The Grandmaster, sifu ha !

Difficile de savoir par où commencer avec ce film tant s’y mêle à la fois point de vue personnel sur la modernité et le temps qui passe, contrainte commerciale pure, et volonté de faire un film qui parle des arts martiaux d’une manière authentique.

La contrainte commerciale c’est le personnage principal, joué par Tony Leung (qui peut être ici fier de son entrainement) à savoir Ip Man. Ip Man est le sifu de Bruce Lee et dans sa tentative renouvelée et désespérée de ranimer la franchise défunte, Hong Kong s’est lancé, parallèlement au projet de Wong Kar Wai, dans une série de biopic autour du fameux maître. Quatre en tout, donc deux notablement avec Donny Yen, qui joue comme une chaussette mais qui est un combattant cultivé de son art et impressionnant.  Reste que non seulement il s’agit de pur film d’exploitation mais que la tradition martiale stricte n’y est jamais respectée. On verra donc Ip Man faire des acrobaties contre Samo Hung dans le deuxième opus, et tant pis pour le respect de la forme ou même du personnage principal et de son art.

Le point de vue personnel, c’est bien sûr celui de Wong Kar Wai qui au-delà des figures mythologiques veut également voir des êtres humains baladés tant par leurs passions que par les contraintes de l’histoire, celle du pays, comme celle des arts martiaux.

Wing Chun, de l’art de la résistance

En choisissant ce personnage précis, et dans le cadre des arts martiaux, Wong Kar Wai n’a pas juste voulu nous raconter une énième histoire du super maître de super Bruce Lee, mais bien également des hommes et des femmes qui ont transmis cet art à travers les siècles, ainsi qu’également parler en soi du sens quasi historique de ces techniques. Le Wing Chun présente deux particularités à ce sujet, c’est une technique révolutionnaire dans le cadre des arts martiaux chinois, et il porte le nom d’une femme. Le salut habituel du kung fu est ici inversé, poing gauche contre main droite, le yang, le dragon est protégé par le yin, le phénix. Révolutionnaire en ceci qu’à l’époque de sa création la maitrise d’une technique demandait plusieurs années de pratique et qu’en était naturellement exclus la plupart des amateurs et notamment les moins versés dans ce domaine. Or l’idée du Win Chun est venue avec l’ambition de chasser l’adversaire mandchou, et de permettre à tous, hommes, femmes, enfants et vieillards, de maitriser rapidement (en un an environ) les bases de la technique. C’est un art de l’autodéfense pour commencer. Cependant c’est surtout le style de Ip Man qui va rester et d’autant évoluer que le maître avait une approche évolutive de son art, dans un sens d’efficacité optimum. Approche qu’il transmettra à tous ses élèves jusqu’à aujourd’hui, en France même. On pourra le voir notamment (et si ca intéresse) en observant l’école de Didier Beddard.  Comme le fait dire Wong Kar Wai à son personnage, après tout le kung fu, comme toutes les techniques martiales, ca se résume à deux choses, vertical ou horizontal, on gagne ou pas.

Or, pour en revenir au récit, c’est bien à un moment crucial de l’histoire chinoise qu’est intervenu Ip Man. Dans les années 20 et 30, quand la Chine est à la merci des seigneurs de guerre, des concessions étrangères, couvés des yeux par le Japon, en attendant de sombrer dans les mains du communisme. Ip Man, homme de modernité se trouve donc à la jonction de deux mondes, l’un naissant, l’autre mourant. Un monde dont il vient, et qu’il respecte, celui de la tradition martiale chinoise, dans le cadre impériale, et un monde où il va et où en quelque sorte il triomphera, celui moderne du Hong Kong des années 50, celui qui amènera plus tard son plus célèbre élève, grand réformiste et révolutionnaire lui-même. C’est dans ce déchirement, ce nœud, que Wong Kar Wai va construire son récit. A la fois histoire d’êtres humains, et histoire de la Chine à travers ses arts martiaux.

