Univers – Et pendant ce temps là sur terre

L’Usine-Hôpital Noriega ressemblait à une sucette électrique fraise et anis, orgueilleusement posée au sommet d’une colline, dominant le bidonville de Villa Tokyo, au nord de Sao Paolo. Construit avec l’argent du Cartel del Nordeste, il était  une des grandes fiertés de son fondateur, Paolo « Yaya » Budahwaki, chef du cartel pour toute la ville, et lui-même natif de Villa Tokyo où il avait grandi et prospéré. L’on y payait par carte de crédit, des menus déroulants holographiques vous proposaient un choix de soins à tarifs variables, une fois la sélection obtenue le robot de la réception délivrait une carte magnétique. La carte libérait une chambre et enclenchait le programme choisi par le malade. Bien entendu on pouvait réserver à l’avance par la toile, il suffisait de présenter le code barre de réservation au lecteur à l’entrée. Tout ce qui avait pu être automatisé l’avait été, jusqu’à la conception des aliments. Aboutissement conjoint de la médecine, de l’économie, de l’industrie,  et de l’informatique, comme tous les UH du monde, le Noriega avait été construit et vendu en kit par une des compagnies dominantes du marché. Le service médical était sous contrat pour un groupe pharmaceutique sud-américain, et le tout était assuré par une banque des Baléares. Et comme tous les UH du monde, le Noriega était également coté sur le second marché selon un ratio coût/pourcentage d’échec. Ceux qui avaient imaginé ce ratio avaient une idée très rationnelle de la santé appliquée aux règles industrielles. Ce qui comptait dans ce genre d’établissement ce n’était pas tant de guérir que de ne pas perdre ses clients. Conséquence collatérale de cette exigence, les gestionnaires des UH, rien que des supercalculateurs ajustés seconde par seconde aux cours boursiers de leur compagnie d’assurance, avaient tendance à masquer le nombre de décès, tant statistiquement que physiquement. Et les Recycleurs marchaient à fond.

 

Les Recycleurs étaient le fruit mêlé, pervers, et naturel de la peur des lendemains et de la volonté d’y pourvoir. L’enfant taré du mouvement écologiste qui avait enflammé la planète au début du XXIème siècle, et  concomitant de l’esprit millénariste des trois religions majeures qui dominaient alors.  Une bonne partie de la planète pensait à la fin du monde sous différentes formes,  et ce que les religions avaient prophétisé sans apporter la moindre preuve, les écologistes entendaient le démontrer par la science.  La science devenu codex absolu de toutes les doxa contre les travers de l’humanité. Statistiques et courbes des ventes à l’appui, la nouvelle économie s’en mêla et surfa sur la vague jusqu’à imposer ses propres règles et ses propres vérités. Les Recycleurs n’étaient donc pas des incinérateurs au fait que l’incinération coûtait cher en énergie et polluait l’atmosphère. Mais ils récupéraient tout ce qui était récupérable sur un corps, foie, rate, rein, et les revendaient tout à fait légalement sur la toile. Généralement les UH bénéficiaient tous d’un stock plus ou moins important d’organes. Et leurs valeurs augmentaient selon ce stock. Le Noriega était très bien noté à ce sujet, soutenu par un des meilleurs laboratoires brésiliens, Pharmaco.

 

Mais allez expliquez ça à Marcel Martin.

–          J’EN AI RIEN A BRANLER ! J’AI PAYE POUR CETTE OPERATION ! MA FILLE A BESOIN DE CE REIN !

Marcel Martin travaillait depuis six mois dans une fabrique de hardware, les trois huit, à 4,50 v. de l’heure, pour pouvoir faire venir sa fille, et la faire soigner.

–          Je comprends bien monsieur Martin, susurrait le docteur Wigh, directeur de l’établissement, depuis son écran, mais malheureusement vous avez contracté votre assurance maladie auprès d’une compagnie européenne, et cette compagnie n’est pas reconnue sur ce territoire.

–          C’est IW qui m’a fait signer clause obligatoire ils ont dit ! hurla Martin tout en serrant contre lui son otage.

–          J’entends bien monsieur Martin, mais vous comprenez bien que ni moi ni la compagnie que je représente ne peuvent être tenu responsable des contrats passés par IW.

