Univers – Spring Break

Stoopie Roomba était un DJ maudit dans la pure tradition des poètes éponymes, la tuberculose en moins. Ce pourquoi tous les matins, en plus de son triple shoot d’hérométhaïne, sa maquilleuse personnelle lui arrangeait le visage à coups de fond de teint Halloween. Jamais il ne serait apparu sur une photo, bronzé, l’air heureux, le sourire plein les dents, ce qui ne l’empêchait nullement de se montrer une fois de temps à autre au bras d’une créature de rêve, une jeune étoile montante du mannequinat généralement, sélectionnée selon un quota statistique précis. DJ maudit certes mais viril. Mais il n’était pas maudit uniquement pour les apparences, ni parce qu’il était obligé par contrat de faire au moins deux overdose dans l’année. Il l’était parce que Stoopie se trouvait également être l’inventeur des Supa SoundBlaster A500, à l’origine une arme de guerre.

 

Né John Smith à Neworld dans le New-New Jersey, le NNJ’ comme on disait localement, Stoopie Roomba était issu d’une civilisation coloniale et militariste, s’appuyant sur une caste d’industriels et de financiers tous membres d’une société secrète ou d’une autre. Et qui passaient l’essentiel de leur temps à ourdir de nouveau plan pour s’emparer de telle exploitation minière, telle planète, ou tel conseil d’administration. Ainsi, les métiers d’avenir sur Neworld concernaient soit la finance, soit l’industrie lourde, soit l’armée. Le père de John était initialement un concepteur en armement, inventeur entre autres de la fameuse gamme de munition Double Bang, dont les non moins célèbres Boom-Boom Blaster. C’est tout naturellement que le fiston embrassa la carrière après un passage à l’université de Fort Canyon. Mais, comme c’est souvent le cas avec les artistes maudits, Stoopie, ou plutôt John, nourrissait en secret une passion qui n’avait aucune place dans la vie courante d’un natif de Neworld, la musique. Durant ses années d’études, il avait composé en secret des sonates électroniques enflammées, trompé son ennui à coups de concerts clandestins dans des caves humides tenues par quelques autres maudits comme lui. Sa passion n’était pour autant pas si secrète. Sa chambre d’étudiant était pleine d’affiches de concert, de groupes et de musiciens célèbres.

Ses parents traitaient ça comme tout bon parent nés sur Neworld et partout ailleurs, comme une passade adolescente, et plus ils s’ingéniaient à minimiser sa passion, plus celle-ci grandissait, s’affirmait, se construisait. Le jour où il était entré dans la compagnie, par rébellion, il s’était fait tatouer un portrait de David Getta sous le bras, les poils des aisselles faisaient les cheveux.

Depuis qu’il était haut comme trois pommes, et qu’il avait vu un jour un reportage sur Yenga-Yenga, John Smith rêvait de devenir DJ. De composer sur son ordinateur et en 5 minutes des concertos électro de trois heures, d’embraser tout une planète avec ses compositions samplées, de faire la une des médias en vogue et d’avoir les plus belles à ses trousses. Depuis à peu près le même temps ses parents lui expliquaient qu’il rêvait,  incapables de comprendre que c’était précisément le problème, il rêvait, et pas eux.

Bien entendu sa passion pas très secrète finit par prendre une telle place que cela se ressentait sur son travail au sein de l’entreprise de papa. Un an après avoir été embauché il n’avait même pas produit un lance-pierre digne de ce nom. Il préférait passer ses nuits dans les boîtes de nuit de NewRose et d’ailleurs, s’entraîner devant des parterres de courtiers en bourse défoncés à enflammer le dance floor, rendre fou de bonheur des cadres de l’agro-alimentaire sous psychotropes. Intolérable situation qui entraîna le conseil d’administration à demander le renvoi du gamin s’il ne fabriquait pas très vite une pétoire phénoménale, un explosif surpuissant, un engin de mort digne d’être exposé dans les défilés. C’est ainsi que naquit le canon sonique Alpha 500, reformulé par les gars du marketing Supa SoundBlasterA500, un four considérable.

