Requiem pour un massacre

A 9 ans Elem Guermanovitch Klimov dû fuit Leningrad sous les bombardements allemand, il se souvint toute sa vie de cette expérience. Toute la ville, même la Volga, en flamme, une certaine idée de l’enfer, de celle qui faisait dire à Ernest Wiechert dans Missa sine nomine que « les gens bien nés placent l’enfer dans ‘au-delà » . De cette expérience en tant qu’enfant naitra le projet de Requiem pour un massacre (1984) le dernier film d’Elem Klimov. Il ne meurt pas après et ne renonce pas au cinéma : il a simplement tout donné et ne réussira jamais à faire mieux.

requiem-pour-un-massacre-c2a9-potemkine

De l’enfance à la folie

Le film suit un schéma classique d’initiation. L’histoire du jeune Flora qui veut partir à la guerre. Il ne sait guère pourquoi, on lui parle d’idéologie, de nazis contre communistes ; et de la guerre il ne sait rien. Seulement cet étrange avion dans le ciel comme un vautour bizarre et son fruit, un fusil enterré. Pour Klimov, c’était ça d’abord la guerre : il n’y avait plus que des fusils à manger. Et aussi les commissaires du peuple, grotesques, qui veulent vous entrainer dans une grande croisade, et un ennemi, inconnu, lointain, dont on ne sait rien sinon les uniformes volés sur les morts et dont se parent les partisans comme s’il s’agissait d’un folklore, une farce. Et la farce est cruelle.

C’est par la farce que l’enfant va rentrer dans cet univers. C’est le regard d’un enfant portant un casque allemand trop grand pour lui, c’est la résistance russe qui pose pour la photo, c’est la moustache hitlérienne sur le visage d’un officier russe volontairement grotesque. C’est cette jeune fille qu’il rencontre lors d’une scène de quasi-vaudeville, alors que Flora fait ses premiers pas comme soldat, qu’il monte la garde, complètement perdu dans ce qui ressemble à du scoutisme armé. Un enfant qui ne comprend pas les avertissements muets que lui lance la jeune fille, alors qu’il prend un bain au milieu d’une marmite, comme si on s’apprêtait à le manger. Qui simultanément découvre l’érotisme, la folie et la mort au cours d’une scène qui commence comme un conte, une échappée belle, et glisse lentement sur l’entrée concrète dans la guerre, la jeune fille prise de désespoir, Flora qui refuse de l’écouter, un bombardement, un parachutage, les soldats allemands qui envahissent la forêt.

3929247ldllg

Un film qui vous mange cru

Klimov fait faire à son spectateur un exercice de mémoire. Puisque l’indicible et son expérience ne peuvent être ressenti par ceux qui ne l’ont pas vécu, c’est par nos souvenirs communs d’enfants qu’il nous conduit au cœur de l’enfer. Le jeu, le parfum de l’été, les premiers émois, les sensations physiques et sensuelles. Sensualité qu’il veillera toujours à garder tout au long du film, de sorte que ce qu’il nous montre nous en ressentons l’atroce obscénité. Mais c’est également par le renvoi permanent d’un symbole à un autre qu’il va nous emmener dans ce qui prend bientôt la forme d’un cauchemar halluciné. L’avion vautour qui plane, accompagné d’un son étrange, l’ibis dans le marais, symbole du passage de la vie à la mort. L’enfant et son casque trop grand qui renvoie à ce mannequin plus tard que les partisans fabriquent, à partir d’un manteau nazi et d’un crâne d’enfant, les mouches sur les poupées… Symbolisme qui tient d’autant plus de la figure cinématographique forte qu’il ramène au chamanisme sibérien et enfin au paganisme dont se réclamait la barbarie brune.

Mais cela n’aurait qu’un sens purement gratuit et cela ne serait qu’un exercice de cinéaste si, en réalité, chacun de ces moments clé du film ne révélait finalement la plus complète horreur. Quand Klimov filme un monceau de cadavres, il filme la viande crue et nue, il ne s’attarde même pas, il nous prend totalement par surprise, alors qu’on attendait l’horreur ailleurs, et nous laisse comme sa victime, Flora, paralysé par ce que nous voyons.

