Crise, la Mafia fait la morale.

Nous sommes peut-être à la veille d’une catastrophe dont nous n’envisageons pas encore la portée. Une catastrophe dont on peut pourtant apercevoir les reliquats dans l’Italie du Sud, ou sur les côtes africaines. Une catastrophe écologique, politique, financière et judiciaire. Cette catastrophe porte un nom nébuleux, objet de tous les fantasmes, la mafia. Selon Jean-Francois Gayraud, auteur du Monde des Mafias (Odile Jacob), il existe environ 9 entités mafieuses dans le monde, à distinguer des organisations criminelles transnationales. S’il existe différents critères pour distinguer ces groupes (implantation territoriale, usage du secret et du rituel, antériorité historique, etc.), l’on reprendra un mot de Xavier Raufer, écrivain et criminologue qui les compare à des vins. Ainsi les premières seraient des Château Latour 47, les autres du beaujolais. Et pourtant…

Dans l’imaginaire du public, relayée par une presse peu intéressée à faire son travail, les mafias sont un superlatif cinématographique désignant des messieurs habillés comme des cochons et dispensant la violence et le crime partout où ils passent. Dans l’esprit des parlementaires européens et français, qui y ont consacré plusieurs rapports, il s’agit d’un danger bien réel, qui menace la société dans son ensemble et qui, à terme, pourrait bien nous emporter tous.

Mafia, le meilleur ami de dérégulation des marchés

En France, l’évasion fiscale, ce sont 51 milliards de pertes sèches, soit peu ou prou le montant du déficit de notre pays. Pour le public, l’évasion fiscale est une affaire presque normale. Selon l’opinion politique, il s’agit soit de pauvres riches harcelés par les impôts, soit de salauds de riches cherchant à s’en mettre plein les poches. L’un dans l’autre, quelque chose de compréhensible si l’on tient compte de la nature humaine. Les faits sont autrement plus graves. Qui dit évasion fiscale dit paradis fiscaux – des paradis recensés et même listés selon des critères normatifs. Or, comme tous les spécialistes du sujet s’accordent à le dire, les principaux réseaux d’évasion fiscale et de blanchiment d’argent se trouvent à New York et à Londres, à Wall Street et à la City. Les deux sujets, évasion et blanchiment ne sont pas isolés l’un de l’autre, bien au contraire, comme le démontre Philippe Jurgensen, président de la COLB lors de son audition auprès du Sénat le 10 avril 2012. En fait, ils sont même étroitement liés, tant la mafia est actuellement impliquée dans la société civile. Tous se retrouvent dans les paradis fiscaux, auxquels on ne s’intéresse réellement que depuis le 11 septembre 2001. Le terrorisme, plus que les mafias, est apparemment un sujet que l’on peut volontiers agiter pour faire bouger les lignes.

Les diverses enquêtes sur le 11 septembre ayant démontré l’usage des paradis fiscaux dans le financement des organisations terroristes, la sphère internationale s’est soudain sentit dans l’urgence de s’intéresser au sujet d’autant pressé par les scandales bancaires de 2008. Le G20 en avait fait une priorité. Et on se souvient tous des déclarations fanfaronnes d’un Nicolas Sarkozy, bramant que les paradis fiscaux c’était terminé. Or, comme en fait état Jurgensen, le financement du terrorisme par ce biais n’est en réalité qu’un épiphénomène très difficile à tracer puisque portant sur des sommes minimes et empruntant des circuits en complète zone grise. En revanche, les bénéfices estimés des mafias pour l’ensemble du monde représenteraient la somme astronomique de 600 à 700 milliards par an.

