Fear and Desire, No one is innocent.

Ça a longtemps été une légende du cinéma. Un mythe digne de celui inventé par Jackson dans Forgotten Silver, un trésor, une arlésienne longtemps considérée comme perdue, le tout 1er film de Stanley Kubrick. Il faut dire que la faute en revient pour commencer à son auteur, mythologique perfectionniste obsédé du contrôle, qui avait fait détruire toutes les copies de son premier travail. Et de là les cinéphiles de se demander, bien entendu, à quoi pouvait bien ressembler l’ouvrage si supposément imparfait que le génie, intronisé ainsi par le grand public et la critique panugirquement panégyrique, avait détruit. Etait-ce mauvais comme n’importe quel boulot de débutant, brouillon comme le premier Tarantino, ou était-ce simplement un des effets de l’hystérique besoin de contrôler de son auteur, son perfectionnisme poussé à l’absurde. Pas exactement, ce n’est tout simplement pas un film.

La guerre conceptuelle.

Kubrick est un cinéaste d’idées. Il ne vous entraîne pas dans une histoire dans le but de vous dérouler un petit scénario mais situant des esprits dysfonctionnants dans une société, un lieu, ou une guerre pas moins dysfonctionnants. Avec un postulat qui va revenir souvent dans ses films, l’abstraction. La mort du personnage de Sellers dans Lolita est traité dans un hors champ à double sens. La guerre du Vietnam, qui s’est essentiellement déroulée dans la jungle, est montrée ici dans une zone urbaine (la ville impériale de Hué dans le contexte de la guerre) qui lui renvoie aux conflits modernes. Les personnages de Docteur Folamour sont tous systématiquement enfermés dans des lieux de décision où ils ne voient rien de ce qui se passe dans le monde réel. La folie de Shining apparait par petites touches, au détour d’un manuscrit par exemple, sans que jamais l’explication du cimetière indien ne soit réellement donnée, et d’ailleurs le tout se termine par un labyrinthe où le minotaure qu’interprète Nicholson se perd lui-même. Difficile de ne pas voir ici un symbole de l’esprit perdu du personnage. Et ici dans l’usage de l’abstraction, Fear and Desire fait office de modèle étalon.

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La voix off nous avertit, il ne s’agit pas de se contextualiser dans un conflit ou un autre, nous sommes dans une guerre absolue, dans une forêt abstraite, avec des personnages quasi interchangeables. D’ailleurs Kubrick fait jouer son officier « américain » par le même acteur que l’officier ennemi, procédé qu’il réutilisera par ailleurs avec sa vedette Peters Sellers. Au reste les uniformes sont des composites que Kubrick va volontairement mélanger et interchanger, puisque si l’officier ressemble à un officier de l’armée de l’air anglaise, ses compagnons portent des uniformes et des casques de parachutistes allemands tandis que l’ennemi emprunte une partie de ses uniformes à… l’armée américaine. Il n’y a donc ici ni bon, ni méchant, ni ami, ni ennemi, juste des hommes perdus.

Des hommes qui vont à chaque fois révéler des personnalités différentes de ce qu’on imaginait d’eux au premier plan. Où l’autorité masque la lâcheté et une forme de sadisme, où la brute se révèle plus humaine et plus désespérée qu’on n’aurait pu le penser, où l’innocent n’est en fait qu’un fou effrayé et narcissique.

Cinéma russe, voix off et symbolique.

En dehors de l’aspect abstrait du conflit, et de l’évident manque de moyen, on sent chez Kubrick une volonté de conceptualiser son récit à l’extrême en lorgnant ici très volontiers du côté du symbolisme russe et d’Eisenstein. On y pense très notamment lors de la scène entre la prisonnière et le jeune homme. Tous les sentiments traités par des plans fixes où les individus sont rarement ensemble à l’image, comme pour mieux souligner leur complet isolement, le montage se fabriquant sur ces moments d’isolement complet où chacun se vide qui de sa terreur, qui de sa folie et de ses interrogations. La voix off, qui reviendra tant dans l’Ultime Razzia que dans Lolita installe un détachement par rapport aux évènements qui souligne encore plus l’aspect abstrait du film. Un film qui se détache notamment de son contexte pour laisser errer ses personnages dans leurs propres dédales, la peur et tout en même temps leurs désirs inassouvis. Désir qui au contact de la mort devient toujours une fabuleuse et désespéré tentative de vivre une ultime fois, comme ce soldat qui se sacrifie dans un baroud d’honneur pour en finir avec une vie ratée. Comme ce jeune homme qui, confronté à la violence de ses compagnons, va révéler la sienne propre dans une tentative absurde d’être aimé de sa victime.