Combinaison de son savoir militaire et de sa passion musicale, fruit impossible de ses contradictions, le Supa Sound n’était pas seulement censé être une arme non létale destinée aux forces de police dans le cadre des manifestations, mais également, le plus puissant amplificateur de son jamais inventé. Assez puissant pour sonoriser les plus grands dance floor de la galaxie, notamment ceux de Yenga-Yenga. Alimenté par une batterie de platine et  6 millions de tera octet de samples, l’engin pouvait projeter en une seule fois à peu près autant de décibels qu’un moteur de vaisseau spatial au décollage. De quoi tétaniser n’importe quel syndicaliste, paralyser le pavé dans la main du salarié licencié. Convaincu par les gars du marketing, vingt organisations de police achetèrent l’engin les yeux fermés. Et ignorant les avertissements sur l’emballage, l’Impérium Marchal Vogt, chef de la police sur le micro satellite Zanzibar, au large de Neworld, balança la purée alors que 7000 employés licenciés s’étaient donné rendez-vous devant le siège social de leur entreprise florissante. Le résultat fut immédiat, définitif et régla notamment les questions de reclassement, pré retraite et autre sucrerie syndicale. 7000 personnes qui éclatent simultanément sur une note de trash métal.

 

L’affaire avait à la fois fait scandale et ouvert les portes du bonheur pour John qui bientôt devint le Stoompie que tout le monde connait aujourd’hui. Son arme, fixée sur un engin mobile et pesant 7 tonnes avait, en dépit de ses qualités destructrices, peu d’avenir sur les champs de bataille et aucun dans les forces de police. En revanche, placée à l’écart d’une planète comme Yenga-Yenga, et avec les relais adéquat, elle était promise aux meilleurs hospices.

Au départ Yenga-Yenga n’était pas grand-chose qu’une destination de vacance pour touriste à petit moyen, parfois le lieu rendez-vous clandestin d’une rave ou deux, mais pour l’essentiel c’était une minuscule planète dirigée par une veille monarchie exsangue et ruinée pour qui le tourisme était le seul moyen de subsistance. D’ailleurs au départ la planète ne s’appelait même pas Yenga-Yenga mais Siracorolys, ce qui est nettement plus exotique, voir littéraire pour les amateurs de mots chatoyants et de contrées exotiques, lointaine et au nom mystérieux, mais beaucoup moins festif. Le nom est venu d’une tentative désespérée du fils du roi local de faire parler de sa planète, y attirer un plus grand nombre de touristes, il allait être servi.

