Univers – Potemkine 6

–         Alors toujours de l’art ? Hein… rien que des légendes hein ?

–         Kh….kh…khhhh… gargouillait le grand homme, le teint soudain cireux

Terreur que partageait déjà à peu près tout le monde, Sanskrit y compris mais personne n’osait faire un geste de peur que la bête y voit comme une provocation. A peu près, car la poétesse semblait plus stupéfaite qu’effrayée, et après un instant de silence consterné, elle s’exclama.

–         C’est fascinant ! Comment avez-vous fait pour le dresser ?

Et ce fut son dernier mot. Soit sa voix déplaisait au monstre, soit il était branché sur la même onde de colère que celui qui l’avait baptisé, toujours est-il qu’en un bond et un claquement de mâchoire, la moitié du corps de la poétesse sombrait par terre tandis que l’autre moitié glissait dans l’estomac du bestiau. La panique fut instantanée. Poussant des hurlements tous s’enfuirent, certains se jetant dans le vide, d’autres se battant pour accéder à la plate-forme mobile qui les reliait au musée, le grand homme en tête. Seul lui, Sanskrit et l’animal n’avaient pas bougé. Le kobo le regardait de ses yeux aveugles et lumineux, comme s’il attendait un ordre, Sanskrit n’arrivait pas à y croire, le bracelet crachait des arcs de lumière de plus en plus longs. Comment avait-il fait avec cet animal que même les foves avaient renoncé à domestiquer ?

Il regarda autour de lui, il connaissait la suite. Dans moins d’une minute tous les engins de sécurité passive ou non allaient se pointer pour s’occuper d’eux et du monstre, et il connaissait la moitié de ses engins puisqu’il en avait inventé une partie. Il dit à la fille de venir et sauta sur le dos du kobo. Elle hésita, une frayeur bien naturelle quand on avait vécu près de ces monstres, mais déjà des appareils militaires se pointaient vers eux, elle s’accrocha à ses épaules et Marcel bondit dans le vide. Elle hurla, le kobo rebondit sur la colonne face au musée, puis sur la paroi d’un colosse de verre et d’acier. Une première salve explosa au-dessus de leur tête, il reconnu la mitraille particulière des double-bangs et maudit l’encyclopédie militaire qu’il avait dans le crâne. Le kobo écarta ses ailes et plana jusqu’à un autre bâtiment, à la stupéfaction générale. Même le pilote-robot du Killing-Fighter derrière eux se laissa surprendre. Son engin s’écrasa sur la surface du bâtiment dans un nuage de débris électriques jaunes. L’étoile glissa sur la surface en floutant sa structure, puis l’effet disparut laissant d’étranges marques de chaleur. Le kobo replia brusquement ses ailes alors qu’un autre KF50 fonçait sur eux en déchargeant ses canons mitrailleurs. Le kobo se laissa tomber comme une pierre, les balles faramineuses et furieuses déchiraient l’espace fourmillant. Des dizaines de jet, d’engins volants divers, et soudain des explosions un peu partout, des appareils qui partent en vrille en dégobillant un intestin de fumée caoutchouteuse, des droïdes volant qui éclatent comme des boules de noël, des victimes qui tombent ou se déchirent dans les nuages d’éclats d’acier et de carbonite. Le chaos. Les sirènes qui retentissent et le kobo qui d’un coup de queue enroulée, saute d’une corniche à une terrasse, puis prend son envol et se faufile entre deux tours.

 

Oui, ils s’étaient tous laissés surprendre, mais ça n’allait pas durer. Ils étaient même bien capables d’avoir sonné un des créateurs à l’extérieur de la cité pour modifier la réalité immédiate, ou inventer une nouvelle arme dans la seconde qu’un crétin d’ici revendiquerait comme sa création, Prix Galaxie de l’Armement Lourd… son bracelet ne crépitait plus maintenant, il gueulait. Il gueulait comme la foudre en balançant des éclairs au hasard. Des tortillons de plasma pur qui traversaient la matière comme du beurre. Il n’avait jamais vu un pareil phénomène.  Les tortillons ne le blessaient pas, ni lui, ni elle, ni le kobo, c’était comme s’ils les galvanisaient, et pour la première fois de son existence il se sentait si bien, si en paix avec lui-même que tout en volant, il pleurait. Mais quand les éclairs traversaient le monde autour de lui, rien n’y résistait, les choses s’atomisaient littéralement comme des bulles de savon, sans bruit, sans odeur, à peine quelques traces lumineuses, et parfois un gros trou en lieu et place d’un étage entier.

Mais comment attraper ce qui n’est, proportionnellement à la cité, moins qu’une mouche, un moucheron ? Un moucheron furieux et qui pète des éclairs d’énergie  pure ? Un moucheron atomique mi homme mi bête ? L’art militaire n’a pas beaucoup d’humour, sans quoi ils auraient peut-être su la parade. La cité n’en n’avait pas non plus à dire vrai, elle était si fabuleuse, si puissante qu’en réalité, il ne se passa pas grand-chose parce que comparativement au zilliard d’individus qui vivaient ici, à la puissance de création automatique qui permettait de tout recoudre derrière comme si rien ne s’était passé, et bien, justement sur l’échelle d’intérêt général pour l’incident, on ne dépassait pas les six décimales après Pi. Un micro-organisme dans les tréfonds boyaux du cosmos. Voilà ce qui se passa pour les services de sécurité, l’art militaire et l’encyclopédie d’acier. L’alerte dura une fraction de minute, et puis plus rien. Mais dans cette fraction, toutefois, on essaya quand même avec un certain acharnement.

