Margaret Thatcher, greed is good

Il est de coutume, quand un cher disparu vient à nous quitter d’en faire l’éloge. Si les héros n’existent pas, on en trouve dans toutes les oraisons funèbres, c’est une constante. Il est également de coutume, quand bien même on a été opposé aux idées dudit disparu, de ne pas se réjouir de son décès, ce n’est pas chrétien, ou mal élevé, voir c’est s’abaisser paraît-il. L’ex ministre, sénateur, député et candidats « hors système » Mélenchon, le rebelle de salon, ne s’est pas gêné. Pour une fois faisons une exception, imitons le, elle le mérite bien.

 

En 1976 le Royaume Uni allait très mal. Des finances dans le rouge, un prêt de 4 milliards à négocier avec le FMI. Depuis les années 50 le Royaume périclite, d’année en année, et pour limiter la casse, Travaillistes et Conservateurs appliquent la même politique, en vain. Toute relance sur l’investissement se solde systématiquement par une hausse de l’inflation. Dans les années 60 le taux de croissance n’est que de 2,8% alors qu’il est de près de 5% en France et en Allemagne… le bon temps. Le FMI, fidèle à lui-même, répond qu’avant de prêter quoi que ce soit, il faut comprimer la masse monétaire et réduire les dépenses publiques. A savoir la même politique stricte et conventionnelle que propose le FMI à tous les endettés, pays du tiers monde ou pas. Le gouvernement travailliste obéit au doigt et à l’œil, négocie avec les syndicats pour éviter les augmentations de salaires, réduire les dépenses publiques, le chômage baisse, l’inflation également, on est sur la bonne voie, entre autre parce que la rente pétrolière de la Mer du Nord commence à donner ses fruits. Mais en 78 rien ne va plus. Les syndicats en ont assez d’attendre le retour du beau temps toujours remisé à plus tard et des grèves éclatent l’une après l’autre, des grèves de plus en plus impopulaires.

Un an plus tard Margaret Thatcher arrive dans un fauteuil. Le discours est simple et radical: Le Royaume Uni est en déclin, le socialisme rampant a gagné les esprits, les syndicats sont des terroristes et des preneurs d’otages, la population anglaise est assistée. Si vous avez l’impression d’avoir déjà entendu ce discours depuis, c’est normal, c’est exactement le même qui sera réutilisé plus tard à toutes les sauces, selon les pays, par ceux qui nous gouvernent ou appellent à le faire de gauche comme de droite. Et bien entendu ça marche, vu qu’en dépit de la catastrophe financière actuelle, désigner des coupables parmi les électeurs est toujours porteur.  Thatcher est élue, et pendant tout son mandat son travail va consister à illustrer ses assertions.

 

Merci l’Argentine.

Son mentor c’est Hayek et Milton Friedman, la playmate des amateurs de la déréglementation, le dieu des voyous de Wall Street à la City, le maître à penser économique des dictatures sud américaines. Et dans un premier temps Thatcher va essayer de tout faire en même temps pour convenir aux théories du nouveau gourou. Réduction des dépenses publiques, diminution de l’impôt sur le revenu, suppression de l’encadrement des salaires et des prix, hausse des taux d’intérêt pour comprimer la masse monétaire. Le marché sait, il a toujours raison sur l’état et les politiques sont à la merci des électeurs. Dès le début de son mandat d’ailleurs elle s’applique à déréglementer le secteur bancaire et financier, les banksters modernes doivent encore en pleurer de joie. Et bien entendu elle s’attaque au droit de grève et aux syndicats qui, il  est vrai, tiennent la dragée haute au gouvernement et au Royaume Uni depuis un moment.

