Univers – Et pendant ce temps là sur terre

L’Usine-Hôpital Noriega ressemblait à une sucette électrique fraise et anis, orgueilleusement posée au sommet d’une colline, dominant le bidonville de Villa Tokyo, au nord de Sao Paolo. Construit avec l’argent du Cartel del Nordeste, il était  une des grandes fiertés de son fondateur, Paolo « Yaya » Budahwaki, chef du cartel pour toute la ville, et lui-même natif de Villa Tokyo où il avait grandi et prospéré. L’on y payait par carte de crédit, des menus déroulants holographiques vous proposaient un choix de soins à tarifs variables, une fois la sélection obtenue le robot de la réception délivrait une carte magnétique. La carte libérait une chambre et enclenchait le programme choisi par le malade. Bien entendu on pouvait réserver à l’avance par la toile, il suffisait de présenter le code barre de réservation au lecteur à l’entrée. Tout ce qui avait pu être automatisé l’avait été, jusqu’à la conception des aliments. Aboutissement conjoint de la médecine, de l’économie, de l’industrie,  et de l’informatique, comme tous les UH du monde, le Noriega avait été construit et vendu en kit par une des compagnies dominantes du marché. Le service médical était sous contrat pour un groupe pharmaceutique sud-américain, et le tout était assuré par une banque des Baléares. Et comme tous les UH du monde, le Noriega était également coté sur le second marché selon un ratio coût/pourcentage d’échec. Ceux qui avaient imaginé ce ratio avaient une idée très rationnelle de la santé appliquée aux règles industrielles. Ce qui comptait dans ce genre d’établissement ce n’était pas tant de guérir que de ne pas perdre ses clients. Conséquence collatérale de cette exigence, les gestionnaires des UH, rien que des supercalculateurs ajustés seconde par seconde aux cours boursiers de leur compagnie d’assurance, avaient tendance à masquer le nombre de décès, tant statistiquement que physiquement. Et les Recycleurs marchaient à fond.

 

Les Recycleurs étaient le fruit mêlé, pervers, et naturel de la peur des lendemains et de la volonté d’y pourvoir. L’enfant taré du mouvement écologiste qui avait enflammé la planète au début du XXIème siècle, et  concomitant de l’esprit millénariste des trois religions majeures qui dominaient alors.  Une bonne partie de la planète pensait à la fin du monde sous différentes formes,  et ce que les religions avaient prophétisé sans apporter la moindre preuve, les écologistes entendaient le démontrer par la science.  La science devenu codex absolu de toutes les doxa contre les travers de l’humanité. Statistiques et courbes des ventes à l’appui, la nouvelle économie s’en mêla et surfa sur la vague jusqu’à imposer ses propres règles et ses propres vérités. Les Recycleurs n’étaient donc pas des incinérateurs au fait que l’incinération coûtait cher en énergie et polluait l’atmosphère. Mais ils récupéraient tout ce qui était récupérable sur un corps, foie, rate, rein, et les revendaient tout à fait légalement sur la toile. Généralement les UH bénéficiaient tous d’un stock plus ou moins important d’organes. Et leurs valeurs augmentaient selon ce stock. Le Noriega était très bien noté à ce sujet, soutenu par un des meilleurs laboratoires brésiliens, Pharmaco.

 

Mais allez expliquez ça à Marcel Martin.

–          J’EN AI RIEN A BRANLER ! J’AI PAYE POUR CETTE OPERATION ! MA FILLE A BESOIN DE CE REIN !

Marcel Martin travaillait depuis six mois dans une fabrique de hardware, les trois huit, à 4,50 v. de l’heure, pour pouvoir faire venir sa fille, et la faire soigner.

–          Je comprends bien monsieur Martin, susurrait le docteur Wigh, directeur de l’établissement, depuis son écran, mais malheureusement vous avez contracté votre assurance maladie auprès d’une compagnie européenne, et cette compagnie n’est pas reconnue sur ce territoire.

–          C’est IW qui m’a fait signer clause obligatoire ils ont dit ! hurla Martin tout en serrant contre lui son otage.

–          J’entends bien monsieur Martin, mais vous comprenez bien que ni moi ni la compagnie que je représente ne peuvent être tenu responsable des contrats passés par IW.

–          JE VEUX PAS LE SAVOIR JE VEUX MON REIN !

Le docteur Whig soupira. Il avait des parts dans l’hôpital, et était employé directement par le groupe pharmaceutique, chaque seconde de dysfonctionnement coûtait environ 0,50 crédits sur le marché obligataire. Cette conversation était aussi coûteuse qu’absurde. Selon les conventions internationales IW aurait dû lui stipuler que les frais d’assurance ne couvrait pas la planète entière, et la compagnie qui l’employait ici même lui proposer une assurance annexe. C’est ce qui se faisait paraît-il, et il trouvait ça très bien organisé. Mais apparemment pas, non. Or de deux choses l’une, soit il faisait intervenir les forces de police de la ville, qui lui facturait plus tard, soit il vérifiait dans sa base de données si Villa Tokyo et conséquemment le Noriega était bien sous protection internationale, et auquel cas il ferait appel aux Casques Noirs.

 

Sur son écran de contrôle, Marcel Martin avait la main posée sur le front de son otage et un éclat de verre pointé sur sa gorge. Bien entendu ce n’était pas le premier incident que connaissait l’hôpital, ses couloirs et ses chambres disposaient de tout l’équipement d’autodéfense automatique nécessaire. Alarme paralysante, gaz innervant, sympathique, lacrymogène. Seulement, comme toutes les autres compagnies au monde le Cartel del Nordeste faisait des économies dès qu’il pouvait. Notamment sur la sécurité intérieure, tout à fait persuadé que personne n’oserait jamais s’attaquer aux affaires légales des redoutables nordesteros. Moyennant quoi, le système dysfonctionnait si bien que le docteur l’avait fait arrêter au profit des appareils médicaux. Il fut toutefois heureusement surpris de découvrir que le Noriega et tout Villa Tokyo était estampillé USOF. Finalement le Cartel avait bien tout prévu.

 

Le transporteur de combat Illiouchine AR2.0 ressemblait à un bourdon en tenue camouflage. Un bourdon de deux tonnes cinq, hérissé de canons rotatifs calibre 90 BMG. Ses turbines à propulsion froide faisaient à peine plus de bruit qu’un essaim. Il se posa au sommet de la tour, tandis qu’un négociateur assermenté et expédié par la compagnie d’assurance du Noriega, tenait le bout de gras avec Marcel Martin. Il s’était réfugié, toujours avec son otage, près de sa fille, dans une chambre remplie de bombonnes d’oxygène. Barricadé, et cette fois il avait une arme à feu. Le personnel de l’hôpital comptait au total, le directeur, deux chirurgiens superviseurs, une infirmière polyvalente, un esclave, et deux vigiles délégués par le cartel depuis les fins fonds de Villa Tokyo. Et malheureusement, ils se prenaient l’un comme l’autre pour John Wayne. Marcel Martin avait désarmé le premier sans peine, blessé le second avec l’arme du premier, et tout ça sans jamais lâcher son otage. Whig, avait assisté à la scène consterné.

Une longue silhouette toute en noir et casquée sauta de l’appareil, accueillie par l’infirmière. La visière polychrome masquait le haut du visage, on devinait une bouche fine comme une cicatrice, mais impossible de déterminer son sexe.. Whig les attendait dans son bureau au 42ème étage.

–          La réputation de rapidité de l’USOF n’est pas une légende à ce que je vois ! s’exclama-t-il enthousiaste alors qu’ils entraient.

Cela faisait à peine un quart d’heure qu’il avait alerté par mail le siège de l’USOF à New York.

–          You’re doctor Whig ? demanda sèchement l’individu toujours casqué.

–          Euh… oui, en effet.

Le docteur qui ne comprenait pas un traitre mot d’anglais – en dépit de ce qu’aurait fait penser son nom il était né en Argentine. Avait heureusement sur lui son Babel Fish, un micro transmetteur de traduction.

–          Identification.

–          Je vous demande pardon ?

–          ID please.

–          Ah… oh… mais euh je vous assure je suis bien le docteur Whig, directeur de cette usi… euh hôpital ! Est-ce bien nécessaire ?

