l’intérieur, l’image qu’avait le fantôme de lui-même, dans le passé, ou son présent. Mais ce qu’il était réellement profondément, ce qu’il avait été, ressortait immanquablement, la psychologie n’avait pas changé puisqu’il s’imaginait toujours vivant.

La citadelle avait abrité nombre de régiments et d’officiers de renseignement, des spécialistes de toute espèce, tireurs, sapeurs, tortionnaires… et elle en attirait d’autres aussi naturellement qu’un aimant sans que quiconque puisse les voir sinon lui-même. Celui-là était un yodj, une des rares races non humaines acceptées dans l’armée de la Fédération. Créature naine, aux longues oreilles et aux yeux de batracien, il ne le reconnut pas mais il le connaissait de réputation, commandant spécial Zanks, unité Satan lui-même, sadique de haute volée, spécialisé dans le nettoyage et la contre insurrection, il avait massacré ou fait massacrer des centaines d’opposants à la Fédération avant de périr au cours d’un attentat, et il était là qui le frôlait, tentait de discuter avec lui, devenir son ami, s’adressant au sergent comme un vieux sage oriental. Pour un peu il aurait pu être intéressé par ses propos, sa tentative de se faire passer pour un individu normal, seulement victime des circonstances. Il avait ce côté paternaliste et patriote des bons officiers qu’il avait connus, il n’ignorait même pas qu’il était mort mais faisait comme si ce n’était pas le cas, allant au-devant de son esprit comme on va vers un ami. Assenant quelques aphorismes plats sur la guerre et les hommes, l’honneur du Satan, et la trahison des officiers dévoyés. Mais bien sûr il ne pouvait pas empêcher sa nature réelle de prendre le pas et lui transmettre ce plaisir qui était le sien chaque fois qu’il égorgeait un garde.

Un plaisir comme un déversoir à horreurs. Les fantasmes du tortionnaire se déversaient d’eux-mêmes dans sa tête dès qu’il n’y faisait pas attention. Et c’était tellement graphique que ça dépassait de très loin le domaine du possible. Le sergent détestait et avait toujours détesté ce genre de personnage qu’employait parfois l’armée. Malades mentaux déguisés d’un uniforme et qui présentement croyait s’être trouvé un ami. Mais il suffisait de nier son existence, cessé d’y penser, voir l’envoyer mentalement se faire foutre pour annihiler sa « présence ». Le fantôme avait beau faire, il n’avait que le pouvoir que lui prêtait sa victime. Et jeter une grenade électromagnétique pour brouiller les radars des nano capteurs ne faisait pas partie de son genre d’esthétisme. Ni se comporter en soldat d’élite, rapide, froid, analytique et réfléchi. Le sergent traversa le quai au pas de charge, un canon rotatif dans les mains, par rafales de trois, l’esprit à nouveau à sa tâche mais tremblant d’épuisement. Comme tous ces semblables le yodj lui avait pompé de l’énergie mentale en se collant à lui. Il pénétra à l’intérieur du croiseur l’esprit vide et nauséeux, s’effondra sur les commandes, et pendant quelques précieuse secondes ne fut plus lui-même ni du monde des vivants ni celui des morts.

–       Réveille-toi !

Publicités

Laisser un commentaire

Choisissez une méthode de connexion pour poster votre commentaire:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s