Django Unchained : fuck America !

Quentin Tarantino est un sale gosse qui a, une bonne fois pour toutes, décidé de mettre les deux mains dans le pot à confiture du cinéma et d’en tartiner la terre entière. Au pays qui inventa le politiquement correct et où un bout de sein fait plus de scandale qu’une scène d’ultra violence, il a choisi pour solde de tout compte qu’il se passerait de l’autorisation du bon goût et même du mauvais : ça sera à son goût.

Peu importent les outrances de langage, la violence graphique, la liberté avec l’Histoire, les reproches de plagiat, Tarantino a décidé de jouir par et pour le cinéma, comme un gamin lâché au pays de Willie Wonka. Le cinéma vécu comme une confiserie géante. Et avec la même énergie brouillonne et destructrice qu’un gosse devenu adulte par accident, il s’est totalement réinventé un monde où il pourrait dire son fait aux méchants et leur piétiner la face avec le même enthousiasme qu’Eli Roth piétinait Hitler dans Inglourious Basterds. A travers ses films de vengeance que sont Kill Bill, Inglourious Basterds, et Django Unchained (et Boulevard de la mort dans une moindre mesure) c’est sa propre enfance qu’il venge, porté par ce sentiment d’injustice propre aux enfants face à la cruauté et à l’imbécilité du monde adulte, et qui semble ne l’avoir jamais quitté.

Si dans Kill Bill, il rendait un vibrant hommage aux femmes en général et à sa mère en particulier qui l’éleva longtemps seule (il n’a jamais connu son père parti avant sa naissance), dans Django Unchained, c’est avec rage qu’il massacre le racisme, l’esclavage et, accessoirement, une certaine Amérique.

Hier, il prenait fait et cause pour les juifs, exprimant à travers Mélanie Laurent toute sa révolte presque naïve mais d’une sincérité à toute épreuve contre le nazisme et la Shoah, avec un appétit jouissif de destruction qui lui permettait d’un coup de massacrer Hitler et toute sa clique de gangsters. Aujourd’hui, dans Django Unchained c’est l’Amérique profonde, celle de Naissance d’une Nation (premier film ouvertement raciste et monument du cinéma muet) de la xénophobie, l’Amérique brute qui méprise la sophistication européenne, qu’il a décidé de prendre à la gorge en lui arrachant la jugulaire dans un gros bouillon de sang.

Tarantino, une école de cinéma à lui seul

Qu’on soit cinéphile ou cinéphage, regarder un film de Tarantino c’est obligatoirement remarquer toutes les cinq minutes, quelque soit le film, de purs moments d’anthologie délibérément volés aux films favoris du réalisateur. Remâchés, digérés et rendus sous une forme personnelle où il apparait clairement que mieux que des hommages à peine déguisés, comme Refn avec Kubrick ou De Palma avec Hitchcock, il refait ses films et ses histoires à partir des films des autres.

Tarantino se fout de savoir si vous avez remarqué que Sergio Corbucci et Sergio Leone ont déjà tourné la même scène, que vous sachiez ou non que tel plan vient du Grand Silence (western de Corbucci avec Trintignant et Kinski) et tel autre d’un énième chambara (film de sabre japonais). Il ne s’en cache même pas, il refait ces œuvres et toutes les autres comme un môme insatisfait rejouerait tel scénario, en donnant cette fois la part belle à ses héros. Pei Mei, le maître de Beatrice Kiddo dans Kill Bill, est une référence directe aux méchants des films de kung-fu des années 1970 (qui portent tous le sourcil blanc et maléfique). Non seulement Tarantino le fera jouer par un des pères de ce cinéma-là (Gordon Liu, héros de La 36e Chambre de Shaolin), mais il utilisera tous les codes du cinéma de kung-fu, avec ses coups secrets et ses exploits en apesanteur, pour nous introduire à cette vérité personnelle : c’est ce cinéma-là qui l’a fait passer de l’enfance à l’âge adulte.

Avant cela, bon élève du système hollywoodien, Tarantino a bien compris qu’il devait faire ses preuves dans un cinéma plus classique et moins référencé, sans jamais pour autant quitter ses sources d’inspirations. Reservoir Dogs emprunte le canevas de son scénario à City on Fire, polar chinois des années 1980 du très tendu Ringo Lam et le nom de ses personnages à Pirates du Métro, film américain des années 1970 avec Walter Matthau.

