Kill Bill : Pussy power !

Pour comprendre Quentin Tarantino, et par ailleurs Kill Bill, non comme objet de mode, phénomène de branchitude hype, mais comme œuvre d’un réalisateur, il faut avoir été geek dans les années 1970. Quand ce mot était ignoré en France, qu’il apparaissait seulement dans le magazine Mad, magazine tellement geek que son emblème était la représentation d’un geek d’usage courant. Comme on se les imagine toujours. Un mot qui alors ne voulait strictement rien dire pour nous, les mangeurs de films, du moins dans le sens où on l’entend aujourd’hui. Et je dis « nous » parce que s’il y a bien un univers qui me parle particulièrement, intiment même, c’est bien celui que Tarantino décrit dans Kill Bill. J’ai la chance d’avoir une maman qui m’a fait découvrir le cinéma italien, anglais, américain, sautait de joie devant Star Wars, tandis que moi j’étais attiré par le feuilleton Kung-Fu, les films de John Wayne, Bruce Lee, le cinéma de Hong Kong, japonais mais avec des sabres… Pendant que Monsieur Tarantino travaillait dans un vidéo club, je les écumais. Et je les écumerais toujours si ça existait encore. Bref.

Kill Bill n’est pas une saveur d’entant. Un condensé de plaisir coupable. C’est le film qu’on s’est fait, patiemment durant son enfance, et son adolescence, le film de tous ces films qu’on a vu entre l’âge de 10 et 25 ans, la somme de tous les plaisirs. Une petite mort.

Ma mère ce héros

Tous les enfants ont un ami imaginaire, ou un alter égo à qui ils font vivre des aventures extraordinaires. Pour Tarantino, c’était sa maman. Beatrice Kiddo est à la fois son alter égo imaginaire, sa maman et lui-même la défendant et la vengeant de toutes les injustices qu’on lui a faites. La défendant à travers les innombrables péloches qu’il s’est d’abord tapées, avant de découvrir Godard et toute la lyre…

Comment vous expliquer cette sensation de déjà-vu enfantine quand dans la scène de confrontation finale, Bill tire sur Kiddo (la gosse) et lui administre un élixir secret de sa composition qui lui paralyse le corps mais pas la parole ? Comment vous transmettre cette jubilation devant la théorie de superman ? Celle qu’expose Bill quand il explique à sa femme qu’elle est The Tueuse et qu’elle n’y peut rien (arguments repris dans environs 1.452.639 films de série B à base de tueurs à gage). Tant la qualité d’écriture que le jeu et la cohérence parfaite du raisonnement. Ce même genre de raisonnement qu’on a pu se faire soi-même par rapport à un héros ou un autre. Tenez, si je vous disais que j’ai pensé exactement la même chose de Like a Virgin, la première fois où j’ai vu le clip de Madonna, sa théorie dans Réservoir Dogs. Et dit avec aplomb, face caméra. Au pays même ou la Madonna règne encore ? Il est pas bien ce punk ? Vous situez mieux le plaisir ? Et la difficulté d’en parler sans superlatif, et d’en parler tout court d’ailleurs…

Tarantino, my name is Lee, Bruce Lee

Bruce Lee    Pour les garçons de ma génération, comme pour les garçons d’une quantité d’autres générations à ce jour, Bruce Lee – sa vie, son œuvre, ses films – est la chose la plus cool qui nous soit arrivé de notre vie. Il n’était pas seulement dangereux, félin, frimeur, mais il était vrai. Vrai et terriblement cool. James Dean ? Pouah, lâchez-moi avec ce pédé ! Elvis ? Ouais, cool. Elvis et Bruce Lee… et Steve McQueen aussi, et Charles Bronson ! Il y avait aussi James Bond, et surtout la quantité de films qui tentaient de surfer sur la vague, parodique ou non. Comme A man Call Flint ou James Coburn (élève du maitre dans la vraie vie) jouait un Bond farfelu, phraseur rasoir qui savait tout, parlait au dauphin et faisait du kung-fu ou presque… Il y avait également la bande dessinée, Marvel et Iron Fist, le jeune américain abandonné dans la montagne en Asie et qui apprenait des techniques de poing de fer surnaturelle. Le condensé vous l’avez là, sous vos yeux, en pyjama jaune. Le pyjama le plus célèbre du monde avec un sabre, et pas n’importe quel excalibur, un « Hattory Hanzo », Messieurs, Dames. Qui nonobstant d’avoir été le héros de maints séries, films, bédés fut bien un authentique ninja du XVIe siècle. Bruce Lee, Ninja, James Bond, Samouraï, Maman, et moi.