–          According to the international law of necessary intervention, as stipulate in article N°405-A, 405-E and 406-B, yes indeed. En accord avec les lois internationales d’intervention nécessaire, comme stipulé dans les articles…

L’infirmière qui avait vécu à Londres reconnu l’accent écossais, et maintenant qu’elle avait le temps de le regarder, réalisait en observant ses mains qu’il s’agissait d’une femme. Une femme mesurant aux alentours du mètre quatre-vingt-dix, avec de très longs doigts, absolument plate et sans hanches. Une femme avec une voix unisexe, neutre, froide, mais une femme quand même. Cette prise de conscience lui fit froid dans le dos.  Bien obligé, le directeur fit apparaître sa carte biométrique qu’elle passa au scanner qu’elle avait suspendu à la hanche, avec tout un arsenal. Après quoi elle sortit un pad d’une de ses poches et lu doctement ce qu’il y avait écrit sur son écran.

–          Right… from know on to the end of this operation this hospital is no more under your authority. Every of my request shall be consider as an order, discussing or disobeying an order will be consider as an act of felony. According to the law there are two kind of act felony. First, the fact of trying to impeach the good achievement of a police operation by anyway meaning, active or passive, with or without using violence. This is punish of three years in a federal penitentiary and of 756.000 credits fee. Second, the fact of using or pointing any kind of weapon against an officer. In that case death penalty is immediately request and the officer authorize to shoot to kill. However, whatever happen during the operation the responsibility of the officer shall never be engage. Do you understand these terms and if yes do you  agree?

–          Bien… à partir de maintenant et jusqu’à la fin de cette opération cet hôpital n’est plus sous votre autorité. Toutes mes demandes devront être considérées comme des ordres, discuter ou désobéir à un ordre sera considéré comme un acte de rébellion. Selon la loi il y a deux types d’actes de rébellion. Premièrement, la tentative d’empêcher le bon déroulement d’une opération de police de quelque manière que ce soit, activement ou passivement, en usant ou non de violence. Ceci est puni de trois ans d’emprisonnement dans un pénitencier fédéral et de 756.000 crédits d’amende. Deuxièmement, l’action de pointer ou d’utiliser n’importe quel type d’arme contre un officier. Dans ce cas la peine capitale est immédiatement requise et l’officier autorisé à tirer pour tuer. Dans tous les cas, et quoi qu’il advienne durant l’opération, la responsabilité de l’officier ne pourra pas être engagé. Comprenez-vous ces termes et si oui êtes-vous d’accord ?

 

C’était un peu difficile à avaler, il voulait bien l’admettre. D’abord c’était interminable, récité d’une façon qui n’appelait aucune remarque, et ça disait bien ce que cela voulait dire, elle pouvait raser le bâtiment si ça lui chantait. Mais l’USOF n’avait pas été créée pour négocier ses méthodes ou ses règles, ni moins se les laisser dicter par une puissance ou une autre. L’USOF était réellement au service de tout le monde. Il dit qu’il avait bien compris et qu’il était d’accord. Elle retira son casque.

–          Okay… tell me what happen…

Whig expliqua ce qui s’était passé et pourquoi, selon lui toute la faute était à mettre au compte d’IW.

–          Don’t bullshit me will you.

–          Je vous demande pardon ?

–          Vous savez comme moi, dit-elle soudain en portugais, que le contrat qu’il a signé ici couvre 30% de ses frais locaux d’assurance, c’est automatique, même en Europe où la couverture d’IW est pleine.

–          30% c’est insuffisant pour une opération du rein.

–          C’est largement recevable vous voulez dire, la Segurida Nacional a prévu une hausse de 15% de la violence pour les deux prochains mois dans toute la région nord. Et n’essayez pas de me dire que Pharmaco ne reçoit pas les rapports journaliers de la SN. Dans 10 jours vous aurez rentabilisé cette opération.

Whig avait l’impression d’avoir affaire à un de ces juristes d’affaire, mais qu’est-ce qu’elle avait à la fin, on la payait pour intervenir ou discuter ?

–          Je ne vois pas où est le problème. Quand bien même, cet homme détient un otage. Et plus on attend, plus cette affaire nous coûte une fortune !

–          Le problème c’est que si vous lui cédez son rein, je n’aurais pas besoin d’intervenir.

Elle avait vu juste, il y avait une autre raison que l’otage ou la perte immédiate de quelques centimes de crédit par seconde. Il y avait le Recycleur qui fonctionnait à plein régime depuis que le cartel avait décidé d’effacer les mexicains de la Mala Noche. Si bien, trop bien même que les cours sur certains organes étaient en train de s’effondrer. Les supercalcucateurs commerciaux avaient résolu le problème dans la matinée,  On devait orienter les ventes vers l’Asie, des charters de congelés était déjà en route pour Zama, Japon et la ville-état de Shanghaï. Donc, pas question que le Noriega accepte de négocier. Il le fit savoir avec un petit discours officiel de son cru sur la volonté de Pharmaco de pas céder aux terroristes.

L’officier hocha la tête en signe de rémission.

–          Soit, comme vous voulez.

Elle renfila son casque, le salua d’un hochement de tête, et il la regarda partir avec satisfaction. Quoiqu’il arrivait Marcel Martin n’en avait plus pour très longtemps, et en plus on allait pouvoir récupérer ses organes.

 

L’IW était la réponse du marché et des gouvernements aux crises sporadiques, à l’endémie de chômage que connaissaient variablement toutes les nations, à la fluctuation des échanges. International Worker n’était ni obligatoire ni complètement une institution internationale. A dire vrai, l’IW était une compagnie privée devenu incontournable. S’inscrire auprès d’IW s’était s’assurer d’avoir du travail toute l’année, à condition d’accepter de se déplacer n’importe où dans le monde, au salaire local, selon les lois locales du travail, logé, nourri, parfois blanchi. Toutes les entreprises ne voulaient ou ne pouvaient avoir recours aux services d’IW, le trop plein de chômeurs était en général reversé dans les ateliers clandestins, et les entreprises hors la loi du monde entier. Du travail toute l’année, quoiqu’il en coûte, leur devise, disait-on.

Mais dans les faits elle savait que tout cela n’était qu’une très vaste arnaque à l’emploi. IW n’avait fait que rendre la misère un peu plus itinérante, et l’immigration clandestine inutile. Ce qui n’était sans doute pas un mal, si des cas comme celui de Marcel Martin n’avaient pas été aussi fréquents. Pas forcément pour un rein, mais combien de fois l’USOF intervenait-elle pour chasser, éliminer ou arrêter un ou plusieurs encartés IW réalisant soudain qu’il se faisait baiser dans les grandes largeurs. Elle ne les comptait plus. A force, elle aurait même pu penser qu’au fond les chômeurs d’IW, soit 78% de la population des sans-emplois dans le monde, selon les derniers rendus chiffrés de la bourse de Hong Kong, n’étaient qu’une bande d’imbéciles qui méritaient leur sort. Un avis que partageaient en réalité la majorité des unités de sécurité chargées de nettoyer la merde. Pas elle, après tout n’était pas elle-même issue d’une organisation à la IW. ?

 

Universal Special Operation Force. Créée 16 ans après la 1er crise majeure de 2013, au lendemain de la Guerre des Marques. Quand les forces conjointes du lobbying et de la politique électoralistes réussirent si bien à mettre en échec l’ONU, que l’organisation fut incapable de résoudre les conflits authentiques et meurtriers qui opposèrent des compagnies comme Pepsi et Coca, Monsento et Dupont de Nemour, Nestlé et Danone dans plusieurs pays d’Afrique et d’Asie. Trois ans  après la guerre, l’ONU disparue était remplacée par l’UWA l’United World Assembly, dont dépendait l’USOF. L’USOF était la réponse à l’impuissance militaire, technique et diplomatique des anciens Casques Bleus, ce qui leur avait valu le surnom de Casques Noirs, avant que l’équipement ne soit adapté à la réputation.

Pratiquement, tout comme Marcel Martin, elle était corvéable à souhait. Les télés calculateurs semi automatiques des centres d’appels de l’USOF à travers le monde, sélectionnaient les forces en fonction de leur proximité. Peu importe ce qu’elle faisait à l’instant où elle était sélectionnée, elle devait obéir et se rendre là où on lui dirait. Quatre heures auparavant elle était dans un bar d’El Paso, occupée à trinquer avec une ancienne petite amie du nom de Rosetta. L’USOF avait été pensée comme une force d’intervention flexible et rapide, indépendante financièrement grâce à l’industrie de l’armement dont elle contrôlait 51% du marché légal.