Jacky Brown est un hommage fidèle à la ligne près à son auteur de polar favoris Elmore Léonard (auteur du livre Punch Créole, dont est tiré le film), avec quelques clins d’œil plus discret qu’on ne le dit à la Blaxploitation.

Pulp Fiction est une digression autour des pulps, polars pas chers d’où ont émergé de grands auteurs comme Dashiel Hammet.

Mais, à chaque fois, c’est son point de vue qu’il met en avant – point de vue pas forcément très amène sur la violence, qu’il traite à la fois avec crudité et réalisme. Qu’il s’agisse de la scène de torture dans Reservoir Dogs, où des dialogues à travers lesquels les policiers ne sont plus des « real person », mais des objets à détruire1, Tarantino nous montre clairement avec quelle légèreté cette violence est traitée, renvoyant dans la face des spectateurs américains leur irresponsabilité et leur cruauté naïve.

Mais, à partir de Kill Bill, Tarantino se lâche. Il ne fait plus la leçon, ni même ses gammes d’écolier du cinéma. Il affiche franchement et sans remords son romantisme gamin et sa volonté à refaire en un seul tous les films qui l’ont marqué, à commencer par ces monuments que sont Délivrance, La Horde Sauvage et Rio Bravo (qui comptent parmi les premiers films qu’il a vus), ainsi bien entendu que Mandigo, auquel on pense immanquablement dans la seconde partie de Django Unchained.

La vengeance est un plat qui se mange bouillant

Qualifié par certains comme l’un des films les plus racistes de l’Histoire, Mandigo a été réalisé par Richard Fleisher (Soleil Vert), en plein boom de la Blaxploitation, qui relate, à travers une histoire de sexe et de sang, la décadence d’une famille du sud des Etats-Unis au temps de l’esclavage. James Mason y joue le patriarche d’une exploitation de Lousiane dont le fils, à son grand malheur, éprouve une attirance pour les femmes noires, et qu’il oblige à épouser une jeune femme de la bonne société.

Découvrant lors de la nuit de noces que son épouse n’est pas vierge et réagissant en propriétaire, il la délaissera pour se consacrer à son esclave mandingue qu’il entraîne dans des combats entre esclaves, trouvant également ainsi un prétexte pour continuer de s’adonner à sa passion érotique. L’affaire se terminera évidemment très mal, dans un chaos d’ultra violence très seventies, où l’on fera bouillir l’esclave mandingue dans une marmite, avant que les esclaves finissent par se révolter à coups de fourche et de viols. Référence directe à Autant en emporte le vent et son racisme sans complexe (comme le voulait l’époque) jusque dans son affiche, et pur film d’exploitation, Mandigo est également un des premiers films américains à décrire avec crudité la situation des esclaves et la réalité de l’esclavage dans la Louisiane d’avant la guerre de Sécession. Les « nègres » y sont des objets sexuels ou de distraction, les blancs y sont naturellement racistes et décadents…

Ainsi, si toute la première partie de Django Unchained emprunte tant au western spaghetti – Django est à l’origine un personnage de ce cinéma-là, joué par Franco Nero qui fait une brève apparition dans le film – qu’aux classiques comme Rio Bravo ou Pale Rider, sans jamais chercher à réinventer le western en soi (ce que faisait d’ailleurs le western spaghetti), la seconde va puiser son inspiration dans Mandigo comme dans Délivrance : description d’un Sud peuplé de tarés consanguins, avec un personnage d’Oncle Tom, incarné ici par l’excellent Samuel Jackson, rusé salopard et majordome du non moins salopard incarné par Di Caprio avec une intensité et un plaisir non dissimulé.

Comme dans Mandigo, Candie (Di Caprio) est un propriétaire décadent qui s’amuse à faire combattre ses esclaves dans des luttes à mort, où les lutteurs deviennent les gladiateurs d’un cirque glauque pour messieurs de la bonne société (la scène du bordel est directement emprunté à Mandigo). Il couche avec sa sœur(?), écervelée sur le retour jouant à la jeune fille, traite les esclaves et à peu près tout le monde comme des objets, entretient avec son majordome (qui on imagine l’a probablement élevé) une relation quasi-filiale.

