Univers – Potemkine 3.

O’Zero, centre nerveux d’Ozone, la pièce principale, 30 kilomètres de haut, 20 de large, verre, acier, carbonite, néons acides, plastique, assemblage fabuleux de plaques de métal grises iridescentes, piliers apparents moulés noirs courant à l’assaut de la paroi, et des ascenseurs qui vont et qui viennent quand on se rapproche comme des bonbons acidulés, rose, bleu, vert étrange. Et puis plus près encore, des machines volantes et insectoïdes occupés à entretenir le monstre, comme des pique-bœufs électroniques qui voletaient ça et là, parmi les jets suspendus voyageant en chaos tout autour. Des coléoptères et des scarabées grouillant sur le dos d’une baleine verticale. Pas question de rentrer là avec le kobo. La frontière était gardée, et bien armée. Des canons de 300 à plasma, des auto-mitrailleuses araignées Gibson. Chant lexical de l’encyclopédie militaire. Marcel le déposa sur un appontement un peu à l’écart, onze kilomètres  vers le ciel, et puis il le vit bondir sur la paroi, il grimpa, un peu plus haut en sautant de robot en jet, jusqu’à trouver une gaine d’aération. Disparaitre à l’intérieur en défonçant tout, poussant un drôle de cri qui ressemblait drôlement à un rire. Il s’avança vers la frontière.

Au début il avait eu peur d’être rejeté, sa tenue, qu’il venait de là-bas, qu’on ne voulait pas des gens de la poubelle ici. Mais il s’aperçut vite qu’il n’était pas le seul de là-bas, même si eux arrivaient par wagon-jet, containers volants, par grappes et se mêlaient à la foule immense. Ils disparaissaient dans le maelstrom des résidants, venus simplement gagner un peu mieux leur vie.

–         Quel est ton talent ? lui demanda joyeusement l’hôtesse d’entrée à la frontière, un androïde manga porno carénée comme une arme de chasse. Direction des Employés, passage obligatoire mais pas nécessaire. Une ville d’un zilliard d’habitants, un zilliard d’étoiles, de firmaments. Les dieux. Les fameux. Ça avait besoin de mains d’œuvre, forcément.

–         Mon talent ?

–         Oui, tu as bien un talent ?

–         Euh je crée des univers…

–         C’est pas un talent ça, c’est une distraction. Tu sais faire quoi ?

–         Bah… euh…ça : créer des univers.

–         Rien d’autre ?

–         Bah non.

–         Tu sais chanter, danser, jouer la comédie, peindre, faire la cuisine, coudre, réparer un modèle 2230 Lindberg-herman à convecteur ?

–         Euh… non.

Mais il reconnaissait son style, cette bouche, son vocabulaire et il en avait beaucoup plus conscience qu’elle. Peut-être au fond d’elle, de son ventre délicat d’abeille électro, son intelligence de verre et d’acier, le reconnaissait-elle aussi. Mais ses yeux se taisaient, son corps faisait son numéro, pépette 2000, une enseigne publicitaire pour la cité.

–         Ah… tu sais écrire ?

Il resta quelques secondes interdit.

–         Ecrire ?

–         Oui écrire !

Les machines étaient bannies de la cité, elles y auraient agi au sein de ce monstre alimenté directement par l’énergie du cosmos comme un trou noir, un mangeur de monde. L’axe chaotique multiplié par autant d’engins. Alors pourquoi lui poser cette question ?

–         Euh… bah c’est ce que je vous dis… je créer des univers. Vous savez bien non ?

–         Ah… je vois, c’est comme ça que t’appelles ca toi. Tu n’écris pas, tu crées des univers… oui.

–         Euh…

L’intonation de voix du droïde indiquait qu’elle avait choisi le programme 452 relatif à une attitude prétentieuse ou irrespectueuse de l’interlocuteur.

–         Bureau des Permis. Service Narrateur, dit-elle en imprimant un plan éphémère dans son lobe droit.

–         Pardon ?

–         Bureau des permis, Service Narrateur, tu veux créer des univers comme tu dis ? Service Narrateur, c’est le 1er niveau.

–         Premier Niveau de quoi ?

–         Tu crois qu’on va t’autoriser à faire de l’art comme ça !?

Il ne comprenait rien.

–         De l’art ?

Elle se mima en train d’écrire sur un clavier.

–         Ecrire !

Il chercha autour de lui, quelqu’un pourrait traduire ce que dit le manga ? Ses yeux se firent soudain kidnapper, au milieu d’un hall gigantesque et immaculé ondoyait une bulle étoilée. Il reconnut la configuration, Gamméné, 12587 planètes, 58412 soleils, 4214 trous noirs, 1052 naines rouges, 785 planètes habitables, 452 habitées. 250 colonies humaines. Il en avait rédigé des bouts de phrases. Exposé comme un monument d’art contemporain.