C’est ainsi que sur les serveurs de toute la galaxie des millions d’individus eurent la surprise de voir débouler sur leurs écrans et même au sein des univers virtuels, un petit gros en Spantex jaune soleil, le fils du roi totalement déchaîné dans une danse invraisemblable sur tous les spots touristiques de sa planète, rythmée par un son binaire et dont les seuls couplets, braillés par sa vedette à chaque tentative de saut périlleux arrière  étaient: « yenga ! Yenga ! » Le clip fit rire la moitié de la galaxie, fut repris et moqué un nombre incalculable de fois, et, saisi par le phénomène et son potentiel commercial, le fils du roi fut même interviewé et ridiculisé par Jim Bononos, l’animateur vedette du talk show le plus populaire de Neworld lors de plusieurs émissions où l’on suivi la carrière fulgurante mais éphémère de l’apprentie vedette. Si son second tube fut un four, pâle copie professionnel du premier, son sens de l’opportunité et des affaires fit merveille quand des centaines de touristes vinrent visiter les lieux historiques de ce monument de ridicule. De fil en aiguille et notamment appâtés par les propositions alléchantes de déduction fiscale complète, des DJ vinrent à leur tour organiser des concerts, avec en vedette la fameuse chanson, remixée, et reprise des millions de fois par des spectateurs dont la quantité de drogue absorbée constituait la seule excuse. Très vite justement la drogue, la prostitution sous toutes ses formes, s’invitèrent sur la planète à mesure du flot continu de touristes, et de concerts qui étaient organisés sur place. Bientôt toute la planète ne fut plus qu’un gigantesque parc d’attraction pour adultes, les sublimes paysages de Siracorolys furent inondés par les déchets laissés par des armées de vacanciers, des bordels ouvrirent un peu partout, les substances illicites vendues en distributeur et la planète cessa si totalement de dormir que les locaux décidèrent pour la plupart d’aller vivre ailleurs, leur faune sous le bras. La seule planète de toute la République où, une fois entré dans son atmosphère on était accueilli par des « boom, boom, boom, tséboom ! » crachés par des centaines de fêtes et de concerts organisés d’un bout à l’autre, et de ce point de vue il y en avait pour tous les goûts. Concert de Blood Métal dans les montagnes abruptes du nord, festival technoïde hypra électro dans l’ambiance tropicale des plages du sud, after, before, noon concert donné dans la jungle de l’ouest. Une cacophonie géographique sans précédent qui avait même donné un authentique conflit armé quand les fans du groupe Blutbath Wargasm se plaignirent que les hurlements de leur chanteur préféré était pollué par la rythmique élecropeace du festival Love & Dope in Goa à 5000 kilomètres de là. Beaucoup de têtes coupées couvertes de piercing, quelques centaines de scalp rose ou bleu fluo, de très beaux abat-jours à base de tatouages ethniques, et finalement un accord de paix sponsorisé par une marque de boisson énergisante sous la houlette d’un concert planétaire de Stoompie Roomba. Car quand Stoopie s’amenait avec son vaisseau spatial et sa machine infernale le concert devenait par la force des choses, global.

Mais le moment le plus important de l’année, celui où la planète était plus envahie que jamais de fêtards de toutes les espèces était sans conteste ceux des vacances de printemps. Quand les grandes universités industrielles autorisaient leurs étudiants à aller se décérébrer entre deux examens pendant 4 petites journées. Quatre jours durant lesquels les étudiants plein d’avenir des plus prestigieuses entreprises de l’univers concentraient en 96 heures ce qu’ils faisaient sur toute une année. A savoir se défoncer, copuler comme des lapins, et avaler des tonnes de nourritures industrielles aux couleurs avantageuses.  Quatre jours où Stoompie jouait sans discontinuer depuis son astronef, alimenté par un circuit en intraveineuse de drogues plus récréatives les unes les autres. Et qui généralement se terminait en apothéose par une overdose médiatisée jusqu’aux confins de la galaxie et une semaine de suspens durant laquelle ses albums se survendaient et où se préparaient des nécrologies dithyrambiques, toujours remisées à plus tard. Et c’était bien là le problème. Car système de communication intergalactique ou pas, vitesse de la lumière ou pas, ce qui se passait à six trillions de milliards de kilomètres de chez vous à de forte chance de ne pas parvenir dans sa forme originelle une fois traduit en 111.000 langues et avoir été répété sous 568923 manières différentes. Et ça aussi c’était un scandale, n’en déplaise.

 

Un spectateur apprend par hasard que Stoompie est vivant et en pleine possession de ses moyens. Non seulement il va en parler sur toutes les chaînes de sa planète, mais il trouve le moyen de faire un procès à Galactic Pop News, la chaîne en ligne où l’on peut virtuellement assister à des concerts du pseudo défunt. Galactic Pop News contre-attaque en faisant un procès en retour à Global Universal, de qui il détient l’information comme 11.000 autres chaînes intergalactiques, qui à son tour se retourne contre les managers et la maison de disque au titre de « comment ca il est pas mort ? Mais finissez-le ! » les ventes s’effondrent dans telle partie de la galaxie, et Krankx…

 

Il faut que ça ait l’air d’un accident ils avaient  dit. Une overdose c’était l’idéal. Oui mais l’idéal n’est pas de ce monde. Compagnie d’assurance oblige, le vaisseau qui abritait Stoompie était mieux gardé que le secret du bonheur et Krankx avait promis à sa mère de bien s’occuper de la môme. Il aurait pu éventuellement trafiquer sa dose, si celle-ci n’avait pas été fabriquée par un laboratoire spécial de la maison de disque. Voir envoyer un nano robot faire le boulot, avec un peu de chance il serait passé. Dérégler son appareil, le faire péter de l’intérieur suite à une défaillance x de l’élément y, à disputer entre 14 constructeurs et 118 compagnies d’assurances pendant un millénaire, honoraires compris. Mais d’une part ce genre de matos, comme il disait lui-même, ça douillait la peau des couilles de ta tante, d’autre part il trouvait que ça manquait désespérément de créativité.