–          JE VEUX PAS LE SAVOIR JE VEUX MON REIN !

Le docteur Whig soupira. Il avait des parts dans l’hôpital, et était employé directement par le groupe pharmaceutique, chaque seconde de dysfonctionnement coûtait environ 0,50 crédits sur le marché obligataire. Cette conversation était aussi coûteuse qu’absurde. Selon les conventions internationales IW aurait dû lui stipuler que les frais d’assurance ne couvrait pas la planète entière, et la compagnie qui l’employait ici même lui proposer une assurance annexe. C’est ce qui se faisait paraît-il, et il trouvait ça très bien organisé. Mais apparemment pas, non. Or de deux choses l’une, soit il faisait intervenir les forces de police de la ville, qui lui facturait plus tard, soit il vérifiait dans sa base de données si Villa Tokyo et conséquemment le Noriega était bien sous protection internationale, et auquel cas il ferait appel aux Casques Noirs.

 

Sur son écran de contrôle, Marcel Martin avait la main posée sur le front de son otage et un éclat de verre pointé sur sa gorge. Bien entendu ce n’était pas le premier incident que connaissait l’hôpital, ses couloirs et ses chambres disposaient de tout l’équipement d’autodéfense automatique nécessaire. Alarme paralysante, gaz innervant, sympathique, lacrymogène. Seulement, comme toutes les autres compagnies au monde le Cartel del Nordeste faisait des économies dès qu’il pouvait. Notamment sur la sécurité intérieure, tout à fait persuadé que personne n’oserait jamais s’attaquer aux affaires légales des redoutables nordesteros. Moyennant quoi, le système dysfonctionnait si bien que le docteur l’avait fait arrêter au profit des appareils médicaux. Il fut toutefois heureusement surpris de découvrir que le Noriega et tout Villa Tokyo était estampillé USOF. Finalement le Cartel avait bien tout prévu.

 

Le transporteur de combat Illiouchine AR2.0 ressemblait à un bourdon en tenue camouflage. Un bourdon de deux tonnes cinq, hérissé de canons rotatifs calibre 90 BMG. Ses turbines à propulsion froide faisaient à peine plus de bruit qu’un essaim. Il se posa au sommet de la tour, tandis qu’un négociateur assermenté et expédié par la compagnie d’assurance du Noriega, tenait le bout de gras avec Marcel Martin. Il s’était réfugié, toujours avec son otage, près de sa fille, dans une chambre remplie de bombonnes d’oxygène. Barricadé, et cette fois il avait une arme à feu. Le personnel de l’hôpital comptait au total, le directeur, deux chirurgiens superviseurs, une infirmière polyvalente, un esclave, et deux vigiles délégués par le cartel depuis les fins fonds de Villa Tokyo. Et malheureusement, ils se prenaient l’un comme l’autre pour John Wayne. Marcel Martin avait désarmé le premier sans peine, blessé le second avec l’arme du premier, et tout ça sans jamais lâcher son otage. Whig, avait assisté à la scène consterné.

Une longue silhouette toute en noir et casquée sauta de l’appareil, accueillie par l’infirmière. La visière polychrome masquait le haut du visage, on devinait une bouche fine comme une cicatrice, mais impossible de déterminer son sexe.. Whig les attendait dans son bureau au 42ème étage.

–          La réputation de rapidité de l’USOF n’est pas une légende à ce que je vois ! s’exclama-t-il enthousiaste alors qu’ils entraient.

Cela faisait à peine un quart d’heure qu’il avait alerté par mail le siège de l’USOF à New York.

–          You’re doctor Whig ? demanda sèchement l’individu toujours casqué.

–          Euh… oui, en effet.

Le docteur qui ne comprenait pas un traitre mot d’anglais – en dépit de ce qu’aurait fait penser son nom il était né en Argentine. Avait heureusement sur lui son Babel Fish, un micro transmetteur de traduction.

–          Identification.

–          Je vous demande pardon ?

–          ID please.

–          Ah… oh… mais euh je vous assure je suis bien le docteur Whig, directeur de cette usi… euh hôpital ! Est-ce bien nécessaire ?

