Univers – Mazeltov !

 

 

 

Le Stormfire Solo était comme un trou percé dans l’univers. Aucune lumière ne pouvait réfléchir sur sa coque, le plus infime spectre lumineux implacablement absorbé. Il apparaissait également ainsi sur la plupart des balises, radars, détecteurs de longue ou moyenne portée. Et quand la portée était courte, eh bien il était trop tard. Il laissait un écran vide, il interrogeait le regard attentif, mais jamais longtemps, les solos étaient furtifs, rapides, ils répondaient à l’observateur avisé aussi promptement qu’ils lui faisaient regretter d’avoir cherché à comprendre plutôt que de fuir. Le bâtiment princier en avait fait les frais. Plusieurs capsules de secours avaient toutefois été éjectées dans l’espace, prenant des directions diverses. Ça ne questionnait pas les drones. Dans le secret de la coque, accrochés par grappe, ils attendaient les fuyards, interceptaient les secours éventuels, annihilaient  au dernier reliquat de résistance. Ils étaient programmés pour ça. Sans âme, objets animés par les seuls influx électromagnétiques d’une combinaison binaire qui les commandait comme des chiens d’attaque. Et, suivant le mouvement des capsules de secours, ils se mirent en chasse, chacune la sienne. Le N°13, comme ses semblables était composé de deux modules, enchâssés l’un dans l’autre comme des Matrochka. Le Nez et la Tête. Le Nez pourchassait, la Tête continuait la poursuite une fois que la cible était parvenue à destination. Le N°13, comme ses semblables avait le nom de N°13, DRSD N°13 pour être exact, Drone de Recherche Surveillance et Destruction, mais tout le monde les appelait 13. Et comme tous les autres il avait été conçu en série sur une chaîne de montage de Goliath Industry. Mais celui-ci avait une particularité. Il était le 13000ème engin de sa génération, finalisé à 13h13 heure terrienne, le 13 du 13ème mois lunaire du calendrier judaïque sur la chaîne N°13. Dans l’univers froid, automatisé, et parfaitement déshumanisé d’une chaîne, quelque part sur Zion V cette coïncidence aurait normalement dû en rester une. Mais quelqu’un avait voulu faire des économies. Quelqu’un avait imaginé augmenter facilement sa marge du mois, en achetant des pièces de rechange à moindre prix. Et pas n’importe laquelle des pièces, celle qui composait une partie élémentaire de la matrice intelligente qui commandait la chaîne. Cette pièce, génératrice de concept d’adaptation, qui permettait par exemple à un robot à peinture de se réparer lui-même, était issue d’un lot destiné au départ à l’industrie du marketing. Logiciel générateur de promotion, inséré dans un écran holographique, chargé d’en lancer à sa propre initiative. Les ventes de Supa Shampoo V-6.0 était en baisse ? Le logiciel,  mini calculateur branché sur le vortex du supermarché, sentant le flux immanent des intentions clients, déclenchait une promotion sur l’ensemble de la gamme Supa Shampoo V-6.0 à base, par exemple, de jeu concours. Les usines de sex toy Babydoll débordaient d’invendus ? Le mini calculateur lançait une campagne marketing sur l’ensemble des hypermarchés de la chaîne « Pour 5 litres de skywiski Bellmore, trois vibromasseurs interaces gratuits ». La mode était aux combinaisons spatiales Starr, -10% sur tous les accessoires Starr, etc. Sans compter les anniversaires de marque, les célébrations pour le xème  client, les promos du mois.

Le logiciel, Add Bomb  2.0, avait été enfiché dans un matériau sensible à mémoire programmable et évolutive. Une forme quasi intelligente de minerai avec lequel on construisait les circuits destinés aux engins réclamant une forme créative d’autonomie. Selon les réactions chimiques lors de la conception et l’interaction avec le programme, le logiciel montrait plus d’inclinaison pour tel ou tel domaine. Par exemple on avait remarqué que la première série sortie d’usine était beaucoup plus performante pour anticiper les ventes que les modes. Tandis que deux séries suivantes se montrèrent extrêmement douées pour vendre énormément avec très peu de moyens. Bien entendu les professionnels du marketing méprisaient ces engins, auxquels, selon eux, il manquait l’indispensable humanité qui devait vivre au cœur de toute bonne campagne. La poésie du savon, comme l’avait appelé l’un des papes de la pub Absolut Popcorn III, et qui manquait complètement à l’arsenal infernal qui sommeillait dans la bombe à pub.