Résultat ? Une catastrophe complète. Le chômage passe de 5 à 11%, la politique de déflation ajouté au second choc pétrolier, fait reculer la production de 10%, heureusement que la rente pétrolière compense, mais surtout, heureusement qu’une même catastrophe économique, et pour les mêmes raisons (le gourou de Thatcher) frappe l’Argentine. Pour redorer son blason la dictature des généraux tente de se la faire belle aux Malouines. Les Malouines, un caillou que se disputent les deux pays depuis des années. On n’a pas encore trouvé de pétrole au large mais tout le monde en Argentine, même la gauche, s’accorde sur le fait que c’est à eux. Miracle pour la politique catastrophique de Thatcher, une bonne guerre, depuis Jules César on n’a jamais trouvé mieux pour solidariser tout un pays derrière vous. Résultat, elle gagne les élections. Une bataille qui pourtant doit beaucoup à l’ingénierie militaire française et plus exactement aux missiles Exocet dont l’armée anglaise va très vite s’équiper, 900 morts plus loin, et la victoire remportée.

 

Cette victoire politique elle va s’en servir pour faciliter les échanges internationaux de la City, et pour privatiser massivement. Le cadeau au privé est magnifique et phénoménal, 29 entreprises remises sur pied avant d’être vendues représentant 800.000 employés. Même bradée, la vente permet de renflouer les caisses et réduire les dépenses d’état. Mais contrairement à la légende admise dans l’hexagone, les dépenses sociales ne vont pas être réduites et même augmentée. En réalité le hold up va être beaucoup plus subtil que ça, puisqu’il va consister à arroser les classes moyennes en pourboire, enrichir les classes les plus nantis, le tout sur le dos des plus pauvres. Une des conséquences de cette politique, à ce jour l’espérance de vie d’un homme, à Calton, Ecosse est de 54 ans, et à Glasgow de 69 ans… pour 74 ans pour le reste de l’Ecosse, deux ans en dessous de la moyenne européenne. Rappelons qu’il est également de 68 ans… au Kazakhstan. Et d’ailleurs l’embellie va être de courte durée, en 88 le chômage repart, et l’inflation également. Les inégalités sociales se portent merveilleusement bien, Thatcher va finir par braquer tout le monde, même son parti, quand elle va essayer par la Poll Tax de mettre à mal les collectivités locales trop travaillistes à son goût. Désavouée, sa politique va pourtant être poursuivi et louée un peu partout, notamment par Tony Blair qui va s’ingénier à précariser le travail et à paupériser les classes les plus pauvres. C’est la révolution conservatrice, celle qui va contaminer tous les esprits sitôt l’Empire du Mal disparu. On salue le courage politique de Thatcher, sa fermeté devant les syndicats, on répète ses discours à l’envie, le village de Potemkine de l’Angleterre nouvelle est visité et loué.

 

Que Bobby Sands crève de faim.

Bobby Sands est membre de l’IRA provisoire, arrêté pour possession d’arme il est incarcéré à The Maze en 1977. C’est sa seconde incarcération, ça sera la pire, et la dernière. En 76 toujours le gouvernement travailliste fait sauter le statut spécial des irlandais. Ils ne seront plus considérés comme des détenus politiques mais comme de simples criminels. Et peu importe que le cas de l’Irlande du nord est aussi historique que politique. C’est Kerian Nuget, prisonnier pas politique donc, qui commence les hostilités en refusant de porter l’uniforme des prisonniers. 300 prisonniers toujours pas politiques vont suivre son exemple jusqu’en 78 c’est le Blancket Protest. Résultat nul ou quasi, on monte d’un cran, les protestataires décident de refuser de se laver et souille leur cellule de leurs excréments, c’est le Dirty Protest. Ça va durer 5 ans, les autorités de la prison force les prisonniers à se laver, nettoie leur cellule au karsher, les autorités politiques ignorent la question, les détenus tiennent bon. Mais devant l’absence d’évolution de leur statut, ils décident de faire la grève de la faim. Puis l’IRA, qui voit là une belle occasion de faire valoir son existence, décide de faire de Sands un candidat aux élections du Fermanagh et du Sud Tyrone. Il remporte la victoire au sein de l’UUP, devenant bientôt le premier et seul député à ce jour du Royaume et d’Europe à être enfermé en prison, et à y mourir… de faim. Car pour la Dame de Fer, Sands n’est qu’un criminel et rien de plus. Et comme elle n’est pas femme à se réjouir de la mort des autres, elle déclarera après les 66 jours d’agonie de Bobby Sands : « Monsieur Sands était un criminel condamné. Il a fait le choix de s’ôter la vie. C’est un choix que l’organisation à laquelle il appartenait n’a pas laissé à beaucoup de ses victimes ». Applaudissements nourris de la classe dirigeante, l’IRA ne fait en effet pas beaucoup de cadeaux. Résultat de cette merveilleuse fermeté, les dons et les volontaires affluent du côté de l’IRA, la violence explose tant du côté catholique qu’unioniste.

