Univers – Potemkine 4

Un vaste building, bambou, verre, fils de titane, résistances des matériaux, mixité conviviale des cultures, avec un portrait de l’architecte qui avait conçu le bâtiment chatoyant dans un cadre du hall. Il répondait à des interviews, expliquait son point de vue, ses travaux à travers l’univers, décrits et complimentés mille fois. L’image était silencieuse, mais il y avait des sous-titres. Et le gars du bureau des permis avait raison, on cherchait des talents, en masse…

Des deux sexes, de toutes les conditions, invités dans un vaste amphithéâtre par des hôtesses accortes comme des dossiers de presse, accueilli par des messieurs à l’air entrainant et ludique. Ils les félicitèrent d’avoir choisi Omnium Communication, leurs vantèrent son réseau, les millions de gens que le système touchait, les sommes phénoménales qu’il engendrait. Grâce à Omnium Communication et sa technologie de pointe leurs créations allaient connaître un retentissement planétaire. Et ils avaient de nombreux exemples pour le démontrer. Tellement apparemment que c’était même pas besoin de les montrer, d’ailleurs tout le monde autour de lui semblait trouver l’affaire entendue, Omnium Communication était un des plus vastes empires média de la planète. Il couvrait toutes les cités impériales. Pourquoi il n’en avait jamais entendu parler ? Parce qu’à ce jour il ne s’était jamais rendu dans une des cités. Il ignorait même qu’on pouvait. Même les ingénieurs qui venaient de temps à autre réparer une pièce de sa machine, ou en remplacer une autre lui avaient laissé entendre qu’Ozone n’était pas un endroit pour lui, que son talent serait insuffisant sur place. Il était le charbonneux, et là-bas se tenaient les diamantaires. Bien, mais que faisaient-ils tous là alors ? Il le comprit un peu plus tard, du moins commença à comprendre quand on les invita dans une seconde salle. Un labyrinthe de petits bureaux séparés des uns des autres par des parois, dispersés autour d’une borne de carbonite, métacalculateur G800, du lourd, de quoi calculer une nouvelle orbite à une planète et la déplacer sans que ça gène. A l’entrée de l’amphithéâtre on leur avait distribué à tous un badge selon l’intitulé de leur permis. Il y avait des narrateurs, des rédacteurs de billets, des réalisateurs Niveau 1 et 2, des philocritiques rubrique Temps Modernes. Personne ne posait de question, tout le monde semblait savoir de quoi il en retournait, on les adressa chacun à un box en fonction du badge, il se retrouva devant un ordinateur tactile, trois écrans holomobile, qui suivaient son regard, il avait horreur de ces engins. On ne savait plus qui regardait l’autre. La machine se mit en route d’elle-même et lui indiqua la procédure à suivre. Enfiler l’écouteur dans son oreille et les mille-doigts. Puis il fallait qu’il s’ouvre un espace sur le compte Omnium Consorsium, après quoi il choisirait la forme et le format de son compte, et pourrait commencer. Commencer quoi ? Eh bien à narrer lui répondit l’ordinateur, le compteur sur l’écran de droite lui indiquait le nombre de personnes qui s’intéressaient à ses narrations. Si le nombre était insuffisant, on lui donnerait des conseils de communication, éventuellement on procéderait à quelques modifications du compte. Il n’avait pas la moindre idée de ce qu’il faudrait faire pour ça. Ni même ce qu’on attendait de lui. Mais puisqu’il était là…  Il donna à son compte une forme et une présentation qui lui rappelait un peu chez lui, et inséra une image de kobo comme avatar. Il ne se demandait pas ce qu’il devenait parce qu’il le sentait, aussi bien qu’il sentait cette chaise sous ses fesses, mais en mieux, à l’intérieur de lui, et il pouvait même le situer sur un plan géographique : au-dessus de sa tête, dans les strates entre les étages, une formidable réserve à parasites de toutes sortes apparemment, car le kobo mangeait à sa faim. Quoi, il ne préférait pas le savoir.