Quoiqu’il en soit, ce modèle ci, N° de série 458712-BN, avait naturellement réagi à cet ensemble de coïncidences autour du chiffre 13, par un réflexe promotionnel. Il y avait trop de 13, fallait qu’on fête ça. Et dans le schéma de pensée somme toute étroit du logiciel, fêter rimait avec achats. Hélas, dans le frigorifique univers de l’usine, point de prix, d’éclatés fluorescents, de jingles luminescents, de vocalises roboratives de quelque comédien au chômage, ventant le poulet TroisPattes aux amandes de chez Winki, déguisé en poussin. Bref, la campagne qu’il envisageait ne pourrait compter sur le fabricant et devrait se reposer sur une promotion totalement unique. Le 13 ultime, fruit hasardeux de quantité d’autres 13 serait donc instantanément classé collector, pièce unique, et comme tel marqué d’une spécificité pas moins unique.

Le logiciel avait longtemps cherché (74 dixième de seconde) ce qui pourrait rendre spécifique ce 13 là. Comment le configurer de sorte que les collectionneurs se lancent sur sa trace, qu’il fasse l’objet d’une loterie, voir ait les honneurs de l’actualité. Et puis dans une fulgurance créatrice, le génie lui monta sans bouillir. Un rabbin ! Voilà ! Le drone 13 numéro 13 aurait l’âme d’un rabbin, une matrice au cœur de la matrice tissé de Torah et de Talmud, assis sur le socle mathématico mystique de la kabbale. Sublime.

 

La Tête se dressa sur ses pattes mécaniques, huileuses et noires, comme un scorpion sorti du sable. Ses antennes et ses récepteurs solaires se mirent à cliqueter, la caméra infra thermique se déclencha, traçant un point bleu sourd dans sa carapace. Un clapet s’ouvrit et recracha une bouffée de vapeur grise. Les appareils de mesure, nano drones gros comme des moucherons, légers comme le pollen, ne mirent pas beaucoup de temps à trouver la trace de deux robots. Traces soudain interrompues par d’autres, plus petites et plus nombreuses. L’engin identifia les dites traces, envoya un signal au vaisseau puis repartit vers l’est en sifflotant un Violon sur le Toit.

 

Techniquement, les DSRD 13 demeuraient neufs jusqu’à leur lancement. Les Nez ne servaient qu’une seule fois, libérant une Tête complètement vierge de la moindre impression, de la moindre expérience cybernétique et qu’on récupérait une fois sur deux. Après tout il ne s’agissait guère plus que de balises espion un peu plus sophistiquées que la moyenne, généralement employées en prévision d’une invasion. Passé l’invasion, le monde rasé, et la moindre civilisation intelligente mise au pas ou annihilée, cela coûtait souvent plus cher de tenter de rapatrier le matériel plutôt que d’en faire fabriquer d’autre. Et naître au monde avec l’état d’esprit d’un rabbin, au beau milieu d’un désert, quand on était programmé pour favoriser les pogroms et les génocides, il y avait quelque chose là qui aurait poussé n’importe quel goy au suicide. 13 était naturellement traumatisé, et tout en lévitant au-dessus du sable à la poursuite de deux rescapés il ronchonnait en yiddish électronique après Yahvé. Les opérateurs synthétiques, à soixante kilomètres de là, au-dessus de l’atmosphère de la planète avaient un peu de mal à comprendre l’émission qui s’échappait du drone. Le drone avait un peu de mal à comprendre pourquoi le sort s’acharnait ainsi sur lui. Esprit finalement simple qu’il était, il finit par se demander si tout ceci n’était pas une épreuve, et si oui, pourquoi Yahvé ressentait ce besoin de l’éprouver. Certes, il ne se souvenait pas avoir jamais été à la synagogue de sa vie, mais il était capable de réciter le Talmud à l’envers et à l’endroit si on voulait et les prières du Kaddish n’avaient aucun secret pour lui. Soudain l’engin s’immobilisa en plein désert.

 

Dans le langage corporel des drones, un arrêt brusque signifiait immédiatement un signal majeur envoyé au vaisseau. Les millions de nano capteurs insérés dans sa coque se mettaient aux aguets, et une balise lumineuse était éjectée. Une flamme longue et verte s’éleva au-dessus du drone. C’était sûrement un signe. Le drone repartit aussitôt. Dans le sens opposé.