 

Les pédés, Mandela et Pinochet.

Margaret Thatcher a une conception bien à elle de ce qui est tolérable ou non. Quand un député de son parti lance en pleine arrivée du Sida, que plutôt que de se laisser contaminer par les pédales on ferait mieux de les envoyer en chambre à gaz, pas la moindre réaction. Mieux, Thatcher déclarera même : « Au lieu d’inculquer aux enfants le respect des valeurs morales traditionnelles, on leur apprend qu’ils ont le droit inaliénable d’être homosexuels. » de quoi enchanter les amis de Citivas. Et par la suite de mettre en place la Section 28, un amendement interdisant la promotion intentionnelle de l’homosexualité. Comme quoi Poutine n’a rien inventé… Viens le tour de l’Afrique du Sud, Thatcher refuse les sanctions contre le pays de l’Apartheid au fait que Nelson Mandela est un terroriste. On comprend mieux pourquoi ce dernier a d’abord refusé de la rencontrer, avant de céder à la diplomatie et de se laisser prendre en photo avec une Thatcher gluante d’hypocrisie. Cette même dame qui déclarera bientôt que le Chili doit sa démocratie à Pinochet, les familles des 37000 victimes de la dictature démocratique et des près de 4000 morts, apprécieront.

 

Bilan des courses.

D’avis général, avec Thatcher le niveau de vie moyen va grimper en Angleterre. Le nombre d’entreprises privées augmente, de propriétaires également, et les comptes publics sont assainis. D’avis générale cette politique est une réussite et elle sera prolongé partout et chaques fois qu’on en trouvera l’occasion, notamment par Blair. L’avis général aime la surface des choses, mais derrière le beau décorum le fond est moins reluisant.  En 1979 8% de la population britannique vit sous le seuil de pauvreté, en 1990, deux ans après le départ du premier ministre ils sont 22%, dont un enfant sur trois. Tandis que le revenu des classes moyennes augmente de 4% et celle des classes aisées de 60%…celui des classes les plus pauvres tombe de 10%. En 89 65% des femmes des familles monoparentales vivent sous le seuil de pauvreté. Entre 79 et 83 les loyers municipaux vont augmenter de 109%… et en raison de la réforme voulu par Thatcher concernant l’immobilier entre 1991 et 1994, c’est 600.000 britanniques qui vont perdre leur logement. Pendant ce temps le salarié célibataire  gagnant la moitié du salaire moyen voit ses impôts augmenter de 7% tandis que le célibataire gagnant 10 fois le salaire moyen voit ses impôts réduit de 21%. Un réflexe naturel chez Thatcher de protéger les plus riches, puisque quand elle fut ministre avant de devenir chef du gouvernement, elle retira la gratuité du lait pour tous les enfants de sept à onze ans.  Et bien entendu avec ce phénomène d’appauvrissement  se développe parallèlement le hoolliganisme et plusieurs émeutes graves éclatent en 81, 85 et 90. Mais qu’on se rassure, le Royaume Uni actuel est plus Thatchérien qu’il ne l’était dans les années 80, la catastrophe financière qui frappe l’ensemble de l’Europe n’entame nullement les certitudes, les banksters peuvent dormir tranquille, d’ailleurs même les députés travaillistes réformés au thatchérisme gentil de Tony Blair font ses louanges, Blair avait même prévu des funérailles nationales, le nord du Royaume Uni, ravagé par la politique de Thatcher, n’a pas apprécié.

Margaret Thatcher est morte à 87 ans, une chance qu’elle n’a pas beaucoup laissée à ses victimes économiques et (pas) politiques.

 

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