Reagan airport 2

Ray c’était du pur jus ritalomerloque made in Brooklyn, du fils de, qui plus est. Son père, Giacomo avait été chauffeur pour Carlo Gambino, et ses oncles Sonny Junior et Paul 4 Doigts, paix à leur âme, étaient déjà affranchis à même pas 21 ans. A 15 ans il faisait son premier séjour en maison de correction et à 20 il était inculpé pour une affaire d’attaque à main armée, un fourgon blindé, rien de moins. Depuis il a appris à composer. Il porte beau, met beaucoup de parfum, fait le baise main, a toujours un mot gentil pour les clients de son restaurant, et un goût assez invraisemblables pour les bottes de cowboy stupéfiantes.

Ca c’était ce qu’il avait de mieux à vous offrir. Le Ray généreux, galant avec les dames, le  Ray qui avait toujours une bonne histoire à raconter, que les stars du showbiz que lui avait présenté Libro adoraient, évidemment. Pas l’homme qui pouvait regarder froidement quelqu’un se fait torturer à coup de perceuse en buvant un expresso. Pas le Ray que la plus part de ses mecs connaissaient et qui représentait 90% de la partie immergée de sa personnalité. Le Ray qu’un rien mettait en colère et qui avait un don pour trouver que tout allait toujours de travers sans son aide. Un anxieux en somme, le genre de type qui avait besoin de tout contrôler. Ca se soigne, ca s’explique même, mais qu’est-ce que vous vouliez faire avec un mec tellement parano qu’il ne sortait jamais autrement qu’outillé comme un porte-avions. Tout le monde le savait, même les flics le savaient. Si on se frottait à lui fallait se préparer à la guerre. Alors de le trouver de mauvais humeur, ça m’a pas beaucoup plus surpris que ça. C’est plutôt ce qu’il m’a raconté qui m’a refait grimper la tension à mille. Il avait besoin de moi pour livrer un camion à Miami, le chauffeur prévu venait de se faire tirer dessus Je ne sais pas pourquoi je lui ai demandé par qui, un pressentiment peut-être. Celui qui veut que la merde quand ca commence ca s’arrête plus. Il m’a dit « son fils » j’en croyais pas mes oreilles. Son fils ? J’ai répété. Il a râlé, m’a demandé si j’étais bouché ou quoi, j’ai fait non, je lui ai demandé s’il le père avait une idée où il était allé ou s’il s’en foutait complet, c’est là qu’il m’a expliqué. Le daron était à l’hosto, Ray avait chargé trois de ses hommes de retrouver le petit.

 

On pourrait penser que finalement ca s’arrangeait. Les gars qu’employait Ray étaient des bons, ils retrouvaient et s’occupaient de tout le monde, homme, femme, enfant, même le chien si on voulait. Ils allaient donc rapidement mettre la main sur le gosse et le flingue, et ils se débarrasseraient du flingue comme j’aurais dû le faire. Sauf que l’autre leur avait parlé de son voisin, qui leur avait dit que c’était lui qui avait fourni le flingue au gamin. C’est pas le genre de chose qu’un ritalomerloque laisse passer. Un ritalomerloque c’est comme un mexicain pour ça, ça a le sang chaud, l’instinct grégaire et le caractère atavique. Tu t’en prends à l’un des leurs, tu t’en prends à tous. Mais les mexicains ils ont tendance à foncer avant de réfléchir, ils font le détail après, quand c’est plus la peine. Les ritalomerloques c’est comme leurs cousins ritalotoutcourt, c’est pas que c’est le contraire mais avant d’agir ils comptent. Le sang c’est mauvais pour les affaires, Ils essayent toujours de savoir s’il n’y aurait pas moyen de s’arranger autrement. Et presque toujours de comprendre ce qui s’est passé.  Alors Ray leur avait demandé de ramener le gamin et le flingue. Ils voulaient confronter le voisin avant de le rouster. J’étais niqué deux fois.

