Univers – Potemkine 1.

Il pleuvait à torrent…

Il pleuvait à torrent, une cécité incontinente… une cataracte d’eau…

Eh merde.

Il leva les yeux par la fenêtre en taule, le soleil cramait haut. Pas de pluie par ici, et depuis longtemps. La sécheresse plaquait tout le monde au sol. Ecrasé dans l’ombre, la peau inondée, terré dans les cahutes qui se dressaient les unes dans les autres dans un chahut de taule jusqu’au sommet du piton. On entendait les ronflements des dormeurs, une radio qui crachotaient un vieux tube d’indopop, le bruit lointain d’un convertisseur de masse. Les bouilleurs de cru locaux transformaient la roche en boue brune qu’on fumerait dans les opiumeries d’Ozone. Un boulot crasseux et fatiguant, il avait essayé. L’odeur de brûlé remontait le long des pentes et se mêlait aux remugles de merde, de transpiration, de tabac rouge, de cuisine Fove qui baignait la ville poubelle. Enchevêtrement et récup de cargos échoués, de containers, de débris plastiques rafistolés les uns aux autres par les tissages compliqués des Foves, fils de cuivre, câbles de distribution, fils électriques, toute la ventraille des appareils de ligne. Il fit glisser un peu de tabac dans une feuille de cellulose transparente, et roula une cigarette. Il pensa à ce qui se passait derrière lui, sous un des écrans tridi, dans le Mystère, comme les appelaient les ingénieurs d‘Ozone. Tout ce qu’il ne voyait pas réellement et chatoyait à la surface en mille et une couleur mobile. Des zones floues la plupart du temps, et un point. Sur un visage, un intérieur d’être, la surface d’une planète. Sa responsabilité en somme. Il triturait à longueurs de journée des fils et des glyphes sans jamais voir la finalité, la pièce finie, le global. Ça grouillait de vie sous le tridi, il le savait, son appareillage suintait l’énergie pure, mais c’était la seule manifestation, pas de cris, pas de bruit ni d’odeur. Ça s’entrechoquait juste à l’intérieur de sa propre viande, ça s’en nourrissait même, il maigrissait sans bouger de son siège, ça le suçait, pompait son énergie sans qu’il n’y puisse rien, c’était son sort, son boulot. Rien de plus. Et tous les jours, toutes les nuits, hors des phases de sommeil, son environnement bougeait avec lui. Les lignes de glyphes interagissaient avec la taule, le sable, les odeurs, la paroi sur laquelle était enroulé la ville poubelle. Et le métal grinçait, les murs gémissaient, le fumet du cuissot s’emplissait de parfum de violette ou de béton, les tuyaux d’eau qui couraient tordus le long des baraques crachaient des goutte à goutte de choses visqueuses et jaunes, ou bien rien, un peu de poussière, qui dessinaient sur le ciel des graphies mystérieuses et probablement d’une autre dimension. Les pollutions du jour. Les Foves avaient leur magie contre l’incertain, le mobile permanent, le flou, ils pouvaient tresser les dimensions entre elles, sinon les unir du moins maintenir tant bien que mal les cordons de la réalité, enfin la leur. Le tangible. C’est pour ça qu’on avait installé leurs engins là-bas, à l’écart parmi les tribus. Ils étaient l’indispensable chaîne, le point de croix de la maille du réel, sans eux, sans leur magie des glyphes et des symboles, tout serait probablement parti en sucette. En cacahuète, en ce qu’on voulait. Adieu le monde tel qu’il est, adieu Ozone la citée radieuse qui se dressait là-bas, au-delà du cœur rocheux. Mais lui ce qu’il aurait voulu  c’était réussir à faire pleuvoir ici même. Transpercer la bulle, au moins une fois. Mais c’était tant de paramètres à gérer, et puis il y avait l’invisible, ce qui échappait de toute manière à son regard, à sa vigilance, et parfois c’était mieux ainsi. On ne pouvait pas mourir et renaître mille fois, ou bien comme ceux d’Ozone, en surface, en n’en goûtant que les extrémités les plus onctueuses, les plus évocatrices. Alors dans son sommeil, inconsciemment, il cherchait un chemin. Ce qu’il ne produisait du bout de ses mille-doigts se dessinait dans le soir de ses rêves et imperceptiblement, perçait la couche du sommeil pour s’échapper dans la nature du réel. Les Foves appelaient cela avec humour des incontinences, ils disaient que les dieux pétaient la nuit. Et ne s’étonnaient jamais quand un minuscule dragon voletait tout seul entre les baraquements, qu’un lutin chapardait, ou qu’un Jean-Brahim errait sans comprendre dans les dédales de la ville grinçante. En général ils disparaissaient tous au bout de quelques heures, voir de quelques minutes. Ils savaient que les machines ne pouvaient pas tout, que le flux cosmique qui courait dans leurs câbles ne suffisait pas, il fallait du souffle, un compositeur devant le Mystère, un Talent comme ils disaient à Ozone. Et eux à quoi rêvaient-ils les dragons éphémères ? Les foves prétendaient qu’ils rêvaient simplement qu’ils voletaient quelque part dans une ville étrange et peut-être s’y prenaient-ils pour des titans. Suis-je un dragon ? Ou bien suis-je le songe du dragon. En haut du piton, dans un renfoncement naturel, les foves avaient installé la Chambre du Gardien, comme ils l’appelaient. Là où ils enfermaient jusqu’à sa mort un kobo chassé dans le désert. Le kobo vivait là, nourri, logé, derrière le tressage de bois doré, noués de câbles et de fils multicolores, noués de symboles et de symbolismes, en général ils appréciaient ce genre d’égard. Parfois il bouffait un gardien ou deux, mais le plus souvent sa nature carnassière laissait place à celle d’un être nonchalant, dangereux et convivial comme un prince de haut sang.