Tradition et modernité

Car c’est bien un conflit qui va commencer par opposer les écoles du film. Le conflit entre école est un vieux classique du cinéma chinois martial, et ici on sent que Wong Kar Wai n’a justement pas voulu s’abstraire de ce code. Mais ici il ne s’agit pas de question de pure rhétorique martiale, savoir qui ou non a la meilleure technique, mais bien la séparation entre une vision traditionaliste de l’école du Bagua Zhang et celle moderne du Wing Chun. Entre deux écoles nées environ à la même époque, mais l’une venue du nord et d’inspiration taoïste, et l’autre du sud et d’inspiration bouddhiste.  L’une dite « interne » c’est-à-dire cherchant comme dans le Taï Chi à préserver avant tout la santé du pratiquant, et l’autre, le wing chun, à la fois interne et externe, visant autant la santé du pratiquant que son efficacité au combat. Le Bagua Zhang, ou boxe des huit trigrammes, se base sur l’observation astronomique, des axes et des rotations, et travaille sur une stratégie de contournements avec des déplacements circulaires. Et pour bien expliquer la sensation physique qu’il implique Wong Kar Wai d’ici de multiplier les références à la calligraphie et à l’art pictural chinois. A l’opposé, le Wing Chun est installé dans un cadre résolument moderne, qu’il s’agisse de l’étude elle-même devant le mannequin de bois, ou lors d’affrontement qui sont eux-mêmes multiréférencés au cinéma chinois même (avec l’inénarrable averse au ralenti…). Le cinéma hong kongais qui a du reste popularisé à l’extrême le Wing Chun et les techniques du sud, et le plus souvent royalement ignoré des techniques plus difficiles et moins immédiatement spectaculaires comme le Bagua.

Enfermé dans la tradition, les protagonistes de l’école Bagua se déchirent, s’entre tuent, et s’isolent d’eux-mêmes dans une vie passée comme ils s’enferment dans ces fumeries d’opium, ainsi que le feront les lettrés de l’ère impériale. C’est une aristocratie qui ne se fait pas à l’idée de voir son monde disparaître et s’accroche comme elle peut pour regagner sa gloire d’antan. Un monde qui sombre et qui laissera en quelque sorte le moderne, Ip Man, orphelin. Victime d’une histoire avortée par les évènements, coupé et séparé de ce temps qu’il ne vivra donc jamais, où les généalogies martiales étaient exclusivement chinoises. Où l’héritage de la tradition apparaissait si important qu’il était l’objet de combat à mort. Une ère confucéenne qui sera balayé par la terrifiante efficacité de la guerre moderne mais également de la capacité de la modernité à réduire tout à des péripéties.

On remarqua ici, la façon très chinoise, très pudique, dont Wong kar Wai nous convie à une histoire d’amour et surtout de séduction et d’attraction mutuelle. Où le nom poétique des passes d’une technique deviennent des allusions quasi érotiques, ce qui n’est pas si surprenant dans une culture qui désigne le sexe comme le jeu de la pluie et des nuages.

Maudit Bruce Lee !

Le cinéma de Hong Kong, c’est symptomatique, a toujours la même manière de réagir aux crises, et notamment aux crises en matière de créations et de succès commerciaux, il ressort Bruce Lee. A la mort du héros, les sous Bruce Lee sont devenus un genre en soi, et il faudra attendre l’arrivée d’acteurs comme Jacky Chan, ou de réalisateurs comme Tsui Hark, pour que les lignes bougent, tant sur le sujet global du cinéma que sur la figure légendaire. John Woo proposera des Wu Xia Pian (films de cape et d’épée) avec des flingues et des voyous à la place des chevaliers volants, et Ringo Lam commencera à donner de violents coups de pied dans le polard urbain. Actuellement le cinéma local ne se porte pas bien. La créativité des années 80/90 est notamment canalisée par un pouvoir chinois intéressé par fabriquer un cinéma pompeux, propagandiste et propre, pour amateurs de festival. Dans ce cadre le grand retour de Bruce Lee par voie détournée, qu’il s’agisse d’œuvres d’admirateurs inconditionnels comme Donny Yen justement, qui n’en finit plus de regretter de ne pas l’avoir connu, ou de pure tentative commerciale, n’est pas surprenant. Et que ça prenne la forme de pseudo biopic intervenant essentiellement au moment de la révolution n’est pas plus surprenant que ça non plus. Pourtant Wong Kar Wai trimballe ce projet depuis huit ans déjà, et l’arrivée de tous ces Ip Man a considérablement grevé le tournage à coups de procès. La fin d’ailleurs ressemble par certains côtés aux fins imposées par l’existence du jeune Lee, forcément imposé dans toutes les biopics.  Il est là, un gamin dans l’ombre, devant le vénérable maître et sa perpétuelle cigarette. Excepté que Wong Kar Wai a non seulement pris soin de ne pas faire semblant, en montrant un jeune Bruce Lee stupéfiant de ressemblance avec le gamin de l’époque, mais surtout en concluant son film par une occurrence. Ip Man, face caméra, s’adressant au spectateur, et délivrant un message presque narquois (considérant les imitations qui entourent la sortie du film) que n’aurait certainement pas renié le Petit Dragon. Alors si on peut reprocher au film quelques longueurs et parfois cette propension du cinéma chinois de se regarder filmer des images léchées, on ne peut certainement pas reprocher ni sa sincérité, ni le respect évidant que Wong Kar Wai a pour cette culture martiale particulièrement riche en Chine. Ce qui est plutôt pas mal pour un non pratiquant.

 

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