Collateral

Pour commencer je devrais dire qu’après la séance je suis resté 10 minutes atone, exsangue, ko, net, tué.

Dix minutes et encore je crois que je compte court. Toute la soirée le regard de Cruise m’a accompagné, obsédé.

C’est un insupportable pourtant. Il compte plus qu’il ne joue, un business à lui tout seul, un sourire de promotion, et bien entendu un acteur qui sait qu’une carrière hollywoodienne se relance à coups de grands rôles. Et pour Hollywood, un grand rôle, c’est celui où le travestissement sera roi, au point où le visage même de l’acteur disparaît. C’est le triomphe de la bio plus vraie que nature et généralement ça vaut au Charlize Theron, De Niro, Brando, Kidman un statut à part. En faisant son Né un 4 Juillet, Cruise l’avait très bien compris. En dépit du ton habituellement outrancier de Stone, Cruise cassait son image acquise avec la post adolescence de Wonder Boy en utilisant les conventions hollywoodiennes du travestissement, et en se « détruisant » physiquement. Ainsi il gagna ses premiers galons de « grand » acteur.

Mais Cruise, aussi paradoxal que ça puisse sembler, ou peut-être aussi génialement dans la gestion d’une carrière de comédien hollywoodien a cherché à dépasser ce même travestissement, en le rejetant et en utilisant sa propre personnalité comme matériaux malléable et déformant, ou plutôt grossissant de sa propre laideur intérieure. Ainsi dans Magnolia ce n’est plus seulement l’image du wonder kid qu’il travestit, il l’a détruite avec une violence inégalée, ou plutôt il la sublime jusqu’à l’hystérie, offrant de lui-même la pire image que l’on puisse avoir de Cruise, l’homme. Qui plus est en s’offrant le luxe de se déchaîner sur l’image de la femme, en adaptant un personnage monstrueusement misogyne, et qui finalement se vomit en profondeur. Tout ce qui aurait pu lui valoir l’anathème de toutes les ligues féministes d’Amérique… et finalement non, car il sera allé là au delà de la pure provocation, il nous aura pelé son âme en direct.

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Et voilà Collatéral pour le même Cruise, aujourd’hui producteur, acteur, salarié à 20 millions de dollars, représentant de sa secte, croisant la route de nos politiques. Cruise le détestable au sourire de requin, à la détermination agressive du business man, ce que dans les affaires on appelle, un tueur.

Car on est obligé d’y penser à celui-là quand il rentre en scène, vérifiant son pager dans le taxi, à l’aise et tout à la fois autoritaire et déterminé, sûr de lui. On y pense et il n’y pas de hasard, c’est de ce point qu’il est sans doute parti pour fabriquer Vincent le tueur de Collatéral. De cette impitoyabilité qui chez Vincent confine à son maître-mot : l’indifférence.

COLLATERAL

A partir d’aujourd’hui vous pouvez oublier l’impavidité artificielle et narcissique de Delon dans le Samouraï. Oubliez tous les artifices qui tentèrent ailleurs de gagner à la cause du tueur au grand cœur ou pas. Oubliez tout et voyez le réel, dans ses yeux, dans ses gestes. Il n’est même pas froid ou mécanique, bien au contraire, il est profondément humain, un humain qui comme le dit Fox est vidé de toute cette substance, ce sel qui fait ce que nous sommes. Car à vrai dire il y a longtemps que Vincent s’est retiré de notre monde pour vivre sur la brèche et jouir de l’extase des instants éphémères. Car comme le toxicomane, il vit sur le fil pour connaître ce qu’on trouve sur cette hauteur, à savoir l’instant parfait. Celui qui à 4h du matin nous fait tomber en extase devant le jeu transcendant d’un trompettiste, et à 5h croiser la route de coyotes en pleine ville. Cet instant qu’on connaît tous, un jour ou l’autre, à minuit ou l’aube et plus rarement en pleine journée, parfois au bout de l’épuisement, ou tout en haut de son ivresse… C’est pour ça que Vincent, conscient de la brièveté de la vie (et d’autant plus conscient qu’il est la mort en marche) vie, et tue. A l’instar de Miles Davies ou Coltrane, c’est la note parfaite qu’il quête, Davis avec un flingue, ce que ne remarque pourtant pas le trompettiste quand il lui parle de cet homme toujours là et en même temps absorbé par son art, alors qu’un sourire s’esquisse dans l’œil du tueur car il est lui-même ainsi que son héros musical. Et seul cet extrême l’intéresse. Sans jugement ni morale, sans l’once d’une émotion, c’est un moine au service de ce but, un moine assassin, mais comme il le dit lui-même : « ce n’est pas moi qui l’ai tué, c’est la balle et la chute ». Vincent ne se dédouane pas, il est au delà de ça, il est comme ces patrons d’industrie qui ferment une usine et mettent des milliers de gens au chômage parce que la structure financière le réclame.