Hélas El Paso n’avait été qu’une très courte escale, accordée après deux missions en Inde et une autre en Ukraine. Elle n’avait pas dormi depuis 72 heures, accumulait les décalages horaires et les vols comme un survivaliste les conserves, Elle tenait parce que comme 90% des membres de l’USOF elle appliquait la Loi 4M, quatre molécules, amphétamine, anxiolytique, décontractant, régulateur de l’humeur, qui l’a maintenaient à peu près à flot. La potion était administrée à l’aide d’un boitier et d’une seringue exordermique, greffée sur son avant-bras droit et qui s’activait toutes les sept heures, en fonction de l’analyse biochimique de son cerveau. Sans son boîtier, sans le KR4M, elle serait probablement shootée au supacrack, ou au fond d’un hôpital psychiatrique depuis longtemps. Ce dont elle avait bien entendu parfaitement conscience et qui, quoi qu’en disaient les ingénieurs militaires du département des statistiques pouvait très bien un jour lui valoir une mort pas forcément rapide. Personne n’était à l’abri d’une erreur, et surtout pas sous un dosage varié de drogues de synthèse. Lasse, elle ordonna qu’on lui ouvre l’accès des étages où s’était réfugié son client, tandis qu’elle recevait en projection sur sa visière les plans détaillés du bâtiment. Une micro caméra volante suivait sa progression, le film enregistré au secret dans les bases de données de l’USOF, plantées quelques part à 30 mètres sous la surface du Groenland. Il servirait soit au renseignement, soit à l’entrainement, 8 millions d’opérations avaient déjà répertoriées depuis la création de l’UWA.

Elle ne rencontra aucune difficulté en chemin. Le vigile indemne tenta bien de protester, qu’il n’avait pas besoin des Casques Noirs, et pourrait résoudre cette crise tout seul. Elle lui démontra le contraire en lui fracturant le tibia.

Equipement de combat : Combinaison de camouflage Predator, et plaques de protection anti éclat en carbonite. Bottes de combat Dynamo ultra légères, et gilet de guerre Kaboul Spécial multipoches. Casque Cerbère USOF, sac UW, pour Urban War, avec micro-mitrailleur d’épaule Remington 9 mm. Armement : fusil sniper lourd God Rule, le lance-grenade 40 mm ZX80, avec barillet fixé le long de ses reins, un chapelet de grenades mixtes Cobra en travers du torse. Fusil d’assaut réglementaire USOF 11, 380 automatique Jaguar à la hanche,  BUP, Back-Up Pistol HK 50 mm qu’elle fixait toujours à sa cheville. Armes secondaires : trois poignards de combat, une poignée de projectiles Han Chi, et deux couteaux de botte. En tout 50 kilos de matériel. Il fallait être rudement désespéré ou inimaginablement stupide pour seulement envisager de lui barrer la route.

Marcel Martin s’était réfugié au 24ème, chambre 24-10. Elle pouvait apercevoir sa silhouette ainsi que celle de sa fille et de son otage à l’aide de la caméra thermique fixée sur son œil droit. Calcula qu’il faudrait environ sept secondes pour forcer la porte et deux de plus pour maîtriser le forcené. Elle sollicita l’autorisation d’agir.

–          Négatif Delta, lui répondit l’opérateur depuis le QG de l’UWA à New York.

Elle insista.

–          Négatif Delta, répéta l’opérateur, attendons instruction.

De quel genre d’instruction pouvait-il parler ? Elle avait fait ça des centaines de fois, dans des situations où les individus étaient parfois armés et équipés comme des tourelles de char. N’était-elle pas celle qui avait mis fin aux jours de l’activiste musulman Ramadan Bomber à Jakarta il y a six mois ?

De l’autre côté du mur elle voyait Marcel Martin s’agiter, sa voix hurlant à travers la paroi en plastique. Le négociateur délégué n’était qu’un semi professionnel. Une certaine habitude des conflits mais ni la patience ni la ruse d’un authentique négociateur assermenté. Il n’allait pas falloir longtemps pour que l’autre pète réellement un câble, tue son otage et se suicide en faisant tout sauter. Elle avait déjà vu des cas de ce genre.

–          Delta, je répète demande autorisation d’opérer, il va pas tenir longtemps !

–          Négatif Delta, instruction reçue, Directive 5, code 147.

Elle n’en croyait pas ses oreilles.

–          Directive 5 ? C’est quoi encore ça ?

–          Transmettons, se contenta de répondre l’opérateur avant que la Directive 5 soit projetée sur l’écran de sa visière.

Votée il y a exactement 8 heures à l’unanimité par l’assemblé générale de l’UWA. Elle stipulait que l’USOF pouvait dans certain cas invoquer son droit de non intervention et procéder à une sécurisation de type 147. Entre autre cas de figures invoqués par la Directive, le fait que l’intervention puisse mettre non seulement en danger la vie de l’intervenant mais l’intégrité du lieu. Ça n’avait jamais été  un problème jusqu’ici et en soit c’était parfaitement absurde puisque la procédure 147 était une mesure globale d’éradication. Mais elle imaginait volontiers que le puissant lobby des assureurs était passé par là. Quelqu’un avait dû péter un plomb en voyant la dernière facture relative à une opération.

 

Elle adressa un nouveau regard à la silhouette agitée de Marcel Martin puis à celle de sa fille allongée sous une tente à oxygène, quel gâchis, tout ça pour de bête question de contrat juridique. Mais de nos jours c’était d’une telle banalité finalement. Elle soupira, se dirigea vers le fond du couloir et ouvrit le clapet du circuit d’aération. Comme tous les UH situé dans des zones de pollution à haute densité, le Noriega disposait d’un système en circuit fermé lui assurant une autonomie en oxygène d’une semaine. Chaque étage était autonome, une commande centrale située à celui de la direction permettait de sélectionner ceux qu’on voulait isoler. Elle dévissa le tuyau d’arrivée d’air, et sortit de son sac un cylindre bleuté en aluminium estampillé BND 3.1. Ballistic Nano Drone nouvelle génération, le nec plus ultra de la lutte antiterroriste selon ses concepteurs, le nec plus ultra de la boucherie selon elle. Une fois activée, le cylindre délivrait un essaim de drones de combat pas plus gros qu’un moustique, 40.000 pour être exact. Ça faisait un bruit très bref d’invasion d’insectes. L’instant d’avant Marcel Martin était une silhouette spectrale à travers un mur, le temps de cligner de l’œil, la pièce était recouverte des restes des trois occupants. Elle dévissa le cylindre vide qui poussa un genre de petit soupir mécanique avant de le fourrer dans son sac, puis retourna au 42ème faire son rapport.

 

Le docteur Whig, qui avait assisté à toute la scène sans bouger de son fauteuil, était livide. Il avait déjà vu des choses difficiles dans son métier et en travaillant au milieu d’un des pires bidonvilles du Brésil, mais ca c’était un summum… de gâchis !

–          Non mais vous vous rendez compte de ce que vous avez fait !? Nous allons être obligés de fermer cette chambre pendant au moins 48h, 680 crédits jour de manque à gagner ! Sans compter l’esclave qu’il va falloir remplacer, et nous ne pouvons même pas nous rembourser sur les organes !

–          Je vous avais prévenu…

–          Absolument pas ! Vous ne m’avez absolument pas prévenu que ça se passerait comme ça ! J’appelle tout de suite nos avocats !

Elle n’en avait rien à foutre de ses menaces au fond, l’USOF était internationalement couvert de ce point de vue, mais elle en avait soudain ras-le-bol de son boulot et des abrutis de son espèce. D’un jet elle traversa la pièce, l’arracha de son fauteuil et le plaquait au mur.

–          Ecoute moi bien espèce de nazi j’en ai rien à branler de tes conneries, tes avocats, et de ton ratio jour, trois personnes sont mortes là-dedans, tu comprends connard ?  Trois personnes dont une gamine de 5 ans et une autre de 15. Et tout ça pourquoi ? Parce que tu voulais te faire du blé sur le kilo de viande.