–          According to the international law of necessary intervention, as stipulate in article N°405-A, 405-E and 406-B, yes indeed. En accord avec les lois internationales d’intervention nécessaire, comme stipulé dans les articles…

L’infirmière qui avait vécu à Londres reconnu l’accent écossais, et maintenant qu’elle avait le temps de le regarder, réalisait en observant ses mains qu’il s’agissait d’une femme. Une femme mesurant aux alentours du mètre quatre-vingt-dix, avec de très longs doigts, absolument plate et sans hanches. Une femme avec une voix unisexe, neutre, froide, mais une femme quand même. Cette prise de conscience lui fit froid dans le dos.  Bien obligé, le directeur fit apparaître sa carte biométrique qu’elle passa au scanner qu’elle avait suspendu à la hanche, avec tout un arsenal. Après quoi elle sortit un pad d’une de ses poches et lu doctement ce qu’il y avait écrit sur son écran.

–          Right… from know on to the end of this operation this hospital is no more under your authority. Every of my request shall be consider as an order, discussing or disobeying an order will be consider as an act of felony. According to the law there are two kind of act felony. First, the fact of trying to impeach the good achievement of a police operation by anyway meaning, active or passive, with or without using violence. This is punish of three years in a federal penitentiary and of 756.000 credits fee. Second, the fact of using or pointing any kind of weapon against an officer. In that case death penalty is immediately request and the officer authorize to shoot to kill. However, whatever happen during the operation the responsibility of the officer shall never be engage. Do you understand these terms and if yes do you  agree?

–          Bien… à partir de maintenant et jusqu’à la fin de cette opération cet hôpital n’est plus sous votre autorité. Toutes mes demandes devront être considérées comme des ordres, discuter ou désobéir à un ordre sera considéré comme un acte de rébellion. Selon la loi il y a deux types d’actes de rébellion. Premièrement, la tentative d’empêcher le bon déroulement d’une opération de police de quelque manière que ce soit, activement ou passivement, en usant ou non de violence. Ceci est puni de trois ans d’emprisonnement dans un pénitencier fédéral et de 756.000 crédits d’amende. Deuxièmement, l’action de pointer ou d’utiliser n’importe quel type d’arme contre un officier. Dans ce cas la peine capitale est immédiatement requise et l’officier autorisé à tirer pour tuer. Dans tous les cas, et quoi qu’il advienne durant l’opération, la responsabilité de l’officier ne pourra pas être engagé. Comprenez-vous ces termes et si oui êtes-vous d’accord ?

 

C’était un peu difficile à avaler, il voulait bien l’admettre. D’abord c’était interminable, récité d’une façon qui n’appelait aucune remarque, et ça disait bien ce que cela voulait dire, elle pouvait raser le bâtiment si ça lui chantait. Mais l’USOF n’avait pas été créée pour négocier ses méthodes ou ses règles, ni moins se les laisser dicter par une puissance ou une autre. L’USOF était réellement au service de tout le monde. Il dit qu’il avait bien compris et qu’il était d’accord. Elle retira son casque.

–          Okay… tell me what happen…

Whig expliqua ce qui s’était passé et pourquoi, selon lui toute la faute était à mettre au compte d’IW.

–          Don’t bullshit me will you.

–          Je vous demande pardon ?

–          Vous savez comme moi, dit-elle soudain en portugais, que le contrat qu’il a signé ici couvre 30% de ses frais locaux d’assurance, c’est automatique, même en Europe où la couverture d’IW est pleine.

–          30% c’est insuffisant pour une opération du rein.

–          C’est largement recevable vous voulez dire, la Segurida Nacional a prévu une hausse de 15% de la violence pour les deux prochains mois dans toute la région nord. Et n’essayez pas de me dire que Pharmaco ne reçoit pas les rapports journaliers de la SN. Dans 10 jours vous aurez rentabilisé cette opération.

Whig avait l’impression d’avoir affaire à un de ces juristes d’affaire, mais qu’est-ce qu’elle avait à la fin, on la payait pour intervenir ou discuter ?

–          Je ne vois pas où est le problème. Quand bien même, cet homme détient un otage. Et plus on attend, plus cette affaire nous coûte une fortune !

–          Le problème c’est que si vous lui cédez son rein, je n’aurais pas besoin d’intervenir.