Oui Vincent vie pour ça et peut-être Tom Cruise aussi. Puisque mille fois on croit voir l’homme d’affaire sans doute féroce qu’il est jusqu’au moment où le tueur apparaît… et ici encore une fois on a sans doute jamais vu ça au cinéma. La caméra ne s’embarrasse pas de plans de coupe, d’artifices pour palier aux manques de l’acteur comme dans le cinéma B classique, le geste est à la fois rapide et lent, fluide, précis, impeccable, inattendu, effrayant, tant et si bien que si on m’expliquait que Cruise a réellement commis un hit pour le rôle, je le croirais sans surprise.

Parce que pour la première fois au cinéma, et en dépit de tout ce qui se dit partout, Cruise a fait de son assassin un être très humain. Et sans doute plus que jamais quand il tue, car non il n’y a pas d’incohérences de terminator où je ne sais quoi, il y a un homme au travail, et rien de plus, même pas un surhomme, mais un homme surentraîné. Comble du comble, Cruise ici dans sa gestuelle, donne à comprendre l’expression de la personnalité de son personnage, ce que Bruce Lee définissait comme le but ultime et nécessaire du pratiquant d’art martiaux. Ça s’appelle la grâce.

Mais à côté voici le contre-point Jamie Foxx, l’être humain comme toi et moi, monsieur tout le monde. Lâche, faible, raisonnable, peureux, effrayé et, dans le cas de notre homme, d’une honnêteté fondamentale.

C’est ce qui séduira Pinkett, sa première cliente. Pinkett a le sourire dur de l’american business women classique mais des yeux bavards. D’ailleurs ils sont tous très bavards les yeux dans ce film, même si on ne les distingue pas toujours, plus besoin de compter les plans se rapportant au regard, c’est fait pour. Et si un acteur (américain ou français je ne me souviens plus) disait que c’est dans le regard qu’on décèle la sincérité ou non du comédien, alors on peut dire ici que tous sont si habités par leur rôle qu’on pourrait croire que Foxx est un taxi à petit pied, et Jabier Barden, est un parrain colombien dont la férocité affleure sans aucune grandiloquence, d’un simple regard.

Mais revenons à Max le taxi. Car sans lui, Tom Cruise ne serait qu’en roue libre, un monstre qui accapare tout l’écran (comme dans tant de ses films), sans lui, Vincent ne serait pour nous qu’un croquemitaine de plus, ou ce mort dont il parle au début et à sa fin et qui erra dans le métro sans que nul jamais ne le remarque. Pour oser un mauvais jeu d’esprit, Max c’est le sel sur la viande froide. C’est nous si on se prenait de courage, c’est nous si…

Si, et c’est là, ou plus que le scénario (basique somme toute, comme celui de Kill Bill par exemple) la mise en scène est géniale, si l’agneau n’apprenait pas du loup. Non pas à devenir comme lui, mais à percevoir une seconde le monde par ses yeux : éphémère, puis à mordre, mais à mordre par désespoir. Car c’est sans doute une part de profond désespoir (celui de ne pas pouvoir toucher à l’inaccessible grâce d’un jazzman par exemple) qui unit ces deux hommes. Celui qui pousse l’un vers l’absolu en devenant l’absolu des anathèmes, et l’autre, par le rêve, mais trop honnête pour accomplir son rêve.