On fait souvent le reproche à l’auteur d’avoir un style facile, à base de références écrasés, de facilités de dialoguistes et d’ultra-violence. En gros, on reproche à Tarantino d’avoir gardé en lui l’enfant en colère qui l’a fait avancer, et venger sa mère, les femmes et le monde à coup de caméra plutôt qu’à coup de canon, « pour de vraie » comme disent les enfants… Parce qu’à vrai dire il y a difficilement plus sincère que le cinéma de Tarantino. Plus généreux. Et c’est peut-être ça qui caractérise le mieux ce film précis chez Tarantino, sa générosité.

Pour autant, il ne s’agit pas d’un cinéma figé, puisque on voit bien son évolution dans le registre du film à sketch : de Pulp Fiction à Kill Bill jusqu’à aujourd’hui, avec son unité en trois parties. Tarantino, par instinct ou culture connaît parfaitement ses classiques. Reservoir Dogs est une pièce de théâtre qui se déroule dans le respect des trois unités : lieu, action et temps. C’est En Attendant Godot avec des flingues. Avec déjà un usage parfaitement graphique de l’image, et une couleur, le rouge.

Tarantino, le môme en colère

Dans Kill Bill, Tarantino, c’est la gosse dans les bras de Kiddo qui regarde Shogun Assassin. C’est aussi la caméra qui surprend la mère, pleurant toute seule dans sa salle de bain, après avoir traversé l’enfer, tué un million de personnes, dont son père, ce salaud. Tout ça pour sauver la gosse. Et c’est aussi, l’infirmière tueuse – maman Tarantino l’était, infirmière – et super dangereuse qui va tuer la gentille malade. Parce que les mamans, ça sait des choses que les petits garçons ne savent pas, et ça fait peur. Par exemple, la violence du monde.

Il faut ici faire une mise au point au sujet de la fameuse violence de l’auteur. D’une part, comme dans le cinéma japonais et chinois, comme dans celui de Peckinpah – dont le maître à penser était Kurosawa, la violence a autant valeur d’expression dramatique, comme dans Shakespeare, le prince de la Violence, qu’un rôle graphique et dynamique. Plus que de la violence, il s’agit d’art.

Faites un arrêt sur image sur la scène de combat en pyjama jaune, quand la caméra est à la verticale, regardez la disposition des taches de sang, vous avez une composition japonaise parfaite. Le cadre est exact au millimètre près, les acteurs impeccablement à leur place, tout est absolument calligraphié. Et vous avez en haut, un seul homme dirigeant cinquante cascadeurs et figurants et une équipe de tournage grande comme une armée. Brel disait : « Moi, je ne sais pas ce qu’est un artiste, je ne connais pas d’artistes, je ne connais que des gens qui travaillent. »

500full

On oublie trop rapidement ce que c’est que d’être un réalisateur et qui plus est dans le cadre d’Hollywood, un cinéma à très gros millions et aux enjeux publicitaires faramineux. Il faut un peu resituer le prodige pour quelqu’un d’aussi sincère et généreux dans son travail et son art. Bien comprendre ce qu’il faut comme volonté et énergie pour accoucher d’un rêve de gosse. Un rêve parfait qui plus est. Parfait en ceci qu’il respecte à la fois le rêve que le médium utilisé pour l’accomplir. Le plus magique, celui où tout est absolument possible, le cinéma. Bien entendu, à ce jeu, on pourra reprocher – et on ne se gêne pas – à Tarantino de ne faire du cinéma que pour lui et ses copains. On n’aurait pas tort. Comme à peu près tous les artistes au monde. Sans comparaison aucune – que les puristes s’en remettent –, ce n’est pas pour la galerie que Van Gogh et Gauguin peignaient ensemble, et se bourraient la gueule. C’est bien parce que Messieurs les impressionnistes et d’autres se mirent à triper sur les estampes japonaises qu’ils commencèrent à peindre de cette manière. La simplicité du trait, du propos, de l’intention. Une forme de pureté.