–         Oui, oui, d’accord…

Elle activa le plan dans sa tête, ses jambes se mirent en route toutes seules. Il emprunta un ascenseur, suppositoire translucide bleu-mauve Las Vegas qui courait tout du long à la verticale sur 450 étages. Le Bureau des Permis était situé au 211ème. Cité dans la cité, une citadelle d’un blanc ciselé, tours longues et élancées, peuplées de milliers d’individus qui vaquaient à leurs occupations. Il y en avait pour tous les goûts et toutes les couleurs, classes moyennes, banquiers, fonctionnaires, flics, cuirasses, uniformes, costumes en peau de soie, bric à brac intergalactiques, dont il reconnaissait certaines origines. Néo Jedi, Néo Néo, guerrier Massaï new look, androïde de traduction ethnique en mode je m’habille comme un fove du sud. Ils n’étaient pas non plus adipeux, laids, flamby saindoux, roses mols, juste des gens. Comme lui. Deux pieds, deux jambes, une tête. Il y en avait des minces, des grands, des girondes. Certains attiraient l’œil et d’autres en disparaissaient naturellement. C’était eux alors qu’il entendait, sentait, dans l’ombre, qui remuaient sous le tridi  en froufroutant des félicitations perpétuelles ? Comment était-ce possible ?

Bureau des Permis.

Ses jambes le poussèrent d’elles-mêmes au service Narrateur, 6ème étage, 122ème bureau. Il se demanda combien de temps ça allait durer ce logiciel qui s’emparait de son système moteur. Première surprise, le peuple des poubelles se donnait rendez-vous aussi ici, et ils attendaient leur tour sur des canapés paradisiaques, si moelleux qu’aucun d’entre eux ne se souvenait ne pas avoir mangé depuis trois jours. Des Pièges à Temps, il se rappelait avoir travaillé sur un concept de ce genre. On lui donna un ticket rose, les numéros s’affichaient sur les écrans au-dessus de leurs têtes. Plus que 95 numéros…

Il avait eu de la chance lui semblait-il, il n’était pas tombé sur la guichetière moyenne, aveugle et imbécile, ni non plus sur un androïde sophistiqué et comptable. Il était tombé sur ce qu’on appelait dans son jargon de métier un pont narratif. On en plaçait partout dans les univers, disséminés, ils assuraient la libre circulation des êtres et des choses, la continuité d’une histoire. Il en avait écrit quelques-uns, il se souvenait, mais celui-là ne ressemblait pas à ce qu’il avait déjà fait. Un type un peu impressionné et stressé qui lui jetait de temps à autre des petits coups d’œil plaintifs. C’était à cause des panneaux qui flottaient dans le ciel de verre au-dessus d’eux ? Qui dénombrait les comportements inadmissibles, comme les haussements d’épaules, de voix, les soupirs exaspérés, les cris et les coups. Avec des photos mimant les dits comportements… c’était quoi cet endroit exactement ?

–         Vous avez déjà été inscrit dans nos registres ?

–         Non, pas que je sache.

–         Bien… votre nom je vous prie.

Il lui donna, ainsi que sa date de naissance et son lieu de résidence, puis l’autre lui demanda ce qu’il faisait. Il décida que créer des univers ça passerait pas, visiblement c’était pas comme ça qu’on disait ici.

–         J’écris, dit-il simplement.

–         Ah, et vous écrivez quoi exactement ?

–         Euh… des histoires, proposa-t-il.

Et combien de zilliards il n’en avait aucune idée contenu du fait qu’il ne savait jamais l’arborescence complète des fils narratifs. Ou irait ensuite un pont narratif comme celui-ci, il n’en avait aucune idée. Etait-il marié ? Divorcé ? Irait-il manger avec ses collègues après ou bien avait-il du travail en retard ? Non il ne savait jamais ce que tous devenaient par la suite, et d’ailleurs ça aurait été impossible. C’était pour ça que l’on avait instauré l’option du choix personnel, pour qu’ils puissent tous d’eux-mêmes sortir d’un univers pour entrer dans un autre. Vivre leur vie en somme.  Planète comme animaux, même si en matière de choix les planètes et les montagnes répondaient toujours à une logique mécanique complexe, plus qu’à une volonté propre.

–         Ah vous êtes un conteur.

–         Un quoi ?

–         Vous écrivez des contes c’est ça dans votre village ?

–         Mon village ?

Sept millions et demi d’âmes accrochées à un piton dans des abris de fortune, un village…

–         Euh… oui, de là d’où vous venez quoi…

–         Euh… oui… oui…

–         Bien… et vos contes sont connus ? Vous avez déjà été publié… ? ah non pardon vous n’avez jamais été inscrit chez nous…

–         Publié ?

–         Oui publié, édité, produit ?

Il réfléchit, il essayait de transposer. Qu’est-ce qu’il voulait dire par là ? Bien entendu que son travail avait été publié, produit ou comment il voulait bien appeler ça, il y en avait des exemples tout autour d’eux ! Rien que le décor, les panneaux, il se souvenait s’être servi d’une image de ce genre pour fabriquer un univers concentrationnaire à destination de la terre.

–         Mais non bien sûr… ce n’est pas grave, je vais vous faire une accréditation de trois mois, vous allez pouvoir chercher du travail. Vous devriez voir du côté d’Omnium Communication, ils sont très friands en jeunes talents.

Omnium Communication.

Il allait de surprise en surprise…

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