–          Qu’est-ce qu’on fait là pa’ ?

–          On va jouer de la musique.

–          Mais tu sais pas jouer !

–          Justement… petit, petit, petit….

Le père et l’enfant ne se remarquaient pas dans la foule qui se pressaient au pied des gorge du Papillon, rebaptisée Gorge de Wotan pour le public habituel (les papillons c’est des pédés). Une foule noire, cloutée, tatouée, pentagrammée, estampillée Enfer S.A, qui puait le cuir, la sueur et la bière aux cheveux.

–          Combien ?

–          50 créds l’unit’

–          Donne m’en dix.

Il compta dix Têtes de Mort et lui fourra dans la main.

–          C’est quoi ?

–          De quoi ?

–          Ce que tu lui as vendu ?

–          Tu te souviens des TNT ?

–          Ceux qui donnaient aux gens des idées vert pomme ?

–          Oui… eh bin.. ;

–          Ceux qui ont explosé après ?

–          Euh… oui.

–          Va y avoir un feu d’artifice ?

Il considéra la gamine du haut de ses trois mètres…

–          T’as fini ?

La petite fille rigola.

–          J’ai fait une erreur de dosage, ça arrive

–          Ils t’avaient emmerdé, ça arrive aussi…

–          Oh, la, la…

–          Et eux c’est quoi les crânes sur les pilules. Attention Mort au Rat ?

–          Rhoo : C’est du marketing tu voulais pas que je mette un smiley vu le contexte !

–          Et ils vont pas mourir après ça ?

–          Mais non !

–          Même pas exploser ?

–          …

–          Oh ça va j’rigole !

–          Allez viens.

–          Où on va ?

–          Voir le manager de cette foutue planète !

–          Pourquoi faire ?

–          Bah pour pouvoir jouer !

–          Mais on va jouer quoi ?

–          On s’en fout, du moment que ça fait du bruit.

–          Oui mais du bruit avec toi… tu sais ils utilisent des vrais instruments eux…

–          T’inquiètes, avec ce que je leur ai vendu on pourrait leur jouer papa noël avec un pipo ils trouveraient ça wagnérien.

 

Le roi s’était de lui-même exilé sur une planète plus calme, son fils s’avachissait dans un des palais des différents sites où il avait tourné son fameux clip. Gavé de sucrerie, de gitons, et d’alcool, obèse, fatigué, il avait remis les clés de la planète à son manager Jim Zhong, un ambitieux banquier reconverti dans le festif.

Comme il est de coutume dans tous les milieux, les coqs aimaient s’affronter, et régulièrement des battles musicales avaient lieu d’un pôle à l’autre DJ contre MC, MC contre Grand Master, les plus grands noms de la galaxie s’étaient déjà pointés, tous les mix et tous les genres avait été tentés, excepté défier Stoompie lui-même, le plus gros son de la galaxie, une arme de destruction massive électro funk. Unique pièce en son genre et que personne n’avait depuis tenté de fabriquer de peur de devoir jouer depuis la soute d’un trou noir.

Jim Zhong partit d’un petit rire aphasique.

–          Je vous remercie, mais j’ai beaucoup de travail d’accord ?

Krannkx lâcha sur le bureau une poignée d’amaryde de Xarax, une pierre précieuse d’une grande rareté puisqu’on ne les trouvait que sur une seule planète de tout l’univers connu, et totalement prohibée à la vente. Il s’y déroulait en effet depuis des siècles une guerre, alimentée par tous les trafiquants d’arme de la République et payer avec les amarydes, et tous les minerais possibles. Une convention avait été signée, les amarydes saisies devraient être détruites, mais avec un carat à un billion de crédits ça arrivait rarement. Les banquiers ayant ceci en commun avec leur client de la mafia qu’ils pratiquent le silence utile, celui-là, tout festif était-il empocha la fortune sans un mot et dit en regardant la gamine.