Mais que fallait-il qu’il fasse maintenant ?

Il resta un moment-là à réfléchir devant ses écrans. Son voisin de droite avait déjà démarré, il entendait l’ordinateur le complimenter pour son humour. Et derrière lui c’était pareil. Sitôt posé, assis, le compte mis en route, tout le monde s’activait. Un type là-bas était déjà en train d’élaborer un film automatique à partir de la méta image banque du G8000. Un choix de 71 millions images animées ou non produit à travers 16 galaxies au complet. Et tout était interchangeable, trucable, modifiable  à volonté. Le mieux se dit-il c’était de faire comme à la maison, comme devant la machine, écrire, et voir ce qui se passerait. Il enfila les gants sensibles mille-doigts, les fines tentacules se mirent à danser autour de ses mains. Surprise, le clavier comptait une centaine de glyphes en moins que le sien, et certaines formulations étaient précodées, avec un dictionnaire de formules toutes faites prêtes à l’emploi. Il hésita, il faudrait faire moins bien… mais par où commencer ? Tant pis on verrait…

 

Rien.

 

Son compteur resta désespérément à zéro. L’ordinateur lui expliqua que c’était normal. Il fallait le temps qu’on entende parler de lui, qu’il y avait de très nombreux canaux et que tout le monde avait sa chance. Et puis au bout du troisième jour, alors qu’il n’avait toujours pas de clients, il lui suggéra de changer le nom de son compte, Univers, c’était vague. Il n’y comprenait rien, l’ordinateur lui proposa un choix de nom. Comme, les 13000 Galaxies ou Pourquoi les pangolins sont-ils pas verts ? Ou Je T’encule, un titre accrocheur quoi. Il rajouta un zéro à Univers, comme dans O’Zero, ça lui ramena 4 curieux.

Leurs journées n’étaient pas compliquées. Ils restaient le temps qu’ils voulaient et faisaient ce qu’ils voulaient avec leurs ordinateurs et leurs écrans, abusaient tant qu’ils voulaient des infra-calculs du monolithe en carbonite, on leur assurait deux repas par jour à la cafétéria de l’entreprise, et un logement de fonction petit mais confortable dans les rayonnages supérieurs. Mais il n’avait toujours aucune idée de la finalité de tout ça. Puis un jour il reconnut un de ses anciens collègues, un gars de chez lui, ancien voisin qu’il croyait disparu lors d’une razzia. Ils avaient fait le même travail, créateur d’univers, tous les jours derrière leur bécane à composer des substrats pour Ozone et la machinerie cosmique. C’est vrai que fonctionnellement il n’y avait pas beaucoup de différence avec ici, l’air climatisé et la nourriture vitaminée en plus. Mais pas de distribution de Bora Bora, Baléare rouge, ou jaune, pas de soma du tout en fait. Si on voulait faire la fête c’était dehors.

La fête ?

Non décidément il ne comprenait rien du tout, alors il fut positivement ravi de rencontrer ce collègue. Comme un air du pays. Mais pour commencer il ne le reconnut pas, et puis il s’excusa quand l’autre lui rappela, il voyait un peu flou ces derniers temps, sûrement les écrans, et puis il avait aussi des sautes de mémoire.

–         Mais pourtant leurs bécanes ne sont branchées sur rien, aucune retombée cosmique.

–         Pas sur rien voyons, Omnium possède un des plus grands réseaux média de l’univers.

–         Oui, moi aussi j’étais là quand ils ont fait la présentation, mais et alors ? On ne fabrique rien, toutes nos créations elles vont où ?

–         Ah… ça… eh bien dans le grand mystère du réseau, dit-il en faisant un geste vague, nous contribuons à la bonne avancée du marché. Ne nous faisons pas d’illusion, ajouta-t-il avec un brin d’ironie.

–         Du marché ?

Tout en traversant la luxueuse cafétéria, il lui expliqua sa théorie.