Pendant une poignée de minutes, les opérateurs essayèrent de lui faire reprendre la poursuite. Mais il répondait dans un langage électronique inconnu et semblait complètement divaguer. Ils renoncèrent, envoyèrent un mémo au poste de commandement et reportèrent leur attention sur les autres drones. Le poste de commandement prit en compte la perte du drone et fit suivre le mémo au service du matériel.  Le service du matériel ne rigolait pas avec les engins défectueux, on fit traduire les émissions du drone par l’I.A du vaisseau et on s’interrogea longuement sur le sens de son dernier message : « désolé, abandon poursuite, il me faut une kipa. »

 

Les choses auraient pu en rester là. Si le service du matériel n’avait pas été ce qu’il était, la plus invraisemblable machine à broyer administrative de l’armée. Considérant ses appétits de conquête motivée par la Théorie du Destin, qui clamait que Dieu avait fait de l’homme son champion, et le prix moyen d’une guerre de basse intensité. Contenu du fait que les compagnies voulaient bien que la République se lance de nouveaux défis mais à ses frais essentiellement, et que la République n’entendait pas plus engager des trillions de galactiques pour des machines défectueuses, ni des guerres foireuses, l’on chargea des hauts fonctionnaires de rationaliser les coûts et ainsi naquirent les Rationalistes. Rapidement les Rationalistes séduisirent les compagnies  et dictèrent leurs lois à l’industrie militaire, bientôt leur pouvoir s’étendit partout comme un virus. Le service du matériel était une de leurs inventions. Vérifier le matériel, le réparer éventuellement était leur tâche la moins importante. Ce qui comptait pour le service du matériel ce n’était pas de savoir pourquoi tel engin était défectueux, mais  à cause de qui, comment se faire rembourser et si possible avec dommages et intérêts. En gros, le service du matériel était pour l’essentiel un service juridique chargé de lancer des procès contre des marques de fabricant. Tandis que le 13 divaguait dans le désert à la recherche d’un buisson ardent et d’une kipa, Goliath Industry recevait une injonction de la cour du XIIème district d’Alpha Novalis pour vice de forme. Un vice de forme qui avait déjà coûté selon les avocats de l’armée déjà 8 millions de galactiques, à raison d’un million par minute. Ce que les avocats de Goliath Industry trouvèrent bien entendu complètement exagéré, mais néanmoins fâcheux. On chercha le responsable de ce défaut de fabrication auprès de chaque chaîne de montage dans l’espoir de lui faire un procès qui rembourserait le premier. Une recherche lancée à partir du numéro de série du drone, dirigea les avocats sur une chaîne de montage franchisée des alentours d’Orion, où on découvrit qu’obéissant à la Clause 503 du VIIème plan quinquennal, voulu par les puissants Rationalistes, un logiciel publicitaire, matériel de récupération mal nettoyé mais moins cher, avait été inséré accidentellement dans la matrice de l’I.A qui concevait les drones. Les dégâts étaient peut-être beaucoup plus graves qu’on ne le pensait. La chaîne fut stoppée et tous les drones qu’elle avait construit depuis cet accident, rappelés. Goliath pouvait se le permettre, d’autant qu’elle fit un procès au franchisé pour négligence, en s’appuyant sur un alinéa juridique de la Clause 503. Procès que l’intéressé perdit, bien entendu. En faisant des recherches au sujet des dégâts causés, Goliath découvrit qu’elle avait financé des campagnes de pubs obscures et sauvages dans des coins perdus de l’univers. Jeu concours, drones à moitié prix, deux pour le prix d’un, livrés avec pile (les drones n’avaient pas besoin de pile pour fonctionner)… Les campagnes avaient été commandées auprès de différentes petites agences, conçues par des machines et des hommes, coûtées chacune le salaire annuel du PDG. Pour un montant global de 568 millions de galactiques, qui fut bien entendu réclamé au propriétaire de l’usine où cette erreur s’était produite.

 

Il s’appelait Tomar Brunchwillis. Un jour, en revenant de la cité minière de Vercingétorix sur Jupiter, il avait lu un papier sur l’excellent investissement que représentait l’achat d’une franchise Goliath. Tomar était contremaître, il ne gagnait pas trop mal sa vie, mais il avait envie de se mettre à son compte. En devenant franchisé il toucherait 70% des bénéfices sur la vente, la production étant à ses frais. Goliath s’engageait à l’aider à mettre sa chaîne de montage aux normes, on lui payait même une maison à lui et à sa famille, s’il en avait une. Tomar Brunchwillis était célibataire, mais il espérait bien un jour être père de famille. Avec ses économies, il racheta une petite usine automatique de robots à un fabricant d’engins ménagers et alla se présenter aux bureaux de la firme, où il fut reçu par un des meilleurs commerciaux de Goliath, Joachim Goldman. Et depuis 5 ans que lui et Joachim travaillaient ensemble, jamais il n’avait eu à se plaindre, mieux, il avait pu s’établir et venait de rencontrer quelqu’un. Elle s’appelait Melinda. Native de NewRose. Belle comme le jour. C’était Joachim qui lui avait présenté.