–          Il s’appelle comment votre groupe ?

–          Les Piranhas Enervés, rétorqua Zeld.

Le père regarda sa fille sans un mot mais qui n’en pensait pas moins, le banquier s’en désintéressa sans un mot et sans penser à rien.

–          Et c’est quoi votre genre de musique, faut que je le mette dans le programme vous comprenez ? demanda-t-il en levant les mains sur son clavier tellement chic et ultra moderne qu’il était invisible.

–          Brainwash Métal Dantaface, grogna Krankx

–          Ah oui… jamais entendu parler.

–          ça va pas tarder.

 

Tueur professionnel intergalactique est un métier qui exige de nombreuses compétences. Il ne suffit pas seulement de survivre sur des centaines d’années lumières, entre deux systèmes, ou trois planètes. Même pas seulement de pouvoir indifféremment éliminer humains, humanoïdes, cyborgs, androïdes ou un lézards intelligents de 14 mètres. On élimine pas un lézard intelligent de 14 mètres avec un couteau, et même si par esprit d’aventure et goût des plaisirs ludiques on a envie de le faire quand même, il faut se fabriquer un couteau très spécial, capable de fendre une montagne, au moins.

Krankx avait un certain don pour la conception militaire, les bricolages formidables qui faisaient des armes de poing des canons de campagne, et des bombes très créatives. Depuis peu, fort de ses connaissances en matière de chimie récréative (il faut bien vivre, les contrats ça tombe pas tous les jours) il s’était également mis aux poisons et aux venins transgéniques. Mais tout est affaire d’adaptation. Et ici pas même besoin de fabriquer une machine spéciale, un Supa SoundBlaster A500.1 ou même un Supa SoundMaster B1000, vu qu’il avait déjà ce qu’il faut dans ses soutes, le Stradivarius.

 

Huit canons à particules intelligentes, 600 mm, montés sur un anneau de titanium, qui crachaient 8 millions de kilojoules d’énergie « morte » dans l’atmosphère. Les particules d’énergie mélangées aux particules d’air n’ayant aucune autre fonction que de disparaître libéraient instantanément une fraction musicale qui se propageait grâce à l’air. Là où Stoompie Roomba était tributaire de tout un tas de réseaux électro-mécaniques. Et pour autant qu’on puisse qualifier une détonation de « fraction musicale » ou trouvé un fa dièse dans une balle de M16.

 

Sur ce sujet, comme sur beaucoup (trop selon son père) d’autre, Zendl avait raison, Krankx aurait désespéré Mozart. Donné des raisons de se suicider à Madonna. De devenir comptable à Michael Jackson. Il n’avait pas le moindre goût en matière de musique, pas le moindre intérêt d’ailleurs, il chantait comme un désespoir sur une scie à métaux et massacrait la musique avec un tel naturel que la Lettre à Elise aurait ressemblé avec lui à un concert de marteau piqueur. Il y en avait d’ailleurs, dans sa collection de sons nocifs, des marteaux piqueurs…  Zendl était bien décidé à apprendre un jour la guitare atomique, mais en attendant, pas question qu’il diffuse le son dans la cabine. Ah oui, parce qu’en plus pour lui, c’était vraiment de la musique ! Il se repassait parfois, pour se distraire entre deux planètes, des enregistrements de champs de bataille. La mélopée des canons, la symphonie de mitraille, le chant des hurlements. Magnifique ! Elle n’avait rien contre, mais ce que lui en faisait avec le Stradivarius… ah non merci !

–          Bon, bon, bouda-t-il en enfilant son casque.