 

Question coup de speed ca devait bien valoir un freebase de colombienne qualité FARC. T’as les mains moites, la bouche sèche, t’es blanc comme le cul de Jésus, tu sens ton cœur battre jusque dans ta tête, t’arrive pas à croire que tu vas crever avant même d’avoir trente ans parce que ta fille se prend pour Jeanne d’Arc. Pour le camion je pouvais même pas esquiver. D’une ils auraient peut-être trouvé ca louche, de deux ils m’ont pas laissé le choix, on avait pris déjà du retard, fallait que j’embarque de suite. C’est comme ça que tu retrouves à bord d’un semi-remorque, dont tu n’as pas la moindre idée du contenu, sur l’highway 84, direction le sud, en compagnie d’un mec avec écrit « taule » en travers de la gueule et des tatouages sur les mains. Un papillon et une tête de mort, je crois que je m’en souviendrais toute ma vie, une tête de mort sur l’index. Je savais ce que ça voulait dire, je savais où il s’était fait faire ce truc-là. C’est ce qui m’a sauvé à ce moment-là je pense.

 

Il fallait absolument que je retourne en ville, que je retrouve ce môme avant les collègues de Ray, alors j’ai commencé par lui dire que moi j’étais pas très chaud pour cette histoire, qu’on m’avait un peu prit au dépourvu, un peu forcé la main, et je n’étais même pas un affranchi. Je lui ai parlé de mon père, de la promesse que je lui avais soit disant fait, comme ca, plus tard, s’il vérifiait Libro pourrait lui confirmer. Dans un premier temps, en bon golgoth des pénitenciers qu’il était, il m’a répondu qu’il n’en avait rien à branler, que je m’étais engagé auprès de Ray et d’ailleurs on m’avait déjà payé mille dollars d’avance sur les 2500 que je devais encaisser à l’arrivée. Mais j’ai sorti la liasse de ma poche et je lui ai dit qu’il pouvait la prendre, ainsi que toute ma prime s’il conduisait le camion à ma place. 2500 en plus du fric qu’on lui avait sans doute donné pour jouer les chaperons, c’était pas non plus un Flush Royal, mais ca interdisait pas d’y rêver. Pourtant je voyais bien qu’il hésitait, qu’il était partagé entre son devoir et l’appât du gain, alors j’ai sorti mon  as.

–       C’est le Doigt de la Mort que t’as là ?

–       Qu’est-ce que ca peut te foutre ? On parlait pas de ca.

J’ai fait comme si je n’avais rien entendu.

–       Il y avait deux gars qui l’avaient dans mon unité, des snipers évidemment.

Là j’ai vu que je commençais à flatter son intérêts, qu’il hésitait entre me croire et la méfiance naturelle de celui qui est allé là-bas. C’est un phénomène très courant parait-il après une guerre, on est quelques dizaines de milliers à partir mais quand on revient on n’arrête pas de rencontrer des gens qui y sont allé. Le moyen le  plus sûr pour repérer les affabulateurs, les laisser raconter une histoire. Si l’histoire avait le moindre intérêt, si le récit qu’ils faisaient de leur séjour présentait le moindre potentiel d’exotisme ou d’excitation, alors c’est qu’ils mentaient. Tous ceux qui sont parti un jour se battre vous le diront, il n’y a rien de plus emmerdant que de faire la guerre. Rien de plus long et ennuyeux que d’être stationné pendant des jours dans une base militaire entre deux patrouilles. Et rien de plus terrible que de finir pas s’y habituer. Parce que quand la guerre s’invitait dans votre quotidien, elle avait beau être tout autour de vous, n’être jamais parti, elle vous prenait toujours par surprise. La seconde avant on est en train de discuter du dernier match des Miami Dolphin, la seconde après on est entouré de viande fumante et on ne s’entend même pas crier. Il m’a regardé de travers et il m’a demandé :

–       T’es allé là-bas ?

–       Ouais, j’étais dans le Génie j’ai menti. Les gars des ponts et chaussés, j’ai rajouté en me marrant.

–       Ou ca ?

–       Crackistan un et deux, j’ai répondu.