Et quand arrive le final, le dernier quart d’heure, c’est à une « fête » totalement insoutenable qu’il va nous convier, sans jamais, une seconde nous permettre de nous échapper, de nous dire qu’il ne s’agit que d’un film. Nous sommes avec les soudard allemands qui rotent et se saoulent, rient gras, au son de tyroliennes, tandis que leurs officiers raffinés dégustent des écrevisses ou dorlotent leurs animaux de compagnies, face à un bûcher fait d’enfants qu’on jette dans le feu comme des chaises, de femmes et d’hommes qui hurlent dans une église incendiée. Avec cette jeune fille que l’on traine par les cheveux, violée à tour de bras et qui revient, un sifflet entre les dents, les jambes couverte de son sang, les yeux ravagés par la folie. Nous serons avec les partisans et le procès improvisé qu’ils feront plus tard aux Allemands, et écouterons ce discours halluciné d’un nazi expliquant qu’il faut éliminer les inférieurs comme des cafards, en commençant par les enfants.

Mais Requiem pour un massacre, dont le titre original Idi i Smotri, va et voit, emprunte selon son auteur à un passage de l’Apocalypse existe sans aucun doute également grâce à l’hallucinante performance de son acteur principal, le jeune interprète de Flora. Alexei Kravtchenko a 15 ans quand Klimov l’engage. Volontairement, il se sous-alimente pour donner à son personnage une fièvre intérieur qui confèrera à son visage de gamin celui d’un vieillard à mesure qu’il avance dans l’horreur.

Klimov est si inquiet de l’état de santé de Kravtchenko qu’il le fera suivre par un psychologue et un hypnotiseur durant le film, et le jeune acteur dont c’est le premier rôle prendra tous les risques, manquant de se noyer au cours de la scène du marais et de mourir écraser sous une vache quand celle-ci est tuée (réellement) par des balles allemandes. Une performance hors du commun dont il s’est apparemment remis, puisqu’il joue aujourd’hui dans de petites productions de film d’action russe. Reste qu’il n’y a aucune chance que le spectateur oublie un jour son visage, ou même les scènes auxquels Klimov nous convie. Car, bien au-delà d’un simple document sur la guerre que menèrent les nazis à l’Est ou d’un simple et énième film sur l’horreur, Requiem pour un massacrer va bien au-delà même de la seule expression filmique, tiens à vrai dire moins du film que de l’expérience sensorielle, une expérience qui nous mange cru.

requiem-pour-un-massacre-fille

Sans pitié ni excuses

Le titre de chef d’œuvre est bien souvent usurpé et laissé à l’appréciation de chacun. Pour avoir vu  quantité de films j’aurais pu, avant celui-ci, l’attribuer à de nombreux grands films déjà reconnus comme tel. Mais justement il ne s’agit que de films, de fictions, dans lesquels un cinéphile pourra apprécier tel jeu d’acteur ou tel montage et estimer qu’il s’agit d’une pure idée de génie. Mais Klimov, qui expliquera plus tard qu’il n’a pas voulu tout montrer, a réalisé quelque chose indédit. Il donne vie, au sens premier, à ce qui pour la plupart d’entre nous n’est qu’un fait historique, ou tout au plus des images atroces d’archives de la guerre. Par le sensuel, par la mémoire, par l’onirisme et le symbolisme si chers au cinéma russe, il nous entraîne par la main dans un univers qui nous devient quasiment intime en concluant par cet incroyable message, qu’il faut tuer le Hitler en nous, qu’Hitler fut lui aussi un enfant, et que ce n’est pas l’enfant qu’il faut tuer, mais le monstre qui y sommeille. Il me faudra cinq visions de ce film pour parvenir à en faire une analyse plus ou moins détachée, et encore aujourd’hui, dix ans après, certaines images me restent gravées dans l’esprit. Alors oui, je crois que si un film mérite le nom de chef d’œuvre, c’est bien celui-ci. Cependant, si vous décidez de le regarder je ne vous conseillerais que trop d’être dans de bonnes dispositions, car vous n’en sortirez pas indemne.

hqdefault

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s