Univers – Potemkine 5

Alors il continua. Mais il ne comprenait toujours pas à quoi cela pouvait bien servir en dehors de le nourrir et de le loger. Ce qui n’était pas mal, certes, surtout qu’il n’y avait pas de razzia, et puis c’était finalement confortable, mais bon… c’était tout ? Un compteur qui tournait lentement, et rien de plus ? Ah si, s’il atteignait un certain barème, si ce terme revenait dans les commentaires que laissaient les consommateurs, alors il aurait droit à un nouveau titre, une petite plaque dorée, et l’accès au salon privé. Soit. Et ensuite ?

–         Ensuite ? La Bourse des Talents bien sûr !

–         La quoi ?

Elle lui expliqua que l’ensemble des talents de la cité était coté en bourse, selon le nombre de consommateurs qu’il drainait, les plus réputés étaient sélectionnés pour être filmés, interviewés, célébrés dans les meilleurs soirées, et bien entendu avaient droit à des égards de prince. Certains recevaient même des prix.

–         Et à quoi ça sert ?

–         A rien.

Puisqu’ils étaient totalement libres de leur temps et que l’existence ne se résume pas à l’estomac et au coucher, ils se rendirent en ville, visiter la fabuleuse capitale, si connue qu’une race lui avait donné le nom d’une de ses molécules, sans même connaître son existence. Il y avait bien des palais incroyables suspendus dans les airs et un tapis de nuages artificiels et roses. Des fabuleux panthéons plein de colonnades et de jardins excentriques. Des salles de spectacle total, bulle technologique où les spectateurs pouvaient se jeter et vivre mille aventures fabuleuses. On les voyait danser dans les hauteurs, flottant dans leurs bulles miroitantes et argentées, des milliers de danseurs flottant comme des petits bonhommes dans une poche amniotique. Ils dégustèrent quelques rêves dans une opiumerie raffinée, soma filtré, en soda ou en barbe à papa. S’encanaillèrent avec les autres dans les rues chaudes du 528ème étage Tour Est. Visitèrent quelques musées et s’amusèrent de trouver des idées à lui ou à son frère, ou à d’autres, attribuées à quelques génies de la cité. Et puis vint ce jour, où n’ayant aucune inspiration ni l’un ni l’autre (il était monté péniblement à 100 consommateurs) ils décidèrent de visiter l’exposition dont on parlait dans les étages, intitulée Mythes et Légendes Foves. A dire vrai ils y allèrent pour se moquer, mais ça ne se passa pas exactement comme voulu.

Le grand panneau à l’entrée était déjà pas mal éloquent. Il introduisait les visiteurs à la cosmologie et à la mystique fove, partant du postulat immédiat que, tous primitifs qu’ils fussent, les foves étaient une peuplade à la culture riche et respectable. Le témoignage de la diversité et de l’héritage culturel et historique des cités impériales. Indispensable élément de compréhension pour qui voulait étudier les méandres de l’imaginaire et des croyances tribales.

Même s’il comprenait mieux la société dans laquelle ils vivaient l’un et l’autre, et sa manière de fonctionner comme de raisonner, c’était une expérience un peu particulière de se rendre dans un lieu qui relativise tout ce qui vous a permis de vivre jusqu’ici en sécurité, nomme ce qui n’a jamais eu de nom, explique ce qui tient lieu du secret le plus absolu chez des individus que vous avez côtoyés tous les jours depuis votre enfance.

Découvrir une copie maladroite de son propre bracelet, celui-là même qu’il portait et dont on pouvait acheter des exemplaires usinés à la boutique du musée, et entendre la guide automatique expliquer dans ses oreilles et en stéréo qu’il s’agissait d’un avatar contre les esprits, c’était une expérience intéressante et amusante déjà.

Trouver un nœud cosmique, réintitulé « Piège à Rêve » par la voix suave, vendu également à la boutique souvenir sous forme de pendentif, apprendre qu’il s’agissait d’un genre de nœud de prière. Et entendre tout une explication alambiquée mystico pouet sur des outils d’une si grande précision qu’ils les retenaient tous de disparaître dans un maelstrom de viande et d’acier. Ça aussi c’était une expérience intéressante, même si ça commençait à être moins drôle.

Attenant au musée, et juste derrière la boutique de souvenir, il y avait un salon de thé en suspension, séparé du bâtiment d’au moins deux mètres, au milieu d’un ciel intérieur où filaient ça et là des appareils biplaces. Au loin on apercevait la place des galaxies, des bulles d’univers emboitées les unes dans les autres tel une chaîne d’atomes, dans lesquels orbitaient des planètes, des soleils et des voies lactées. Des joyaux cosmiques disposés là comme des objets d’ornement qui tournaient les uns autour des autres dans un mouvement perpétuel. La vue était splendide, et on pouvait déguster des boissons rafraichissantes ou chaudes aux parfums subtils et aux vertus disait-on curatives. Il y avait un petit attroupement, les gens jetaient des coups d’œil curieux vers un couple, un homme et une femme qui faisaient tout pour ne pas remarquer qu’on les observait comme des bêtes curieuses, deux autres personnes étaient avec elles, deux hommes qui les écoutaient l’expression admirative. Le couple était beau, d’âge moyen et leurs vêtements comme leurs manières parlaient de bonne fortune et d’éducation. Il demanda qui était-ce.