Je savais maintenant quelle image il avait de moi. Celui de ces mecs barbus, en jean, tatouages à l’air, M4 et lunettes GI sur le nez, qui glandaient sur les chantiers de construction, les champs de pétrole, les routes en travaux. Les gars de l’infanterie censé encadrer le personnel local, et qui passaient le plus clair de leur temps à fumer de la merde et à faire du business avec les locaux. Jamais il ne m’aurait cru si je lui avais dit la vérité, même moi j’avais du mal à croire que j’avais pû être dans les Forces Spéciales, qu’on m’avait fait porter le fameux béret vert. Alors il m’a d’abord jeté un coup d’œil méprisant bien sûr puis je lui ai demandé où il avait été stationné. Crakistan un et deux il m’a répondu lui aussi. Falloudja, Kandahar, Kaboul, Bassora bien entendu… tous ces noms que l’Amérique avait appris en 12 ans de guerre en regardant la télé. Klandaathu, comme disait mon lieutenant en Irak. Je savais qu’il mentait plus ou moins, même s’il portait le Doigts de la Mort, le tatouage des mitrailleurs d’hélico et des snipers, des nettoyeurs en zone de combat. Le tatouage qui allait si souvent avec le masque à tête de mort à la Gosht Recon. N’importe qui peut se faire faire un tatouage. Mais considérant sa gueule de taulard et ce petit air vicieux qu’il avait eu quand j’avais reconnu le signe, j’imagine qu’il avait quand même dû faire partis d’une unité de reconnaissance, un truc du genre. Et avait passé le plus clair de son temps à attendre dans une zone verte qu’on les envoie en mission. Mais après ça, en sachant où on avait été tous les deux, il était plus conciliant. Ca ne lui plaisait pas plus que je veuille me défiler, le laisser conduire seul ce camion jusqu’à Miami, mais d’un autre côté les promesses qu’on fait à un mourant, à son père en plus, c’est important. J’ai insisté, je lui ai rappelé que je lui faisais cadeau de ma part, je l’ai flatté, je lui ai dit que c’était un job facile pour nous autre qui avions connu l’enferkistan, et qu’on avait de toute façon même pas besoin d’être deux. Il a fini par dire oui et me lâcher dans une station au bord de l’autoroute. Je suis rentré en taxi, ca m’a coûté bonbon.

 

Je ne savais même pas à quoi il ressemblait ce foutu gamin, comment j’allais faire pour le retrouver alors qu’il venait de fuguer, et qu’il était sans doute persuadé qu’il venait de tuer son père. Dans quel état d’esprit il était d’ailleurs ? Est-ce qu’il était furieux, effrayé, ou est-ce qu’il était de l’espèce plein de culpabilité et de remord qui fini par se rendre à la police ou se tirer une balle. Il n’était même pas question qu’il se suicide, ou alors qu’il le fasse avec un autre flingue. Il fallait aussi que je retrouve le père, et la balle qu’il avait dans l’épaule, avant que les poulets ne s’en mêlent. Je suis retourné à la maison, demander le plus de détail possible à Eva. Lauren savait que j’avais au moins une arme dans la maison, mais c’est une chose de le savoir, et une autre de réaliser que votre gamine a pu mettre la main dessus. Alors elle m’a pris à part, parce qu’elle ne voulait pas qu’on traumatise la gosse plus que ca et m’a passé un savon mémorable. C’était même pas de savoir qu’un gamin était en liberté avec un de mes flingues qui l’avait mis en colère, c’est que je puisse avoir mis en danger sa fille. Évidemment, elle savait que je ne mettais jamais une arme et ses munitions au même endroit, que les chargeurs étaient vides et les armes le plus souvent démonté. Mais il n’y a rien à démonter dans un revolver, et apparemment Eva savait très bien réunir les pièces manquantes du puzzle puisque le gamin avait fait feu. J’ai évité de lui dire que c’était la dernière fois, lui promettre que dès demain il n’y aurait plus une seule arme dans la maison. On savait l’un et l’autre que ce n’était pas la première fois que je lui faisais des promesses de « dernière fois ». Même que la dernière c’était juste avant de partir en prison… Je me suis contenté de faire le dos rond. Je ne me suis pas excusé non plus. Les femmes c’est comme les voyous si tu t’excuses elles y voient un signe de faiblesse et en profite. Je lui ai seulement expliqué que je n’avais pas de temps, que je devais absolument trouver le gamin avant la police, elle n’a pas cherché à comprendre ce que de toute manière elle devinait très bien. En fait, elle m’a même proposé de m’aider.