 

Une battle se divisait en 4 étapes. D’abord chacun jouait sa partie, et continuait de jouer jusqu’au vote du public. Qui pouvait intervenir très vite ou pas, selon le musicien, la ration de drogues, d’alcool et de cul en cours dans la population des fêtards. Puis, chacun jouait dans le style de l’autre, jusqu’au vote. Ensuite les deux musiciens devaient jouer ensemble. Des phrases musicales ou chacun s’ingéniait à piéger l’autre, toujours jusqu’au vote du public de plus en plus cuit. Après quoi le gagnant était désigné. Et il jouait seul pour le restant des 48h des Fêtes de Printemps. L’évènement étant de taille, la moitié de la galaxie s’était donnée rendez-vous en plus des étudiants, et ceux qui n’avaient pas pu réserver sur place, trouver 1cm carré de place, orbitaient dans des stations de retransmissions interplanétaires, discothèques volantes, ou leur propre appareil. Un défilé de mode était même prévu sur la plage de Paluba Bitch, les plus grandes marques, et Lizzya B. la star intergalactique avait même proposé à Stoompie de faire les chœurs. Stoompie avait accepté. Stoompie avait en réalité très mal accepté qu’un autre DJ tente de le détrôner, lui et sa machine de l’enfer, son arme nulle. Rien que de se songer qu’on ait pu avoir la même idée que lui, et construire un engin assez puissant pour oser le défier, était une insulte impensable à son génie. Qui plus est, comble du comble, par un golgoth mongoloïde de trois mètres gueulant du blood hyper métal, ou dieu sait comment ils appelaient leurs hurlements. Il était bien donc décidé à offrir à son public et à l’univers tout entier même, un concert de légende.

 

La première phase, la sienne, dura 11 heures. Onze heures alimentées par intraveineuse des vitamines couleurs goudron tellement elles étaient concentrées en acides aminés transgéniques, opiacés et psychotropes. Avec quelques vagues d’hallucinogènes légers qui se traduisaient par de longues plages de musique planante. Le tout calculé à partir des images de la foule, ses mains aidées par des gants à suspension. Son cerveau en orbite. Parfois une machie se mettait en route quand il oubliait de respirer. Il joua si bien et si longtemps que pour la première fois depuis des siècles, on vit des gens tomber d’épuisement et dormir. C’était l’heure de Krankx.

Il appuya sur un bouton du clavier et déclencha un premier tir. Sur le sommet de l’appareil, le canon exécuta une rotation complète, ses huit tubes crachant une salve comme une onde invisible, et déformante. Les particules ondoyèrent sur l’atmosphère, atomisées en fractions de sons d’un autre monde. Un monde en guerre. Comme une rafale d’AK47 absolu qui remplirait chaque paysage, chaque aube et crépuscule, la moindre forêt, le moindre vallon, et rebondirait en écho sur les montagnes et les gorges. Une rafale suivie et doublée d’autre rafales, mitrailleuses lourdes, semi automatiques, fusils d’assaut et un chœur de râles d’agonies. Un chaos mélodique invraisemblable. Derrière son clavier Krankx était déchaîné.