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Ici pas une seule fois Vincent ne déshumanise ses victimes, il s’est déshumanisé, plus rien ne peut l’atteindre. C’est aussi ce qui est saisissant ici, c’est qu’au fond ce tueur n’a plus rien à apprendre de personne et que tous apprennent de lui, flic, ou taxi, avocat et victime. Tous, et lui, du coup n’est plus rien… et mourra comme tel, d’où l’énorme sentiment de gâchis qui nous enferme avec le générique de fin. Et c’est sans doute la seule peur de cet homme, son seul profond dégout, la solitude et l’indifférence (L.A par exemple lui inspire un énorme anonymat qu’il rejette) cette même indifférence dont est victime Max, lui qui ne l’est pourtant jamais même s’il en souffre constamment.

Alors que dire maintenant de la fameuse caméra, du filmage, des couleurs, que dire de ces cadrages exacts qui saisissent au vol l’attitude d’un dispatcher fatigué, de ces alternances de plans qui vont de la caméra Dogma, à un genre de scope qui offre autant d’ampleur et de crudité aux scènes de meurtre que d’hypnose (grand thème cher au cinéma de Michael Mann) à celle du club de jazz, à des cadrages abstraits, sales, flous, qui débordent comme autant de canevas abstraits retraçant le chao électrique d’une ville la nuit. Une hallucinante véracité retravaillée sur la même base qu’elle fut explorée par des Friedkins dans les années 70 (voir French Connection) où sur le ciment d’une tradition de B movies, et par la technologie propre à notre époque, Mann rénove, rend plus lisible avec cette science consommée des alternances jusqu’au point où le spectateur se retrouvent comme un papillon de nuit tournoyant autour des néons. Allant jusqu’à se servir de ses acteurs même pour ajouter une dimension, une profondeur à sa caméra (ici acteur à part entière), et ainsi Cruise qui avance dans la nuit devient à la fois une terrifiante vision de froideur et de dureté, et Vincent, assassin iconique, à la fois hors et dans l’image, ou bien lorsque utilisant l’architecture classique d’un règlement de compte comme on en voit des dizaines ces dernières années, revisitant tout d’un coup pour en faire un ballet sauvage, brutal, logique, dédié à la mort et à sa mécanique.

Et puis s’il fallait terminer par quelque chose on citerait la bande originale. Une fois encore, pour ceux qui n’ont pas oublié le final du 6ème Sens sur Ina Gada Da Vida, Mann donne par son choix musical tout un sens au mot hypnotique. De l’utilisation du jazz revisitant la musique classique, à l’impro, au rock, et surtout cette utilisation génialissime des sons des différentes radios qui ponctuent la journée du taxi, comme autant de quartiers de la ville, autant de parcours et au bout du compte, un lavage de cerveau grandeur nature. Et le comble c’est que Mann n’en reste pas moins toujours modeste dans sa syntaxe. En utilisant quelques allers retours au schéma classique du cinéma B (comme l’histoire du flic, personnage né pour mourir) il nous renvoie que sa « réalité n’est qu’après tout qu’une forme de… le format cinéma est alors expulsé et tout à la fois digéré. On sort de tout et on est dans tout, le Dogme, le scope, le thriller, le drame néo réaliste, un film existentiel, un nouveau genre de cinéma.

Maintenant si je vous disais que ce film mérite plus d’oscars que l’académie ne peut en distribuer ça vous étonnerait ?

Moi non plus.

 

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