De quoi ? Toute la petite famille au grand complet en train de chercher un gosse que la mafia et les flics recherchaient ? Elle était pas bien ou quoi ? C’était hors de question. Mais elle a insisté, elle m’a dit qu’elle prendrait Eva et la voiture et qu’elle allait chercher de son côté pendant que je cherchais du mien. Elle a dit que le gosse était probablement effrayé, et qu’elle aurait peut-être plus de chance que moi s’il la voyait avec Eva. Ca me plaisait pas du tout comme idée. Ca me plaisait pas du tout qu’elle puisse tomber sur lui en même temps que les mecs de Ray. J’osais même pas imaginer ce qui se passerait si elle s’en mêlait, si elle essayait d’appeler la police en les voyant partir avec le gamin. Mais d’un autre côté elle n’avait pas complètement tort non plus, et je n’avais pas non plus une gigantesque marge de manœuvre. Toutes les solutions étaient bonnes à prendre, et on a fait comme elle a dit.

 

Un mètre soixante-cinq environs, blond, les cheveux courts, qui ne parlait pas très bien anglais, âgé de 13 ans et répondait au prénom de Stanislas ou Stani, comme disait Eva. C’était tout ce que je savais sur lui. Un polonais à ce qu’il parait. Ca et aussi qu’il kiffait les jeux vidéo, c’est-à-dire comme environs 99,9% des gamins de son âge. Je suis allé voir dans la maison d’à côté si sa sœur était encore là, mais tout ce que j’ai trouvé c’est le bandeau jaune des scènes de crime et une baraque vide. Alors j’ai essayé de réfléchir comme un flic, ou bien comme les mecs de Ray. Qu’est-ce qu’il y avait de grande chance que le gamin fasse, à part se tuer ou se rendre à la police ? Il avait un flingue, il était peut-être en colère, peut-être effrayé, tout dépendait de la raison pour laquelle il avait tiré. Il avait peut-être des coins à lui, il connaissait peut-être mal la ville puisqu’il ne parlait pas bien anglais. Eva ne savait pas à quelle école il allait non plus. Ou bien il était en train d’écumer les hôpitaux à la recherche de son père, occuper à essayer de savoir s’il l’avait tué ou non, rongé par la culpabilité, ou l’envie de le terminer. Ca m’a fait penser que j’avais un autre truc à faire avant de le chercher.

 

Je pouvais pas appeler Ray ou Libro et leur demander où était le gars, je savais que de toute manière les ambulances dans le coin allaient toujours soit au Linda’s Hospital soit au St Patrick, j’ai donc commencé par le Linda’s.

 

Ca a toujours l’air simple dans les films d’emprunter une blouse et se faire passer pour un médecin. Les grands hôpitaux sont toujours des labyrinthes mais le mec trouve toujours le vestiaire et il n’y a jamais personne dedans. Comme de demander un renseignement à un infirmier ou à un médecin aux urgences. Ils savent toujours de quoi on parle parce que dans les hôpitaux de cinéma les malades rentrent un par un et que tout le monde dans l’hôpital connait leur nom. D’expérience je savais que les blessures par balle étaient toujours traitées en priorité, et que les flics étaient systématiquement appelés s’ils n’étaient pas déjà sur place, occupés avec la paperasse. Ca avait beau être truc très commun dans une ville américaine on traitait toujours d’autant ça avec sérieux qu’il y avait périodiquement des massacres de masse et que périodiquement  il y avait un débat sur la libre circulation des armes. Que chaques fois qu’on trouvait un flingue non répertorié dans une affaire criminelle, les ligues anti arme à feu locale, le camps du Bien des Démocrates au grand cœur, se mettait à faire un foin du diable, et accessoirement les ventes d‘armes augmentaient. La logique américaine si on veut, il y a des armes en circulation et des personnes mal intentionnés qui peuvent se les procurer, armons nous encore plus, le monde n’est pas sûr, la rue c’est la jungle.

