Les Sorciers de la Guerre – Jihad Joe 3

Il émergea à l’aube, les mains liées dans le dos, un sac sur la tête, couché sur une route, la mâchoire qui compte double. C’est une patrouille de Maraudeurs qui le découvrit et le ramena à son point de départ. Il avait échoué.

Satan n’échoue pas. La victoire ou la mort, c’était tatoué sur ses mains. Quelques cris de guerre. Et il avait échoué.

Il fut immédiatement conduit en cellule, pendu au plafond par les pieds et d’abord roué de coups. Après quoi le Colonel K. entra.

Le Colonel K était son père putatif comme il l’était de tous les soldats Satan de ce côté-ci du Centaure. L’homme qui lui avait confié cette mission. L’homme qui avait droit de vie ou de mort sur lui. L’homme qui lui avait enseigné la guerre. Son dieu à lui après la Fédération. Et dieu était dégoût et châtiment.

–       Tu as échoué et tu oses rentrer vivant ! Tu as trahi !

–       Non ! Jamais je n’ai trahi la Fédération !

–       Seul les traîtres échouent, seul eux survivent à l’échec, tu n’es plus des nôtres, tu n’es plus un Satan.

–       Non ! Je n’ai pas trahi, je suis un Satan !

Mais le colonel ne l’écoutait plus, il sortit. Puis le commandant le présenta à son nouvel ami pour les 64 prochaines heures, deux jours ouvrables, le lieutenant Sélésius, chirurgien de son état. Et le chirurgien lui présenta ses compagnons de voyage, toute une gamme d’outils en acier chirurgicaux allant du simple scalpel à l’écarteur en passant par la poire à lavement. Quelque chose qui se promettait d’être créatif et douloureux.

–       Bien, nous allons commencer par te rectifier cette vilaine fracture du nez, dit-il en faisant faire des moulinets à son scalpel. Après quoi tu me diras pourquoi ils t’ont laissé en vie.

Le sergent ne broncha pas quand il lui découpa une narine, ni qu’il gratta l’os, il attendit juste le moment où la douleur l’aiguillonnerait assez pour le sortir de  la torpeur dans laquelle l’avait plongé la correction. Et quand ça se produisit il lui mordit si violemment le nez qu’il le lui sectionna tout en lui adressant un formidable coup de genoux. Les testicules éclatèrent dans son pantalon, le tortionnaire mourut sur le coup. Maintenant il n’était pas simplement furieux à cause de la douleur, il était fou de rage. Fou de rage d’être enchaîné,  fou de rage d’avoir été ainsi renié, fou de rage à cause de lui-même, qui avait laissé l’armée conduire et détruire sa vie, pour en arriver là. Torturé dans une cave par un tortionnaire de sa propre armée. Cette nuit-là fut la seconde et dernière fois qu’il quitta le camp. Mais il avait appris la leçon et sa correction, pas de départ en fanfare cette fois. Il ne s’agissait plus que ça fasse vrai, il fallait que ça le soit, lui, très loin d’ici et personne à sa poursuite.

Il marcha pendant trente kilomètres vers le désert et la Gorge du Dragon, avant que la fatigue et la douleur ne le fasse enfin tomber dans les sables froids d’une longue colline alanguie. Les serpents bolides n’étaient pas gros, ils étaient simplement aussi rapides qu’une balle et ce qui se faisait de plus venimeux sur dix systèmes solaires. Leur existence totalement ignorée des forces en place qui ne circulaient jamais sans leurs armures et non pas comme lui, à demi nu et blessé. Il lui décapita la tête avec les dents, mais avant ça le reptile avait eu le temps de lui injecter 1 millilitre de venin, de quoi terrasser un village entier. Il aurait dû mourir, et c’est d’ailleurs ce qui se produisit pendant quelques minutes ou secondes, il ne saurait jamais.

Ses rêves étaient obscurs. Sans forme, ni couleurs mais il les sentait qui remuaient dans sa tête, muet. Il en avait toujours été ainsi. Ses cauchemars étaient identiques excepté que parfois ils le sortaient brusquement du sommeil, conditionnement à un danger imaginaire. Il se redressa brusquement, il faisait noir ou presque. Une ombre était accroupie à ses côtés qui portait ce qui semblait être une robe de laine orangée. Elle se tenait comme à un mât à un long bâton terminé par un lourd arrondi comme une articulation nue et grise. Un have. Le have. Celui qu’il avait vu les suivre dans le désert. Le vieil homme qui maintenant souriait dans la nuit. Il avait les dents ébréchées ou cassées, une lune en pierre plantée dans la seule à peu près en état, une incisive qui brillait sous sa lèvre, étoile fascinante. Il lui dit quelque chose dans sa langue. C’était rond et doux, ça dégoutait tout doucement de ses lèvres fines. Ses yeux aussi brillaient, paisible. Il n’était pas mort et cet inconnu l’avait sauvé.