Elle n’avait pas retiré son casque, et sa voix n’avait même pas haussé d’un ton. Elle était d’un calme absolu. Pas même celui qui précède la tempête, il était la tempête tout entière. Whig avait le regard vitreux de terreur. Elle le relâcha sans un mot, fit demi-tour et sortit. Le transporteur de combat de l’USOF l’attendait dans la moiteur étouffante d’un nuage mêlé de métaux lourds, et de vapeurs d’essence montant de Villa Tokyo. 35% d’humidité, 45° à l’ombre. Elle n’avait aucune envie de rester ici, mais si elle continuait à ce rythme, elle serait morte ou folle avant la fin de la semaine. Au lieu du siège de New York elle demanda au pilote de la conduire dans un des Tubes qui marquaient la frontière entre le bidonville et la zone nord et industrielle de Sao Paulo. Une longue tour à étages, grise, remplie de sarcophages en plastique blanc, disposés comme les alvéoles d’une ruche. Une seule tour pouvait contenir jusqu’à 3 mille personnes. Facile à fabriquer, peu couteux d’entretien, les Tubes était le logement prédestiné des IW comme Marcel Martin, et elle-même finalement.

 

Elle s’appelait Sterling, comme le fabricant d’arme. A 12 ans, après une altercation avec un prof, le conseil d’orientation de l’école avait décidé qu’on devait la diriger vers la carrière  militaire. L’instructeur qui l’avait reçue à l’académie lui avait demandé de se choisir un nouveau nom, elle s’était contenté de donner celui qu’elle venait de lire sur le canon d’un fusil. De toute manière avant ça elle était le matricule Alpha432 de l’orphelinat privé Homeland Corp à Londres. Son accent elle se l’était chopé avec son régiment quand après 4 ans de lycée militaire on l’envoya au 3ème Bataillon Royal Aéroporté. La vie militaire ne l’avait pas enthousiasmée. On était mal payé, censé faire passer son devoir de soldat avant tout autre chose, et bien heureux si par le plus grands des hasards on y parvenait. On est toujours disposé à défendre une idée coûte que coûte, et surtout s’il s’agit également de se battre pour défendre les siens. Quand on avait été comme elle, quasiment élevée par la chose militaire, les siens c’étaient ceux de son régiment, sa compagnie. Du reste son entraînement avait été orienté dans ce sens. Et puis un jour on se retrouve sur le théâtre d’opération et on réalise qu’on se bat pour des intérêts privés qui se fichent complètement d’envoyer vos potes à la mort et qu’en plus, de retour chez soi, on a à peine de quoi se payer un authentique steak. Quand elle avait vu l’annonce de l’USOF elle s’était d’autant jeté sur l’occasion qu’ils payaient environ dix fois ce qu’elle gagnait avec l’armée. Tant qu’à bosser pour le privé, autant le faire vraiment.

 

Officiellement la tâche de l’USOF était d’intervenir auprès de toutes les zones ou les pays réclamant son autorité. Leurs  compétences allaient de l’arrestation de forcenés, à la lutte antiterroriste, en passant par l’instruction, la protection de biens ou de personnes ou des interventions militaires spécifiques. Mais la nucléarisation du monde, tel qu’elle s’était engagée après la chute du Mur de Berlin et accélérée avec la succession de crise et de conflit post 2008, avait passablement changé la donne et les termes réels de leur action. Avec la balkanisation des myriades de régions, de zones, de villes, d’enclaves diverses, parfois soutenues par les compagnies qui exploitaient leur sol, faisaient non seulement acte d’indépendance mais réclamaient d’être reconnues par l’UWA. La guerre du tous contre tous dans un flot discontinu de violence. Elle était payée pour ça depuis assez de temps pour que la violence ne soit plus son problème. Elle continuait d’éprouver certaines choses, cette guérilla permanente n’avait pas complètement entamé sa capacité d’empathie ou d’émotion. Mais elle sentait que c’était de moins en moins le cas. Elle venait de balancer dans une chambre de treize mètres carrés un essaim de mort prévu pour couvrir six hectares de terrain, tuer trois personnes sur ordre, il ne lui était même pas venu à l’idée de rejeter cet ordre. Elle regarda par le petit hublot sur le côté le ciel nocturne. On y voyait à peine les étoiles briller derrière l’écran jaunâtre de pollution, mais suffisamment. Le ciel avait toujours servit à ça finalement, faire rêver les hommes, et ce rêve s’effaçait peu à peu de leur horizon. Elle aurait voulu partir, quitter cette planète et tenter sa chance ailleurs, mais ce n’était pas aussi simple, jamais rien ne l’était.

 

Univers – IVème Reich

A dose normale l’Hépodryne n’est pas dangereuse. Chez un individu moyen de type humanoïde, elle accroit les performances sexuelles de 11% un quart, la sensibilité de l’épiderme de 8%, le tonus musculaire de 1% et procure des sensations identiques à un psychotrope léger.  Au même titre que l’influx sanguin auquel elle est mélangée elle subit la pression atmosphérique. A l’état liquide, en ampoule injectable, si la pression diffère de 2% de celui d’une planète de type terrienne, elle subit une modification de 4,5% de sa structure moléculaire la rendant potentiellement dangereuse une fois injectée. Au-delà de 17% l’Hépodryne est fortement déconseillée, même après injection, même sous forme de gélule. Pour compenser éventuellement ces défaillances le magazine InfoCon-Sot Galaxie recommande le Zeflan 50, ou, si l’on est allergique à la gamme Zeflan, un cocktail journalier d’Hélium 3 et de Paroxyne en dose de 1cc, sécable.

Le paradigme social de l’accomplissement  chez les cadres d’entreprise, dans l’univers ultra compétitif  de la réussite moderne, selon une étude menée par l’institut MédiaSondage, est à 32,6% dépendant des conditions physiologiques objectives des organes reproducteurs. Auquel il convient toutefois d’ajouter un correctif de 8,5 points selon la qualité du ou de la partenaire sélectionnée, et de sa capacité  à répondre correctement aux stimulis sociaux et sexuels proposés par le cadre dans le contexte d’un positionnement commercial dit « dominant ». Cependant, selon les recherches de l’Université de Cattle, l’incidence « confiance » normalement garantie par un choix et un nombre adapté de partenaires, ne serait être totalement compensé si l’on tient compte tant du caractère aléatoire de l’éducation que des conditions de réussite. Il a en effet été démontré que le choix rationnel d’une ascension sociale rapide n’est pas systématique chez tous les individus à la naissance. L’échec étant chez certains vécu comme un facteur de stress « positif » nécessaire, dans une certaine mesure, tant à leur équilibre personnel qu’à l’assurance d’un plan de carrière bien construit.

Rappelons à ce sujet que tous les CV ne sont pas obligés d’être parfaits, ni tous les candidats d’avoir réponse à tout. Il faut savoir laisser la place au doute objectif de sorte que l’interlocuteur puisse trouver son positionnement dans le caractère d’un échange acheteur-vendeur, la base même de toute relation humaine.

Ainsi, si l’on tient compte des études menées sur l’influence de la physiologie des organes reproducteurs dans les relations de confiance et la réussite d’une carrière,  il apparaît dans 78% des cas la nécessité de faire appel à des correcteurs plastiques. L’infomensuel Actu Medic a déterminé 3 écoles de pensée dans le domaine du mouvement de  correction des organes de reproduction plastique, ou CORP.

Selon Strump et la plupart des courants de la psychanalyse moderne la perception que l’on a de son corps physique peut notablement être modifiée selon un variant de moteurs de suggestion, qu’ils soient actifs comme les psychotropes ou passifs de l’ordre de ceux dans lesquels le sujet investira une plus ou moins grande autorité/confiance.  La 1er école du CORP propose donc une variété d’effets placebo à caractère subjectif, comme l’usage chronique et sous contrôle médical strict de déclinaison neutre d’aphrodisiaques connus comme le cocktail du Docteur Darr, composé à 23% de mouche de cantharide, et à 19% d’ivoire d’élevage pour un volume équivalent d’eau et un moindre pourcentage d’agent de texture. L’on pourra également préférer l’usage par exemple de produit vivant, comme la chenille de Salmagdie dont le pouvoir irritant améliorera l’irrigation des corps caverneux constituant 60% des organes reproducteurs chez les espèces intelligentes, suscitant une prise de volume temporaire avec une légère coloration de la peau qui suggérera un accroissement de la virilité.