 

Le M.E.U.R.T.R.E© est un art » c’est ainsi que le visiteur était accueilli lorsqu’il passait les portes de l’une des énormes usines de guerres volantes qui veillaient à l’intérêt particulier des compagnies de la cité. Mercenaires Universels Réunis Totalement Révolutionnaires et Economiques.

Et ce n’était pas vraiment usurpé quand il s’agissait des Mercenaires. Pas tant qu’ils avaient fait du meurtre un art véritable, qu’ils étaient eux-mêmes une incarnation de cet art. Infatigables, impitoyables, sadiques limites fou furieux, intelligents et recyclables. Une seule usine pouvait en débiter 300, et les recycler en 2h. Même si au bout du troisième recyclage, l’usine était vide et devait se ravitailler en pièces détachées.

Il reconnu immédiatement l’appareil et éclata de rire. Et pourtant il n’y avait pas de quoi. L’usine militaire avait l’air d’un frelon en colère et crachait des créatures volantes monstrueuses. Des sorciers de la guerre à demi mécanisés mauvais comme des maladies vertes. Et les éclairs de plasma grésillaient sur leurs armures négatives. Mais bon…

Il se mit à écrire dans sa tête comme il l’aurait fait devant sa machine, d’un seul coup il ne pensa plus à ce qui se passait autour de lui, totalement absorbé, il visualisait ses phrases et écrivait une suite.

Oui il pouvait rire. Un petit malin l’avait sans doute identifié avec un mouchard ADN, la minute suivante il avait retracé son historique dans la base de données et ressortit ses textes, créations en stock, univers en attente, ou pas. Matricule 1010101010, Desmond Sud, Piton du Châ. La vérité ivre, la parade. Un petit malin décidément, et peut-être même un lecteur assidu, un admirateur.

–         Cher monsieur, se disait-il, cher monsieur le policier-droïde-je sais pas quoi et je m’en branle. Je te remercie de ton attention immédiate pour mes textes, et cette tentative presque gracieuse de m’opposer une stratégie intéressante, mais vois-tu, je ne mange pas de ce pain-là.

Le kobo attrapa un des monstres et lui brisa la nuque d’un coup de dent. Sauta sur un autre et lui déchira la tête avant qu’il ait armé, puis plongea dans le vide comme il l’avait fait la première fois. Sanskrit et lui n’avait déjà plus rien dans l’estomac depuis un moment. Le kobo reprit son vol 100 étages plus bas, planant comme un pape dans un ciel de verre, un parc gigantesque sous son ventre, plein de plantes et de fleurs extraordinaires, un orgueil à la boutonnière d’un building horizontal. Les mercenaires avaient disparu d’un coup. L’art militaire manque d’humour, mais pas de poésie…

 

–         Pas faux…

–         Pardon ?

Ils avaient volé au-dessus du parc puis le kobo les avait déposés sur une terrasse abandonnée. Un vieux jardin de pierre, probablement une importation, dérivant entre les étages. Elle était là. Posée comme un chat, adossé à un bout de mur jaune pâle, dans les fougères et le lichen, sur fond d’astronef et d’ascenseurs bonbons, dans son treillis noir, presque inhumaine. Qu’est-ce qu’elle faisait là ? C’était impossible !

–         Sterling ?

–         Alors c’est vous.

–         Qui ça ?

–         Dieu.

–         Euh… c’est plus compliqué que ça…

–         Je sais, je plaisante.

–         Comment vous savez ?

–         Bah…

Elle fit un geste autour d’elle qui expliquait tout. Elle vivait là. Sanskrit la regarda puis lui.

–         Vous vous connaissez ?

Il haussa les épaules.

–         Je l’ai écrite, en quelque sorte… je vous voyais plus grande.

Sterling sourit.

–         Oh, fit Sanskrit.

Elle la regarda, bon, elle n’était pas très jolie non plus.

–         Comment vous avez atterri ici ? Vous êtes là depuis longtemps ?

–         La guerre s’exporte mieux que l’amour.

–         Oh, fit-il.

–         Je voulais voir l’univers, vous vous rappelez ? Bin j’ai pas tout vu.

Il sourit. Elle leur expliqua qu’elle avait simplement suivi une armée de croyants de l’espace, des mystiques furieux et armés, et elle avait fini ici, au bout d’un long fleuve pas tranquille d’aventures et de péripéties.

–         Faudrait peut-être faire quelque chose, vous croyez pas ? Tout ce bordel…

Elle fit un signe vers le ciel. Sanskrit hocha la tête.

–         Pas faux.

–         Tout ce bordel hein… le musée des gentils foves et artifesses, le Prix Galaxie de la meilleur blague, 5555 mille clients coco à toi la cafétéria privée !

–         Y’a de l’idée.

–         Vous êtes armée ?

Elle renifla.

–         Bien entendu.

Ils se regardèrent, Sanskrit, Sterling et lui.

–         Non, je vous demande ça parce que là où on va, des fois c’est chaud.

–         Les razzias ?

–         Oui.

–         J’adore les razzias. Vous avez vu les Sept Mercenaires ?

–         Non.

–         Toute mon enfance…

–         Ah… et c’est quoi les Sept Mercenaires ? Demanda Sanskrit.

–         Eh, eh, Dieu ne sait pas tout…

–         Ah non moi je ne suis pas… protesta la jeune femme, ça me barbe.

Sterling rigola.

–         Tu veux retourner là-bas ? T’es sûr ? demanda Sanskrit. Quoi foutre ?

–         Bah écrire…

–         Pas con.

Dehors il pleuvait déjà à torrent.

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