Elle avait vu juste, il y avait une autre raison que l’otage ou la perte immédiate de quelques centimes de crédit par seconde. Il y avait le Recycleur qui fonctionnait à plein régime depuis que le cartel avait décidé d’effacer les mexicains de la Mala Noche. Si bien, trop bien même que les cours sur certains organes étaient en train de s’effondrer. Les supercalcucateurs commerciaux avaient résolu le problème dans la matinée,  On devait orienter les ventes vers l’Asie, des charters de congelés était déjà en route pour Zama, Japon et la ville-état de Shanghaï. Donc, pas question que le Noriega accepte de négocier. Il le fit savoir avec un petit discours officiel de son cru sur la volonté de Pharmaco de pas céder aux terroristes.

L’officier hocha la tête en signe de rémission.

–          Soit, comme vous voulez.

Elle renfila son casque, le salua d’un hochement de tête, et il la regarda partir avec satisfaction. Quoiqu’il arrivait Marcel Martin n’en avait plus pour très longtemps, et en plus on allait pouvoir récupérer ses organes.

 

L’IW était la réponse du marché et des gouvernements aux crises sporadiques, à l’endémie de chômage que connaissaient variablement toutes les nations, à la fluctuation des échanges. International Worker n’était ni obligatoire ni complètement une institution internationale. A dire vrai, l’IW était une compagnie privée devenu incontournable. S’inscrire auprès d’IW s’était s’assurer d’avoir du travail toute l’année, à condition d’accepter de se déplacer n’importe où dans le monde, au salaire local, selon les lois locales du travail, logé, nourri, parfois blanchi. Toutes les entreprises ne voulaient ou ne pouvaient avoir recours aux services d’IW, le trop plein de chômeurs était en général reversé dans les ateliers clandestins, et les entreprises hors la loi du monde entier. Du travail toute l’année, quoiqu’il en coûte, leur devise, disait-on.

Mais dans les faits elle savait que tout cela n’était qu’une très vaste arnaque à l’emploi. IW n’avait fait que rendre la misère un peu plus itinérante, et l’immigration clandestine inutile. Ce qui n’était sans doute pas un mal, si des cas comme celui de Marcel Martin n’avaient pas été aussi fréquents. Pas forcément pour un rein, mais combien de fois l’USOF intervenait-elle pour chasser, éliminer ou arrêter un ou plusieurs encartés IW réalisant soudain qu’il se faisait baiser dans les grandes largeurs. Elle ne les comptait plus. A force, elle aurait même pu penser qu’au fond les chômeurs d’IW, soit 78% de la population des sans-emplois dans le monde, selon les derniers rendus chiffrés de la bourse de Hong Kong, n’étaient qu’une bande d’imbéciles qui méritaient leur sort. Un avis que partageaient en réalité la majorité des unités de sécurité chargées de nettoyer la merde. Pas elle, après tout n’était pas elle-même issue d’une organisation à la IW. ?

 

Universal Special Operation Force. Créée 16 ans après la 1er crise majeure de 2013, au lendemain de la Guerre des Marques. Quand les forces conjointes du lobbying et de la politique électoralistes réussirent si bien à mettre en échec l’ONU, que l’organisation fut incapable de résoudre les conflits authentiques et meurtriers qui opposèrent des compagnies comme Pepsi et Coca, Monsento et Dupont de Nemour, Nestlé et Danone dans plusieurs pays d’Afrique et d’Asie. Trois ans  après la guerre, l’ONU disparue était remplacée par l’UWA l’United World Assembly, dont dépendait l’USOF. L’USOF était la réponse à l’impuissance militaire, technique et diplomatique des anciens Casques Bleus, ce qui leur avait valu le surnom de Casques Noirs, avant que l’équipement ne soit adapté à la réputation.

Pratiquement, tout comme Marcel Martin, elle était corvéable à souhait. Les télés calculateurs semi automatiques des centres d’appels de l’USOF à travers le monde, sélectionnaient les forces en fonction de leur proximité. Peu importe ce qu’elle faisait à l’instant où elle était sélectionnée, elle devait obéir et se rendre là où on lui dirait. Quatre heures auparavant elle était dans un bar d’El Paso, occupée à trinquer avec une ancienne petite amie du nom de Rosetta. L’USOF avait été pensée comme une force d’intervention flexible et rapide, indépendante financièrement grâce à l’industrie de l’armement dont elle contrôlait 51% du marché légal.