Pour la seconde école du CORP, notablement influencée par la philosophie du Real is Best, prônée entre autre par les adeptes de l’antivirtualité et du retour aux sources, il est nécessaire de dépasser le simple constat psychologique pour agir concrètement sur le sujet. Dans cet exemple du déterminisme biologique qui définit dans 75% des cas une nature de cadre supérieur, la seconde école du mouvement CORP privilégie, pour une meilleure assimilation psychologique, l’utilisation soit d’enzymes de croissance par système de greffe. Soit l’injection de nano intelligence. Pour se faire on se référera à la fin du document et la liste des laboratoires proposant ce type de service. Mais bien entendu, la plus radicale des écoles du CORP, dites du Changement, suggère que dans une démarche d’acceptation complète, tant physiologique que psychologique l’on procède à l’ablation des organes défectueux afin de les remplacer par des organes choisis sur catalogue et conçus pour obéir aux sexualités les plus performantes. Remarquons toutefois que la 3ème école du CORP, s’inscrit dans le contexte sélectif d’une démarche cadre visant à démontrer de son sens du sacrifice.

Stee leva la tête de son écran pour le porter sur l’hologramme, un essaim d’images de stock, médical business, winner, blouse blanche et fond bleu et blanc. Il posa les doigts sur la surface de l’hologramme et fit glisser l’essaim à l’intérieur de l’écran sur les pages de texte. Ensuite il choisit une voix dans sa banque de données, qu’il inséra à son tour et laissa le logiciel calculer l’ensemble, créer des espaces et des respirations pour les images, glisser des visites virtuelles accessibles à la commande en suivant un hyperlien. Cyberspace restreint, visite guidée, aucune incidence possible sur l’environnement. Routine de calcul qui répétait en boucle des scènes de laboratoires futuristes, des opérations chirurgicales immaculées et techniques, le passage de quelques médecins ou chercheurs au visage dynamique, beaux comme des savons neufs, dont on n’entendait pas la voix mais qu’on suggérait la bouche pleine de commentaires technologiques ésotériques.

Il entendit un grognement derrière lui. C’était Krankx, tout juste sorti de sa cabine, une tasse de goudron à la caféine à la main.

–          Merci pour l’hospitalité mec. Pas un appareil qui tient plus de deux mois, ah je te dis je regrette le Vega.

–          Fallait pas le faire sauter.

–          Pas le choix. Qu’est-ce que tu fabriques ?

–          Un piège à miel. J’ai un accès pirate aux bases de données de Porn Delta.

Krankx se pencha sur l’écran, la version 2D était prête, Stee lui fit écouter le texte énoncé par une voix suave et confiante. Krankx éclata de rire.

–          C’est quoi ces conneries ? Ça marche toujours cette arnaque au chibre ?

–          68% de la population locale est humaine, dont 5% qui viennent directement de la terre, t’imagines même pas comment ça marche.

–          Et sur les autres aussi ?

–          Ceux que ça concerne, oui. Bon les coraliens, leur truc c’est d’en avoir une minuscule, rapport à leur système de reproduction y paraît, faut s’adapter quoi.

–          Mais les chenilles quand même… ils se frottent pas la queue avec si ? Une piqûre de salmagdie t’as la main qui enfle pendant deux jours on dirait un melon !

–          Avec tout ce qu’on leur vend déjà comme conneries…

Il reconnaissait bien là le style. Stee n’était pas seulement un escroc de talent, il avait un sens creatif de l’arnaque.

–          Et les labo ? T’as vraiment une liste ?

–          Ouais, une chaîne d’écrémage. 350 crédits de droit d’inscription 500 d’acompte, 1200 crédits de frais d’analyse, 1500 de prescription médicale. Et quand le mec se pointe, en général je m’arrange pour qu’il trouve au moins un hangar.

–          Ah bien…

Il continua d’écouter le baratin, un peu ahuri, demanda :

–          C’est quoi cette histoire de couper la bite ?

–          Un petit trafic d’organes que j’ai monté avec des potes.

–          Ah ouais ? Et tu ramasses… euh, beaucoup de bites ?

–          Des tonnes.

–          Je te jure… les gens sont dingues. Tu leurs mets quoi à la place ?

–          Ça dépend, des fois rien, on les recoud, c’est déjà bien, parfois un petit drapeau avec un slogan.

–          Comme quoi ?

–          Comme « c’est l’homme qui fait la marchandise » ou « il faut libérer l’entreprise ». Mais celui-là « L’entreprise est une formidable aventure. » je le trouve magnifique, t’en penses quoi ?

–          Pas mal ouais.

Stee se tourna vers l’écran, satisfait. Il ne restait plus qu’à actionner la commande de lancement et les mots traverseraient toutes les têtes des employés et cadres branchés sur les chaînes Porn Delta rêvant d’en avoir une plus grosse et de pouvoir limer pendant un mois. Stee était doué pour les arnaques, les combines en tout genre, le piratage des relais mais là où il excellait c’était dans le baratin. Krankx se marra.

–          T’es doué, on croirait que c’est vrai presque.

–          Mais c’est vrai, ils greffent vraiment des bites bioniques ! 3000 crédits pièce ! Démontable ! En kit ! T’imagines pas !

–          Bah alors pourquoi ils vont te voir toi ?

–          Le baratin des règlements d’assurance. Il faut passer un examen, signer une résolution d’abandon des poursuites en cas de défaut de fonctionnement. Et qui dit assurance dit une taxe supplémentaire sur le prix de l’opération, et du bidule ! Beaucoup de candidats, pas tous les moyens. Et puis en plus, une fois sur deux ca ne marche pas. Ils ont beau avoir affiné les capteurs de sensibilité, c’est d’abord dans la tête que ça se passe ces trucs-là. Moi je les fais signer dans la constellation d’Orion, pas d’impôts, pas d’assurances contraignantes, pas de lois sur la correction plastique, c’est simple, la moitié, dès qu’ils voient le logo d’Orion ils foncent.

Krankx regarda sur l’étagère à sa droite, l’alignement de petites fioles en verre, ça ressemblait exactement au flacon qu’il utilisait pour la méthacaïne en mode injectable.

–          C’est quoi ?

–          De la nano intelligence, fit Stee en faisant un signe du pouce et de l’index.

–          Eh, eh… t’as mis quoi dedans ?

–          De l’eau sucrée, des fois un peu de plâtre, ça dépend.

–          Formidable.

Il appuya sur la touche entrée, une fenêtre s’ouvrit, un compteur, le timing avant implantation dans le système. Krankx pensa à tous les mecs en bas, branchés, en train de se branler dans un boulard virtuel. Tripotée de salary man, d’employés, de cadres flingués d’heures de boulot qui venaient se détendre, à six heures de vol, en se tapant des épiphanies de 15 ans maquillées comme une arnaque, en vrai ou virtuellement. Il y en avait pour tous les goûts et toutes les bourses avec Porn Delta et ses Fuckodromes. Et plus loin, vers la gauche Voralis et son soleil boosté à la bombe méganucléaire. Voralis la grande usine des cols blancs. Des avocats, des financiers, des cadres supérieurs des cartels invraisemblables de l’agro alimentaire insectoïde, de la grande distribution interplanétaire, des sept bourses et des cinquante-six mille et huit cent quatre-vingt -dix-sept banques. Une ruche dans laquelle Stee et sa bande péchait leur miel. Des courtiers appâtés par des amarys en verre de Klandre, du toc même pire qu’un canon de Mao Tsé Tung.. Et qu’on échange contre des actions. Des actions qu’on revend à la concurrence en échange d’un poste au CA. Et pendant qu’ils s’étripent à coup d’OPA, on fait chanter le Conseil d’Administration avec des holos salaces et le document interne verboten au public sous peine de chute libre. Ils en avaient dépouillé quelques uns déjà, des groupes de l’armement, des sociétés pharmaceutiques spécialisées dans les maladies à gros rendement, des fabricants d’aliments recyclés, quelques banques. Son nom est sur la liste de recherche de trois organisations privées, et à peu près tous les starmarchals de la galaxie environnante. Stee ne craint personne, même pas qu’on lui envoie les Légions Tempête, lui et ses frères sont des courants d’air. Les Frères de la Perpétuelle Indulgence.

–          Tu sais ce que c’est qu’une indulgence Krankx.

–          Je sais pas j’ai jamais pratiqué.

