Tibet, une question écologique

La question écologique a ceci de commun avec la question du Tibet  qu’elle est observée le plus souvent sous l’ordre du manichéisme, les gentils contre les méchants. Selon qu’on appartienne à un camp ou à un autre, les gentils écologistes contre les méchants pollueurs, les pauvres moines persécutés par les odieux chinois. Ou vice versa l’énième colère de Mélenchon contre l’omnipotence de ces moines, les emmerdeurs nazis verts qui crient toujours au loup alors qu’on l’a encore jamais vu, et que même s’il vient on trouvera un moyen de le tuer.

Pour autant il existe un élément qui serait à même de faire comprendre à tout le monde ce que signifie concrètement une question écologique, autant que le problème réel qui se pose au Tibet. Cet élément compose 70% de notre corps, comme il compose 70% de la planète, indispensable à notre survie puisque il est simplement synonyme de vie : l’eau.

La guerre de l’eau est déclarée depuis des lustres.

Chaque fois que c’est désormais possible, c’est-à-dire souvent – on est gourmand en catastrophe de nos jours.- des experts nous annoncent que l’enjeu de toutes les batailles du XXIème siècle, sera l’eau. Tant sur la question de la pollution que sur la question des conflits du futur. On s’entretuera pour l’eau, c’est sûr ! Eau dont les sources vont être si saturées de polluants que bientôt patatra, ça sera Mad Max.

Il est vrai, comme le relate Christian Chesnot dans son ouvrage La Bataille de l’eau au Proche Orient, que la Syrie et Israël se sont déjà battus 27 fois pour le Jourdain et le Yarmourk, et que l’occupation de la Cisjordanie obéissait également à des problèmes de robinet. Que la Syrie et l’Iraq s’en veulent pour l’Euphrate et le Tigre, que la question chiite en Iraq est aussi une histoire d’eau, comme au  Sud-Soudan. Autant de conflits qui en réalité ne datent pas d‘aujourd’hui plus spécialement qu’hier. Comme le fait remarquer Aaron Wolf, géographe, dans le Courrier International d’octobre 2001, déjà 4500 ans auparavant deux cités mésopotamiennes se tapaient pour le Tigre. Remarquons toutefois qu’Aaron Wolf déclare que ce fut la seule vraie guerre de l’eau de l’histoire.

Mais il n’y a pas que la guerre et le Moyen Orient dans la vie. Il y a aussi les impératifs économiques de chacun, et les ambitions.

La Chine a faim, et soif aussi.

La Chine bien réveillée en a d’énormes. Du monde à nourrir et à gouverner, et ça toujours été ainsi depuis l’époque des Royaumes Combattants. La Chine est depuis, et de part sa fondation, un empire et non un pays. Le Tibet, on le sait, a toujours été considéré par son gros voisin comme une semi dépendance. Et ça ne date pas d’hier. Si au VIIème siècle le Tibet était un royaume puissant colonisant la Chine, dès 1368, dès l’avènement des Ming en Chine, celle-ci interviendra régulièrement dans les affaires tibétaines. Jusqu’à l’ère Qing qui fait du Tibet un protectorat chinois, et à aujourd’hui où le protectorat est devenu colonie, et crame le moine…

Or si le Tibet est un enjeu historique pour la Chine ce n’est plus seulement à cause de ces grosses montagnes et de son clergé. Le plateau du Tibet se trouve également être la source des 5 fleuves majeurs qui arrosent L’Asie : le Brahmapoutre, le Mékong, l’Indus, le Fleuve Jaune et le Fleuve Bleu ou Yangtsé. La 4ème plus importante source d’eau douce de la planète après l’Islande, la Nouvelle-Zélande et le Canada.

Dans les années 90 un barrage posé en amont sur le Mékong provoquait déjà des problèmes entre la Chine et ses voisins du Sud-Est Asiatique, Myanmar en tête. En 2000 dans l’Himalaya indien des inondations aussi catastrophiques qu’inattendues trouvent peut-être leur explication 6 ans plus tard quand la Chine admit avoir construit un barrage sur la Sutleg qui prend sa source au Tibet et arrose le nord-ouest de l’Inde. La Chine est depuis toujours un pays d’agriculture, et l’agriculture est gourmande en eau. Et de fait, elle est gourmande en barrages. Après le pharaonique ouvrage des 3 Gorges, elle prévoyait pour 2010 un nouveau barrage aux gorges du Saut du Tigre, dans le Yunnan. Des charges nucléaires étaient envisagées, un projet de méga-barrage avec des capacités deux fois supérieures à celui des 3 Gorges. L’idée a été finalement abandonnée en 2007 suite à la pression des autochtones et des organisations écologistes chinoises. Et oui ils en ont aussi et ils emmerdent le monde tout autant…

Mais ce n’est peut-être que partie remise, puisqu’un nouveau projet de barrage est prévu sur le Brahmapoutre. Or ce fleuve arrose l’Inde et le Bengladesh jusqu’à son delta. Privé des sédiments du fleuve le Bengladesh risque de devenir une terre stérile, ce qui est ennuyeux pour un pays essentiellement agricole, sans compter la disparition de sa faune. En somme les impératifs économiques et politiques chinois pèsent sur l’ensemble de l’Asie par sa seule présence au Tibet.

La question n’est donc pas seulement ici politique, elle est également autant géostratégique qu’écologique. Comme elle est finalement plus globalement dans le monde entier

L’offre et la demande

La martingale des biocarburants, cette escroquerie présentée comme un bienfait contre l’émission de gaz à effet de serre et le prix du pétrole, a intensifié les besoins agricoles. Au même titre que l’élevage moderne des parcs d’engraissement. Or l’agriculture mondiale pompe déjà 70% des réserves d’eau du globe, l’industrie 20%, reste 10% à partager entre 6 milliards d’individus. Un enjeu suffisamment vital pour que l’ONU envisage de créer une OME, organisation mondiale de l’eau. Et considérant le pouvoir de l’ONU faces aux intérêts américains en Iraq ou chinois depuis son entrée à l’OMC, ça n’augure rien de fameux. Si on a échappé à sa capitalisation en bourse comme la plupart des matières premières ce n’est uniquement dû au fait que l’eau est plus lourde que le pétrole et les moyens de transport actuels sont insuffisants. On n’échappera pas à son énième source de pollution si nos voisins allemands, par exemple, se mettaient à exploiter le fameux gaz de schiste, dont le mode d’extraction pose actuellement de sérieux problèmes de sécurité. Enième parce qu’entre l’élevage, l’agriculture, l’industrie et ce que déverse simplement une ville, on déplore déjà la disparition de certaines espèces de poissons de nos côtes, fleuves et rivières. Quand ils ne sont pas tout simplement interdis à la consommation, comme c’est le cas de 17 espèces dans la Saône, suite à une contamination au PCB, ainsi que dans l’Aisne, l’Oise et le Rhône.

Maintenant nous avons le choix, ou il s’agit d’observer la question sous l’angle idéologique des bons contre les méchants. Méchants chinois contre gentils tibétains, méchants écolos contre le génie humain, pessimiste contre optimiste. Soit nous espérons que tous les pays du monde se tiennent la main et concertent sagement sur le destin de nos sources, fleuves et rivières au nom de Notre Mère la Terre. Mais une chose est certaine, c’est que faute de responsabilité collective, la responsabilité individuelle est ici une chose moins pratique ou idéologique que vitale.

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