Il n’y a rien de moins gratuit que la violence chez Tarantino, de moins bien géré, dosé, pensé. Dans Pulp Fiction, Reservoir Dogs, Jackie Brown, il s’agit d’une violence existentielle, réaliste, en accord avec le propos, le cadre. Alors que les films suivant s’inscriront dans la tradition du cinéma lui-même, d’un certain cinéma, une violence impressionniste. Mais il s’agit surtout à chaque fois d’un propos sur la violence même.

Le Réservoir à violence

Quentin Tarantino est un enfant américain, élevé à Los Angeles, enfant de la classe moyenne, dans une société éminemment violente, tant du point de vue physique que relationnel. Il y est né sensible, cultivé, curieux, autant dire dans le contexte, anachronique. D’autant plus anachronique dans les années de sa jeunesse. Trop jeune pour le Flower Power et pas assez vieux pour le punk, mais bercé par ces deux cultures et toutes les contre-cultures qui se sont développées dans le sillage. Kill Bill c’est picturalement et conceptuellement du Pop Art et, narrativement, du surréalisme.

La violence y est dispersée selon le contexte, néo-réaliste ou pictural, soutenant à chaque fois l’intensité et l’intention voulues par la scène. Celle du combat contre le gang des Crazy 88, construite comme un point de rencontre entre l’envie toute personnelle d’enfiler un pyjama jaune à Uma Thurman, tourner une énorme scène d’action type chambara. L’expression de la rage vengeresse de cette femme à qui on a enlevé son bébé et la beauté graphique du rouge, du noir, du blanc, du jaune, comme dans un tableau de Mondrian. Pour qui voudrait s’en convaincre, qu’il compare la violence de cette scène avec la cruauté de celle qui entame le film. Uman Thurman, le visage défoncé, qui supplie.

Tarantino a grandi dans les rues de Los Angeles, il a fait un peu de prison et beaucoup lu Elmore Léonard, Edward J. Bunker et d’autres. La violence, il la connaît également par des auteurs qui l’ont eux-mêmes fréquentée de près ou de loin. C’est comme ça : les écrivains américains sont moins recommandables que les écrivains français. Il n’a aucune sympathie en réalité ni pour les braqueurs de Reservoir Dogs, dont les véritables héros sont en fait les flics martyrisés, ni pour les imbéciles de Pulp Fiction ou Jackie Brown. A l’exception du mobile de vengeance, comme Butch, Beatrice Kiddo, les Basterds et Django, la violence n’est pas pardonnable, ni même esthétique, ce n’est pas un spectacle, contrairement à ce qu’on reproche à ses films. Et quand bien même la vengeance, vieux motif de quantité de films et même de réflexion réactionnaire, celle-ci est systématiquement prise sous l’angle du spectaculaire, du fantastique, propice à un moment de bravoure, autant pour le héros que l’auteur bien entendu, puisque ils ne font qu’un. Autrement dit un pur moment de cinéma, et rien d’autre.

Or, il faut bien comprendre que le cinéma dit de vengeance, qu’il soit d’inspiration « réactionnaire » comme dans un Justicier à New York ou nationaliste, comme dans n’importe quel film de Hong Kong des années 1970, féministe ou activiste est non seulement un cinéma le plus souvent raciste, mais également l’expression bien réelle d’une pensée, d’une envie de vengeance, une vengeance politique.

C’est à partir de ce matériau, de ce cinéma très typé, très inscrit et spécialisé dans une démarche, un cinéma que l’on retrouve en fait dans le monde entier, l’expression d’une certaine frustration bien réelle, que Tarantino a détourné le propos. Sa réponse personnelle et critique à ce cinéma même. Ce qu’il véhicule, à seule fin commerciale, car la violence de ces films là, aussi exagérée pouvait-elle être était cruelle, atroce même. On y passe des mafiosi au hachoir à viande, on y brûle des types à vif, on fend des crânes à coup de machette, et plus c’est crade, mieux c’est. Si le cinéma japonais est ici plus dans l’expression graphique et théâtrale que dans la violence même, le cinéma américain ou chinois des années 1970 et 1980, commercial ou non, est très violent au sens cru du terme. Ce qui ne retire d’ailleurs rien à sa valeur artistique, bien entendu. Car rappelons nous, nous parlons bien d’un art. Et reste que ça faisait des histoires formidables sur lesquels broder son paradis à soi.