–          Tu crois pas si bien dire, au moyen-âge terrien les nobles pouvaient se racheter de leurs péchés en payant pour l’indulgence de l’Eglise, nous sommes leur église, ils sont nos agneaux et notre indulgence sera perpétuelle.

–          Eh, eh…

Fuckodrome 6 était situé au large de Voralis. Micro planète artificielle d’un million d’employés, avec une cadence de fréquentation quasi permanente d’environ 2 millions de visiteurs jour et nuit. Mais Voralis, un des centres monétaires de la République ne s’approchait pas comme ça, et à fortiori pas plus le bordel gigantesque attenant.  Il y avait les zilliards de caméras, micro-mouches, détecteurs de mensonge à induction qu’on vous glissait à l’identification, les analyseurs sanguins automatiques, et des hordes privées d’androïdes éduqués à tuer méthodiquement. Les abords du Fuckodrome, la frontière, était tenu par des orcs d’importation, made in Nova Cosa Nostra. Des placements, comme ils disaient, des gangs autonomes ou presque, issus de clonage ou natal, bien abrutis comme il faut et plein de muscles et de chaînes en or comme il faut aussi. Eux non plus ne laissaient pas passer n’importe qui malgré le brassage. Dans ce contexte Zendl allait être parfaitement pratique.

–          Brrglmb ?

Il faut expliquer au lecteur, à ce stade du récit, la difficulté qu’il y a parfois, pour le narrateur, moi-même, à traduire l’Orc. Ou n’importe quoi d’autre d’ailleurs. Comment transcrire ce qui à l’oreille humaine s’apparente à un pet d’âne. D’ailleurs, encore faut-il avoir entendu un âne péter. Ce qui n’est pas forcément à la portée de tout le monde. Le lecteur en conviendra. Mais qui plus est, ici même, il faudrait imaginer un âne en train de péter, l’anus obstrué de dents. Les siennes, restons courtois. Le tout, l’ensemble du borborygme, balancé avec l’accent du Texas, pour autant que ça puisse être possible.

Des orcs du Texas ? Mais tiens donc.

–          Drrrzzzzllll ! Répondit Krankx avec un sourire comme une cadillac en or.

Ce qui en soit ne voulait rien dire mais l’idiome Orc se trouve être autant mimé que parlé. Ainsi, Drrrzzzlll dit avec ce sourire signifiait « je suis le super mac qui vient vendre une pute de premier choix, éthique 100%, élevée au grain » alors que le même mot dit avec un geste sec de la main signifiait « je vais te couper la bite ». On comprendra pourquoi il y avait peu de traducteur d’Orc, et que dans tous les cas ils s’agissaient d’individus prudents et même timides. Et donc bien pardonner au narrateur la difficulté à traduire correctement une sonorité quand celle-ci se mime autant qu’elle se flatule.

La peau verdâtre, batracienne, le front bas et osseux, la mâchoire lourde, avec de petits yeux jaunes stupides, des chaînes en or et 300 kilos de muscles, l’orc renifla la gamine puis le père, comme un chien. Une vieille croyance orc, que la vérité était dans les odeurs. Les humains pensaient bien qu’elle était dans les yeux, chacun son truc. Les dentus derrière ne bougeaient pas, ils observaient les autres passagers comme s’il s’agissait d’un arrivage de pâté en croute. Zendl se demanda qui avait eu la drôle d’idée de leur vendre des marcel et des shorts.

–          Graâm’n !

Ou quelque chose comme ça. Krankx montra ses papiers ou ce qui tenait lieu de papier à un mac premier choix, une liasse de grosses coupures repliées entre les mâchoires en or d’un dragon de Patania aux yeux sertis de rubis. L’orc déplia une espèce de sourire, on aurait dit qu’il tendait un piège à ours tellement il y avait de dents ébréchées mais pointues dans cette bouche. Zendl était très impressionnée. Elle n’en avait jamais vu en vrai, seulement en conte, ceux que lui racontait maman dans le temps.

–          Je savais pas que tu parlais leur langue, dit-elle quand ils eurent passé la frontière.

–          Moi non plus, grommela le père.

La micro planète ne comprenait que 5 grandes villes, Dominia, Sodomia, Saphi, Otofuck, Disney, et Exotica, pour les amateurs d’étrangetés, de zoophilie et d’exosexualité. Une par micro continent dont elles occupaient la majeure partie. Il y avait également des plages, des forêts, et dispersés dans le paysage, des hôtels, des bars, des salons de massage, des salles de jeu, à perte de vue. Et quantités de véhicules volants pour s’y rendre en ordre dispersé ou non. Les compagnies ne s’en vantaient pas mais nombre d’entre elles récompensaient leurs employés en séjour de groupe, pour une orgie Fuckodrome 6 by jet-bus avec escale dans chaque ville, dégustation des spécialités locales, éventuellement achat de souvenirs, ou revente. Il arrivait fréquemment qu’un cadre s’entiche d’une ou d’un employé, la/le rachète à Porn Delta et Fuckodrome Intergalactique, puis s’en lasse et la/le ramène pour la/le revendre. Quelques gagneuses étaient même paraît-il parvenues à en épouser certains, et s’élever dans la société.

Ils empruntèrent un Toc-Toc, un taxi jet automatisé, conduit par un androïde à visage humain. Un modèle cheap, le masque mal fait, visiblement artificiel, grotesque, comme d’être conduit par une marionnette. Les concepteurs des Fuckodromes avaient économisé sur le budget du personnel de maintenance. Des androïdes bas de gamme, avec des visages vite faits qui donnaient l’impression de déambuler parmi des mannequins de vitrine et des figures de carnaval. Toujours souriants, toujours avenants, répétant en boucle les mêmes formulations, à une ou deux variable près.

Otofuck était situé au large de la côte, sur une presque-île et s’étalait en cité lacustre tout le long sur des dizaines de kilomètres. On y circulait en bateau à moteur ancien, à voile, les engins volants étaient interdits et l’ambiance paisible. C’était là même qu’avait lieu la plupart des tournages organisés par la compagnie avec ses stars. Sur des plages de rêve, dans des lofts sublimes, de quoi faire rêver, stimuler tous les gagneurs qui venaient du ciel.  C’était d’ici également que partaient toutes les images direction les serveurs intergalactiques, alimentaient les porno-box où les amateurs de virtualité pouvaient s’en donner à cœur joie et sans risque d’attraper une maladie bizarre. Deux hôtels porno-box de luxe se tenaient même depuis la mer, à chaque extrémité de la presque-île. On y venait seul, c’était le principe, l’auto-érotisme. Seed récupérait ce qu’il fallait récupérer comme semence perdue, ça payait une partie du séjour. C’était également là qu’étaient installés les HyperPorns, la chaîne de magasins du sexe la plus importante de la galaxie. Deux bâtiments géants, pyramidaux situés à l’entrée d’Otofuck, où les jets vous déposaient avant de pouvoir se rendre par la route dans les établissements de la côte. Quantités de bars, de restaurants où on pouvait croiser des vedettes ou même tomber sur un tournage. Ça attirait du monde. Comme les HyperPorns en attiraient. Quatre-vingt étages de marchés de l’occasion, de porno-box, de boutiques d’accessoires, de boîtes à strip-tease, de vente direct, avec les prostitué(e)s des trois ou quatre sexes, disposé(e)s en vitrine, prêts à être emballé(e)s, livraison sous 48h, pour ceux qui n’avaient pas le temps de se rendre sur place. C’est là qu’il fallait aller si on voulait obtenir une franchise Porn Delta.

Fervents partisans de la libre entreprise, les dirigeants de la compagnie autorisaient aux proxénètes freelance d’exercer avec leurs filles dans le site de leur convenance, sous bannière Fuckodrome Integalactique. A condition de convenir au critère de sélection de la charte de déontologie et d’éthique de Porn Delta  Cette franchise était accordée contre 40% des bénéfices nets, et après un examen auprès d’un des Maîtres de Maison de la compagnie.

Les Maîtres s’occupaient également de la vente à la criée au marché ouvert des occasions, c’est là que Krankx et sa fille se rendirent.