La banque Wachovia, un cas d’école

Stupéfiants, contrefaçons, trafics d’êtres humains, d’espèces rares ou de matière première, sans compter le trucage des marchés publics et la fraude aux subventions, les mafias n’acceptent ni les chèques, ni les cartes de crédit. Et rapidement, comme tous les trafiquants, d’Al Capone à Pablo Escobar, s’en rendent compte, ils se retrouvent avec des montagnes de billets qui viennent à poser de simples problèmes de stockage… Le phénomène n’est pas nouveau : le terme même de blanchiment vient d’une idée d’un des comptables d’Al Capone, qui décida d’acheter des blanchisseries afin de permettre à ce flot d’argent de circuler et de retrouver une nouvelle jeunesse et une figure légale. En 2006, la DEA épinglait la banque américaine Wachovia au sujet d’un cas massif de blanchiment pour le compte du cartel de Sinaola. Or, Wachovia était d’autant parfaitement au courant que des opérations de blanchiment étaient effectuées sur son compte qu’un de ses employés, Martin Woods, ancien membre de la brigade des stupéfiants anglaise délégué au service antiblanchiment de la banque, avait lancé nombre d’alertes. Non seulement il ne fut pas écouté, mais il fut ostracisé, puis opportunément renvoyé, au point où il fallut le hasard d’une réunion organisée par Scotland Yard pour qu’il en vienne à parler avec des représentants de la DEA. On sut plus tard que la banque Wachovia avait déjà été l’objet de 6000 assignations pour demande d’information portant sur des transactions douteuses au Mexique.

On découvrira finalement que le montant global blanchi par la banque s’élève à la somme phénoménale de 378 milliards de dollars. Depuis, la banque a été rachetée par le groupe Wells Fargo, et les responsables n’ont jamais été jugés. Mieux : la banque s’en est tirée avec une amende de 110 millions de dollars, une peccadille, réglée du reste par Wells Fargo. Wells Fargo qui par ailleurs finance des prisons privées… La raison évoquée pour cette absence de jugement se trouve sans doute dans la crise financière de 2008, et les scandales Leman Brother, et consor. Personne n’ayant envie de voir une nouvelle grande banque américaine couler. Rappelons toutefois que la Wachovia n’est pas un cas isolé, HSBC, la BCCI et la Bank of New York furent également épinglée pour le même type de scandale, impliquant le cartel de Medellin et Cosa Nostra USA, et gouvernement américain….

« Moraliser » la finance internationale

Les chantres du libéralisme, et plus particulièrement les partisans de la dérégulation financière, apôtres convaincus de l’idéologie méphitique d’une Thatcher et d’un Reagan, se dressent sitôt que l’expression « moraliser la finance » est employée. Probablement convaincus que l’argent est vécu par les jaloux comme un mal absolu, ils critiquent aussitôt le terme impropre de « morale », argumentant que les dépenses publiques sont en constante augmentation et que les gouvernements ne sont pas les mieux placés pour faire la morale.

Selon les spécialistes, les débuts de l’implication des mafias sur la place financière datent de la fin des années 1970 et du début des années 1980. Le phénomène explosa littéralement à la chute du Mur Berlin. Un rapport d’écoute de la police italienne raconte comment un ponte de la mafia italienne ordonnait à l’un de ses banquiers d’acheter absolument tout ce qu’il y avait à acheter à l’est de l’ancien rideau de fer. Ce qui explique sans doute aujourd’hui l’implantation massive de la mafia calabraise en Allemagne (à travers, entre autres, de simples pizzerias), mais également l’implication diverse et variée des mafias italiennes et russes dans l’ensemble des anciens pays de l’Est, dont la Transtrinie, la Macédoine, le Kosovo et l’Albanie sont aujourd’hui de tristes exemples. A ce fait, vient s’ajouter les accords de Schengen – une véritable aubaine pour les trafiquants – et la volonté d’élargir l’Europe à 27, sans tenir compte ni des finances, ni de l’état de corruption des nouveaux membres. L’état d’alerte est aujourd’hui engagé.