Hélas El Paso n’avait été qu’une très courte escale, accordée après deux missions en Inde et une autre en Ukraine. Elle n’avait pas dormi depuis 72 heures, accumulait les décalages horaires et les vols comme un survivaliste les conserves, Elle tenait parce que comme 90% des membres de l’USOF elle appliquait la Loi 4M, quatre molécules, amphétamine, anxiolytique, décontractant, régulateur de l’humeur, qui l’a maintenaient à peu près à flot. La potion était administrée à l’aide d’un boitier et d’une seringue exordermique, greffée sur son avant-bras droit et qui s’activait toutes les sept heures, en fonction de l’analyse biochimique de son cerveau. Sans son boîtier, sans le KR4M, elle serait probablement shootée au supacrack, ou au fond d’un hôpital psychiatrique depuis longtemps. Ce dont elle avait bien entendu parfaitement conscience et qui, quoi qu’en disaient les ingénieurs militaires du département des statistiques pouvait très bien un jour lui valoir une mort pas forcément rapide. Personne n’était à l’abri d’une erreur, et surtout pas sous un dosage varié de drogues de synthèse. Lasse, elle ordonna qu’on lui ouvre l’accès des étages où s’était réfugié son client, tandis qu’elle recevait en projection sur sa visière les plans détaillés du bâtiment. Une micro caméra volante suivait sa progression, le film enregistré au secret dans les bases de données de l’USOF, plantées quelques part à 30 mètres sous la surface du Groenland. Il servirait soit au renseignement, soit à l’entrainement, 8 millions d’opérations avaient déjà répertoriées depuis la création de l’UWA.

Elle ne rencontra aucune difficulté en chemin. Le vigile indemne tenta bien de protester, qu’il n’avait pas besoin des Casques Noirs, et pourrait résoudre cette crise tout seul. Elle lui démontra le contraire en lui fracturant le tibia.

Equipement de combat : Combinaison de camouflage Predator, et plaques de protection anti éclat en carbonite. Bottes de combat Dynamo ultra légères, et gilet de guerre Kaboul Spécial multipoches. Casque Cerbère USOF, sac UW, pour Urban War, avec micro-mitrailleur d’épaule Remington 9 mm. Armement : fusil sniper lourd God Rule, le lance-grenade 40 mm ZX80, avec barillet fixé le long de ses reins, un chapelet de grenades mixtes Cobra en travers du torse. Fusil d’assaut réglementaire USOF 11, 380 automatique Jaguar à la hanche,  BUP, Back-Up Pistol HK 50 mm qu’elle fixait toujours à sa cheville. Armes secondaires : trois poignards de combat, une poignée de projectiles Han Chi, et deux couteaux de botte. En tout 50 kilos de matériel. Il fallait être rudement désespéré ou inimaginablement stupide pour seulement envisager de lui barrer la route.

Marcel Martin s’était réfugié au 24ème, chambre 24-10. Elle pouvait apercevoir sa silhouette ainsi que celle de sa fille et de son otage à l’aide de la caméra thermique fixée sur son œil droit. Calcula qu’il faudrait environ sept secondes pour forcer la porte et deux de plus pour maîtriser le forcené. Elle sollicita l’autorisation d’agir.

–          Négatif Delta, lui répondit l’opérateur depuis le QG de l’UWA à New York.

Elle insista.

–          Négatif Delta, répéta l’opérateur, attendons instruction.

De quel genre d’instruction pouvait-il parler ? Elle avait fait ça des centaines de fois, dans des situations où les individus étaient parfois armés et équipés comme des tourelles de char. N’était-elle pas celle qui avait mis fin aux jours de l’activiste musulman Ramadan Bomber à Jakarta il y a six mois ?

De l’autre côté du mur elle voyait Marcel Martin s’agiter, sa voix hurlant à travers la paroi en plastique. Le négociateur délégué n’était qu’un semi professionnel. Une certaine habitude des conflits mais ni la patience ni la ruse d’un authentique négociateur assermenté. Il n’allait pas falloir longtemps pour que l’autre pète réellement un câble, tue son otage et se suicide en faisant tout sauter. Elle avait déjà vu des cas de ce genre.

–          Delta, je répète demande autorisation d’opérer, il va pas tenir longtemps !