Il alluma sa cigarette translucide et s’assit près de la porte, l’esprit brumeux. La ville accrochée était à peu près silencieuse, il devinait dans son dos l’ombre des tours de la cité impériale. Devinait le monde qu’il y avait là-bas, le lisait dans les lignes du ciel, même s’il n’y était jamais allé. Même si chaque fois qu’il tentait de regarder par là-bas le paysage extraordinaire se dérobait à son regard. Un flou, rien qu’un flou…

Comment auraient-ils pu savoir là-bas qu’il les sentait, palpant à travers ses productions, mollement comme des jouisseurs, griffant les petits mondes, jouant avec, s’en régalant des destins promis, s’extasiant de ce que leur propres émotions produisaient sur ses délicates constructions. Il fabriquait la matière brute disaient-ils, ils la transformaient, la magnifiaient, un diamant. Il était le charbonneux et eux les diamantaires. Et ils se félicitaient entre eux de leur propre Talent. Parfois, au détour d’une opération, dans une boucle involontaire, il les entendait qui bruissaient de leur propre contentement. Il les imaginait gros, gras, dippeux, sans a, sans avoir, rien, juste plein d’eux mêmes. Et il refaisait leurs phrases, un cran, dix dimensions plus loin, et relâchait l’idée dans la nature comme un colibri qui les extasiait toujours au même endroit. Ils étaient prévisibles finalement.  Comment ils auraient pu comprendre qu’au fond eux-mêmes, toute leur technologie, leur cité fabuleuse, il en avait aussi dessiné les plans, construit les fils narratifs, fabriqué les chairs. D’ailleurs, qu’est-ce que ça aurait changé ? Il était là à cramer au soleil, pendant qu’ils régnaient sur les univers en propriétaires absolus. Ah les dieux… elle était venue de là l’idée des peuples, de leur propre vanité. Il regarda le ciel impitoyable et sale de la ville poubelle. Un petit fumet perpétuel de sable et de poussière de brûlé, les bouilleurs de cru, les fabricants de rêve gratuits en bas, les autres, dispersés dans les baraquements, qui fumaient leur clope, graillaient, vaquaient entre deux séances, les yeux brillants et fatigués. Pas une goutte depuis cent ans. Merde.