Deux grandes arènes sous un toit de néon flottant, rose et blanc, pour faire plus festif, la foule tout autour, un fond sonore de plage musicale de film porno à base de synthé, le brouhaha de la clientèle, la voix du Maître qui déblatérait à grande vitesse son baratin, enregistrait les propositions, annonçait les prix et adjugeait à la plus généreuse des mains, des pinces ou des tentacules levées. La marchandise déambulait sur l’arène, beaucoup d’humains ou de proto humains, de bipèdes de tous les âges, en tenue aguichante. Quelques créatures, une méduse à tentacules d’un blanc acidulé qui flottait sur le sol, comme en suspension, des mogwaï à grande bouche, espèce semi intelligente, version cuir, des tricornes et leur carapace repeinte en rose. Un bestiaire fatigué, des expressions et des attitudes de zoo, certain avaient fait de très longs périples avant d’atterrir ici. La puissance de l’éclairage ne les avantageaient pas non plus, mais la direction y tenait, il fallait les voir tels qu’ils étaient, pas de tromperie sur la marchandise s’il vous plaît. Dispersée autour de l’arène, mêlée à la foule, se tenait la sécurité. Des androïdes au visage neutre dans des uniformes sombres de Security and Compagnie, une des branches légales de la Yakitumi-gumi. Ils se firent introduire auprès du Maître sans difficulté, quelqu’un avait prévenu un de leurs programmes.

Maître Théodus était un orc affranchi de Newton. Employés essentiellement pour leur ignorance du scrupule et leur absence complète d’idéologie, les orcs étaient en train de prendre peu à peu la place des mineurs de hauts fonds avec qui la religion du cryptocommunisme avait pris de l’ampleur. Notablement stupide, les chirurgiens de Newton lui avaient greffé un calculateur à essence le long du crâne. Il penchait un peu du chef et parlait d’une manière à peu près articulée, même si de loin ça ressemblait à une succession de croassements et de caquètements, comme une volière de 4 mètres avec beaucoup de dents et bâtie dans le muscle brut. Comme de juste il commença par les renifler l’un après l’autre avant de commencer les palabres, il parlait un universis à peu près valable si on se donnait la peine de tendre l’oreille. De l’autre Krankx et sa fille avaient mis le paquet, selon l’acceptation de ce que mettre le paquet pouvait revêtir comme forme chez le tueur. Sa vision personnelle d’un macro grande classe. Costume lamé or, casquette en fourrure de zub – un bidule très rare et donc très cher, mais également très petit, il fallait 13.000 zubs pour faire un bonnet. Des plaques de bagouzes en or massif à chaque doigt, colliers de perles fines, bracelet gravé en diamants PapyChulo, son surnom d’emprunt El Papychulo de NewRose, le prince de ces demoiselles, le roi des bonbons au GHB, parfum vanille fraise, l’enchanteur des cours d’école, dûment enregistré auprès de la caisse des travailleurs du sexe, et sa dernière acquisition, Lupita Branlebien, 8 ans et demi. Zendl avait opté pour la tenue petite fille modèle, avec la jupe rose, les nœuds rose pour les couettes, les socquettes blanches et les petits souliers vernis rose, le même modèle que portait Flaby, la chanteuse de onze ans qui faisait un tabac à ce jour avec ses clips érotiques éléctro-métal et ses paroles crues.

Maître Théodus inspecta la gamine de tous ses doigts griffus tandis que son père faisait l’article.

–          Je l’ai découverte sur Nova Moon, une perle, presque jamais servi, marche à la baguette, connaît 14 positions, c’est moi-même qui l’ai débourrée.

Zendl souriait l’œil vide, comme elle avait vu les gamines le faire dans l’arène. Les griffes tâtaient la fermeté et l’élasticité de la peau, il y avait tellement de contrefaçons de nos jours.

–          T’rifff ?

–          80 crédits la pipe, 200 pour une complète, plus un supplément de 100 pour la sodomie et 200 de plus pour tout ce qui est commande spéciale.

–          C’dence ?

–          Oh quand elle est en forme, 6 clients de l’heure.

Soudain les petits yeux jaunes et fendus se posèrent sur un tatouage à la base du cou de Krankx, malhabilement maquillé sous une couche de fond de teint. On devinait un logo et le début d’une immatriculation. Le logo représentait un losange barré de trois traits, un marquage laser en réalité, HSP Galactic, la compagnie spécialisée dans la conception et la gestion de pénitenciers de haute sécurité.

–          Cé koâ c’ ? aboya le Maître de Maison en pointant sa griffe..

Il ne pouvait pas être enregistré auprès de la caisse des travailleurs du sexe indépendants s’il avait un casier, c’était la loi, et quoiqu’il arrive Porn Delta refusait de travailler avec des hors la loi et les repris de justice. Si ça se trouve cette gamine avait été déclaré volée et le Maître de Maison n’avait aucune envie d’avoir les autorités sur le dos. Ce n’était pas prévu au programme, mais il y avait sûrement un moyen de s’arranger, il y en avait toujours un. Zendl lâcha son plus joli sourire.

–          Grnd ! Se contenta de gronder l’orc en leur montrant la pièce derrière.

Krankx donna une tape sur les fesses de sa fille, elle suivit le mastodonte docilement.

Je ne m’étendrais pas sur la nature de la sexualité des orcs, ni plus sur la pratique que les caractéristique parce que je les ignore et ne m’en porte pas plus mal. Mais il était apparent, dans tous les sens du terme, que Maître Théodus était très pressé. Il bavait, crachait presque, un machin invraisemblable s’agitait sous son gilet, et en un rien de temps la gamine se retrouva en petite culotte, socquette et tenue de combat…

Le Maître de Maison eu un hoquet.

–          Eck ?

Deux bandes de toile noire croisées sur son torse menu, alourdis de lames de jet, des bracelets de force qui lui moulaient l’avant-bras jusqu’au coude bardé de rasoirs, un harnais avec quatre fourreaux, poignards de combats et le long de la cuisse droite son arme favorite, sa Faucheuse. Un poignard au repos, un sabre si nécessaire, prolongé d’une chaîne intelligente qui s’enroulait autour de son poignet.

Le calculateur à essence se mit à siffler intensément, chiffrant statistiquement ses chances de survie, et les options qui s’offraient immédiatement à lui. Mais l’instinct de l’orc fut plus fort. Il tenta de se jeter sur Zendl qui bondit comme un chat tout en dégainant sa Faucheuse. La lame cingla l’air avant de se ficher profondément et brutalement dans le crâne de l’orc. Ca fit zendl. Le calculateur coupé en deux, libéré de toute forme de réflexion, l’orc sourit, il était toujours vivant. Il leva un de ses énormes poings, elle arracha la lame. Le reste de la tête se fendit d’un coup, le haut du crâne glissa par terre, un toron de sang jaune jailli. Il s’effondra comme un arbre, les yeux révulsés. Elle coupa un morceau de sa redingote et s’essuya avec. Puis elle ouvrit la sacoche ultra plate qu’elle avait sur son harnais et en sortit une nouvelle tenue d’écolière, un pliage origami pour minimiser la place de tissu semi intelligent rétractable. Après quoi elle entreprit de fouiller le cadavre et le reste de la pièce. Elle ressortit dix minutes plus tard avec tous les papiers nécessaires pour entrer chez Disney.

Assassin(s)

Il y a trois ans il y avait tournage à Lyon. Un gros, sur le gang éponyme qui a défrayé la chronique dans les années 70. Olivier Marchal derrière la caméra, Gérard Lanvin, Tchecky Kario, Daniel Duval, Francis Renault devant. L’équipe venait souvent où je travaillais, ils aimaient bien notre bouffe, l’ambiance, le côté en famille. Mais il n’y avait pas que les pantomimes, les comédiens, les artificiers, les cascadeurs qui venaient. Il y avait aussi les véritables acteurs de l’affaire. Tous tapés, tous la soixantaine bien sonnée, certain avec des têtes d’alcoolos, et d’autres qui ressemblent à ces vieillards niçois aux cheveux bleutés et au teint orangé. Aucun d’entre eux ne seront jamais concernés par la retraite à 67 ans et peut-être même ne verront-ils jamais une maison de repos de leur vie. Ces vieux messieurs là sont d’anciens voyous et pas de l’espèce inventée par le cinéma, chevaleresque, refusant de tuer des « innocents » et dur à cuir entre quatre murs. Ces vieux messieurs là ont passé des années en QHS, enfermé 23h sur 24, certains parmi les absents sont même devenus fous, d’autres ont fini torturé à mort. D’autres encore venaient à peine de sortir de centrale. Avec tellement de casseroles aux fesses que leurs meilleurs amis évitaient d’être trop vus en leur compagnie de peur de se prendre une balle pas perdue pour tout le monde.