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En réalité, débarrassé des contraintes de la narration ou des nécessités d’établir précisément la frontière entre les protagonistes de leurs antagonistes, Kubrick nous en dit plus ici sur la guerre et va nettement plus loin dans la complexité de ses personnages que dans le très surestimé Full Métal Jacket. Tous ses personnages, pour autant abstraits qu’ils fussent n’en demeurent pas moins extrêmement humains en ceci qu’ils montrent à chaque fois, selon le contexte, différents aspects de leur personnalité, qu’on peut subtilement deviner dès le départ. Je pense notamment à l’officier qui d’un donneur d’ordre énergique va montrer à la fois son goût du pouvoir et de la crainte qu’il peut inspirer, comme sa notable incapacité à faire autre chose que donner des ordres justement. Le tout en montrant finalement un individu aussi perdu que les autres, confronté à ses proches lâchetés et impuissant à y remédier autrement que par le sacrifice des autres. Car ne l’oublions pas, comme le montre l’excellent Lolita, Kubrick est aussi le cinéaste de la perversité et de l’ambiguïté. Celui qui en très peu de plans et quelques dialogues éclairent ses sujets, comme ses personnages sous l’éclat cruel de l’homme, à la fois bourreau et victime. Qu’il s’agisse du jeune Alex d’Orange Mécanique, jouet lucide d’une société malade, du poète amoureux et malheureux de Lolita, petit monstre victime de sa passion, le voleur trop pressé de l’Ultime Razzia, ou ici d’hommes en uniforme perdus dans la barbarie. Kubrick traite tous ses personnages sous ces deux angles supposément opposés et qui se complètent tout à la fois. Ce n’est pas un cinéaste de la perversité comme pouvait l’être Hitchcock, mais un cinéaste qui intègre celle-ci dans son récit de sorte qu’elle le distorde, et nous convie à nos propres contradictions notre propre ambiguïté. L’érotisme et la sensualité s’invitant ici au point le plus pervers de son histoire, en quelque plan, et bien mieux que cette autre film surestimé (et ennuyeux) qu’est Eyes Wide Shut. Bref un concentré pur et sans tâche de tout ce que nous dira le réalisateur par la suite.

Leçon de cinéma

Il y a sur le net quantités d’amateurs qui se lancent, avec les moyens techniques fabuleux actuels, dans le tournage de courts. Les plus ambitieux tentent en général de copier les effets faramineux du cinéma geek américain actuel. Parodies ou spin off de Batman ou de Matrix, ces cinéastes en herbe ne semblent vouloir montrer que leur capacité à bien imiter une machinerie milliardaire avec trois logiciels, une caméra et des amis. En gros des capacités de technicien et de réalisateur comme les désirent Hollywood, à la fois prolixes et pas chers. Capables de faire beaucoup avec peu, comme justement Iron Sky, à ceci près que les finlandais avaient l’ambition d’avoir un propos là où la plupart ont l’ambition de montrer qu’eux aussi ils peuvent faire Hollywood à la maison. Si l’idée est d’être engagé par un studio pour intégrer une chaînes de montages derrière un écran, à fabriquer des micros effets pour rectifier la coiffure d’une vedette, l’idée est bonne. Kubrick ici montre qu’avec des dialogues soigneusement écrits (même s’ils sont bien entendu en soit très « intello ») et très peu de moyens. Un sens du cadrage et de la photographie précis, référencé et soigné. Avec un propos fort, et une volonté de ne pas s’inscrire autrement que dans un travail personnel, d’auteur, on pouvait largement faire sinon d’excellents films, du moins montrer toute sa richesse et ses capacités en tant que futur réalisateur de long à gros moyens ou non (rappelons que Reservoir Dog a coûté un million de dollars, la campagne publicitaire beaucoup plus…). Pour quelqu’un qui voudrait montrer qu’il y a encore des cinéastes en France et pas seulement des fils de famille et des journalistes geeks qui n’ont pas grand-chose à raconter, ce film est assurément à étudier sur toute les coutures.

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