Assassin(s)

Il y a trois ans il y avait tournage à Lyon. Un gros, sur le gang éponyme qui a défrayé la chronique dans les années 70. Olivier Marchal derrière la caméra, Gérard Lanvin, Tchecky Kario, Daniel Duval, Francis Renault devant. L’équipe venait souvent où je travaillais, ils aimaient bien notre bouffe, l’ambiance, le côté en famille. Mais il n’y avait pas que les pantomimes, les comédiens, les artificiers, les cascadeurs qui venaient. Il y avait aussi les véritables acteurs de l’affaire. Tous tapés, tous la soixantaine bien sonnée, certain avec des têtes d’alcoolos, et d’autres qui ressemblent à ces vieillards niçois aux cheveux bleutés et au teint orangé. Aucun d’entre eux ne seront jamais concernés par la retraite à 67 ans et peut-être même ne verront-ils jamais une maison de repos de leur vie. Ces vieux messieurs là sont d’anciens voyous et pas de l’espèce inventée par le cinéma, chevaleresque, refusant de tuer des « innocents » et dur à cuir entre quatre murs. Ces vieux messieurs là ont passé des années en QHS, enfermé 23h sur 24, certains parmi les absents sont même devenus fous, d’autres ont fini torturé à mort. D’autres encore venaient à peine de sortir de centrale. Avec tellement de casseroles aux fesses que leurs meilleurs amis évitaient d’être trop vus en leur compagnie de peur de se prendre une balle pas perdue pour tout le monde.

 

C’est comme ca qu’un jour j’ai serré la main d’un tueur à gage.

 

Il a beaucoup tué. Beaucoup plus que son dossier pénal ne l’indique. Hommes, femmes, gamins trop curieux ou trop bavards. Il a les mains très douces, comme s’il se les crémait depuis de longues années. Des mains un peu comme les miennes du reste, de ceux qui n’ont jamais été vraiment des manuels. Il a des yeux bleus porcelaine, observateurs et en même temps un peu distants, comme une vedette dans un univers étranger qu’il serait susceptible de passionner. Il était fatigué ce soir là aussi. Il adore les chiens, il oublie aisément que de nos jours on ne fume plus dans les restaurants. Il est poli, un peu précieux, presque charmant et en même temps il est difficile de ne pas déceler chez lui quelque chose d’égaré, comme ce qui l’entourait ne le concernait pas vraiment, ou alors par moments. Mais c’est vrai aussi qu’il connait bien moins notre monde que celui de la prison, où il était encore il y a peu. Il reconnait la civilisation par intermittence. Il est petit, chauve, bronzé, il y a dans son corps comme une énergie presque juvénile, sexuelle, et pas encore éteinte, avec ce regard qui trace des distances, pas tout à fait là, ce sourire qui n’en est pas un complètement, un sourire de visiteur. Et il pourrait passer à côté de toi sans qu’une seconde tu puisses imaginer que dans ce crâne tavelé, dans les replis de ce cerveau il y a des souvenirs de morts, de meurtres, de sang, d’odeurs de merde quand le corps se relâche, de grimaces de douleur, de cris, de supplications, de vie qui s’en va sous la paume des mains.

A sa manière pour moi il est exceptionnel.

 

Avant lui j’avais rencontré trois tueurs dans ma vie. Le premier avait 21 ans, du shrapnel dans les épaules et un sourire presque dément quand il évoquait son passé. Il avait dix ans quand on lui a donné son premier fusil. Un jour il a vu sa fiancée, clouée, violée, les seins coupés, égorgée. Les palestiniens lui avaient laissé un souvenir. Un souvenir libanais. Je ne me souviens plus de son nom, il était dans les milices chrétiennes pendant la guerre. Il avait quitté son pays pour la France, suivait des études d’électronique, et le soir pour s’endormir il écoutait les enregistrements qu’il avait fait des champs de bataille. Un cramé. Je l’amusais beaucoup parce qu’à force de voir des films, avec mon oreille musicale, j’imite très bien le bruit des armes. Il commentait : « ah ça c’est un AK47 », « ça c’est une mitrailleuse lourde »

Plus tard, j’en ai parlé dans un autre article, j’ai croisé la route d’un tueur d’état. Un assassin assermenté du ministère de l’intérieur. 25 ans, lugubre, presque apathique et totalement vide de l’intérieur. Un tueur avec une tête chauve de vieux jeune homme. Quand il évoquait la torture par électricité il y avait un genre de joie difforme dans son regard, une joie qui ressemblait autant à une douleur qu’à une jouissance, quelque chose de terrifiant à vrai dire. Lui pourtant il était issu d’un milieu aisé, avait fait Math Sup… et la Légion Etrangère aussi. A l’écouter ce n’était pas difficile d’imaginer sa famille, son père avocat avec qui il ne s’entendait pas du tout, les discussions politiques qu’ils devaient avoir, il y avait plein de types un peu comme lui dans les écoles de mon adolescence. Des vieux jeunes avec des idées très à droite et des fantasmes d’intégrer une unité d’élite. L’un d’eux y est parvenu du reste, et puis il est mort durant un exercice. Mon tueur s’habillait tout en noir, ne semblait pas capable de la moindre empathie réelle, et souffrait. Il souffrait de son métier, de ce qu’on lui faisait faire, il souffrait du meurtre. Un jour il a disparu de ma vie, parce que sa hiérarchie s’est aperçue qu’elle commençait à le perdre, et même pire qu’il devenait trop lisible.

