Les Sorciers de la Guerre – Jihad Joe 1.

Le sergent SATAN était rentré dans le bar, débraillé, le regard de traviole bizarre, une bouteille de Schliza à demi entamée dans la main. La Schliza, la vodka industrielle 60° des rations KR, le lait des troupes aéroportées, la sœur du soldat. Il puait l’alcool à vingt-cinq mètres, grand comme un arbre, avec cette tête qui évoquait un marteau ou un casse-brique quelconque. Le bar était plein de putes et de soldats des troupes coloniales, russes, chinois, soutanais, lungs. Envahi par la fumée, les odeurs de cochon-singe et de légumes cuits, le parfum de l’alcool de mousse qu’on distillait derrière dans de grandes jarres en néocuivre. La grande armée multiethnique de la Fédération Impériale des Républiques du Centaure.

Il était entré, avait toisé la salle pendant une seconde ou deux et puis avait poussé un rot tellement formidable que les bouteilles et les verres s’étaient mis à vibrer. Un bref instant, toute la salle s’était arrêtée de bavarder et l’avait regardé, et puis, comme il ne montrait aucun autre signe de vie particulier, on l’avait oublié. Un seul homme ne s’était pas retourné, adossé au comptoir devant un verre, la boule à zéro, en débardeur zébré des troupes aéroportées. Le sergent se dirigea droit vers lui et l’interpella en russky.

–       Sbragné voslaw tien you, dovaritch shnit !

Du starslang, comme disait les journalistes et les touristes, l’argot des étoiles des stations spatiales internationales. Un langage originellement développé pour faciliter les échanges en se dispensant des cours de langue. Elaboré par les centres techniques de l’expansion impériale. Déformé avec le temps, les idiomes locaux, l’argot de soldat, les distances. Qui n’avait plus aucune grammaire, structure établie, ne s’écrivait pas, et ne se comprenait qu’en phonétique. L’autre avait très bien compris. Il se retourna et regarda le sergent qui accusait un bon mètre de plus que lui. Les tatouages sur les mains aussi, et puis ceux qu’on devinait à travers sa chemise, ses étoiles. Tout qui lui suggérait de s’excuser de ne pas avoir fait attention à lui et à son rot, et de décamper avec sa bouteille. Mais putain qu’est-ce qu’il en avait à foutre des unités Satan ? Il fonça tête baissée, balançant son poing et le verre qui s’y trouvait dans la poire du sergent. Enfin… en théorie c’est ce qu’il aurait fait si le poing n’avait pas rencontré à mi-parcours son énorme main. Et si cette énorme main, dont le contact évoquait au mieux un galet, ne le lui avait pas broyé ainsi que le verre. Le type poussa une espèce de cri, le sergent l’acheva d’un coup de tête en lui éclatant le nez. L’instant suivant la barman attrapait son nerf de bœuf et tentait de le frapper. Il saisit le bras armé, l’attira vers lui et lui arracha la gorge avec trois doigts. Après quoi il s’essuya négligemment la main sur son pantalon et se mit à chanter l’hymne impérial. Cette fois tout le monde faisait attention. Ce n’était pas non plus comme si c’était un cas isolé et exceptionnel dans ces villes et ces contrées à des billions de kilomètres des Sept. Un brigadier essaya même de se lever et chanter avec lui, avant d’être remis sur sa chaise d’un simple regard. Le sergent attrapa un soldat lung par la joue et le souleva avant de le balancer par terre puis jeta sa bouteille sur le miroir du fond, le brisant en mille morceaux et beuglant :

–       Gnagé Stuline kougné !

Va chier enculé de Staline !

Le général Wilbork Staline était le commandant de l’armada et présidium par les faits. Altarande séparée par quatre billions d’années lumières des Sept, n’intéresserait jamais plus que ça la Fédération. Staline s’était imposé sans mal auprès du Congrès, on lui avait donné les pleins pouvoirs. Du moment qu’Altarande restait sous leur contrôle et que les gisements hybrides continuaient de cracher ce qui s’y passait ne regardait que le général et ses troupes. D’ailleurs ce qui s’y passait exactement, on en avait pas la moindre idée. L’armada s’était posée sur la surface de la planète sans demander son avis à personne, détruisant tout ce qui s’opposait à sa volonté, sans chercher à comprendre, s’imposant aux civilisations locales sans les connaître ou même chercher à le faire. Ce qui, bien entendu, devait tôt ou tard poser des problèmes. Mais en attendant, insulter en public le général était sûr de vous attirer quasi immédiatement la milice. Ils surgirent de dehors, armes à la main. Le sergent continuait de chanter en titubant légèrement et s’approchant d’eux avec un bon gros sourire. Et puis soudain ce fut comme s’il n’avait jamais été saoul. Il arracha le fusil Mulkor du premier en le bousculant violement, retourna un coup de pied au second et vida le chargeur sur les rangées de bouteilles derrière le comptoir.