–         Le marché n’a pas les moyens ni la volonté de distraire les millions de consommateurs, c’est pourquoi il a besoin de nous autres. Nous leur proposons simplement des temps de liberté relative entre deux achats, tout en faisant croire que chacun à sa chance. Ce que nous produisons n’a en réalité guère d’importance, ce qui compte c’est que nous sachions rendre le temps relatif au même titre que les idées.

Ça le fit rire, il ne voyait pas ce qu’il y avait de drôle là-dedans et puis il n’arrivait toujours pas à comprendre. Le marché ? Qu’est-ce qu’Ozone avait à faire avec les milliards de produits qu’ils inventaient à mesure de leurs écrits ? En quoi ce qui se passait dans d’autres univers pouvait les concerner ici ? Il lui posa la question à tout hasard.

–         Mais c’est évident voyons ! Ozone tire un bénéfice de chaque produit inventé, vous ne pensiez tout de même pas que d’instaurer une idée dans l’esprit de quelqu’un soit gratuit ! Ça serait un comble ! Et quand nous créons des antériorités historiques pour la bonne continuité d’une civilisation, ou une planète riche en minerais, vous pensez réellement que nous le faisons pour le seul amour de la création ? Ahahaha, mais mon pauvre on ne rase pas gratis voyons !

Il n’avait jamais pensé à ça. C’était donc ça l’idée d’instaurer des lieux de cultes, des religions, pour toucher des dividendes ? Mais à quoi ça pouvait bien servir cet argent ? Où allait-il ? Ici il y avait bien une monnaie mais elle ne servait que localement et n’avait aucune existence ailleurs, Ozone et toute les villes impériales n’avaient pas besoin d’une économie, elle était l’économie. Oui cette idée lui semblait aussi incongrue que si on avait dit à un croyant que son dieu, Vishnou, Zaole ou Jésus, recevait un salaire et des indemnités sur ses frais de déplacement. Son voisin poussa la porte d’un petit salon attenant à la cafétéria. Il y avait du monde à l’intérieur, des gens qui riaient en buvant des verres plein de liquides chamarrés et mystérieux. Il voulu le suivre pour éclairer ce mystère, mais l’autre lui fit signe que non.

–         Je suis désolé mon vieux, mais c’est un salon privé, lui expliqua-t-il en refermant la porte sur son nez.

Privé ? Il regarda les gens à l’intérieur. Ils n’avaient rien de particulier, il en reconnaissait même un ou deux qu’il avait déjà vu à son arrivée.

–         Laisses tomber, lui fit quelqu’un dans son dos, il a dépassé les 5000…

Il se retourna et vit une jeune femme au physique plutôt agréable et à l’air de s’ennuyer, il lui demanda :

–         Les 5000 ?

–         Le compteur… 5000 vues, il n’y a pas long avant qu’un éditeur s’intéresse à lui…

–         Un quoi ?

Editer pour lui ça correspondait simplement à une touche sur son clavier, quand il lançait son travail dans la machine, l’expédiait par les courants cosmiques, juste avant d’être mis en application par les machineries des ingénieurs d’Ozone et des autres cités. Le substrat de la création comme ils disaient. Alors qu’est-ce qu’était qu’un éditeur ? C’était le nom des machines de transformation ? Il lui posa la question, elle rit.

–         Tu viens du désert toi, t’étais créateur d’univers c’est ça ?

–         Euh… oui, pourquoi ?

Elle s’approcha de la porte vitrée par laquelle on apercevait les autres en train de discuter et de boire entre eux. On riait pas mal visiblement là-dedans, et tout le monde avait l’air de se connaître.

–         Tu es le charbonneux et eux sont les diamantaires… c’est ce qu’ils t’ont dit hein ?

–         Euh… oui, les ingénieurs d’Oz…

–         Tu vois le mec là-bas ? Celui avec toutes les filles autour de lui ?

–         Celui avec le badge doré ?

–         Oui.

–         Et alors ?