Puis se mirent à éclater mines et obus, bombes d’une mégatonne, et missiles sol air avec le son de la roquette et tout. A ce stade, plus personne ne dormait, mais plus personne ne pouvait même bouger un doigt pour voter l’arrêt du supplice. Sur le moment, pour ceux qui échappaient au carnage auditif, les privilégiés comme Stoompie ou Zhong qui avaient au moins le pouvoir de baisser le volume. Ceux des stations, des discothèques en orbite, des vaisseaux, ce fut la consternation la plus totale. Et les premières salves de vote négatifs vinrent pour commencer de là. Le banquier parvint même à atteindre son transmetteur pour ordonner au musicien catastrophique de cesser immédiatement. Mais ce dernier était perdu dans sa propre mélodie, charmé par ses gammes et notablement sourd. Quant à Zendl, elle s’était réfugiée dans une partie lointaine et totalement insonorisée de l’appareil. Depuis son astronef Lyzza B. tentait de joindre les Légions Tempête et convaincre un général que seule une intervention armée était envisageable. Stoompie lui jouissait de son triomphe en marche, un sourire rusé aux lèvres, les yeux rivés sur le mur d’écrans qui lui retransmettaient ce qui se passait en bas. Et puis les Têtes de Mort, ingurgités par poignées par les hordes de métalleux des Gorge de Wotan commencèrent à faire leur effet. Comme des explosions de bombes au napalm ravageant ce qui leur restait de neurone, des décharges de neutrons en folies, des barrages de batteries de 105 rouge fraise, et des rafales de gros calibres sur des canards en caoutchouc. Et ce qui n’était qu’un vaste bruit niant la notion même de bruit en essayant d’y apporter une mélodie qui n’avait même pas de sens abstrait, un hachoir à oreille, paru soudain comme un opéra. Un opéra exaltant à base de discours d’Hitler et d’invocations gutturales, d’Apocalypse finale et de bains de sang joyeux. Des centaines de milliers de fans qui se mettent à débouler en hurlant sur d’autres fans tétanisés par le vacarme, et les massacrent à coups de piercing. Des musiciens chevelus et cloutés qui s’emparent de tout ce qui fait dzoing ou bong et qui improvisent des boeufs sur la cacophonie, le son à fond. Les machines à vote se mirent à fumer, sur les écrans la foule se marchait dessus, fuyait ou s’étripait, folie collective retransmise en direct dans toute la galaxie. Et la presse de l’univers qui arrive ventre à terre, propose des ponts d’or contre des photos exclusives une interview, des reportages exclusifs.

 

Quand Zendl en eu assez que le transmetteur sonne sans que personne ne réponde, pas même l’ordinateur de bord monopolisé par le Stradivarius, elle se pointa, écouta 5 secondes la voix du journaliste surexcité, alluma l’écran, regarda ce qui se passait, secoua la tête et repartie vers les soutes.

 

Le Stardivarius lui continuait son bombardement mais cette fois, imperceptiblement, ses canons s’étaient tournés vers les relais qui permettaient à Stoompie de se faire entendre. Bombardement massif de particules qui remontait pas moins massivement le courant sans que nul ne puisse le réaliser. Bien entendu Stoompie avait coupé le son, il ne pouvait pas entendre le massacre symphonique et il n’en avait pas la moindre curiosité. Mais ces particules-là n’avaient pas besoin d’une source d’énergie pour être actives, elles avaient besoin d’un bon volume de particule d’air.

 

Dans les soutes il y avait d’autres soutes, maquillées sous de faux panneaux qu’on déverrouillait à l’aide d’une commande discrète. Dans ces soutes-là, soigneusement classés par catégories et pas toutes pleines, il y avait les stocks de drogues que concevaient ou transportaient son père. Tout avait été prévu pour ne même pas être obligé de se pointer sur un astroport afin de faire sortir la marchandise. Une sonde avec un système de signalisation quelconque, largué depuis l’espace, dans une direction choisie, évitait bien souvent des contrôles douaniers fastidieux. La petite fille appuya sur un bouton.

 

Les deux sondes entrèrent dans l’atmosphère de Yenga-Yenga à peu près une minute avant l’évènement qui ponctua cette mémorable journée, 30 secondes avant on les vidait avidement de son contenu de sorte que 6h heures après cette page d’histoire musicale, personne sur la planète n’avaient encore réalisé que le vaisseau de Stoompie avait littéralement implosé. Et d’ailleurs l’aurait-on su, vu, ou compris au moment même où le pauvre artiste maudit était bombardé d’une charge sans précédent de tintamarre apocalyptique qu’on en aurait strictement rien eu affaire. Zendl avait balancé sur la planète de quoi faire orbiter notablement les deux tiers du public, et même trouver du Beethoven dans les miaulements de balle et les hurlements de victime qui sonorisait l’atmosphère. La preuve, les milliers de votes positifs qui réclamaient que Krankx continue le carnage. Qui, exalté par sa mélodie aurait fini par jouer jusqu’à ce que tout le monde devienne fou si sa fille n’avait pas eu l’obligeance de couper l’alimentation tant du canon que du casque audio de son père.

