Univers-Potemkine 2.

C’est un peu plus tard dans la journée qu’il entendit les premiers cris. Parfois ceux d’Ozone laissaient passer les bandes armées. Tant qu’elles n’essayaient pas d’attaquer la cité, ce qu’elles se gardaient bien de faire, il n’y avait aucune raison pour les empêcher de vivre, comme tout à chacun. Dans les hautes sphères de la cité on imaginait même que c’était une bonne façon de purger les villes poubelles accrochées ça et là aux rochers tout autour de la citadelle. Se défaire du mauvais sang comme ils disaient, et puis c’était censément le cycle normal de la vie, manger ou être mangé. Une image, les bandes n’étaient pas anthropophages, elles venaient chasser des esclaves et des talents pour les autres cités, l’extraction, le raffinage, les travaux de force dans les mines de sel, la boue noire et son extrait brut, la soma. Les machines, les vraies, celles que les ingénieurs d’Ozone fabriquaient étaient gourmandes en équipement de refroidissement, convecteurs, métaux à haute température. Qui eux-mêmes étaient gourmands en énergie stellaire ; parfois la bonne vieille huile de coude et la sueur d’homme étaient bien plus économiques qu’un engin d’extraction de seize mille  tonnes. Parfois une compagnie en payait une pour éliminer ou coopter un talent, leur façon à elle de se faire la guerre, et d’imprimer les univers de leur marque et pas seulement figurativement. Il suffisait de créer un antécédent dans les dimensions historiques, une occurrence dans le passé d’une civilisation pour que se mettent à fleurir les bouteilles de Bota-Bola et toutes ses déclinaisons sémantiques ou orthographique au moment voulu. On buvait du soda quelque part et tout le monde était content. Il ne s’agissait même pas de question économique mais d’hégémonie sur la création. Il s’était fait faire un bracelet de protection par un chaman fove, le gars lui avait affirmé qu’il l’avait réglé sur sa sensibilité à l’univers, qu’une simple poussée d’énergie mentale suffirait à empêcher les projectiles de le transpercer. Il y croyait à moitié bien entendu, même s’il avait déjà vu son bracelet cracher des arcs d’étincelles dans certains moments de tension. A vrai dire il ne l’avait jamais mis en pratique. Quand il était obligé de se déplacer dans la région, il louait les services d’un des mercenaires Ran qui vivaient ici et gardaient la ville. Les mercenaires étaient payés par les habitants pour les protéger, et le système marchait plutôt bien tant que les Rans ne se prenaient pas d’une envie subite de profiter de leur compétence pour mettre la ville en coupe réglée. Cela étant cela n’arrivait pas si souvent que ça finalement. C’est une chose d’être un soldat à louer et une autre d’appartenir à une organisation censée contrôler toute une cité de tôle et de plastique. D’autant que les foves ne se laissaient pas amadouer comme ça et que leur rôle était essentiel. On avait déjà vu des bouges entiers disparaitre dans un néant informe parce qu’un nœud rituel avait été défait.

Les bandits surgirent en faisant voler la petite porte en carton-bois qui fermait sa cahute, tirant dans tous les sens avec leurs armes automatiques. Ils portaient des turbans qui masquaient leur visage, se tenaient torse nu et en short, les bras nerveux, tendus, les muscles comme de fins torons de titane glissés sous une peau bronze. Difficile de dire exactement à quelle tribu, ethnie, race, ils appartenaient, la plupart du temps ils formaient des composites opportunistes de peuplades laissées pour compte hors des citadelles. Il se concentra de toutes ses forces sur le bracelet qui se mit à crépiter d’arcs d’énergie fins comme des cheveux, une balle claqua à hauteur de sa tête, une autre fit éclater un nœud de verre et de plastique noué dans la machine. Le bracelet lui arrachait des fulgurances de douleurs insupportables qui lui remontaient jusque dans l’épaule, et puis soudain il aboya un jet de lumière accidenté qui traversa un des bandits en pleine poitrine, l’éjectant au dehors dans un hurlement. Ce fut le moment qu’il choisit pour sauter par la fenêtre. Les ogives d’acier lui frôlèrent le dos, l’une d’elle traça un sillon vermeil le long de ses épaules lui arrachant une grimace alors qu’il sautait dans le vide. L’atterrissage, il n’avait rien prévu pour, et en même en faisant très vite une phrase il n’était pas certain de la chute. D’ailleurs l’engin était trop loin et les balles avaient probablement détruit une partie du mécanisme. Tout ce qu’il vit avant de traverser le toit en dessous c’était le camion, et il eut peur.