 

Tout de suite j’ai su où me diriger, vers quel service, et je n’ai pas cherché à me faire passer pour un médecin. Je suis allé voir les infirmières en pose et j’ai fait comme si je voyais pas qu’elles me regardaient à la façon d’un pitt bull devant un chat. Je leur ai joué la comédie du parent qui vient d’apprendre que son frère a été blessé par balle, elles m’ont dit d’abord d’attendre, qu’un médecin allait venir, j’ai insisté, joué le mec vachement inquiet et en même très polis et très désolé de les ennuyer avec de si misérables considérations, l’une d’elle a bien voulu me demander si mon frère était flic. Ils avaient reçu un flic la veille, blessé par balle lui aussi, et là mon trouillomètre s’est remis à zéro. Parce que les filles se sont mise à jacasser à propos du gars, certaine n’étaient pas au courant, alors l’une d’elle à parlé de Bradford, le quartier où avait eu lieu la fusillade… Du coup elles s’en souvenaient toutes parce que le docteur Bronson avait râlé qu’on leur amenait des blessés qui ne dépendaient même pas de l’hôpital. Mais pour moi ça voulait dire un tout autre truc. Ca voulait dire que les flics ne s’étaient même pas cachés, même pas arrangés pour faire discrètement soigner leur copain comme l’aurait fait n’importe quel braqueur inquiet à l’idée qu’on le retrouve. Comme l’aurait fait n’importe quel gars conscient d’avoir barboté 100 kilos de coke à la mafia d’ailleurs. Non, pas eux. Ce qui signifiait qu’une seule chose, ils avaient fait passer leur braquage pour un truc régulier auprès de leur hiérarchie. Peut-être même qu’ils nous avaient braqué tout à fait officiellement en essayant de faire croire à une histoire de bande rivale, ça c’était déjà vu. Bref la situation était encore pire que je ne le pensais. On n’avait pas buté des flics pourris, on avait buté des flics en mission. On avait sans doute maintenant toute la police qui nous cherchait. J’ai répondu aux filles que non mon frère n’était pas policier, d’ailleurs à ce que je savais il avait été blessé aujourd’hui. L’une d’elle m’a dit qu’il y avait eu cinq autres types qui étaient entré aujourd’hui pour des blessures par balle. Il y avait eu une fusillade dans le centre… L’un d’eux était mort à l’arrivée, un autre avait calanché sur la table d’opération, un autre venait juste d’en sortir, le reste était en chambre, sous bonne garde. J’ai opté pour le gars qui venait de se faire opérer, j’ai demandé où était le bloc. Elles m’ont dit que c’était interdit, que fallait que j’attende un médecin, qu’on me conduirait à sa chambre bientôt. J’ai trouvé le bloc tout seul, et j’ai toujours pas cherché à me déguiser. J’ai juste enfilé un masque pour les caméras. Je savais que même si les gardes me voyaient, le temps qu’ils arrivent, l’hôpital était tellement grand, que je serais parti avant. Je suis rentré dans le bloc, le cœur battant, la salle était vide, l’opération venait juste de se terminer. J’ai vu les gants en silicone, plein de sang, qu’on n’avait pas encore jeté, j’ai failli défaillir même quand j’ai vu la gaze dans le haricot, j’ai jeté un coup d’œil en dessous… elle était là, un peu tordue, mais j’ai tout de suite reconnu le morceau, du 357. J’ai pris a balle et je suis ressorti en me faufilant dans la foule des entrées, j’ai pas fait attention au mec qui me suivait des yeux et qui avait l’air de me connaitre. C’est plus tard que j’ai réalisé que je l’avais croisé, quand il me l’a rappelé. Plus tard, quand mentir à un flic est devenu à la fois la seule et la plus inutile chose que je puisse faire.

 

Maintenant il fallait que je retrouve le môme. Que je m’imagine que j’avais 13 ans, un gun et que je venais de tirer sur mon père. Ce n’était pas forcément un truc difficile à imaginer pour moi. Avec un daron absent et un beau-père alcoolique, une mère qui allait à droite à gauche, une sœur qui tâtait de la seringue, je suis comme qui dirait issu d’un foyer à problème moi aussi. Fuguer, me battre avec mon beau-père, je ne l’avais pas fait qu’une seule fois dans ma vie. Trois fois en fait. La première fois c’était les flics qui m’avaient ramené, et pour fêter mon retour il m’a offert une correction mémorable. La seconde je suis parti pendant trois jours après lui avoir cassé une bouteille sur la tête. Ca l’a calmé pendant un temps, c’est ma sœur, qui n’était pas à ce moment-là complètement poudrée, qui m’a convaincu de revenir. Et donc durant un moment il ne s’est plus rien passé entre nous, jusqu’au jour où il a essayé de planter ma coureuse de mère. Je me suis jeté sur lui et je l’ai défoncé jusqu’à ce qu’il ne bouge plus. Après ça je ne suis plus jamais revenu à la maison. Depuis ma mère s’est remarié à ce qu’il parait, mais je ne lui parle plus non plus depuis la mort de ma sœur.