–         Qu’est-ce que tu lis sur son badge ?

Il plissa les yeux pour voir, légèrement perturbé par la rondeur de la poitrine qui s’approchait du dit badge.

–         Euh… « jeune auteur »…

–         Tu sais ce que ça veut dire ?

–         Non.

–         C’est lui qui a écrit cette phrase, sur les charbonneux et les diamantaires. Lui qui l’a mise dans leur tête… Il a aussi créé quatre religions différentes, une civilisation au complet et trois alphabets ainsi que les langues qui vont avec. Un jour il en a eu marre de bosser comme un con, alors il est venu ici… et maintenant il est « jeune auteur » ça veut dire qu’il a quatre comptes ouverts, 8650 vues par jour et qu’il vient de signer un contrat avec une maison d’édition d’Ozone.

–         Comment tu sais tout ça ?

–         C’est mon frère… enfin… c’était…

–         Pourquoi c’était ?

–         Parce qu’aujourd’hui il prétend ne pas se souvenir de moi… tu sais comme ton copain…

–         Les retombées ?

–         Les retombées mon cul, il a chopé le melon oui…. ça arrive plus souvent qu’on ne le croit.

Il demeura interdit, il ne comprenait pas, qu’est-ce que choper le melon pouvait bien vouloir dire ? Il regarda sur son badge, il y avait écrit : « critique » ça devait avoir un rapport.

–         Tu comprends toujours pas hein ?

–         Non, j’avoue.

Elle lui expliqua. Il y avait bien longtemps que les machines ici fonctionnaient toutes seules. Il n’y avait pas de charbonniers ni de diamantaires, juste des types comme lui vissés à leur machine qui fabriquaient des mondes à la chaîne branchés directement sur les flux cosmiques des engins d’Ozone. Mais personne ici ne le savait plus, ni n’en avait d’ailleurs conscience.

–         Et les ingénieurs ?

–         Tu crois vraiment qu’ils allaient t’expliquer que c’était toi le seul « dieu » de l’affaire ? Ils règlent les machines comme on leur a appris à le faire, te filent de quoi manger et de la soma de synthèse pour ton imagination, et c’est très bien comme ça. T’es un talent, c’est tout, ça doit te suffire.

–         Mais ceux qui viennent ici, les autres comme ton frère ils doivent bien comprendre, pourquoi personne ne dit la vérité !?

Elle se retourna vers le petit salon d’un air éloquent. Oui, évidemment… ça ou la cabane dans le désert, les pillards, la misère… Il lui demanda si elle aussi elle travaillait comme lui avant.

–         Il me laissait toucher de temps à autre à sa bécane, je faisais des corrections, des retouches, mais ce boulot m’a toujours barbé. Moi j’aurais voulu être une chamane fove.

–         Mais t’es pas fove !

–         Ça n’empêche pas de rêver.

Il pensa au kobo qui rôdaient au-dessus de leur tête, sourit, et puis retourna derrière ses écrans.

 

C’était un peu désespérant, personne ne semblait s’intéresser à ses histoires. L’ordinateur lui suggéra d’y ajouter un peu de sexe, mais quand il se lança dans le détail de la reproduction chez les oliphantes de Yaar, en expliquant par le menu tant la parade d’amour que les conditions de la gestation et celles de la mise au monde, le tout avec une terminologie détaillée et spécifique, l’ordinateur lui fit savoir que ce n’était pas du sexe mais de la biologie. Bon. Au moins il venait d’apprendre qu’il n’était pas seulement créateur d’univers, il était biologiste. Il alla demander conseil à sa nouvelle amie, Sanskrit, elle jeta un coup d’œil rapide sur son travail et sourit. Ça lui rappelait ce que son frère faisait avant d’atterrir ici.

–         Continue comme ça, décida-t-elle, tu les emmerdes.

–         T’es sûr ?

–         Ouais.

–         Mais ton frère, il fait comment lui ?

–         Il écrit moins bien, ça aide.

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