–       Gungsat klomné gnobo la ko ou, eh !

Pendant deux jours, Ivan et le vieil homme restèrent là, au pied d’un arbre fossile, à deux pas des rives d’un canyon fendu en deux comme un crâne. Pendant deux jours il le soigna avec des baies étranges et des herbes mauves dont il faisait des onguents en la mâchant préalablement. Il recouvra bientôt assez la santé pour marcher.

–       Moi Ivan.

–       Kmnlâ, gungsat ugn ! huhu ! rigola le vieil home en le montrant à son tour du doigt.

Il répéta l’opération.

–       Moi Ivan da ? Toi ?

–       Gungsat, répéta le pépé ravis.

Il avait un rire communicatif.

–       Gungsat ? répéta à son tour Ivan en souriant.

–       Gungsat, confirma le vieux have.

Aucune idée de ce que cela pouvait dire d’autant que le mot semblait autant désigner eux même que la nourriture ou des choses satisfaisantes comme un bon repos après une dure journée de chasse. Quoi que ça désigne apparemment, ça donnait le sourire. Ils prirent la route qui les ramenait vers le cœur du désert sauvage, là où il valait mieux s’aventurer en combinaison ignifugée, voyageant toute la nuit jusqu’au début de la matinée. De temps à autre il tuait un cochon sauvage, gungsat gnam-rar, pas une opération simple quand on avait pour toute arme qu’un javelot improvisé, ce qui donnait parfois des scènes qui amusaient beaucoup le vieux. Ils parvinrent finalement dans ce qui restait d’un village isolé. Les Maraudeurs étaient passés et la raison bringuebalait à l’horizon sur la crête du Croissant. Une enfilade de Méchagears occupés à fouiller la montagne à coups de charge atomique, d’excavateurs au diamant, et d’aspirateurs à eau qui suçaient le minerais plus rapidement qu’un gosse un soda. Tout ça pour que la Fédération puisse continuer de s’agrandir au-delà du Centaure, puisse assoir sa puissance face à l’Union, traiter d’égal à égal. Le vœu de toute une génération de généraux, Staline en tête. Staline ce chien qui commandait des génocides sans jamais appuyer lui-même sur la détente, sans jamais renifler l’odeur puante du phosphore blanc sur les peaux mortes. .

–       Gnagé Stuline kougné ! jura-t-il. Il faut que je retrouve Songh avant le commandant ! il faut que je parte avant qu’ils ne bombardent la forteresse.

Curieusement le vieux avait l’air de comprendre. Son visage était devenu triste et grave à la fois.

–       Cunfa-sâ ! Cunfa-sâ ! répéta-t-il en gémissant, montrant les cadavres calcinés, Cunfa-sâ… puis, en le montrant lui, eke jdawinah !

La guerre. Lui aussi il la voulait. Il n’avait pas besoin de comprendre sa langue, elle se lisait dans ses gestes, la dureté de son regard. Vengeance. Il devait les venger, lui, Ivan. Et c’était bien ce qu’il comptait faire, tout foutre en l’air. Mais pas tout de suite, parce qu’il fallait d’abord esquiver les Maraudeurs qui s’approchaient à pied, au petit trot. Le vieil homme lui fit signe de le suivre. Il y avait eu au moins un fleuve qui était passé là des milliers d’années auparavant et le lieu devait être un paradis de vert. Il n’en restait plus que le squelette, un grand lit sec qui bordait les dernières ruines en contrebas, et les fit disparaître de la ligne d’horizon. Ils remontèrent le fantôme du courant jusqu’à un village de huttes en boue séchée, suspendues à des arbres-fossiles, et protégées par des nids de frelons. Apparemment les haves étaient immunisés mais pas lui. Pourtant la première piqûre ne lui fit pas grand-chose, et la quatrième non plus. Et quand enfin il s’effondra, terrassé par une dixième piqûre, le vieux raconta aux autres l’épisode du serpent bolide. C’était peut-être le signe qu’ils attendaient tous.