Le procès que lui fit Goliath balaya tous ses rêves.

Joachim cessa de répondre à ses appels. Melinda le quitta, sa maison fut saisie, l’usine également.

Il n’avait plus rien, même pas de mouchoir pour essuyer ses larmes, et nul part où aller. Tomar envisagea plusieurs façon de se suicider, se jeter dans le vide spatial, se pendre, se couper les veines, mais tout ça était bien violent et promettait trop de douleurs. Il y avait les médicaments mais quoi et combien en prendre ? Se jeter par la fenêtre ? Il n’avait même plus de fenêtre, plus de maison, rien. Il se mit un sac en plastique sur la tête, mais au bout d’une minute l’arrachait, incapable de se laisser suffoquer. Plus désespéré que jamais, Tomar sortit de la ruelle où il avait élu domicile et regarda la circulation avec envie. Ce serait si simple… Oui… mais s’il se ratait ? Tomar sombra un peu plus en lui. Même pour mourir il n’avait pas de solution. Il atterrit dans la gare routière, haut lieu de rendez-vous des chômeurs et des clochards de la ville. Les uns en partance pour un ailleurs et peut-être du travail, réquisitionnés qu’ils étaient par les dispositions du XIème Plan, personne n’étant autorisé à rester dans une ville plus de six mois sans travail et sur une planète plus d’un an. Le troupeau formait le gros des salles d’attente, les autres voyageurs s’entassaient avec leurs bagages dans les couloirs. Les sans travail, comme s’ils s’appelaient tous entre eux, faisaient la loi ici. Tomar trouva un siège entre deux pochards endormis et attrapa le gratuit qu’il avait sous ses fesses.

«Ultima, vivez dans le monde de vos rêves, éternellement. Virtual Reality Brand Corp. »

« Virtual Reality Brand Corp. Nous réalisons vos rêves avec vous. »

 

Virtual Reality achetait des cerveaux pour l’industrie du jeu et du spectacle. Ou plus exactement les capacités de stockage des cerveaux. On effaçait vos souvenirs d’enfance et on remplissait l’espace vide d’informations diverses. Selon les capacités de chacun, on pouvait stocker plus ou moins de données. Additionné de micro puce, on pouvait même faire carrière dans le transport de données, qui était un métier dangereux mais bien payé. Les contrats Ultima proposaient tout autre chose. De sacrifier la totalité de son esprit, pour alimenter les méga calculateurs qui actionnaient les programmes de réalités virtuelles comme Metastarcraft, Spin City 5.2, Baptist Family et sur lesquels des millions d’individus à travers l’univers passaient des millions d’heures. En échange de cet abandon de tout droit sur son esprit, on était plongé pour le temps qu’on voudrait dans un monde virtuel de son choix. Le suicide sans douleur qu’il cherchait, c’était absolument parfait. Tomar se rendit au bureau de Virtual Reality le lendemain.

Tomar avait entendu parler d’une gamme de monde historique qui vous plongeait à l’époque de votre choix de l’histoire de la terre. On lui proposa un luxueux catalogue d’univers possibles, Moyen Age, Renaissance, Année 70, 3.000 avant Jésus Christ ou 3.000 ans après. Et une gamme d’avatars, qui allait de la star de rock au plombier. Les avatars étaient payants, le reste entièrement gratuit. Faute de pouvoir se payer l’acteur célèbre, il entra dans la peau d’un entrepreneur, prenant sa revanche sur la réalité en abandonnant son corps et son cerveau à la virtualité.