–          Mais pourquoi ? Qu’est-ce qui te prend ? s’exclama ce dernier, si violement arraché à son inspiration que s’il n’avait pas fait une promesse à sa mère elle aurait fini comme motif sur le mur.

La gamine ne répondit rien, elle alluma le mur d’écrans devant lui. Orgie planétaire, journalistes hystériques, le vaisseau de Stoompie qui explose, répété d’un bout à l’autre de la galaxie.

–          Génial, grogna le père. Tu vois que je suis pas si mauvais !

–          ça nous a couté 2 millions d’unités de Tête de Mort, lui fit-elle remarquer.

–          De quoi ?

–          C’était ça où les Légions Tempête pour te faire arrêter de jouer… et remettre de l’ordre en bas…

–          Oh…

–          Papa, il y a des vaisseaux en approche.

–          Ah… les flics ?

–          Non, les journalistes.

–          Pas possible !

Un grand sourire féroce naquit sur le visage de Krankx.

–          Prépare la nef de secours.

–          Pourquoi tu veux qu’on s’enfuie on n’est pas encore attaqué !

–          On va pas s’enfuir, on va rentrer dans la légende.

Elle connaissait ce sourire, elle ne chercha pas à comprendre, elle savait qu’il y avait de toute manière et quoi qu’il arrive de la pyrotechnie et des cadavres dans ce sourire-là. Elle fila à la nef, juste derrière les soutes clandestines à laquelle ils étaient fixés, jamais partir en cavale sans une poire pour la soif, disait papa.

 

Artiste maudit, Stoompie Roomba mourut selon les us du sacerdoce, non pas d’une overdose, mais dans des conditions dramatiques et mystérieuses qui firent se demander à des générations de fans et d’exégètes ce qu’il aurait offert à l’univers s’il n’était pas mort si jeune. Mais surtout il parvint à cette non moins formidable performance d’en réalité rater son départ, la vedette notamment volée d’une part par les 4 jours de saccages et d’orgies que connu Yenga-Yenga, mais surtout par la disparition brutale de 30 journalistes et animateurs vedettes venu interviewer les seules grandes vedettes défuntes du jour, le génial, l’ultime groupe des Piranhas Enervés. Disparut également dans des conditions pas moins mystérieuses et qui dans un premier temps déclencha une vague de colère vengeresse des amateurs de cuir et de clous s’abattant sur tous les fans de Stoompie. Puis dans un second à une journée complète de deuil, essentiellement consécutive à la descente subie par les spectateurs à cours de produits chimiques festifs, qui se solda parfois par des suicides. Période durant laquelle commencèrent ensuite à fleurir des extraits du concert de l’enfer, qui bien parfaitement inaudible pour une oreille humaine, et même pour un poulpe, rencontra un tel succès en raison de l’évènement qu’il ne tarda pas à devenir culte. Personne ne savait qui était les Piranhas Enervés, aucune maison de disque, de manager n’avait jamais entendu parler de cette formation improbable et l’on spécula pendant une bonne semaine sur qui ils étaient, avec le cortège habituel de critiques de l’underground galactique, affirmant à qui voulait les entendre qu’il les avait vus jouer dans une salle confidentielle de NewRose ou d’ailleurs, jusqu’à ce que le manager du groupe fasse officiellement son apparition. Un grand type bizarre avec une ridicule perruque blonde sur la tête et un rire de barbare, accompagné de son secrétaire particulier, un nain répondant au nom de Vedl. Qui entre deux interviews signa plusieurs contrats mirobolants au sujet des morceaux qu’avait enregistrés le groupe mythique avant sa disparition. La vente fut telle qu’elle compensa de loin la perte des 2 millions d’unités de Tête de Mort et fit du groupe les Piranhas Enervés l’un de ces nombreux groupes qui produisit et vendit plus d’album après qu’avant sa disparition. Tuant par la même définitivement la renommée de Stoompie Roomba, l’artiste maudit bientôt relégué à l’enfer des artistes jamais connus, oubliés ou simplement passés de mode, ce qui somme toute était une forme de consécration.

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