Le contrepied chez Tarantino est une seconde nature. Il ne se contente pas du récit, des dialogues : le sens même prend le contrepied des films qui l’ont inspiré. Dans les films de vengeance traditionnels, les ennemis sont déshumanisés. Ils ricanent, ils sont laids, noirauds ou blancs, jaunes, enfin ils sont l’autre. Ici, tous ont une personnalité, une histoire, et difficile de dire avec certitude lequel son réalisateur aime le plus. La vengeance d’ailleurs n’est pas vécue comme une chose facile ou jouissive. L’emploi récurent et malencontreux de ce terme à propos de la violence de Tarantino devrait être entendu comme celle d’un gosse kiffant une très, très grosse glace devant un film. Beatrice Kiddo ne jouit pas quand tout est fini et qu’elle pleure dans la salle de bains. Elle ne jouit pas quand elle sabre et se bat, elle ne ricane pas, elle a du style, nuance.

La Black Mamba attitude

Il fallait être drôlement gonflé pour parier sur une actrice aussi suédoise qu’Uman Thurman, un mètre quatre-vingts, totalement néophyte en matière d’art martiaux, pour incarner Bruce Lee en jupe. Et avoir l’air à peu près aussi cool.

Parce que quand même, difficile d’avoir l’air moins cool qu’Uma Thurman sortant d’un cimetière en mode zombie demander un verre d’eau. Ou Madame se prélassant avec son sabre dans un avion grande ligne. Ou simplement en pyjama. Tarantino aurait pu choisir une pépette grand style, comme son ami Roberto Rodriguez, une Salma Hayek jeune… Une Scream Queen version tueuse à gage, Nikita à la télé. Moitié pornstar moitié Rambo. Mais non. Et comme c’est un garçon généreux, il aurait pu demander à n’importe qui d’autre que Sonny Chiba d’incarner Hanzo. Mais non. Puisque Chiba l’a amené à Hanzo, et réciproquement. Et par-dessus tout, Bill ne pouvait être que notre père à tous, David Carradine, alias Kwai Chang Caine, le héros de la série Kung-Fu, aka Petit Scarabée dans la version française. Le personnage qu’avait créé Bruce Lee dans sa tentative de percer à Hollywood, on y revient.

Et nous retournons ici sur la scène centrale, celle du combat au sabre. Bruce Lee était sino-américain, issu de deux cultures et d’un milieu artistique. Toute sa vie, il fut un anticonformiste ou plus exactement un anachronisme. Myope, une jambe plus petite que l’autre, 1 mètre 71 environ, diplômé en philosophie et artiste martial accompli. Mais, par-dessus tout, un homme de métissage.

Qu’il s’agisse de l’expression de son art, son corps, ou de sa volonté, Bruce Lee ne croyait ni à la supériorité des styles, ni à celle d’une culture sur une autre. Les techniques de combat qu’il mit au point s’inspiraient autant de la boxe que d’arts martiaux indonésiens ou japonais et des combats de rue. Pour lui, il fallait puiser partout – l’important et le plus difficile étant d’exprimer au plus juste ce qu’on était par le moyen qu’on avait choisi. Et c’est exactement le discours de Tarantino dans cette scène, une synthèse dans cet hommage. Il n’y a pas seulement le pyjama, il y a l’enjeu : le Jeu de la Mort, les miroirs d’Opération Dragon, les plans de la Fureur de Vaincre et surtout, à la croisée du chemin, il y a le métissage du cinéma, chinois, américain et japonais, une réconciliation, dans un affrontement déloyal comme un combat de rue. Un peu comme le fut Opération Dragon dans le cadre particulier où il est apparu, mi-film de Bruce Lee, mi-film de James Bond. Or, selon l’histoire, David Carradine dans Kung-Fu avait été préféré à Bruce Lee, estimé trop chinois pour incarner un métis sino-américain, moitié moine shaolin, moitié cowboy. Plus cool, tu meurs. C’est donc Lee l’acteur lui-même qu’il venge également dans cette scène. Et c’est une femme qui l’intronise, et non un énième imitateur. Une Caucasienne, qui plus est. Accessoirement la femme de Bruce Lee, Linda, est américaine et dans ce genre de physique… Mais c’est aussi les limites du héros qu’il inscrit dans cette scène. Car en fait cette scène par sa construction à coup d’icone cinématographique accumulés, renvois directement à la scène de danse dans Pulp Fiction. C’est exactement le même principe, l’homme Travolta se retrouve enfermé dans l’image figé de la star de la Fièvre du Samedi Soir et des icones qui peuple Sunset Boulevard, Dean, Monroe. Intervenant à un moment de la carrière de Travolta, où justement il est enfermé dans ce personnage, cette iconisation. Ici, l’homme Bruce Lee disparait tout simplement pour ne plus être qu’un figure emblématique, un fantôme lâché dans une scène de film, car finalement c’est ce qui reste de cet homme, son mythe, éternellement enfermé dans le musée imaginaire du cinéma auquel Tarantino nous convie. On est donc très loin de la simple régalade d’ado s’amusant avec des gros jouets.