Ça ne prit pas beaucoup de temps pour que le vaguemestre de la base 114 soit prévenu et débarque avec onze hommes lourdement armés.  Le sergent ne leur offrit pas d’opposition particulière, apparemment la petite séance l’avait dessoulé. Quatre jours de Puits et trois semaines de forteresse. Le Puits ou la Roulette Soutanaise, était une pièce d’environ quinze mètres carrés avec en son centre ce que les soldats appelaient un puits ou piège-grenade. Un trou dans le sol donnant sur une petite chambre de béton armé dans lequel on jetait les grenades défectueuses avant de les faire exploser avec du cordon détonant. Le jeu consistait à sélectionner trois ou quatre prisonniers et leur confier une grenade soutanaise. Le premier dégoupillait, qui la passait au second avant que la cuillère ne saute, qui la passait au troisième, et ainsi de suite jusqu’à ce que quelqu’un la balance dans le trou. Parfois les gars tentaient leur chance jusqu’à la dernière minute, les plus craqués à l’adrénaline, les incurables. Les gardiens pariaient. Le problème, et le sel de l’affaire, résidait dans le fait que les soutanaises étaient souvent défectueuses. l’Armée de Libération du Soutana n’était jamais parvenus à acquérir un niveau technique suffisant pour construire des usines militaires digne de ce nom, la plupart de leurs armes étaient faites main, alors forcément… Le perdant de l’affaire était celui qui jetait la grenade en dernier. Celui-là les gardiens le tabassaient. Avant de le renvoyer dans l’arène. Dans le Puits ils étaient astreints à jouer trois fois par jour, parfois quatre. Il n’y avait donc que très rarement de survivants. Excepté si comme le sergent on n’en était pas à son premier séjour, et même que ce jeu il l’avait souvent pratiqué avec ses copains entre deux opérations.

Sergent 1er Classe Ivan Rochenko, arrivé l’avant-veille par la navette d’avril. Personne ne savait très bien ce qu’il était venu faire ici. Les unités SATAN, pour Section d’Assaut Terreur et Annihilation , ne dépendaient pas directement du commandement militaire, attachées au renseignement, elles allaient et venaient d’un conflit à un autre. D’une planète à une autre faire leur sale boulot dans l’ombre. Les hommes de l’armée régulière ne les aimaient pas beaucoup, et on essayait tant que faire ce peu de les ignorer. Il avait été présenté à son arrivée au commandant de la base avec un simple ordre de transfert. On lui avait donné un lit, un placard et on ne s’était plus occupé de lui. Les quatre jours passés, et à la déception du marshal de prison, on le jeta dans la seule cellule de la forteresse avec deux autres prisonniers, des locaux à peau noire. Des rebelles…

Les attaques sporadiques de gisement et de comptoirs marchants avaient commencé vers l’automne de l’année avant. Soit, en année impériale, 658 jours exactement, à raison de journées de 32h. Le général Staline avait aussitôt délégué quelques unités Satan qui avaient découvert l’existence d’une organisation, le Congrès National Démocratique, et de sa branche militaire l’Armée Nationale de Libération. Dont le leader, Abenal Songh, était à ce jour introuvable. Les deux hommes dans la cellule se trouvaient être son frère et son secrétaire. Récemment arrêtés à la frontière et condamnés à être exécutés incessamment, on les interrogeait l’un et l’autre depuis trois jours en attendant que le commandant donne l’ordre de les pendre. C’était la méthode impériale, on pendait toujours les rebelles et les récalcitrants aux portes des villes et des bases. Egorger un poulet pour faire peur aux singes, comme disent les chinois. La dissuasion.

Le sergent se cala dans un coin et les observa de loin qui parlaient entre eux dans leur langue. Le plus vieux des deux était allongé, le visage amoché, les dents cassés, du sang séché plein le visage, la voix fatiguée. Ils s’étaient arrêtés de parler quand il était entré, lui avait jeté un regard méfiant. Le sergent les avait salués de loin.

–       Ivan, avait-il dit en pointant un doigt vers lui.

Mais les autres s’en fichaient.

–       Allez-vous faire enculer bande de satanés fils de singe !

Le marshal et ses hommes entrèrent en poussant devant eux un gros bonhomme d’une bonne cinquantaine d’années, la peau des joues couperosée, mal rasé et qui avait l’air d’avoir dormi avec son costume toute la semaine. Un américain de l’Union Galactique perdu sur une colonie impériale. Qu’est-ce qu’il fichait là ? Ce ne fut pas long avant qu’il ne l’explique lui-même.

–       Je suis journaliste ! Je travaille pour le Globe ! Vous savez ce que ça veut dire bande d’enfants de putain, toute la galaxie va l’apprendre ! Vive la liberté de la presse ! A bas la Fédération !

–       Da, da, toi mourir demain, grogna le marshal en le poussant dans la cellule.