Percer la bulle, est-ce que c’était seulement possible plus qu’une minute, faire voler des dragons hors de ses rêves ? Les foves disaient que oui. Les foves disaient que les dessins de leurs tressages contenaient bien des choses, des possibles et des univers. Qu’il suffisait de les dénouer, et savoir comment… Mais les foves croyaient aussi qu’on pouvait arrêter les balles et passer une bonne soirée avec la Mort, il avait toujours de bonnes anecdotes à raconter. Il se redressa et sortit sur le pas de porte. Le soleil claquait sur la taule qui brûlait la plante de ses pieds coriaces, il avait l’habitude à force. Il remonta le long de la ruelle de bois et de terre, de fils de cuivre et de tubes de pvc suspendus au-dessus du vide. Elle faisait comme un torticolis jusqu’à la Chambre. A mesure qu’il s’approchait il pouvait distinguer l’odeur acide du kobo couché sur sa paillasse. Il dormait la plupart du temps, toute la journée, écrasé comme les autres par la chaleur, sans inquiétude pour son avenir, ses repas, il devait s’ennuyer un peu. Parfois il avait l’impression de lire des pensées dans son regard blanc et étincelant, ses yeux comme deux éclats de porcelaine coupante, flanqués dans la cuirasse de leur gueule sauvage. Ça ne l’étonnait pas plus que ça que Krankx ait ces mêmes yeux, tout est dans tout disaient les ingénieurs d’Ozone quand ils essayaient d’expliquer quelque chose qu’ils ne comprenaient même pas. Ouais… c’est ça, tout est dans tout… Alors si tout est dans tout je vis dans ses pensées aussi confortablement qu’il vit dans cette cage, et nous pouvons nous parler. Mais il avait beau fixer les yeux de l’animal monstre, rien ne se passait. Juste un sentiment d’appréhension, l’instinct animal, et sa grande gueule dentue ouverte en un sourire idiot, sur une langue pendante et noire. Comme s’il ne voyait le monde que sous la forme d’un gibier. Les foves partaient les chasser par équipes de huit. Plus pour la symbolique qu’autre chose à vrai dire. Qu’ils fussent huit ou trente n’aurait jamais rien changé, quelqu’un y laissait toujours un bras, une jambe ou deux, et le plus souvent la vie. Heureusement qu’ils vivaient longtemps. Il aimait bien venir assister aux repas, quand les foves se pointaient avec la viande de chat-singe, toujours par deux, en cas de coup dur c’était toujours plus facile pour foutre le camp. Les foves leur parlaient, ne semblaient même pas avoir peur, comme s’ils avaient accepté à l’avance l’idée de finir dans ses mâchoires. Et le plus souvent le kobo restait à bonne distance au fond de la caverne aménagée, à les surveiller avec ses étoiles soupçonneuses, près à dégainer au premier faux mouvement. Il entendit des borborygmes derrière lui. Un type passait, à demi nu, un pagne de chiffon noué autour des hanches, les yeux vitreux, la démarche balourde mais déterminée, avec les poings fermés et les bras raides comme si une moitié de lui s’était transformée en soldat de plomb et que l’autre avait décidé de faire l’école buissonnière, un intoxiqué à la boue brune, le produit non raffiné qui sortait du convertisseur, fumé direct. Probablement un des ouvriers d’en bas, fabricant de soma, ils étaient souvent accros à leur merde, mais c’était comme ça. Il voyait sa peau onduler par endroits, des bourgeons de chair prêts à éclore sur ses épaules et ses jambes, furoncles cosmiques d’une réalité qui s’échappait par petits bouts. Il n’y avait pas vraiment de stade avancé défini à leur état. Simplement à un moment le cycle reprenait et leur viande se dénouait à nouveau, brièvement, ils redevenaient lisses et roses, intacts comme à leur première prise, et puis les stigmates revenaient, de plus en plus lisibles, suintants, et flous. Dans un tel environnement, si proche des machines comment il aurait pu en être autrement ? Il fouilla dans sa poche et en sortit une plaquette à demi usagée, des Baléares bleu acier. Le raffinage pharmaceutique, il n’y avait que ça de vrai. Il s’enfila un cacheton et repartit dans sa cahute, harassé par le plomb au-dessus de sa tête.

Publicités

Laisser un commentaire

Choisissez une méthode de connexion pour poster votre commentaire:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s