Le Fétichiste et les femmes

Le seul plan d’ouverture de Jackie Brown est un hymne aux femmes en général et à Pam Grier en particulier. C’est plus de l’amour, c’est de la contemplation. D’ailleurs, Jackie Brown est un film contemplatif. Le premier plan de souffrance de Kill Bill, une révolte contre la violence faite aux femmes. Et l’ensemble du film est hymne à leur grâce. Sans doute comme Chang Che, la violence est-elle aussi chez lui l’expression d’un exutoire sexuel. Faudra voir avec son analyste. Sur ce point, du sexe, des relations amoureuses, Tarantino est très pudique, il en a même une vision très romantique et enfantine. Et comme Hitchcock, il fétichise ses actrices dans une gamme d’accessoires et de cadre choisie. Mais là où le maitre à penser jouait d’une manière perverse avec ses comédiennes, et trahissait une forme de haine, Tarantino les vénère. Dans une panoplie de vêtements à faire rêver Ken et Barbie, du porno chic sadomaso, au porno japonais écolière, du manga bien entendu et du western, il stylise toutes ses actrices, avec un goût prononcé pour leur pieds, les magnifie comme autant de super-héroïnes. Et de putes.

Ne nous n’y trompons pas, Bill est un mac. Il a été élevé par un mac, il a une écurie de putes, dangereuses, c’est tout, et il a un look de mac. Comme le confirme le premier plan où il apparaît. Il parle aux filles comme un mac, paternel, très vaguement menaçant, lui qui a initié Beatrice… Un type qui a tué la femme qu’il aimait parce qu’elle l’a quitté. On ne quitte pas le mac. « I’m the man, babe, dit Bill à la mariée… Elle va attendre quatre ans pour lui signifier qu’elle n’est plus sa pute. Et au cas où on trouverait les macs glamour, il y a la scène avec le mentor de Bill, la fille qui bave… en contrepoint : c’est ça un mac, un vrai, une ordure. Et c’est ça le monde des hommes contre celui des femmes. Des femmes pour autant rarement victimes. Dans Reservoir Dogs, c’est une femme qui blesse Tim Roth.

D’ailleurs, c’est simple, à l’exception de Sophie Fatale, la secrétaire particulière d’O-Ren Ishii, toutes sont des femelles alpha, chacune dans un registre, la maîtresse jalouse, la survivante, la vengeresse, la mère tigresse. Tandis que les hommes sont des retraités, de vieux macs amoureux et jaloux, des yakuzas aux ordres, ou carrément des paumés. Et quand il aborde frontalement le sujet du sexe, c’est d’un point de vue masculin et parfaitement odieux, celui des violeurs. Pas un mec pour sauver l’autre. Et à l’exception de Hanzo, ils meurent tous de la main d’une femme. Pussy Wagon my ass attitude.

Les personnages féminins de Tarantino, et plus particulièrement Beatrice Kiddo avec Bill, signifient en réalité que les femmes ne sont ni des putes ni des saintes, seulement des femmes. Des femmes vécues comme des princesses d’un nouveau genre, parce que les femmes c’est dangereux, ça vous brise le cœur rien qu’en vous touchant.