–         Lorenz et sa femme, t’as jamais entendu parler ?

–         Non.

–         Ecrivain, inventeur, prix galaxie et membre du conseil dirigeant d’Ozone.

–         Et elle ?

–         Comédienne et poète. Une femme brillante à ce qu’on dit.

Ils s’approchèrent et tendirent l’oreille. Ils étaient justement en train de discuter de la vie hors des cités, des razzias et de la condition des foves.

–         Nous sommes si obnubilés par nous-mêmes, disait la femme avec une pointe de conviction scandalisée dans la voix, nos fabuleuses cités, notre si extraordinaire civilisation à l’origine de tant de mondes et d’univers que nous en avons oublié l’essentiel, de vivre. Les foves n’ont pas oublié eux.

–         Soit, fit un des hommes, mais vous conviendrez que leurs conditions de vie ne sont ni des plus fameuses, ni des plus enviables, pourquoi ne cherchons nous pas à améliorer leur existence.

–         Les cités sont ouvertes à tous, fit remarquer son voisin.

–         Bien entendu, mais vous savez comme moi qu’ils ne peuvent pas s’adapter, ils deviennent fous ici. Leur esprit primitif n’est pas fait pour contempler le cosmos et la vérité tels que nous les faisons et les fabriquons. En revanche pourquoi ne pas leur apporter la protection des cités ? Pourquoi les laissons-nous à la merci des pillards, vous avez vu dans quelles conditions ils vivent ?

–         Absolument ! Approuva la poétesse.

Lorenz leva la main en signe d’apaisement, il ne partageait pas leur opinion.

–         Je crois que vous ne comprenez pas la relation essentielle que les foves entretiennent avec leur environnement…

Celle-là elle lui plaisait bien, en effet, toute cette exposition ne tenait pas compte de la relation des foves à leur environnement. Comme si rien n’existait autour d’eux, comme s’ils n’avaient aucun rôle à jouer, ni sur cette planète, ni pour l’univers, ni pour les cités. Comme si tout ça ne tenait pas ensemble grâce à eux.

–         … Il n’y aurait par d’art, ni de mythes foves si précisément ils ne vivaient pas tel qu’ils vivent. Les razzias sont malheureuses, et je vous l’accorde, les cités devraient mieux tenir compte de leur sécurité et de leur bien-être, mais c’est précisément dans leur relation à la mort, à la souffrance, à la précarité de leur existence qu’ils puisent l’inspiration pour leur art. Oh bien entendu, il y a l’illettrisme, l’inceste, et  leurs fâcheuses propensions à s’intoxiquer, croire même que l’abus de soma leur donnera accès à un monde meilleur et plus juste, mais qui sommes-nous pour prétendre rompre cet équilibre ?

Le public autour approuvait, à voir les expressions on sentait même qu’il y avait de la sagesse dans les propos du maître, et le ton de celui-ci ne laissait aucun doute que lui-même était convaincu de celle-ci. Il était un universaliste réputé et reconnu après tout, comment remettre en cause la sincérité de ses propos, il ne parlait pas seulement pour le bien des foves, mais celui de tous. Oui, la cité avait de la chance qu’un tel talent fût né ici et préside à la destinée d’Ozone.

–         Mais quel con ! Ne put-il s’empêcher de s’exclamer.

Sanskrit pouffa alors qu’on se tournait dans leur direction avec des mines naturellement offensées.

–         Je vous demande pardon ? S’indigna un des messieurs près du couple célèbre.

–         Vous vous rendez compte des conneries que vous débitez !? Hein !? Non mais vous vous êtes écoutés ?

Ça lui était sorti tout seul de la bouche, un trop plein. La somme au bout d’une visite plus atterrante qu’extraordinaire, plus affreusement inepte que véritablement drôle. Avec un peu d’effort, en essayant de relativiser tout ça, l’observer avec distance et en tenant compte de tout ce que cette cité avait à offrir, il aurait pu même en tirer certaines idées amusantes pour son nouveau commerce, ses clients, mais là ça dépassait tout, même la plus élémentaire forme de respect.

–         Allons monsieur, je peux concevoir que vous ne soyez pas d’accord avec Lorenz, mais soyez poli au moins, fit remarquer la poétesse.

–         Pas d’accord ? Mais vous ne savez même pas de quoi vous parlez !