Le drame se termine dans un débordement de violences, qui emprunte autant au cinéma italien de la belle époque qu’au Grand Guignol français.

Cette fois, nous ne sommes plus dans le réalisme existentiel de la tuerie de Reservoir Dogs ou de la balle perdue de Pulp Fiction, mais au gore graphique et ludique très voisin finalement du final de Inglourious Basterds, et dont la référence au Grand Guignol apparait autant comme une évidence que comme une volonté d’hommage à l’Europe tout entière et à la France en particulier.

Merci la France et merde à l’Amérique

Aucun doute sur le sujet, comme ce fut le cas avec Peckinpah qui obtint sa reconnaissance à travers l’Europe et notamment la France, c’est au Festival de Cannes, que la réputation de Tarantino a été faite.

Avec son cinéma bavard et multi-référencé, ce n’était certainement pas dans les drive in d’une Amérique inculte que Tarantino pouvait obtenir une reconnaissance. Son cinéma, aussi surprenant que cela puisse paraître, est aux yeux de l’Amérique de la Bible Belt et du Middle West, un cinéma intello. Dans le cinéma mainstream américain, les méchants sont le plus souvent incarnés par des étrangers, et s’ils sont allemands ou français, leur sophistication obligatoire d’Européens est synonyme de sadisme raffiné. La réponse de Tarantino est forcément du côté de l’Europe.

Dans Boulevard de la Mort, les filles boivent volontiers des alcools américains ou assimilés, bourbon, téquila, jusqu’à ce que le barman incarné par Tarantino lui-même leur fasse découvrir la Chartreuse verte en leur racontant la légende des moines. Le méchant est un redneck lâche et misogyne, incarnation vivante d’un certain machisme américain. Dans Inglourious Basterds, l’héroïne française vit une passion amoureuse avec son employé noire, est férue de cinéma (tous les cinémas même celui de Léni Riefenstalh), tandis que les héros de l’histoire, les fameux basterds, sont de grossiers crétins sadiques à fort accent, là où quasiment tous les personnages européens sont raffinés, cultivés et fans de cinéma.

Dans Django Unchained, suite à une scène particulièrement révoltante où le personnage de Di Caprio donne un esclave aux chiens, Tarantino fait dire à son héros qu’on doit excuser son compagnon allemand de sa sensiblerie : il ne connaît pas aussi bien les Américains que lui. Les Américains ici sont uniformément traités comme des racistes, des imbéciles, des ignares à peine capables de comprendre la sophistication du personnage incarné avec délice par Christopher Waltz, chasseur de prime et mentor de Django.

On peut d’autant plus comprendre son amour qu’en dehors de sa propre réussite, c’est bien dans le cinéma chinois, japonais, et européen (Godard en autre) que Tarantino a nourri son inspiration. Le paradis selon Tarantino, c’est Paris, capitale obligatoire des cinéphiles, où l’on peut voir et revoir dans quantité de petites salles des films ignorés partout ailleurs et venus du monde entier.

Mais n’oublions pas le propos central du film, l’esclavage et la lutte des noirs pour la reconnaissance de leurs droits. Si dans Inglourious Basterds, Tarantino utilisait Mélanie Laurent comme l’incarnation de la Vengeance juive à l’endroit des nazis, dans Django c’est bien à travers Waltz et un Jamie Foxx icônisé et plus masculin que jamais qu’il fait incarner la Vengeance nègre. Et c’est un jeu de massacre.

Comme hier aux Jeux olympiques de 1933, où la victoire de Jesse Owen était un camouflet à l’hitlérisme et à la théorie aryenne, Django est un Siegfried noir sauvant la fille de Wotan du dragon.

Le Ku Kux Klan naissant (comme dans Naissance d’une Nation, où le KKK est vécu en héros) de Django Unchained est traité dans une scène burlesque directement emprunté au Monty Python et à La Vie de Brian, où les cagoulards sont un ramassis de crétins de belle envergure.

Le sadique bourreau de Django et de sa belle est un illuminé religieux qui se colle des pages de la Bible sur le torse et la récite avant de châtier une esclave. La scène finale de confrontation entre Di Caprio et ses invités nous renvoie aux théories racialistes. On notera la référence à Alexandre Dumas, où le mentor apprendra à son ignorant d’interlocuteur que Dumas était noir.