Tarantino, cinéaste humaniste

Dans la somme des reproches de superficialité fait au réalisateur, véhiculés par la seule image qu’il veut donner de lui, l’interchangeabilité des personnages intervient d’autant qu’elles sous-entend que Tarantino déshumanise ses héros, comme sa violence. Qu’il ne s’agit jamais que de héros de cinéma, de gimmicks empruntés à un cinéma passé, sans consistance.

Comme je l’ai dit plus haut, d’un point vue moral, Tarantino a moins de respect pour ses Dogs que pour leur martyrs, les flics. Comme il établit une échelle des valeurs vis-à-vis des hommes et des femmes dans Kill Bill ou Jackie Brown. Du reste, chaque fois qu’il décrit le monde des hommes, comme dans la chanson de James Brown, It’s a Man’s World, il s’agit d’un monde cruel, où les êtres sont traités comme des objets, les mecs seulement sauvés par leur compagnes, ou quand, très rarement, ils sont touchés par la grâce, comme Samuel Jackson dans Pulp Fiction ou le frère de Bill ou encore Docteur Schultz, le mentor de Django, qui lui, tout entier, appartient à une tradition humaniste.

Les magazines branchés parlent même de la description d’une Amérique dégénérée. Ils n’ont rien compris, ce qui est le propre des magazines branchés.

En effet, d’Ordel à Mister Candie, en passant par le shérif de Kill Bill ou les deux sadiques de la boutique de Pulp Fiction, il s’agit bien de l’Amérique tarée, violente, et mâle. De l’Amérique californienne aussi, de sa jeunesse blanche foireuse, posée devant un canapé et un bang, à mater des films cools. Mais, fidèle à son auteur préféré, Elmore Léonard et à une certaine tradition du cinéma italien – Affreux Sales et Méchants, Pain et Chocolat, un certain Fellini ou Sergio Leone : même le pire des salopards a une âme.

C’est après une somme de discours racistes et méprisant que Candie (Di Caprio) dévoile la profondeur, l’humanité réelle de son abjection. Celle d’un homme parfaitement conscient d’avoir à faire à des gens intelligents et même éduqués en la personne des esclaves, mais qui ne comprend pas et même le leur reproche qu’ils ne se révoltent pas, ne les massacrent pas tous, eux les enfants de salaud.

Le personnage de De Niro dans Jackie Brown n’est finalement pas beaucoup plus éveillé que Mister White lui-même, qui veut absolument croire à la sincérité de son ami, quitte à s’entre-tuer avec les seuls amis qu’il n’a jamais eus jusqu’ici. Il n’est pas très éveillé, mais il est fondamentalement honnête. Avec lui-même comme avec Ordel à qui il n’est même pas capable de mentir. Il tue la petite surfeuse parce qu’elle le bassinait et que, dans sa mentalité de golgoth, il n’y pas d’autres moyens pour résoudre un problème que la violence.

Quant à Bill, c’est un mac, un salopard de première bourre, mais c’est aussi un homme amoureux, ou plus exactement pour reprendre une des analogies du film, un scorpion amoureux : on ne peut pas reprocher à un scorpion sa nature. Aussi violents, abjects, amoraux que soient tous les personnages masculins et criminels de Tarantino, ils n’en demeurent pas moins, comme chez Elmore Léonard, des êtres humains à part entière. Ce n’est pas l’Amérique dégénérée, c’est l’humanité, point.

Qu’ils soient violeurs, flics, petits voyous, grosses peines sur le retour, tous les personnages de Léonard, à commencer par les imbéciles, sont profondément humains. Leur logique, leurs rêves sont à peu près aussi ineptes et immatures que ceux qu’énoncent Jules dans la cafétéria de Pulp Fiction. Des rêves d’enfants qui n’ont pas grandi, des enfants en colère. Comme Tarantino lui-même. Autrement dit, s’il n’avait pas trouvé sa voie dans l’expression artistique, si sa propre mère n’avait pas préféré elle-même la fréquentation des artistes plus que des voyous et des paumés, Tarantino aurait été lui-même un fait divers violent. Un raté, dans son esprit, un moins que rien, même pas foutu de respecter réellement le gamin en lui, d’être un bon fils.