 

Les rêves n’étaient qu’une circonvolution sans mémoire d’images éteintes par un cerveau fabriqué à coups de clichés guerriers, d’histoire falsifiée, de bombes et de balles. Une activité alpha cérébrale dispensée du moindre onirisme et façonnée pour le combat exclusivement, des rêves à blanc. Mais sous l’emprise du venin des images écloses et brouillonnes surgissaient dans son cerveau comme des boutons de fleurs sur un mur de barbelés. Des voix aussi, les siennes, ses pensées qui prenaient des accents et des intonations différentes comme plein de monologues lancés en mode dialogue. Il y avait lui, et il y avait des je. Parfois la voix était reliée à une image, un bourbon de mémoire confus dont il apercevait quelques traits du passé. Une figure qu’il avait tuée, une bombe de mille tonnes qui se fracasse sur une ville, un incendie quelque part sur une plage. Des visions passées sous le silence d’un brouillard de guerre. Et puis peu à peu il commença à distinguer les différentes voix, comme  des aveux à lui-même, des voix dont il se souvenait, et les images évoquées devenaient alors plus précises. Par segment, et entre les deux des longues plages confuses d’impressions, de sentiments, d’images et de paroles inventées qui formaient une chaîne chaotique jusqu’au segment suivant.

–       Alors c’est toi ?

La première phrase qu’il avait distinguée, tant pour sa forme curieuse que cette intonation qui ne lui appartenait pas. Et spontanément il s’était fait à lui-même, comme s’il s’adressait à quelqu’un :

–       Quoi c’est moi ?

–       Celui qui m’a tué.

 

Il respirait lentement, dans la lueur du feu, le vieux penché au-dessus de lui qui le scarifiait d’un dessin de serpent bolide. Le matin s’approchait et il n’était toujours pas mort, il fallait bien se rendre à l’évidence qu’il avait quelque chose que aucun autre n’avait. Si la nature l’avait choisi, pourquoi lutter contre ? C’était ça le signe, et le sien, désormais c’était celui du serpent le plus rapide et plus venimeux de la constellation. Ksé Sat, en have, le Perce Esprit.

 

Au matin il se réveillait avec un œdème sous la pupille, anormalement élargi, comme un trou noir, et une sensation désagréable de vide du côté gauche de la tête. Comme si un canon lui avait dégagé l’hémisphère pour lui proposer le vide de l’espace. D’ailleurs, avec ce soleil il voyait si mal, qu’il était obligé de fermer l’œil. Très impressionnés, les haves lui confectionnèrent un bandage, une bande de cuir noir peinte d’une étoile blanche à huit branches. Il avait l’air d’un super héros, mais ça n’était pas très pratique pour le combat que d’avoir la moitié des idées complètement ailleurs. Combien de temps ça allait durer ? Personne n’en savait rien apparemment. Comment auraient-ils su d’ailleurs ? Il était le premier qui survivait à tout ça.

Le vieux lui donna un casse-tête et lui souhaita bonne chance. Il s’en alla au petit trot, comme un bon soldat robot, et le vieux qui rigolait.

–       Babtsé gungsat su tun kudu bidi gungsat.

 

Marcher avec un seul l’œil, passe encore pour un homme discipliné et régulier, mais avec la moitié de son esprit totalement ailleurs, totalement absorbé par des voix, des paroles, c’était moins simple. Un peu comme de courir à cloche pied, mais avec les deux jambes.

Et puis au début il ne comprenait rien, parce que c’était impossible de toute façon de parler avec des morts, en direct. Ça n’existe pas ce genre de chose, c’est impossible, il n’y a ni paradis ni enfer, on passe de vie à trépas, de viande sur pied à viande pourrie et puis c’est tout. Et son esprit présent luttait contre son esprit absent. La logique qui mouline, les voix qui insistent et lui disent pourquoi forcer ? laisse-toi faire, imagine que c’est vrai, juste imagine. Imagine ? Un sergent Satan n’imagine pas, il agit Et tu agis contre qui ? L’ennemi. Bien donc je suis l’ennemi de l‘intérieur on va dire, comment pourrais-tu me vaincre si tu ne crois même pas que j’existe et que je te parle depuis l’au-delà ? Tu luttes contre quoi exactement là ? Tes propres pensées ? Ton doute ? Est-ce un doute raisonnable ? Non, même pas, c’est pas raisonnable de « croire » à ces choses-là, n’est-ce pas ? Mais comment tu pourrais y croire si tu n’y a jamais cru avant ? Il ‘y a rien à croire Ivan, c’est comme ça.

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