Si les Américains sont traités uniformément comme un ramassis d’incultes violents, le personnage joué par Waltz est avant tout un humaniste, révolté par l’esclavage, cultivé, rusé et sensible à la détresse de son ami Django. Tant révolté d’ailleurs qu’il ne pourra pas résister à commettre un acte suicidaire. Bien que le personnage de Foxx se montre joyeusement américain dans l’expression de sa violence, souriant à l’idée de devoir tuer des blancs contre de l’argent, il est comme son mentor : un homme moral qui, confronté à la réalité de son métier de chasseur de primes, est pris de scrupules à assassiner un homme devant son fils.

Vive le cinéma !

On le sait, Tarantino aime les acteurs. Il les aime tellement qu’il n’hésite jamais à aller chercher des gloires d’hier pour en faire des stars d’aujourd’hui. Tant d’ailleurs que la crème du tout Hollywood, se presse pour entrer dans son écurie particulière, quitte à se compromettre dans des films que le politiquement correct réprouve. Quitte également à se prendre en pleine figure une critique de leur propre carrière, comme Travolta dans la scène du restaurant de Pulp Fiction, à la fois hommage et vision ironique et grinçante de ce qu’est devenu le héros de La Fièvre du samedi soir. Ainsi, avec Christopher Waltz, hier nazi intelligent et froid, il magnifie le jeu d’acteur. Diction parfaite, goût du texte, on sent chez ce polyglotte qu’est Waltz (il parle quatre langues) un goût jouissif du jeu qui trouve totalement écho dans les longues lignes de dialogue que lui fait réciter son très bavard Pygmalion. Il faut être un très solide interprète pour tenir en haleine et sans aucun effet toute la scène d’introduction de Inglourious Basterds, un duel au soleil sans duel ni soleil. Tarantino déclare lui-même qu’il n’aurait sans doute jamais tourné ce film sans la présence massive de son acteur pour interpréter le très malin capitaine Landa.

Ici, dans Django Unchained, Waltz se montre également homme à l’humour pince sans rire, qui ne parvient pourtant pas à cacher son dégoût de ce que lui inspire l’esclavage, lui qui, comme il le dit non sans réserve, fait également commerce de viande humaine. Un être de haute moralité.

A côté de ça, Jaimie Foxx campe un homme dur, fier, doté d’une classe hallucinante et amoureux de sa femme.

Tarantino qui voulait devenir acteur, apparaît dans son propre film sous les traits d’un imbécile qui meurt comme un imbécile. Peu lui importe du reste que Tarantino acteur joue comme un cochon : Tarantino réalisateur veut avant tout se faire plaisir, qu’il soit celui qui joue, filme ou donne des leçons de cinéma à qui veut l’entendre. Pudique et discret dès qu’il s’agit de parler d’amour ou de sexe, il est toujours ce geek jouisseur et prolixe dès qu’il s’agit de défouler son plaisir cinématographique.

La colorimétrie du film renvoie directement au Technicolor baveux du cinéma des années 1970 pour toute la première partie, tandis que la seconde partie est traitée sur un mode à la fois plus brute et plus feutré convenant parfaitement à la situation et au splendide décor du sud des Etats-Unis où a été tourné le film. Et, comme un bon jouisseur qu’il est, Tarantino se fiche éperdument de prendre tout le temps qu’il désire pour raconter son histoire : le film dure presque trois heures. Débarrassé du gimmick du chapîtrage comme dans Kill Bill, il est bien pourtant traité comme trois parties quasi distinctes qui vont de l’affranchissement de Django, son inévitable apprentissage et sa libération complète. Comme Kill Bill, Django Unchained est une madeleine pour cinéphage, le genre de films qu’on a envie de voir et de revoir sans que jamais le plaisir se gâte. Un condensé de plaisir coupable comme seuls les fous de cinéma comme Tarantino sont capables d’ingurgiter. Car ne l’oublions pas, c’est d’abord aux spectateurs de son espèce que Tarantino s’adresse. Bref, merci pour nous Quentin, nous tous, juifs, nègres et geeks.

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