 

C’est comme ca qu’un jour j’ai serré la main d’un tueur à gage.

 

Il a beaucoup tué. Beaucoup plus que son dossier pénal ne l’indique. Hommes, femmes, gamins trop curieux ou trop bavards. Il a les mains très douces, comme s’il se les crémait depuis de longues années. Des mains un peu comme les miennes du reste, de ceux qui n’ont jamais été vraiment des manuels. Il a des yeux bleus porcelaine, observateurs et en même temps un peu distants, comme une vedette dans un univers étranger qu’il serait susceptible de passionner. Il était fatigué ce soir là aussi. Il adore les chiens, il oublie aisément que de nos jours on ne fume plus dans les restaurants. Il est poli, un peu précieux, presque charmant et en même temps il est difficile de ne pas déceler chez lui quelque chose d’égaré, comme ce qui l’entourait ne le concernait pas vraiment, ou alors par moments. Mais c’est vrai aussi qu’il connait bien moins notre monde que celui de la prison, où il était encore il y a peu. Il reconnait la civilisation par intermittence. Il est petit, chauve, bronzé, il y a dans son corps comme une énergie presque juvénile, sexuelle, et pas encore éteinte, avec ce regard qui trace des distances, pas tout à fait là, ce sourire qui n’en est pas un complètement, un sourire de visiteur. Et il pourrait passer à côté de toi sans qu’une seconde tu puisses imaginer que dans ce crâne tavelé, dans les replis de ce cerveau il y a des souvenirs de morts, de meurtres, de sang, d’odeurs de merde quand le corps se relâche, de grimaces de douleur, de cris, de supplications, de vie qui s’en va sous la paume des mains.

A sa manière pour moi il est exceptionnel.

 

Avant lui j’avais rencontré trois tueurs dans ma vie. Le premier avait 21 ans, du shrapnel dans les épaules et un sourire presque dément quand il évoquait son passé. Il avait dix ans quand on lui a donné son premier fusil. Un jour il a vu sa fiancée, clouée, violée, les seins coupés, égorgée. Les palestiniens lui avaient laissé un souvenir. Un souvenir libanais. Je ne me souviens plus de son nom, il était dans les milices chrétiennes pendant la guerre. Il avait quitté son pays pour la France, suivait des études d’électronique, et le soir pour s’endormir il écoutait les enregistrements qu’il avait fait des champs de bataille. Un cramé. Je l’amusais beaucoup parce qu’à force de voir des films, avec mon oreille musicale, j’imite très bien le bruit des armes. Il commentait : « ah ça c’est un AK47 », « ça c’est une mitrailleuse lourde »

Plus tard, j’en ai parlé dans un autre article, j’ai croisé la route d’un tueur d’état. Un assassin assermenté du ministère de l’intérieur. 25 ans, lugubre, presque apathique et totalement vide de l’intérieur. Un tueur avec une tête chauve de vieux jeune homme. Quand il évoquait la torture par électricité il y avait un genre de joie difforme dans son regard, une joie qui ressemblait autant à une douleur qu’à une jouissance, quelque chose de terrifiant à vrai dire. Lui pourtant il était issu d’un milieu aisé, avait fait Math Sup… et la Légion Etrangère aussi. A l’écouter ce n’était pas difficile d’imaginer sa famille, son père avocat avec qui il ne s’entendait pas du tout, les discussions politiques qu’ils devaient avoir, il y avait plein de types un peu comme lui dans les écoles de mon adolescence. Des vieux jeunes avec des idées très à droite et des fantasmes d’intégrer une unité d’élite. L’un d’eux y est parvenu du reste, et puis il est mort durant un exercice. Mon tueur s’habillait tout en noir, ne semblait pas capable de la moindre empathie réelle, et souffrait. Il souffrait de son métier, de ce qu’on lui faisait faire, il souffrait du meurtre. Un jour il a disparu de ma vie, parce que sa hiérarchie s’est aperçue qu’elle commençait à le perdre, et même pire qu’il devenait trop lisible.

 

A une autre époque j’ai rencontré ce que l’on appelle un enfant-soldat. Il n’était plus enfant pourtant j’ai immédiatement compris, quand on me l’a fait rencontré, qu’il y avait quelque chose de redoutable chez lui. Quelque chose d’habité. Peut-être parce qu’il se tenait tranquille, comme si rien ne l’atteignait plus vraiment. Lui c’est en Angola qu’il a exercé. D’une mère angolaise et d’un père congolais, il était du mauvais côté de la frontière quand à 17 ans on l’a enrôlé de force. Quelqu’un de très gentil, travailleur clandestin à Paris, chargé de nettoyer les cuisines chez Mc Do. Quand je le voyais je pensais souvent à la condescendance avec laquelle on devait le traiter. La condescendance, voir le mépris qu’on accorde souvent quand on est un sans grade parmi les sans grades. J’imaginais les managers, les chefs d’équipe, toutes ces têtes de gagneurs en chemise bleue et cravate qu’on voit derrière le comptoir chez Mc Do en train de pousser leur troupe au cul. Je les voyais bien à côté de lui, le regardant à peine pour lui ordonner de nettoyer les frigos, le sol, en se croyant les rois du monde. S’ils savaient je me disais. S’ils savaient quel individu ils avaient avec eux… Le traiteraient-ils de la même manière s’ils avaient vu ce que j’ai vu un jour. On avait fumé un pétard, il avait bu quelques bières, je lui ai demandé, sachant la réponse pourtant, s’il s’était battu, s’il avait été blessé, s’il avait tué. Il m’a expliqué que oui bien sûr, qu’il n’avait pas le choix, sans quoi c’est lui que ses chefs auraient tué. Mais quand il m’a expliqué ça, quand il m’a regardé il revivait l’instant, et là j’ai vu. J’ai vu ce regard brûlant, dément, sa fureur mêlée de douleur, sans doute ce même regard qu’on vu ses victimes avant qu’il ne les tue. Une fenêtre sur la sauvagerie totale. Une brève fenêtre entrouverte, et je n’avais plus besoin de poursuivre. La seule blessure par balle qu’il avait il la cachait sous un bracelet.

 

J’ignore si le tueur à gage transportait sur son corps des souvenirs, tatouages, cicatrices, mais je savais que dans ses yeux il y avait une attention de chasseur, de chasseur qui ne se laisse pas épier impunément. Lui n’appartenait pas non plus à l’espèce qui se confie, dont les souvenirs de violence débordent. Il vivait avec depuis trop longtemps, c’était sa norme et ça même été son gagne-pain. Un gagne-pain qui ne trouve de justification nulle part. Il ne s’est jamais battu de force, ni pour aucune cause ou nation, il a tué pour l’argent, pour les affaires, pour rendre service, et même s’il n’a rien d’un fou en apparence, que ses motivations sont financières et non issues d’un quelconque plaisir pervers c’est par définition un tueur en série.

 

Les acteurs adorent ce genre de rôle là. Certains comme Delon en ont même fait leur fond de commerce. C’est valorisant pour l’égo, le fantasme de surpuissance, d’uber masculinité. Une belle gueule avec un flingue qui défouraille ça pose et impose tout de suite ces êtres complexes et souvent fragiles que sont les comédiens. C’est même quasiment un passage obligé pour la machine hollywoodienne, et on fabrique des tueurs « gentils » comme Jason Bourne ou James Bond ou « gadget » comme la cohorte d’assassins dans Mise à Prix, ou « romantique » avec des affaires de rédemption à la clé façon Chow Yun Fat qui a beaucoup emprunté lui-même aux poses de Delon. Le seul qui m’ait jamais paru exact, jusque dans les mouvements de son corps, c’était celui campé par Tom Cruise dans Collateral. A cause du détachement sans doute, et de sa capacité à se transformer, charmant, chaleureux et puis soudain froid, sauvage, impitoyable.

 

Mais quoiqu’ils feront, quelque soit leur talent, il n’y aura jamais cette absence que la mort creuse dans le regard des véritables assassins, il n’y aura jamais non plus l’apparence de  complète banalité qu’ils offrent au monde. Les stars se doivent d’apparaître après tout, les tueurs sentent l’ombre. Et ils n’en sortent jamais totalement.