–          Négatif Delta, instruction reçue, Directive 5, code 147.

Elle n’en croyait pas ses oreilles.

–          Directive 5 ? C’est quoi encore ça ?

–          Transmettons, se contenta de répondre l’opérateur avant que la Directive 5 soit projetée sur l’écran de sa visière.

Votée il y a exactement 8 heures à l’unanimité par l’assemblé générale de l’UWA. Elle stipulait que l’USOF pouvait dans certain cas invoquer son droit de non intervention et procéder à une sécurisation de type 147. Entre autre cas de figures invoqués par la Directive, le fait que l’intervention puisse mettre non seulement en danger la vie de l’intervenant mais l’intégrité du lieu. Ça n’avait jamais été  un problème jusqu’ici et en soit c’était parfaitement absurde puisque la procédure 147 était une mesure globale d’éradication. Mais elle imaginait volontiers que le puissant lobby des assureurs était passé par là. Quelqu’un avait dû péter un plomb en voyant la dernière facture relative à une opération.

 

Elle adressa un nouveau regard à la silhouette agitée de Marcel Martin puis à celle de sa fille allongée sous une tente à oxygène, quel gâchis, tout ça pour de bête question de contrat juridique. Mais de nos jours c’était d’une telle banalité finalement. Elle soupira, se dirigea vers le fond du couloir et ouvrit le clapet du circuit d’aération. Comme tous les UH situé dans des zones de pollution à haute densité, le Noriega disposait d’un système en circuit fermé lui assurant une autonomie en oxygène d’une semaine. Chaque étage était autonome, une commande centrale située à celui de la direction permettait de sélectionner ceux qu’on voulait isoler. Elle dévissa le tuyau d’arrivée d’air, et sortit de son sac un cylindre bleuté en aluminium estampillé BND 3.1. Ballistic Nano Drone nouvelle génération, le nec plus ultra de la lutte antiterroriste selon ses concepteurs, le nec plus ultra de la boucherie selon elle. Une fois activée, le cylindre délivrait un essaim de drones de combat pas plus gros qu’un moustique, 40.000 pour être exact. Ça faisait un bruit très bref d’invasion d’insectes. L’instant d’avant Marcel Martin était une silhouette spectrale à travers un mur, le temps de cligner de l’œil, la pièce était recouverte des restes des trois occupants. Elle dévissa le cylindre vide qui poussa un genre de petit soupir mécanique avant de le fourrer dans son sac, puis retourna au 42ème faire son rapport.

 

Le docteur Whig, qui avait assisté à toute la scène sans bouger de son fauteuil, était livide. Il avait déjà vu des choses difficiles dans son métier et en travaillant au milieu d’un des pires bidonvilles du Brésil, mais ca c’était un summum… de gâchis !

–          Non mais vous vous rendez compte de ce que vous avez fait !? Nous allons être obligés de fermer cette chambre pendant au moins 48h, 680 crédits jour de manque à gagner ! Sans compter l’esclave qu’il va falloir remplacer, et nous ne pouvons même pas nous rembourser sur les organes !

–          Je vous avais prévenu…

–          Absolument pas ! Vous ne m’avez absolument pas prévenu que ça se passerait comme ça ! J’appelle tout de suite nos avocats !

Elle n’en avait rien à foutre de ses menaces au fond, l’USOF était internationalement couvert de ce point de vue, mais elle en avait soudain ras-le-bol de son boulot et des abrutis de son espèce. D’un jet elle traversa la pièce, l’arracha de son fauteuil et le plaquait au mur.

–          Ecoute moi bien espèce de nazi j’en ai rien à branler de tes conneries, tes avocats, et de ton ratio jour, trois personnes sont mortes là-dedans, tu comprends connard ?  Trois personnes dont une gamine de 5 ans et une autre de 15. Et tout ça pourquoi ? Parce que tu voulais te faire du blé sur le kilo de viande.