Avant d’être admis dans une matrice de jeu, les volontaires et leur cerveau étaient bien entendu soumis à une batterie de tests. On écartait les psychotiques, ou alors on les réservait pour des jeux à base de zombies et de tueurs en série. On vérifiait également qu’ils n’étaient pas allergiques à quoique ce soit, qu’il s’agisse d’un goût, d’un produit, d’une couleur, d’une odeur, d’un médicament même virtuel, car ce que l’esprit croit le corps le croit. Et personne ne voulait risquer une infection, une mauvaise réaction. Les tests étaient très pointus, jusqu’ici on ne déplorait que très peu d’incidents qui avaient bien heureusement été corrigés avant catastrophe. Bien sûr, on décela chez Tomar une certaine réticence devant la publicité. Quand on lui présentait des images séduisantes, il détournait les yeux, quand on demandait sa boisson préférée il répondait de l’eau ou du soda plutôt qu’en nommant une marque, ce que 70% de gens ne faisaient pas. Il réagissait avec une certaine agressivité à l’intonation de certaines voix, quand elles se marquaient d’un ton commercial. On lui fit lire des magazines électroniques, on nota ses points d’intérêts, il répugnait à poser les yeux sur tout ce qui avait attrait à une promotion. Il semblait également avoir un certain problème avec les juifs, sans doute un peu antisémite sur les bords, ce sujet revenait parfois dans ses réponses. Surtout quand elles avaient attrait à son rapport avec l’argent et les raisons qui le poussaient à abandonner ses droits sur son cerveau. Mais personne n’aurait pu imaginer ce qui allait se passer.

 

Il se réveilla dans un grand lit, allongé auprès du corps tendre et doux d’une belle femme. Le radio réveil indiquait sept heure trente. A travers les volets, des rayons naissants jouaient avec la poussière, il sourit. Ça serait forcément une belle journée. Aujourd’hui il avait rendez-vous avec son avocat pour signer un contrat avec General Motors et devenir le premier fournisseur informatique de la compagnie. Il venait de se marier et il partait en lune de miel ce soir. Oui, forcément.

Il caressa la hanche nue de sa femme, elle ronchonna vaguement, et tendit son cul. Il sourit, mais il n’avait pas le temps. Il se leva, se dirigea vers la cuisine, nu également, et alluma la radio.

« Partez en croisière à Hawaï avec… » il tourna le bouton, chercha une radio classique, ou du jazz. Pubs en chaîne. Puis soudain, Petite Fleur, Sidney Bechett, il retrouva le sourire. Il se fit un café avec des toasts, du jus d’orange, des œufs, et des céréales. Prit sa douche, s’habilla, costume gris, cravate bleue, et passa dans le garage prendre son vélo. Pour rejoindre le métro et Grand Central, Tomar, préférait le vélo plutôt que le bus. Mais le vélo avait une roue crevée, et il se rappela que marcher c’était pas mal aussi. Il remonta la rue, coupa par une petite cité tranquille, trois étages de briques rouges dans West Brooklyn, jusqu’à l’avenue Washington. Des jeunes gens distribuaient des prospectus aux passants, il en évita un, deux, mais intercepté par le troisième, il dit sur un ton exaspéré :

–          Non merci !

–          Je vous assure vous ratez quelque chose, c’est un jeu gratuit, il y a 10 ordinateurs portables à gagner ! Moi si j’avais le droit je jouerais.

–          Non merci ! répéta Tomar en essayant de contourner le jeune homme.

–          Allez s’il vous plaît prenez en moins un, j’ai presque rien distribué ce matin, je vais me faire taper sur les doigts par mon chef.

–          Fichez moi la paix ! Qu’est-ce que vous voulez ça me fiche ! Chacun sa merde ! s’énerva Tomar en levant les yeux.

Le jeune homme avait les cheveux longs et frisé, son phylactère autour des hanches qui dépassait de sous sa chemise, une kipa sur la tête. Tomar hoqueta.

–          Un juif !

Le jeune homme recula, instantanément sur ses gardes.

–          Non bouddhiste, et alors ?

Tomar se mit à hurler en allemand. Une langue qu’il n’avait jamais apprise.

–          JUDEN !! JUDEN !!

 

Quelque part dans les boyaux d’un centre de contrôle, un opérateur était réveillé par une alerte de type 4. De celle qui commandait de se dépêcher d’appeler la production parce qu’on avait un sérieux problème.

La production s’appelait Jimmy Wang. Directeur général et unique actionnaire de Virtual Nostalgic, filiale de Virtual Reality Brand Corp, goldenboy en vue de l’industrie du virtuel, playboy bien connu de Canal Gossip, figures du tout NewRose. Quand son intercom sonna, en liaison directe avec la base de données de Mars, il était en charmante compagnie, deux pour le prix d’un, et grand huit dans la tête à coup de pilules Yabon, les roses.