En France, depuis le rapport rendu par François Aubert, il s’agit d’un sujet de premier plan. Un sujet qui l’est également pour le Sénat et le Parlement Européen. Entre 2009 et 2011, pas moins de 17 rapports relatifs au blanchiment ont été rendus en France. Un travail relayé tant par l’OCDE, la TRACFIN ou la COBL ou des associations comme FLARE . Et qui dit blanchiment dit systématiquement mafia, crime organisée. Ainsi tandis qu’ailleurs on se dispute en terme d’idéologie et de « morale », ici une mise en alerte générale sur le flux des transactions financières et sur la nécessité de légiférer est faite par des parlementaires, à qui, cette fois on ne peut reprocher de ne pas faire leur travail. Un travail de fourmis. Comme le rapporte Jurgensen, non seulement la COLB n’a même pas les moyens de se payer un billet de train pour rencontrer ses homologues européens ou internationaux, mais la TRACFIN manque autant de personnel que de financement. Sans compter l’absence complète de coordination internationale sur ce sujet. Un travail de fourmis, contrecarré qui plus est par des Etats comme la Suisse – et plus particulièrement le canton de Zoug, qui refuse obstinément la moindre surveillance concernant le blanchiment. Un manque de moyens qui ne risque pas de s’améliorer, considérant la crise financière actuelle et les restrictions budgétaires réclamées par le corps de la finance internationale. Or, si au lendemain de la chute du Mur de Berlin et de l’effondrement de l’économie des pays frères, tout était à acheter à l’Est, que peut-on penser de l’équation actuelle qui veut que l’économie des pays du sud de l’Europe est en train de s’effondrer, tandis que l’euro vacille sérieusement ? Rappelons ce seul chiffre : 600 à 700 milliards de dollars par an, tous les ans, sans le moindre risque de crise.

Plomo o plata ?

Plomo o plata. C’était, parait-il, la devise de Pablo Escobar, le plomb ou l’argent. Hélas, la mafia ne propose en réalité jamais l’un ou l’autre, comme le dit Martin Woods : « C’est simple : si vous ne voyez pas le rapport entre le blanchiment de l’argent sale et les 40 000 per­sonnes tuées au Mexique, c’est que vous n’avez vraiment rien compris. » Qui a lu le magnifique livre de Roberto Salviano, Gommorra, ou s’est promené dans les rues de Naples ou certains quartiers de Trapani et de Palerme peut voir de ses yeux l’extrémité de cette dérégulation qui a permis de ravager le sud de l’Italie à coup d’ordures et de déchets toxiques, de marchés truqués et d’appels d’offres frelatés, de subventions européennes généreusement accordées à une agriculture fantôme en Sicile ou des usines de recyclage fictives en Roumanie. La mafia agit exactement de la même manière qu’un parasite. Un parasite qui a besoin de la société civile pour gagner de l’argent et doit donc la maintenir en vie. Or, pour se faire, elle ne connaît que deux méthodes : la corruption et l’intimidation. La violence étant son argument ultime, d’autant mieux que cette violence ne répond en réalité qu’à une seule loi, celle du profit. La question aujourd’hui n’est donc plus à l’idéologie. Se demander si tel ou tel système vaut mieux que l’autre. Le socialisme matérialiste a, de toute manière, démontré son impuissance économique et sociale. Et si le capitalisme s’est fait sur le dos de millions d’individus, incontestablement et paradoxalement, il a démontré sa capacité à enrichir les peuples et à développer les sociétés modernes. Alors, en attendant la société idéale, ouverte et coopérative, il nous revient de nous poser la question du capitalisme que nous voulons.

600 à 700 milliards de dollars par an, en temps de crise, avec un système et un marché en complète roue libre. Et une mafia dont le principe essentiel est que rien ne sera jamais gratuit : si elle vous rend service, vous êtes son obligé.

Ce que nous devons donc décider, et très vite, c’est la définition que nous voulons donner au libéralisme. S’agit-il d’une société libre de s’enrichir et responsable, adulte, comme la voulait un Diderot, ou s’agit-il d’entendre la liberté comme le laisser-faire et la responsabilité comme un objet à rejeter sur autrui. Parce qu’à terme, ce n’est pas les banques qui paieront les milliards injectés par la mafia dans l’économie, c’est la société tout entière. Bref, le seul enjeu de la moralisation de la finance, ce n’est pas le mal ou le bien, le plomb ou l’argent, c’est notre liberté.

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