Elle n’avait pas retiré son casque, et sa voix n’avait même pas haussé d’un ton. Elle était d’un calme absolu. Pas même celui qui précède la tempête, il était la tempête tout entière. Whig avait le regard vitreux de terreur. Elle le relâcha sans un mot, fit demi-tour et sortit. Le transporteur de combat de l’USOF l’attendait dans la moiteur étouffante d’un nuage mêlé de métaux lourds, et de vapeurs d’essence montant de Villa Tokyo. 35% d’humidité, 45° à l’ombre. Elle n’avait aucune envie de rester ici, mais si elle continuait à ce rythme, elle serait morte ou folle avant la fin de la semaine. Au lieu du siège de New York elle demanda au pilote de la conduire dans un des Tubes qui marquaient la frontière entre le bidonville et la zone nord et industrielle de Sao Paulo. Une longue tour à étages, grise, remplie de sarcophages en plastique blanc, disposés comme les alvéoles d’une ruche. Une seule tour pouvait contenir jusqu’à 3 mille personnes. Facile à fabriquer, peu couteux d’entretien, les Tubes était le logement prédestiné des IW comme Marcel Martin, et elle-même finalement.

 

Elle s’appelait Sterling, comme le fabricant d’arme. A 12 ans, après une altercation avec un prof, le conseil d’orientation de l’école avait décidé qu’on devait la diriger vers la carrière  militaire. L’instructeur qui l’avait reçue à l’académie lui avait demandé de se choisir un nouveau nom, elle s’était contenté de donner celui qu’elle venait de lire sur le canon d’un fusil. De toute manière avant ça elle était le matricule Alpha432 de l’orphelinat privé Homeland Corp à Londres. Son accent elle se l’était chopé avec son régiment quand après 4 ans de lycée militaire on l’envoya au 3ème Bataillon Royal Aéroporté. La vie militaire ne l’avait pas enthousiasmée. On était mal payé, censé faire passer son devoir de soldat avant tout autre chose, et bien heureux si par le plus grands des hasards on y parvenait. On est toujours disposé à défendre une idée coûte que coûte, et surtout s’il s’agit également de se battre pour défendre les siens. Quand on avait été comme elle, quasiment élevée par la chose militaire, les siens c’étaient ceux de son régiment, sa compagnie. Du reste son entraînement avait été orienté dans ce sens. Et puis un jour on se retrouve sur le théâtre d’opération et on réalise qu’on se bat pour des intérêts privés qui se fichent complètement d’envoyer vos potes à la mort et qu’en plus, de retour chez soi, on a à peine de quoi se payer un authentique steak. Quand elle avait vu l’annonce de l’USOF elle s’était d’autant jeté sur l’occasion qu’ils payaient environ dix fois ce qu’elle gagnait avec l’armée. Tant qu’à bosser pour le privé, autant le faire vraiment.

 

Officiellement la tâche de l’USOF était d’intervenir auprès de toutes les zones ou les pays réclamant son autorité. Leurs  compétences allaient de l’arrestation de forcenés, à la lutte antiterroriste, en passant par l’instruction, la protection de biens ou de personnes ou des interventions militaires spécifiques. Mais la nucléarisation du monde, tel qu’elle s’était engagée après la chute du Mur de Berlin et accélérée avec la succession de crise et de conflit post 2008, avait passablement changé la donne et les termes réels de leur action. Avec la balkanisation des myriades de régions, de zones, de villes, d’enclaves diverses, parfois soutenues par les compagnies qui exploitaient leur sol, faisaient non seulement acte d’indépendance mais réclamaient d’être reconnues par l’UWA. La guerre du tous contre tous dans un flot discontinu de violence. Elle était payée pour ça depuis assez de temps pour que la violence ne soit plus son problème. Elle continuait d’éprouver certaines choses, cette guérilla permanente n’avait pas complètement entamé sa capacité d’empathie ou d’émotion. Mais elle sentait que c’était de moins en moins le cas. Elle venait de balancer dans une chambre de treize mètres carrés un essaim de mort prévu pour couvrir six hectares de terrain, tuer trois personnes sur ordre, il ne lui était même pas venu à l’idée de rejeter cet ordre. Elle regarda par le petit hublot sur le côté le ciel nocturne. On y voyait à peine les étoiles briller derrière l’écran jaunâtre de pollution, mais suffisamment. Le ciel avait toujours servit à ça finalement, faire rêver les hommes, et ce rêve s’effaçait peu à peu de leur horizon. Elle aurait voulu partir, quitter cette planète et tenter sa chance ailleurs, mais ce n’était pas aussi simple, jamais rien ne l’était.

 

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