–          Ouais ?

–          Patron on a un problème sur New York 96.

–          Un problème ? Quel problème ?

–          Un barzoï…

 

Cette succession d’évènements se déroulèrent en à peine deux petites semaines. Quand le service du matériel et une compagnie privée s’engageaient dans une chaîne de procédures, les avocats étaient si redoutables et si efficaces qu’un juge qui aurait mis plus de trois jours pour juger un différent commercial, aurait terminé ses jours dans le bassin à requin du zoo de Neworld, entre les mâchoires d’un sharkus gigantis. Deux semaines c’est ce qui suffit au drone pour se rebaptiser Moshe, se bricoler une kipa avec la robe d’un jawas mort et dériver jusqu’à la capitale du Sud, Moz Ezly où il se mit en tête de trouver une synagogue et de prier jusqu’à la fin de ses jours. Avec un peu de chance Yahvé finirait par lui faire signe, voir lui donner la direction de Sion. Au lieu de ça il tomba sur les Troubadours Bizarres.

Les Troubadours Bizarres étaient un groupe de musiciens Céphalides sans le sous, que leur agent, un imprésario véreux de Mitrya, comme il en existe par centaines, avait envoyé en tournée dans le sud de la galaxie. Après avoir traversé 3.000 kilomètres et une trentaine de villes et de bourgs, le trompettiste était parti avec une fille de passage, et la plus grande partie de la caisse, le saxo avait sombré dans la liqueur de chenille, et on venait tout juste de voler leurs amplis. En tombant nez à nez avec cet étrange drone et son bout de tissu sur ce qui lui tenait lieu de crâne, les Céphalides, qui par ailleurs étaient réputés pour leur ingéniosité en matière de cybernétique, virent là une opportunité qu’il fallait absolument saisir. Avant même que le drone se rappelle qu’il était armé, ils se jetaient sur lui et verrouillait ses mouchards. Il disparut des écrans radars. Bien entendu, passée par perte et profit auprès du personnel militaire, cette disparition n’aurait théoriquement pas dû provoquer le moindre remous, la moindre vaguelette, excepté bien entendu que le service du matériel avait lancé un procès contre Goliath Industry, et que les deux adversaires comptaient bien mettre la main sur l’engin défectueux avant l’autre, histoire de pouvoir démontrer à tous qu’il n’était pour rien dans sa perte, et le cas échéant déterminer exactement les responsabilités. Ruiner son franchisé ne suffisait pas, Goliath voulait également la peau du concepteur de la bombe à pub, dont les avocats se faisaient fort de démontrer de la nocivité volontaire de son produit. Tout le monde savait combien les fabricants de matériel publicitaire aimaient doper leur machine.

Ainsi fait, tandis que le drone Moshe était bricolé pour devenir un ampli de fortune, et alors que les Troubadours Bizarres s’apprêtaient à donner leur premier concert en ville, deux Récupérateurs fonçaient droit sur Moz Ezly.

 

Les Récupérateurs étaient tous des séries E, ils faisaient un métier dangereux mais c’était vous qui étiez en danger. Vous n’avez pas payé la 11ème mensualité sur le crédit de votre maison ? Les Récupérateurs débarquent, scellent chaque ouverture, que vous soyez ou non dedans et mettent en vente votre logement. Pas la peine de tenter de les en empêcher, les séries E ont pour vocation initiale de détruire. Légalement la maison ne vous appartient plus, si on vous vend avec, tant pis pour vous.

Vous n’avez plus les moyens de rembourser le prêt qui vous a permis de vous faire greffer des yeux à vision nocturne ? Soudain un colosse surgit de l’ombre, vous anesthésie et vous vous réveillez sans globe oculaire.

Chef de guerre, vous avez emprunt é pour vous acheter un croiseur de combat, et vous comptez rembourser à coup de pillage ? Hélas vous êtes un mauvais chef et vous avez peine à payer les premières mensualités. Soudain une flottille de chasseurs automatisés arraisonne votre bâtiment, vous avez 10 minutes pour emprunter une capsule de secours et abandonner votre carrière de général de pacotille.  Au-delà de ce délai vous subirez l’envoi de gaz de combat, ce que les Récupérateurs appellent joliment la dératisation.

Ils touchaient 10% sur tout ce qu’ils récupéraient et certains gagnaient très bien leur vie. Même si on se demande bien ce que des cyborgs pouvaient faire de leur argent.

 

 

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