J’ai pensé à mon enfance aussi, à toute ces fois où je zonais dans les parcs pour pas rentrer à la maison. Ou je trainais justement dans les salles d’arcade, en général moi aussi j’évitais de croiser des flics et j’étais plutôt du genre solitaire parce qu’on restait jamais suffisamment longtemps quelque part pour que je me fasse des copains. C’est comme ca que j’ai pensé à Eden Park. On était à quoi du parc depuis Las Flores ? Dix minutes, un quart d’heure de la pointe nord… le seul problème c’était que ce parc était énorme, il courait sur le front de mer sur toute la longueur jusqu’au yacht club de Pelican’s View. Et qu’il faisait nuit. Or la nuit Eden Parc c’est vraiment fréquentable qu’à quelques endroits, les coins des touristes, les alentours du Paradise Grill and Lounge, le long des bars et des boites du côté d’Ocean. Ailleurs… Toutes les semaines ont trouve un ou deux cadavres dans le parc, tous les jours, toutes les nuits des gens se font agresser, dévaliser, par des camés ou des mecs d’un gang. Mais faut croire que le dieu des poissards avait décidé de nous réunir ce soir.

 

J’étais descendu de voiture et je marchais dans une allée en me demandant vaguement s’il était arrivée par cette entrée, ou s’il avait continué, évité sagement le parc, quand j’ai entendu la fusillade. J’avais pris une arme chez moi, j’ai foncé dans la direction d’un bâtiment à l’écart, derrière une poignée d’arbres, j’ai vu un signe W.C écaillé. Un chiotte pas rénové d’un coin paumé du parc qui sentait la poudre énorme. Il y avait deux gus par terre, morts, troués comme des passoires, leurs flingues encore dans la main, le gosse debout, devant qui me regardait terrorisé, et un autre type, un SDF, agrippé à lui, un 38 dans la main.

 

Il y a des phénomènes dans la rue. Tous les jours, pour peu que tu ballades dans une ville moderne d’Europe ou d’Amérique, tu as des chances de croiser un fou déguisé en super héros, un camé tout près à te raconter la totalité de sa passionnante vie en échange d’une cigarette, le roi des SDF que tu reconnais aux 20 centimètres de couche de crasse sur la peau et au château de cheveux collés, gras, gluant qu’il a entassé sur son crâne, juste au-dessus de la grosse barbe épaisse dans lequel tu trouveras probablement les restes des sept derniers repas qu’il a fait cette semaine. Mais c’est très rare quand même de tomber sur les trois à la fois. Un SDF camé dans un espèce de vieux collant de Spiderman rouge et bleu, avec des trous aux genou, les jambes filées, une des bottines en plastique déchirée et rafistolée de laquelle dépassait deux orteils craddos avec des griffes jaunes, craquelées et tordues. Un SDF avec une masse de cheveux si compacte et si épaisse sur la tête qu’on était en droit de se demander si elle n’était pas vivante en réalité. Le visage et les mains si sales que j’aurais été incapable de dire sa véritable couleur de peau. Un SDF qui ne parlait pas mais qui grognait, ronflait, reniflait, me faisait penser à un animal. Un animal avec un revolver qu’il agitait comme un hochet, et qui serrait si fort le bras du môme avec ses ongles noirs plantés dans sa peau qu’il était pas interdit de se demander s’il n’avait pas l’intention de le tuer à coup de septicémie. Je ne sais pas exactement ce qui s’était passé avec les deux autres mais j’ai vite compris qu’il avait peur que je lui retire le gosse. Qu’il prenait sans doute pour un de ces déchets qu’il ramassait dans les poubelles, un fabuleux sac en plastique brillant peut-être, et pour qu’il nourrissait des projets que je ne préférais pas connaitre.