–         Je vous en prie mon vieux, fit l’un des types avec un air entendu, le professeur Lorenz a vécu parmi les foves, l’héroïne de son chef d’œuvre Le Temps Repassera Trois Fois, Keemeh est fove, je cr…

–         Mais moi aussi j’ai vécu avec eux ! Je suis entouré de foves ! Il raconte n’importe quoi ! Cette exposition raconte n’importe quoi ! Vous racontez tous n’importe quoi !

Les uns et les autres s’entre regardaient, se retournait vers l’importun, parlaient entre eux en lui jetant des coups d’œil désapprobateurs. Mais il n’en n’avait strictement rien à faire, ça suffisait, il n’en pouvait plus, et il était tellement furieux, si captivé par sa colère qu’il ne sentait même pas ce que sa camarade avait remarqué, s’écartant de lui prudemment. Son bracelet qui grésillait sans bruit de petites décharges bleu-vertes.

–         Maintenant cela suffit jeune homme ! S’exclama un homme dans la foule, un peu de respect je vous prie ! Vous parlez à un Prix Galaxie !  Vous vous croyez peut-être plus savant qu’un Prix Galaxie !

–         Un homme qui est considéré comme un dieu pour trois races et dans une centaine de civilisation ! Surenchérit un autre.

Lorenz leva les bras.

–         Allons, allons je vous en prie, cet homme a parfaitement le droit de s’exprimer, il ajouta le doigt en l’air « ne tait pas la voix qui s’oppose, la voix discordante, c’est la tienne en ton secret ».

–         Sweldan le Jeune, fit sa compagne reconnaissant la citation, absolument !

–         Je vous en prie jeune homme, expliquez-nous pourquoi vous pensez que je me trompe et pourquoi cette exposition est dans l’erreur. Vous avez vécu parmi les foves vous aussi, quelle est votre approche ?

Surpris de cette mansuétude, mais rangé par avance à un avis qui ne pouvait qu’être plus sage que le leur, le groupe cessa de protester et le regarda, attendant qu’il s’explique.

–         Mon approche ? Mon approche est que vous êtes une fieffée bande d’imbéciles vaniteux qui vous écoutez parler ! Vous ne connaissez rien aux foves, cette exposition raconte n’importe, c’est vous les primitifs, les ânes !

–         Soit, mais pourquoi ? Rétorqua la célébrité sans se démonter.

–         Pourquoi ? Vous croyez que tout ca ce n’est que des superstitions !  « L’art Fove » mon cul oui !

Le bracelet était comme pris dans une toile d’araignée d’énergie électrique, mais Sanskrit semblait la seule à le remarquer, même lui n’y faisait pas attention.

–         Oh je vois, soupira Lorenz en levant les yeux au ciel, mais libre à vous voyons d’y croire si vous voulez, mais même si vous et les foves ignorez qu’il s’agit d’art, vous devez bien comprendre que cela en est !

–         De l’art ? Et les kobos ! Et les Gardiens !

–         Oui et bien ?

–         Vous croyez que les foves sont assez idiots pour essayer d’attraper un kobo juste pour faire joli dans vos musées !?

Il en était presque à bout de souffle tellement il était en colère.

–         Allons, tout le monde sait que la chasse aux kobos est une initiation dans le passage de l’âge adulte, je conçois que…

–         NON ! Pas une initiation espèce de couillon ! Une nécessité !

Lorenz commençait à s’agacer, la patience du grand homme avait ses limites et se faire insulter de la sorte par un inconnu, superstitieux et parfaitement inculte au demeurant, n’était ni dans ses goûts ni dans ses habitudes.

–         Mais oui, bien entendu… une nécessité… et les nœuds rituels ont des pouvoirs magiques naturellement.

Il avait dit ça sur un tel ton que personne ne put s’empêcher de rire. Sanskrit le regardait un peu inquiète, son bracelet crépitait de plus en plus, est-ce qu’elle était vraiment la seule à le remarquer, ou bien est-ce qu’ils prenaient tous ça pour un genre de gadget ? Un modèle vendu à la boutique peut-être ? Mais que pouvait-elle dire ou faire ? Elle n’osait plus s’approcher de lui, et d’ailleurs elle savait parfaitement qu’il avait raison. Ces idiots verraient bien. Mais à vrai dire la surprise fut totale pour tout le monde.

–         MARCEL ! hurla-t-il

Il ne se passa d’abord rien, sur les visages on lisait un mélange d’incrédulité et d’amusement. Une mixture qui allait bientôt faire place au scandale jusqu’à ce que la sécurité du musée les débarrasse de cet importun. Et puis soudain, surgit comme une balle de la cloison d’une tour proche, laissant derrière lui un trou au bord retournée, le kobo se jeta sur la plateforme et retomba souplement avant de considérer Lorenz et ses amis comme il considérait tout ce qui était mangeable, vivant et si possible occupé à fuir parce que c’était plus marrant.

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