Les bandits ne chassaient pas seuls en général, pour flairer les talents, ils avaient des hyènes du Codex, charognards à viande des régions ouest du désert qui sentaient les substrats énergétiques indécelables, la poussière cosmique comme disaient les foves. Il y en avait une paire dans le camion, le chauffeur sortit une aiguille hypodermique de sa pochette en silicone et la planta vigoureusement dans une des bêtes. Hypérion 500, chimie militaire, de quoi rendre berseck un mollusque. Le bestiau donna un violent coup contre la paroi, déchirant l’acier, les autres s’écartèrent tandis qu’on actionnait l’ouverture à chaîne. La hyène s’ébroua, sa crinière de dards empoisonnés se dressant en corolle sur son cou noueux, il poussa un grognement en vomissant un peu de sang résiduel, et soudain bondit dans la poussière. En trois enjambées souples il se jetait à son tour dans le vide, rebondissant sur les toits de tôle comme une balle en caoutchouc féroce, puis attiré par l’odeur puissante du cosmos se jeta au travers d’une devanture de toile dans un déchirement terrifiant, tombant pile devant lui.

La chute avait été rude. Le toit fracassé il s’était écrasé sur une table dans l’intérieur d’une cahute. Une famille fove vivait là, elle le regardait terrifiée, réfugiée dans le fond, serrés les uns contre les autres comme de petits animaux aux yeux brillants, pas le temps de penser à la douleur tant qu’il pouvait courir. Il se redressa et surgit de là comme d’un diable d’une boîte. Tout le bras à l’intérieur du bracelet l’élançait en ondes de douleur. Lames de flammes froides qui lui transperçaient les nerfs et le déchiraient jusque sur le côté du cou, il attrapa ce qui lui tomba sous la main, une bouteille de soda vide, arracha la gaine d’alimentation d’eau de la baraque, et remplit à moitié la bouteille. Les foves lui avaient montré comment se concentrer sur le bracelet, comment se servir de la matière en y investissant son être, sa volonté, tout. Mais entre le savoir et le faire… Et puis soudain son bracelet cracha un éclairillon, attiré par l’eau sale qu’il emplit de rayons, ou tout comme. L’eau se mit à danser, s’épaissir et la bouteille à chauffer, il versa le contenu sur son bras et bu le reste. Une décharge électrique lui traversa tout le côté et des petites lumières explosèrent en mille morceaux derrière ses yeux, ses oreilles, son front. La myriade, l’univers tout entier. Un orgasme. En un instant. L’instant suivant la hyène éventrait la toile et se jetait sur lui. Comment expliquer ce qui se passa immédiatement ? Les triples rangées de crocs noirs, les pointes de la crinière qui rentrent dans la paume des mains, il tente de repousser le monstre, muscles bandés, les bras qui tremblent, haleine de cadavre et yeux jaunes, froids, déterminés, féroces, l’esprit est si terrorisé qu’il se barre, disparait, il laisse tout entier le corps à la survie, système nerveux central et bulbe rachidien, le siège animal. L’esprit s’envole et il ne sait pas où il va, il va au plus près, au plus fort, à l’arme la plus puissante qu’il trouvera sur son chemin. Il vole et aperçoit les grilles de bois dorés…  Et alors son esprit revient à la base et de tout son corps, sa terreur et son énergie il hurle le nom du kobo.

–         MARCEL !

Pourquoi pas ? Après tout c’était son job, et la fiction rejoint le réel, c’était pas le nom qui comptait, c’était l’intention. Le kobo surgit d’un bond de sa cage, pulvérisant sans le moindre mal les épais barreaux. Trois cent cinquante kilos et une queue tranchante, souple, agile et pointue d’une mètre cinquante. Il écarte les bras et les pattes, sa peau se tend comme des ailes, il plane une fraction de seconde et se laisse tomber de toute sa masse. La terre gronde, le bestiau aussi, la hyène soulève légèrement la tête. Il n’en peut plus, il va s’évanouir, et puis soudain il entend des os craquer.

La hyène pousse un hurlement de peur.

Marcel mâchonne un moment puis recrache des bouts de cervelle.

Et puis il regarda le talent dans les yeux, patient.

Personne à sa connaissance n’était jamais monté sur le dos d’un kobo, personne n’en avait même eut l’idée à vrai dire, même pas les suicidaires. C’est pourtant ce qu’il fit, alors que les brigands rappliquaient. Accroché à ses grandes oreilles pointues. Marcel se ramassa sur lui-même et d’une pulsion il rebondit sur les murs, sauta sur un toit et se jeta dans le vide direction Ozone.

Le kobo pouvait voler, c’était un de ses secrets. Ça les foves ne le lui avaient pas dit. De quoi ils avaient l’air au loin, pourquoi ils n’essayèrent pas de l’abattre ? Un type sur un croisement, mi taureau mi chauve-souris, peut-être qu’ils n’avaient simplement jamais vu ça de leur vie, qu’il avait dénoué sans le savoir un nœud, et en recomposait un autre à sa façon. Il avait forcé non pas le destin mais la réalité. C’était donc possible. La magie. Marcel avait raison, c’était bien vers la cité radieuse qu’il voulait se rendre. Voir les dieux, comme les appelaient leurs créatures. Voir à quoi ressemblaient leurs fameux visages oeddipeux…

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