J’ai essayé de négocier. Je lui ai dit que je le comprenais, qu’il avait trouvé ce gamin, qu’il était à lui, qu’il avait peur que je lui prenne alors que franchement j’étais son ami. Je lui ai dit que tout allait bien se passer, qu’il n’avait pas besoin de cette arme maintenant, qu’il fallait qu’il la garde pour plus tard. Qu’avec les amis, les vrais, comme moi, on n’avait pas besoin de montrer le beau joujou qu’on avait probablement trouvé dans une poubelle, dans cette ville de dingue où les uns jetaient leurs armes comme si c’était des bouteilles de bière et les autres oubliait de s’en débarrasser…

 

Franchement je ne sais même pas s’il comprenait ce que je lui disais. Je ne suis même pas sûr qu’il m’identifiait en tant qu’être humain. Après tout, dans sa tête, dans son monde, un type comme moi devait être aussi étrange et exotique qu’un charclo habillé en Spiderman l’était pour moi et ceux de ma planète. Tout ce dont j’avais besoin sur le moment c’était un instant d’inattention, une seconde d’hésitation, même un bruit un peu bizarre venant de l’extérieur aurait fait l’affaire. Et quand c’est arrivé j’ai essayé de tout oublier pendant quelques secondes. D’oublier la vision de sa bite moulée par le collant dans une aréole noirâtre, son odeur si opaque qu’elle me piquait littéralement le nez. Oublier ses yeux aux pupilles dilatées, avec le blanc de l’œil jaune et rouge et son regard de fou, le matelas de cheveux qui devait lui faire l’effet de porter un casque et avait sans doute les mêmes vertus. Oublier et lui taper un grand coup sur la mâchoire aussi fort que j’ai pu. C’est les aboiements d’un chien au loin qui l’ont vraiment distrait, il a réagis comme un coyote quand il entend la civilisation, il a reculé d’un grand pas vers moi en tirant le gamin avec lui. Le gamin avait peur évidemment, mais il ne disait pas un mot. Tout le long où j’ai parlé, il me fixait juste d’un air farouche, comme s’il se demandait ce que j’attendais. J’ai balancé le canon de mon flingue dans la poire de Spiderman et je lui arraché le 38 des mains. Il est tombé en grognant, il a essayé de se relever, je lui en ai remis une dans les côtes et on s’est barré en courant.

–       Le flingue ! Où est le flingue !? j’ai demandé au môme une fois dans la voiture.

Il m’a regardé sans me répondre, je me suis souvenu qu’Eva m’avait dit qu’il parlait mal l’anglais.

–       Tu sais le revolver dont tu es servi pour tirer sur ton papa, j’ai ajouté en mimant une arme avec mes doigts.

–       Je l’ai caché, il m’a répondu avec un accent.

–       Tu l’as caché ? Où ? Où ca tu l’as caché ?

–       Pourquoi je vous le dirais ?

Excellente question. Pourquoi est-ce que ce gamin qui avait tiré sur son père irait dire à un parfais étranger où il avait caché l’arme dont il s’était servi, qui plus es un étranger qu’il vient de rencontrer dans une situation compliquée, la nuit au fond d’un parc.

–       Parce que je viens de te sauver la vie, j’ai proposé.

J’ai vu que je marquais un point mais pas encore complètement.

–       Pourquoi vous la voulez ? Vous êtes de la police ? C’est votre armé ?

–       Oui, c’est mon arme, c’est ma fille Eva qui te l’as donné, elle m’a tout raconté, ton père, qu’il te battait tout ca… Crois-moi petit je comprends. Moi c’était mon beau-père, et j’ai bien failli le tuer.

–       Il avait fait quoi ?

–       Il essayait de tuer ma mère.

Le gamin réfléchit pendant un moment avant de m’expliquer.

–       Il voulait taper Sonja… il voulait encore la taper…

Il a relevé la tête, il avait les yeux à la fois effrayé, furieux et plein de chagrin. Je connaissais ces yeux là.

–       Il la brûle avec sa cigarette !

J’ai rien dit, qu’est-ce que tu veux répondre à ca ? J’aurais pu lui demander si ca allait, s’il avait besoin de voir un médecin, si ça avait été vraiment à lui que je m’intéressais, mais il fallait absolument que je retrouve ce pétard. Je lui ai redemandé, il m’a expliqué, je me suis dit que le dieu des poissards lâchait pas l’affaire.

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