On y revient : il n’a pas oublié dans sa panoplie le petit garçon amoureux de sa maman. Et globalement amoureux des femmes fortes. Des femmes en colère aussi. Excepté sans doute que cette colère-là est celle de la survie et non celle de la mort. O-Ren-Ishii et toutes les autres sont des survivantes, elles ont toutes dû affronter un monde d’hommes, et chacune s’est imposée à sa façon. En quelque sorte, la maternité a maudi et sauvé son héroïne. Ce qui est en soi le lot de pas mal de femmes. La venue au monde de Quentin est la pire et la meilleure chose qui soit arrivée à sa mère.

Pour conclure on ne peut que saluer ce prodige qui, en à peine vingt ans et seulement sept films, a non seulement imprimé sa marque, son style, mais imposé sur le cinéma un certain regard. Plus distancié qu’on ne l’imagine, plus critique, utilisant le contrepied comme grille d’analyse, brisant les codes de la linéarité propre à 99 % des films américains, imposant également le jeu du flashback, dans un pays où on l’a tellement en horreur que Il était une fois en Amérique fut remonté dans un ordre chronologique pour le marché américain. Fractionnant son récit en rappels, faux raccords, le tout en lui donnant l’allure général d’un roman en Technicolor. Le livre gourmand qu’on lit avec maman. Le conte de fée violent, comme Shogun Assassin qui reprend l’histoire d’un samouraï errant devenu tueur à gage et traversant le Japon avec son fils.

Le plus surprenant, c’est qu’à partir d’un cinéma très graphique, dans sa forme originelle aussi bien que dans le détournement proposé par le réalisateur, le procédé du flashback, du chapitrage, comme de la voix off sont des approches littéraires et non cinématographique. Ce qui rend le film complet, dans ce constant aller-retour entre fiction, intention personnelle et détournement, c’est qu’en réalité, dans d’autres mains que celles de Tarantino, l’écriture d’un tel scénario serait une faute de débutant. Ces procédés littéraires cumulés sont la marque même des débutants, l’approche la plus couramment utilisée quand la première fois on écrit un scénario.

Au même titre que la kill list de l’héroïne est une référence directe à l’enfance et au fantasme enfantin du tueur vengeur, la nature même du scénario trahit cette intention de débutant qui hésite constamment entre une approche romancée et une approche cinématographique, où chaque méchant prend une place aussi importante que le personnage principal. L’absence de nom de l’héroïne, dans la première partie, répond à cette question qui intervient dans quantité de films d’exploitation : qui est donc ce super agent secret, ce super tueur mystérieux, que personne ne connaît, mais que plus personne ne peut ignorer. Elle répond aussi à cette phase de la création débutante où le héros comme le chef des méchants sont encore dans la tête de l’auteur mais qu’il ne leur a pas encore trouvé de nom assez cool, d’identité assez exceptionnelle pour être pleinement identifié. De cette caractéristique propre aux premières écritures et aux premiers récits, Tarantino, qui n’a jamais oublié qui il était, un éternel débutant, a tiré un procédé de mise en valeur s’offrant le luxe d’avoir des personnages principaux sans nom, sans réelle identité pendant toute la première partie du film. Renvoyant le spectateur à la seconde partie, non pour qu’il suive les aventures de personnages connus, mais pour lui proposer une refonte du premier univers – ici dans le cadre du feuilleton Kung-fu, mi western, mi shaolin – où les héros ne sont plus seulement des êtres mythiques, des personnages arrachés à un film ou à un autre, mais des êtres de chairs. Une mystification d’un moment difficile de la vie d’un enfant, réexpliqué par l’imaginaire, en utilisant précisément ce qu’on pourrait appeler les mots d’enfants d’un débutant du cinéma, à savoir toutes ces « erreurs » d’écritures. Le monde, le cinéma, les parents, expliqués par un gamin. Dans Shogun Assassin, qui est un condensé de six films à destination du marché américain, c’est la voix off du petit garçon qui permet de faire le lien entre les scènes. Dans Kill Bill, ce n’est pas seulement celle de Béatrice Kiddo (Uma Thurman), mais celle de la caméra du réalisateur, travaillée également comme une voix off, une caméra bavarde et généreuse comme son auteur.

Alors maintenant, vous savez ce qu’il vous reste à faire : adoptez, vous aussi, la Black Mamba attitude, faites des mômes, enfilez leur le pyjama jaune sacré et get on boogee !

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