Apparemment le journaliste connaissait les deux prisonniers et devait expliquer sa présence ici. Aussi tôt jeté en cellule il se précipita vers eux et s’enquit de leur nouvelle. Les trois hommes échangèrent en anglais quelques mots que le sergent ne compris pas avant que le gros homme ne le remarque et se précipite vers lui l’air mauvais.

–       Qu’est-ce qui fout là celui-là ? Hein qu’est-ce tu nous veux, t’es un espion hein connard !?

Le sergent se leva lentement, imposant une ombre massive sur le journaliste.

–       Pas espion, moi comportement inapproprié, grogna le sergent avec un sourire en demi-lune.

C’était comme ça qu’ils appelaient ça quand un gars pétait un plomb, ce qui arrivait souvent.

Le connard était très gros quand même, mais les journalistes de l’Union Galactique n‘ont pas peur des très grosses brutes de la Fédération, car la Démocratie est de leur côté.

–       T’avise pas de t’approcher de nous trou du cul où je te jure que je te botte le cul, gronda le gros homme.

–       Moi comme vous, prisonnier, insista le sergent.

–       Nan, nan, t’es pas comme nous salaud d’impérial ! Fédération Impériale des Républiques du cancer !

La diatribe fut interrompue par Hells Bells, ACDC, craché du dictaphone antique volé au journaliste, et que le marshal essayait de faire fonctionner. Le marshal rigola et puis jeta le tout contre le mur.

–       Espèce de salaud ! Fasciste ! Ce matériel est la propriété de l’Union Galactique !

–       Da, da, toi mourir demain, répéta-t-il avant de repartir.

Il revint juste avant l’aube. Le commandant avait décidé finalement qu’on devait les transférer vers un poste avancé pour que les rebelles les voient mieux pourrir au soleil. Mais avant ça le marshal voulait encore discuter avec les deux noirs. Une petite conversation à coups de matraque sur les dents. Il entra dans la cage avec deux de ses hommes. Le premier essaya d’arracher le blessé de son lit mais le gros journaliste devait appartenir à l’espèce bulldog vu qu’il se jeta comme un boulet sur le garde et le jeta contre son camarade. Le marshal recula en souriant, s’approchant du sergent. Il n’en avait rien à faire de leurs histoires. Tout ce qu’il voyait c’était que ce marshal de prison s’était mis tout seul dans la merde en venant avec ces deux brèles. Qu’il se démerde.

Le journaliste se pencha et saisi un Meatburner 80 mm à la hanche du gardien. Oh non, se dit le sergent, en plus ils sont rentrés armés… Le marshal lui fit signe.

–       Soldat tue cet homme !

Selon la discipline propre à l’armée il avait parfaitement l’autorité pour lui donner cet ordre et attendre d’être obéi sur le champ. Sur le plan de la raison moins. Le sergent le regarda, longuement, regarda le journaliste qui s’approchait. Se tourna vers le marshal et hocha la tête vers le journaliste, mate, je crois que tu as un problème.

Le marshal vit le journaliste le braquer avec un sourire mauvais.

–       Soldat tue cet homme ! répéta-t-il en mettant enfin la main à son arme de service.

–       Tu seras jamais aussi rapide que les balles, sale impérial ! gronda le gros. Puis il lui ordonna : toi, prends lui ses clefs !

Lui non plus ne serait pas plus rapide que les balles, il se leva, haussa les épaules et tendit la main vers le marshal.

–       TUE-LE ! hurla une dernière fois celui-ci en essayant de le frapper avec sa matraque.

Erreur phénoménale.

Non pas que la matraque n’atterrit pas là où il avait visé, dans le coude, que le sergent resta parfaitement impassible. Après quoi il lui retira doucement la matraque des doigts, et s’en servit contre lui. Pas assez fort pour lui briser le crâne mais suffisant pour le traumatisme. Maintenant on n’avait plus le choix, fallait foutre le camp tous ensemble. Mais la première chose que le journaliste fit en sortant, ce fut de ramasser les morceaux de son dictaphone et les fourrer dans ses poches en beuglant à propos de la propriété intellectuelle et du respect qu’on devait au rock’n roll. Devait être saoul. Le sergent passa devant et lui fit signe de la fermer. Les autres comprirent vite ce qui se passait parce qu’ils lui firent le même signe. Ta gueule et suis Satan.

Oui, car forcément si une base militaire coloniale était en soit une forteresse imprenable, de l’intérieur comme de l’extérieur, c’était également dans ce genre de base qu’on entrainait les unités Satan, justement parce qu’elles étaient imprenables. Ou presque. De fait il connaissait parfaitement tous les systèmes de sécurité, et même avec trois civils dont un blessé, savait parfaitement où et comment se faufiler pour atteindre telle sortie, tels gardes, tel obstacle et le déjouer ou l’éliminer. Jusqu’à ce qu’ils finissent par aboutir sur une ère d’atterrissage pleine de blindés Condor. Le sergent leur fit signe de monter, au trot.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s