 

A une autre époque j’ai rencontré ce que l’on appelle un enfant-soldat. Il n’était plus enfant pourtant j’ai immédiatement compris, quand on me l’a fait rencontré, qu’il y avait quelque chose de redoutable chez lui. Quelque chose d’habité. Peut-être parce qu’il se tenait tranquille, comme si rien ne l’atteignait plus vraiment. Lui c’est en Angola qu’il a exercé. D’une mère angolaise et d’un père congolais, il était du mauvais côté de la frontière quand à 17 ans on l’a enrôlé de force. Quelqu’un de très gentil, travailleur clandestin à Paris, chargé de nettoyer les cuisines chez Mc Do. Quand je le voyais je pensais souvent à la condescendance avec laquelle on devait le traiter. La condescendance, voir le mépris qu’on accorde souvent quand on est un sans grade parmi les sans grades. J’imaginais les managers, les chefs d’équipe, toutes ces têtes de gagneurs en chemise bleue et cravate qu’on voit derrière le comptoir chez Mc Do en train de pousser leur troupe au cul. Je les voyais bien à côté de lui, le regardant à peine pour lui ordonner de nettoyer les frigos, le sol, en se croyant les rois du monde. S’ils savaient je me disais. S’ils savaient quel individu ils avaient avec eux… Le traiteraient-ils de la même manière s’ils avaient vu ce que j’ai vu un jour. On avait fumé un pétard, il avait bu quelques bières, je lui ai demandé, sachant la réponse pourtant, s’il s’était battu, s’il avait été blessé, s’il avait tué. Il m’a expliqué que oui bien sûr, qu’il n’avait pas le choix, sans quoi c’est lui que ses chefs auraient tué. Mais quand il m’a expliqué ça, quand il m’a regardé il revivait l’instant, et là j’ai vu. J’ai vu ce regard brûlant, dément, sa fureur mêlée de douleur, sans doute ce même regard qu’on vu ses victimes avant qu’il ne les tue. Une fenêtre sur la sauvagerie totale. Une brève fenêtre entrouverte, et je n’avais plus besoin de poursuivre. La seule blessure par balle qu’il avait il la cachait sous un bracelet.

 

J’ignore si le tueur à gage transportait sur son corps des souvenirs, tatouages, cicatrices, mais je savais que dans ses yeux il y avait une attention de chasseur, de chasseur qui ne se laisse pas épier impunément. Lui n’appartenait pas non plus à l’espèce qui se confie, dont les souvenirs de violence débordent. Il vivait avec depuis trop longtemps, c’était sa norme et ça même été son gagne-pain. Un gagne-pain qui ne trouve de justification nulle part. Il ne s’est jamais battu de force, ni pour aucune cause ou nation, il a tué pour l’argent, pour les affaires, pour rendre service, et même s’il n’a rien d’un fou en apparence, que ses motivations sont financières et non issues d’un quelconque plaisir pervers c’est par définition un tueur en série.

 

Les acteurs adorent ce genre de rôle là. Certains comme Delon en ont même fait leur fond de commerce. C’est valorisant pour l’égo, le fantasme de surpuissance, d’uber masculinité. Une belle gueule avec un flingue qui défouraille ça pose et impose tout de suite ces êtres complexes et souvent fragiles que sont les comédiens. C’est même quasiment un passage obligé pour la machine hollywoodienne, et on fabrique des tueurs « gentils » comme Jason Bourne ou James Bond ou « gadget » comme la cohorte d’assassins dans Mise à Prix, ou « romantique » avec des affaires de rédemption à la clé façon Chow Yun Fat qui a beaucoup emprunté lui-même aux poses de Delon. Le seul qui m’ait jamais paru exact, jusque dans les mouvements de son corps, c’était celui campé par Tom Cruise dans Collateral. A cause du détachement sans doute, et de sa capacité à se transformer, charmant, chaleureux et puis soudain froid, sauvage, impitoyable.

 

Mais quoiqu’ils feront, quelque soit leur talent, il n’y aura jamais cette absence que la mort creuse dans le regard des véritables assassins, il n’y aura jamais non plus l’apparence de  complète banalité qu’ils offrent au monde. Les stars se doivent d’apparaître après tout, les tueurs sentent l’ombre. Et ils n’en sortent jamais totalement.

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